RÉFLEXIONS
Je crains, en écrivant cet article, de mécontenter plusieurs de ceux qui le liront. Les uns» parce qu'ils trouveront que je fais la part trop belle au « syndicat de trahison » ; les autres parce qu'ils jugeront que mon cerveau, toujours encombré des préjugés d'antan^ refuse de voir toute la lumière et de rendre un complet hommage à toute la vérité.
Je demande néanmoins à mes lecteurs la permission de dire ce que je pense et comme je le pense. Chacun en prendra ce qu'il voudra.
Je n'ai jamais été un anti -dreyfusard bien ardent, et je tiens à rappeler que la Justice Sociale fut la première, et peut-être la seule feuille catholique, qui osa accepter de faire paraître dans ses colonnes une note favorable au condamné : je veux parler de la lettre si éloquente de M. Léon Ghaine. J'ajoute aussi, qu après le procès de Rennes, j'ai approuvé et très explicitement la grâce octroyée au capitaine Dreyfus.
Toutefois si je n'étais pas antidreyfusard bien ardent
— et cela tient sans doute à ce que j'ai horreur des antis
— j'ai cru cependant, et de très bonne foi, à la trahison. D'où venait cette croyance ? Je l'ignore, je dois reconnaître cependant qu'elle était faite.surtout d'impressions ; aussi ai-je toujours pensé que, juge au conseil de guerre, j'aurais voté l'acquittement, ne me croyant pas le droit de condamner sur des impressions insuffisamment documentées.
Quoiqu'il en soit, mes sympathies — il est loyal de le reconnaître, — allaient plutôt à Mercier et à BoisdefFre qu'à Trarieux, Scheurer-Kestner et les autres; et, sans tout
accepter, car déjà il y avait pas mal de choses inacceptables, j'étais plutôt avec TEtat-major.
La main sur la conscience, il n'en est plus ainsi aujourd'hui.
J'ai lu avec le plus grand soin le procès qui vient de se dérouler devant la cour de Cassation ; et ainsi s'est modifié mon sentiment. Peut-être eût-il mieux valu que la cour renvoyât le capitaine Dreyfus devant un autre conseil de guerre, sa réhabilitation eût été plus complète, et on n'aurait pas été exposé à dire que son innocence qui paraît certaine reste peut-être insuffisamment démontrée; mais quoi qu'on puisse penser sur ce point, il me semble impossible de croire encore — sans pour cela incriminer les juges faillibles ou trompés — que les condamnations portées par les deux conseils de guerre aient été selon la justice et la légalité.
D'autre part, il est incontestable que l'attitude de i'Ëtat- Major avait été plus qu'étrange, et certains de ses actes restaient impossibles à excuser. Serait-il vrai que le capitaine Dreyfus ayant été condamné une première fois sur des preuves insuffisantes et grâce à des manœuvres absolument contraires à la légalité, TEtat-Major aurait voulu, à tout prix, même au prix d'une monstrueuse injustice, maintenir la chose jugée ? Ce qui est certain, c'est qu'il a semblé mettre son honneur à poursuivre le capitaine, qu'il a usé de tous les moyens pour empêcher la révision, que ses amis ont tout fait pour que le gros public identifiât rhonneur des a grands chefs » avec celui de l'armée tout entière, en sorte qu'il fut un moment où croire à l'innocence de Dreyfus semblait une marque de mépris pour l'armée.
C'est sans doute pour cela que plusieurs ministres delà guerre s'engagèrent à fond, que l'on fit tant de bruit autour du prétendu dossier secret, et que le général Mer-
cier joua le rôle que Ton sait jusqu'à son pitoyable eflfondrement
Et puissent les catholiques comprendre enfin qu'ils ont autre chose à faire que de se traîner toujours à la remorque des violents et de se laisser aveugler par Tesprit du parti. Us ont été pour le boulangisme, pour Tanti-sémistisme, pour le déroulédisme, le nationalisme et tout cela a fondu entre leurs doigts, Tanti-dreyfusisme fond à son tour, le biétrisme fondra demain. Dieu veuille que ce soit fini de pareilles aventures ; nous valons mieux que cela.
