‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 65 sur 134 · LETTRES PARISIENNES · texte numérisé non relu

LETTRES PARISIENNES

Paris, i3 juillet.

En proposant' au Sénat de rendre hommage au courage civique de Scheurer-Kestner et de Trarieux, M. Monis a été l'interprète des âmes généreuses. Au moment où s'achève Tépilogue du grand drame que fut TalTaire Dreyfus, le premier devoir n'est pas de renouveler Tanathème contre les coupables, mais d'honorer les héros qui déployèrent le plus difficile de tous les courages : Timmolation de soi-même à une cause juste et la lutte contre Tiniquité.

Scheurer-Kestner, Zola, Picquart, Ludovic Trarieux figurent au premier rang ; mais combien d'autres souffrirent jusqu'à en mourir, comme l'admirable Grimaux, qui eut la douce fermeté d'un saint.

C'est l'instant aussi de rappeler qu'au milieu de la tourmente, dans la lutte grandiose contre la coalition de toutes les forces du mal, les républicains trouvèrent quelques alliés parmi leurs adversaires politiques. A ceux qui ne sont plus, comme à ceux qui ont survécu à cette épreuve, nous devons un salut respectueux. Un Comité catholique pour la défense du droit fut fondé au cours de l'affaire Dreyfus par quelques catholiques partisans de la revision et ayant à leur tète MM. Paul Viollet (de l'Institut), Hervé de Kérohant, frère d'Edouard Hervé et rédacteur en chef du Soleil; Féray Bugeaud d'Isly, baron de Lourmel, Quincampoix, Saint-René Taillandier; les abbés Brugerette, Grosjean, Pierre Vignot, Jean Viollet, Martinet, le dominicain Maumus. D'autres prêtres eurent aussi le beau courage d'élever la voix en faveur de la justice :

Tabbé Frémont notamment, qui laissa tomber du haut de la chaire des paroles de vérité en protestant contre la violation des droits imprescriptibles d'un accusé. L'abbé Pichot encourut la disgrâce pour avoir oser publier la brochure intitulée : La conscience Chrétienne et l Affaire Dreyfus.

Dans la confusion d'un effroyable conflit de bassesses et de lâchetés, cps hommes au cœur intrépide bravèrent les insultes et les violences. M. de Kérohant fut atteint dans ses intérêts personnels et dans sa santé ; Tabbé Pichot alla chercher un refuge à l'étranger; l'abbé Frémont fut traité en suspect d'hérésie...

L'Eglise catholique, entraînée par une inéluctable fatalité, s'éloigna des défenseurs du faible pour se joindre à ses persécuteurs.

Quel beau rôle elle avait à jouer, pourtant, en puisant aux sources du christianisme l'esprit de douceur et de miséricorde et en prenant la défense non seulement d un innocent, mais d'un juif innocent!... C'eût été d'une grande beauté morale; elle eût ainsi rétabli son ascendant et relevé son prestige affaibli. Elle ne le voulut pas.

Un catholique bien connu, M. Léon Chaine, de Lyon (auteur d'un remarquable ouvrage: les Catholiques français et leurs difficultés actuelles), s'adressa aux prélats les plus en vue, les adjurant de prendre parti pour la revision de l'inique procès. Il ne reçut que des réponses évasives. L'archevêque de Bordeaux se déclara surpris et attristé ; ce n'était point compromettant. Il ne savait si Dreyfus était innocent ou coupable, mais il ajoutait qu'il fallait s'incliner a devant les tribunaux qui l'ont jugé dans toute l indépendance et toute l'impartialité de la justice ».

M. Lecot se demandait en terminant a ce que serait le respect de la justice s'il était permis de suspecter gratuitement ou la perspicacité ou la bonne foi des tribunaux ».

N'avait-il donc pas pris connaissance des éléments de

de cette affaire, ou voulait-il les oublier ? J'ai souligné les mots qui caractérisent le mieux l'attitude prudente jusqu'à TefTacement d'un prince de l'Eglise devant le plus effrayant comme le plus flagrant des dénis de justice.

Peut-être l'archevêque de Bordeaux, comme tant d'autres, n'avait-îl rien lu ? Peut-être ne comprit-il pas qu'il n'avait point le droit d'ignorer que les persécuteurs de l'innocent multipliaient contre celui-ci les inventions diaboliques, les contes saugrenus, des faux publics et privés de toutes sortes, tout ce qui, en un mot, est le plus propre à imposer la revision d'un procès en faisant suspecter a la perspicacité, l'indépendance et l'impartialité des juges » ?

Les manœuvres du général Mercier, du général Gonse, du faussaire Henry, pour ne citer que ceux-là, ne pouvaient pourtant être ignorées que de ceux qui avaient résolu de ne pas savoir !

Pendant la crise, on disait à l'étranger que la France était le seul pays où le maintien de la condamnation d'un innocent pût devenir une aff'aire d'Etat.

On voit maintenant à l'étranger que la France est peutêtre le seul pays où les défenseurs d'une cause juste, combattant un contre mille, remportent des victoires qui honorent l'humanité tout entière.

ce Recueillons-nous, maintenant ; les dieux sont satisfaits » (1).

Albert Robert.

(i) Cet article du grand journal du Sud-Ouest a été reproduit par le Petit Var (Toulon), du 18 juin, le Républicain du Gard (Nîmes) du 30 juin, VAi>enir de la Mayenne (Laval) du !i!i juillet.

La Justice Sociale (Paris), 21 juillet 1906.

Page 1