LES MAUVAIS BERGERS
Par contre, un hasard curieux m'a permis d'avoir une longue conversation avec un prêtre venu à Paris pour
accompagner son évêque, dont il est le secrétaire. Ce prêtre — sur la personnalité duquel je me garderai bien d'insister, étant donné ce que je vais dire — est un prêtre non seulement libéral, mais sincèrement démocrate, à la façon de Tabbé Lemire. Comment, chez cet homme dont Tintelligence est des plus souples et des plus cultivées, la foi chrétienne peut-elle encore subsister, c'est là un mystère que je ne chercherai pas à éclaircir.
Mais si, sur le côté religieux, nous sommes en désaccord absolu, j'ai vu, avec plaisir que, sur le domaine politique, nous professions des opinions assez semblables. Sans songer à traduire.'sous la forme de l'interview, une conversation qui a duré une bonne heure, je veux essayer cependant d'en rendre les parties essentielles.
J'appris également que, dans certains coins du Vatican, on murmure que l'élection de Pie X est due aux intrigues perfides des partisans de Merry del Val contre le cardinal Rampolla, lequel était considéré comme devant être le successeur de Léon XIII.
Un autre personnage, laïque celui-là, qui ne jouit pas précisément des sympathies de mon curé, c'est notre éminent confrère M. Edouard Drumont. Tout le mal dont l'Eglise de France est en train de souffrir a pour auteur — conscient ou inconscient — le directeur à^ la Libre Parole. C'est lui qui, en excitant le bas clergé contre la République, l'a jeté dans les luttes politiques où, depuis vingt ans, il ne fait que recevoir des coups dont les derniers menacent d'être mortels.
C'est également M. Edouard Drumont qui, par sa campagne antijuive, a rejeté du côté de la République toute la haute finance et la haute bourgeoisie juives. Enfin, c est encore M. Drumont qui, en défendant les erreurs des conseils de guerre dans l'affaire Dreyfus, a créé, par contre-
coup, un courant républicain dont le bloc est sorti en 1900, avec M. Waldeck-Rousseau.
J'avoue que c'est avec un certain plaisir que j'entendais mon brave curé me montrer, par une série de raisonnements d'une logique et d'une exactitude rigoureuses, que toute Toeuvre anticléricale qui s'est accomplie depuis six ans, en commençant par les lois sur les associations pour arriver à la séparation des églises, est la conséquence logique et fatale de la politique du parti nationaliste dont MM. Drumont et Jules Lemaître et C*, ont été les créateurs.
Supprimez l'opposition nationaliste, supposez par la pensée qu'elle n'ait jamais existé, et notre politique eut encore piétiné sur place, se traînant des ministères Méline aux ministères Ribot, en passant parle gros Dupuy. L'élan qui a été donné est dû à la cohésion du bloc de gauche, c'est-à-dire à la fusion, pour une même œuvre, de toutes les troupes radicales, radicales -socialistes et socialistes.
Or, c'est le nationalisme qui a rendu nécessaire cette cohésion d'hommes qui, jusqu'alors, restaient dispersés et indisciplinés.
Un jour viendra — qui n'est pas très lointain peut-être — où MM. Brunetière, Denys Cocliin, de Marcère, Vandal, et G*% s'apercevront qu'en fortifiant le courant nationaliste et en combattant, en 1890, contre la vérité judiciaire, ils ont été les premiers destructeurs de cette Eglise catholique dont ils se disent les (idèles serviteurs. Et ce jour-là, il y a quelques catholiques sincères qui, comme Paul VioUet, Léon Chaine et bien d'autres, auront une amusante revanche à prendre.
Tel était l'avis de mon curé.
Armand Charpentier.
Le Républicain du Gard (Nimes), 6 juin 1906.
Nous avons déjà parlé de ce livre qui fît grand
bruit lorsqu'il parut et qui par une singulière fortune semble devenir de jour en jour de plus en plus d'actualité.
Bien que nous soyons loin d'approuver toutes les idées de M. Léon Chaine, nous n'hésitons pas à dire que ce livre est une œuvre remarquable autant que sincère.
La thèse que M. Léon Chaine soutient peut se résumer ainsi : « Les catholiques doivent faire leur meâ-culpâ ; ils sont en grande partie les auteurs des maux qui les accablent ; ils ont attiré eux-mêmes l'orage qui éclate sur leurs tètes ».
Quelles sont donc les fautes dont les catholiques se sont rendus coupables ?
M. Chaine prétend les connaitre, et il en est une tout d'abord qu'il dénonce avec une impitoyable sévérité ; c'est leur attitude dans la terrible « Affaire » au cours de laquelle ils furent systématiquement opposés à toute idée de justice. Le reproche semblera à beaucoup de bons esprits fort juste. L'immense majorité des catholiques fut antidreyfusarde systématiquement.
C'est loyalement, et après sérieux examen que M. Léon Chaine est devenu dreyfusard.
C'est dans cette attitude des catholiques vis-à-vis de Dreyfus, la principale, sinon la seule cause de leurs difficultés actuelles : Si les catholiques avaient été dreyfusards, on n'eût pas chassé les religieux, on n'eût fermé aucune école et aujourd'hui il ne serait pas question de séparation .
L'affaire Dreyfus a été la cause des réformes qui ont suivi.
Par exemple, là où nous sommes complètement d'accord
avec M. Léon Ghaine, c'est quand il dénonce les fausses dévotions ou, pour mieux dire, les superstitions entretenues par certaines congrégations puffistes et mercantiles. Le livre de M. Léon Ghaine sera lu avec profit par tous les hommes de bonne foi, de bon sens et de bonne volonté.
Le Masque.
Le Républicain de Nouméa (Nouvelle-Calédonie), 18 juin