L'affaire Dreyfus est une leçon pour tous, ne la laissons pas passer en ce qui nous concerne sans en recueillir renseignement.
L'Abbé Naudet (1).
(i) Les clartés projetées à profusion sur V « Affaire » par le conseiller rapporteur Morras, par le procureur général Baudoin, par M« Momard, avocat, ne le furent pas sans résultat, et les premiers anti-dreyfusards qui se déclarèrent convertis furent tout naturellement ceux qui appartenaient au monde des palais de justice.
L'arrêt du la juillet 1906, précédé de si longs débats, étayé sur de si minutieuses enquêtes, rendu enfin par la Cour de Cassation, solennellement, toutes Chambres réunies fut un trait dé lumière pour les esprits impartiaux et fît tomber bien des préventions, bien des préjugés.
Mais, dans les rangs des politiciens de l'opposition, parmi les professionnels de Tantidreyfusisme, beaucoup refusèrent de se rendre à l'évidence et crurent bon de rester figés dans la situation qu'ils avaient si fâcheusement prise.
Les uns ne voulaient pas avouer s'être grossièrement trompés, les autres entendaient bien ne pas laisser s'éteindre ce foyer d'agitations publiques. Pour ces derniers c'était là jeux de a troublions » renouvelés des Grecs comme dirait M. Bergeret.
Il n'est pas sans utilité, après la reproduction de la loyale décla-
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ration de l'abbé Naudet, que l'on vient de lire plus haut, de montrer la façon dont quelques journalistes réactionnaires ont accueilli la sentence souveraine prononcée par la plus élevée des juridictions de leur pays,
La Vérité française publiait le ao juillet 1906 un article qui débutait ainsi :
a Admettons, un instant, que Dre jfus ne soit pas le traître que sept ministres de la guerre ont déclaré coupable, que deux conseils de guerre ont condamné, après un un débat contradictoire qui ne laissait place à aucun doute, il reste toujours qu'il y a eu crime de trahison et que, par conséquent, il j a un traitre... »
Et qui continuait en ces termes :
« Si des charges écrasantes qui pèsent sur Dreyfus, et qui l'on fait condamner par deux conseils de guerre, on passe aux preuves morales, celles-ci sont plus accablantes encore. Quels sont les accusateurs de Tofiicier félon ? Des hommes d'honneur, des soldats qui n'ont point de tache dans leur passé et qui ont condamné, à regret^ un des leurs, tant était manifeste la preuve de sa faute. Quels sont maintenant les défenseurs du traître .^ Tous les ennemis de la patrie, les insulteurs du drapeau, tous ceux qui font une guerre acharnée à la religion, tous les écrivains pornographes, tous les panamistes, tous les humbertistes, tous les magistrats arrivistes, tous les intellectuels athées ou sectaires, etc.
Voilà aujourd'hui encore le cortège qui s'attelle au char de triomphe de Drejfus. Si ce n'est pas là une présomption de culpabilité à la charge de l'officier juif, c'est que les preuves morales ont perdu leur valeur. Or, nous savons qu'en droit il est des présomptions qui ont une force probante à l'égal des preuves matérielles. Si, en matière criminelle, elles ne suffisent pas seules à établir la culpabilité, elles n'en constituent pas moins un commencement de preuve, dont une justice impartiale est forcée de tenir compte)).
Aussi l'un des journaux libre -penseurs qui s'est empressé dès le lendemain de servir cette prose significative à ses lecteurs la faisait suivre de cet éloquent commentaire :
Nous n'ajouterons rien. Il n'est pas pour nous déplaire que le monda clérical ne désarme pas.
Chaque coup qu'il croit frapper contre nous le blesse cruellement lui-même.
L'attitude prise par la Vérité Française au lendemain de cet acquittement qu'attendait le monde civilisé était d'autant plus étrange que dix jours auparavant VOsservatore Romano dont on connaît les attaches avec le Saint Siège s'était félicité de l'acte de haute justice qui avait réhabilité le juif injustement condamné.
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Voici textuellement ce que disait l'organe autorisé du Vatican le i4 juillet 1906 dans un article intitulé LUltima Parola.
« Maintenant le dernier mot a été prononcé, le capitaine
Dreyfus a été absous de toute imputation, et non seulement nous nous inclinons devant la sentence, mais encore nous en sommes enchantés et nous nous en félicitons avec celui qui en est le héros... ».
Et tout en exprimant ses regrets de ce que cette affaire ait été transformée en une arme de guerre contre les catholiques, le journal officieux de la chancellerie du pape ajoutait :
« ..... Nous sommes enchantés cependant que pour Dreyfus, on ait fait Justice, et condamnons comme nous avons toujours condamné ceux qui pour des motifs occultes, dans un but frauduleux, ont falsifié des documents, caché la vérité, ont mis en œuvre l'imposture et la ruse, pour arriver à l'accomplissement de leurs louches desseins 7
« Et si quelqu'un, quel qu'il soit, s'est employé pour que la vérité puisse finalement triompher et contribuer au triomphe final de la Justice, il doit recueillir nécessairement les louanges de tout le monde civilisé ».
Cette citation est un peu longue, mais combien instructive !
C'est dans Rome et V Action libérale populaire de Tabbé Emmanuel Barbier, deuxième édition, pages 279-280 que nous avons pu lire la traduction de cet important article du journal romain. Il aurait mérité d'être plus reproduit.
Le Vatican est le lieu du monde où l'on est le mieux renseigné et personne n'y avait jamais cru à la culpabilité de Dreyfus, aussi regretta-t-on maintes fois, pendant la durée de ce long procès, que la curie romaine crut devoir se renfermer dans une abstention qui parut excessive à beaucoup de bons esprits ; quoi qu'il en soit, et pour en revenir aux antisémites français si vertement condamnés par l'organe pontifical, il faut reconnaître qu'en dépit des excitations de tant de gens égarés par les passions politiques et religieuses, ou plutôt prétendues religieuses, la masse des personnes raisonnables s'est peu à peu ressaisie, car elle s'est refusée à admettre que notre tribunal suprême, recruté parmi l'élite dçs présidents et des conseillers de cours d'appel ait été subitement
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transformé en un ramassis de malfaiteurs vendus au fameux syndicat de trahison.
Ces magistrats qui lentement avaient gravi tous les degrés de la hiérarchie judiciaire dont ils avaient atteint les sommets, n*ayant plus rien à désirer, pouvaient d'ailleurs en toute sécurité rester fidèles à leur ordinaire impartialité et rendre en pleine indépendance ce mémorable arrêt dont ils allaient répondre devant l'Histoire.
Il y a néanmoins de bonnes gens qui, bien sincèrement, admettent encore comme un dogme la culpabilité de Dreyfus.
Ce sont les mêmes qui croient à Tapparition du diable en personne dans les réunions de francs-maçons, et puis il y en a aussi quelques autres.
Mais, en dehors de la tourbe enragée des antisémites et de certains illuminés de haute culture et de fort bonne foi égarés au milieu de tant de cyniques et de sceptiques, la grande majorité des anti-dreyfusards a fini, en dépit de tout, par être amenée à la vérité et cela grâce à la puissance de persuasion d'une minorité minuscule.
Cette crise grandiose a oflTert un spectacle réconfortant, c'est que ce sont bien les a idées » qui mènent le monde, c'est surtout qu'en fin de compte l'élite conduit les foules, l'esprit mène la masse.
Mens agitât molem, avait dit le poète ancien.
H. Harduin dans un de ses savoureux « propos d'un Parisien » du Matin (19 septembre 1906) exprimait le même sentiment en ces termes peu solennels :
« Voyez l'affaire Dreyfus. D'un côté, une toute petite troupe de libéraux; de l'autre, l'immense, l'innombrable armée des poires, avalant tout ce qu'on lui faisait avaler, et qui paraissait invincible ». Pourtant, ce n'est pas l'armée des poires qui a triomphé.
C'est donc sans protestation vraiment sérieuse de la part de la foule si longtemps abusée que le capitaine Dreyfus fut promu chef d'escadron et décoré de la Légion d'honneur, que le lieutenantcolonel Picquart fut nommé général de brigade, puis général de division. Tel fut l'épilogue nécessaire du drame prodigieux et terrible vécu depuis dix années.
L'héroïque Picquart devait mériter, pour la justice qu'il avait
incarnée en sa personne une revanche plus grande encore, et lors qu*il fut nommé ministre de la guerre du cabinet Clemenceau, les gens réfléchis ne virent pas du tout dans cet événement glorieux une espièglerie très savoureuse du spirituel et courageux président du Conseil, mais une sanction magnifique des actions passées et vraiment la plus haute leçon morale que l'armée put recevoir.
Quelles pensées durent assaillir le nouveau ministre quand, pour la première fois, il vint s'asseoir devant le bureau de ce cabinet de la rue Saint-Dominique d'od il avait été comme chassé par le général Billot l'un de ses prédécesseurs qui pour s'en débarrasser l'envoya en mission (!) dans le Sahara, de ce cabinet d'où étaient sortis les ordres sinistres pour son arrestation, son internement, sa mise en jugement et enfin pour sa radiation des cadres de l'armée française dont une « justice immanente » et tragique venait de lai donner le commandement suprême.
Le Chrétien français (Paris), 21 juillet 1906.
Aujourd'hui, la lumière est faite; les juges suprêmes
ont prononcé après trois ans d'enquête et plusieurs semaines de débats. S'il vivait encore, M. de Cassagnac accomplirait certainement sa promesse. D'autres, qui lui survivent après avoir été ses compagnons de lutte, biaisent encore ou se révoltent, mais il n'en est pas un, parmi les catholiques de bonne foi, il n'en est pas un qui, faisant un retour en arrière, ne doive regretter amèrement l'attitude de ses coreligionnaires dans cette crise, aujourd'hui fermée, de notre existence nationale.
Ecoutons comment l'un des rares membres du clergé français qui osèrent prendre alors le a parti de la justice et de la vérité » explique la suite impitoyablement logique
des événements. La citation est longue, mais elle vaut d'être faite.
Voici ce que dit l*abbé de Saint-Poli :
Il est d'abord un fait acquis à Thistoire, c'est que le ministère Méline avait ouvert très loyalement aux conservateurs et aux libéraux les portes de la cité républicaine. Le Ralliement, il est vrai, bien que fondu dans l'opportunisme, ne monta pas encore au pouvoir, il n'entra pas officiellement dans les conseils du gouvernement ; on ne le vit s'asseoir, ni au Sénat, ni à la Chambre, au fauteuil d'aucune présidence ou vice-présidence. Mais sa politique imposait déjà le respect ; (( Tesprit nouveau i» était devenu, dans une république qui aimait à se proclamer « ouverte et tolérante », le contre-poids nécessaire du vieil esprit anticlérical. On ne pouvait plus dire que cette République molestait les consciences, qu'elle était une entrave à l'expansion des croyances et des œuvres catholiques. La paix romaine s'offrait alors comme la garantie de la paix française. On sait encore que ralliés et modérés, faisant trêve aux vieilles querelles confessionnelles, scellèrent ensemble aux élections législatives de i8g8, sous le haut patronage de M. Méline, le pacte dont le succès devait conduire à l'achèvement de l'œuvre politique et religieuse chère au cœur de Léon XIIL
Voilà le fait indéniable.
Qui donc aurait pu se douter que cette ère d'apaisement serait sans lendetnain ? Qui donc aurait alors prévu cette brusque et brutale réaction contre l'esprit nouveau, ces « changements de législation que les réformateurs les plus téméraires n'auraient pas eu l'espoir de réaliser dans un quart de siècle » ? Après dix ans de marches et de contremarches laborieuses sous les traits incessants de la vieille garde royaliste et des gros bataillons du radicalisme, les ralliés touchaient enfin au seuil de la Terre promise. Quelle force ennemie serait maintenant assez puissante pour arrêter leur course victorieuse de tant d'obstacles et rejeter au désert les soldats de Léon XIII comme autrefois les Hébreux fugitifs ? Quel bras inconnu se lèverait pour achever cette déroute, pour frapper de caducité l'œuvre de M. de Falloux, ce grand ancêtre du Ralliement, et précipiter la solution de cette grave question des congrégations que, depuis cent ans, aucun gouvernement n'avait pu trancher ? Non, ces prévisions pessimistes n'assombrissaient pas encore les horizons politiques, elles auraient dépassé les calculs des hommes les plus
osés. La vérité imprévue est devenue cependant la douloureuse réalité qui semble comprimer aujourd'hui tout notre être comme dans la stupeur d'un cauchemar.
Voilà un autre fait acquis à l'histoire.
Quel lien relie cette débâcle religieuse à celle du Ralliement: il est impossible vraiment de le rechercher ailleurs que dans a les efficacités corrosives », trop corrosives même, de Tafifaire Dreyfus.
Oui, la guerre religieuse des temps présents est sortie de cette affaire comme le chêne du gland. Elle a commencé au lendemain de ce déplorable arrêt de Rennes qui suscita les représailles du Dreyfusisme contre TEglise catholique ; représailles terribles, impitoyables, qui durent encore et dont l'amertume ne sera peut-être pas épuisée demain !
Un crime militaire et judiciaire avait été [perpétré à Rennes contre l'humanité et contre le droit. Il semblait que l'Eglise ne dût pas porter le poids des responsabilités et des rancunes . De ce crime odieux on voulut cependant que l'Eglise fût la complice. On avait vu les ralliés prendre à la Chambre ouvertement parti contre les défenseurs de la justice, on avait vu nos journaux et on les voit toujours dresser devant la revendication de la vérité comme un mur impénétrable à la lumière. On crut que le parti catholique n'avait cherché dans l'affaire Dreyfus, sous le couvert d'un bruyant patriotisme, qu'une occasion d^insolent triomphe, une revanche malhonnête de ses anciennes défaites .
Aucune voix autorisée ne s'était élevée dans l'Eglise de France contre ces monstruosités judiciaires dont les Vaughan, les Ireland et d'autres prélats étrangers dénonçaient hautement l'iniquité. L'universel silence de répiscopat français parut un crime à ceux qui n'en pouvaient comprendre la prudence. Cette haute puissance morale qui constitue TEglise était muette comme les chiens dont parlent l'Ecriture, muti canes ; elle ne protestait point, elle ne s'indignait point, quand le faux, la collusion, le parjure égaraient cyniquement et au grand jour la conscience chrétienne. Nos évêques avaient-ils oublié les enseignements de ce maître divin qui fait un devoir aux siens de rechercher avant tout la justice : Qaœrite primum justitiam ? Nos prêtres étaient également sans voix pour flétrir le mensonge collectif. N'étaient-ils plus les représentants du véritable esprit chrétien ? Et ceux-là faisaient publiquement appel au sabre, à la force contre Tidée, qui, devant par état élever les conseils évangéliques à la hauteur des stricts préceptes, osaient se flatter de nourrir dans leurs écoles la jeunesse catholique de la moelle
des lions I Est-ce que de leurs écoles n'étaient point sortis ces fauteurs de coup d'Etat, ces officiers prétoriens qui faussaient les poids de la justice et semblaient devoir placer les prétentions et les intérêts de caste au-dessus des lois ? L'Eglise enfin n'avait point su préserver les siens de la dégradation antisémite.
Comment, d'ailleurs, Teût-elle pu, cette Eglise? Dogmatiquement et historiquement, il est pour ainsi dire impos. sible qu'elle ne traite pas les Juifs en ennemis, en parias .
Ce n'est pas impunément que, chaque année, quand revient le carême, l'Eglise romaine fait retentir ses chaires d'invectives contre la « race maudite » sur qui éternellement la peine du déicide doit peser d'après la parole même (ainsi l'expliquent traditionnellement les prédicateurs) du peuple de Jérusalem, criant à Pilate pour l'obliger à condamner Jésus : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. »
Toutes les rigueurs que l'histoire raconte et dont les juifs fidèles à leur loi furent victimes de la part des chrétiens se justifient par les interprétations scolastiques de cette parole. Quand on se croit exécuteur des hautes œuvres de la justice divine, il n'y a pas de violence, d'atrocité que l'on ne commette avec sérénité d'âme. Et, quoi qu'on ait pu tenter en fait d'apologie, il est certain que les malheureux israélites ont été abreuvés d'outrages au nom du Dieu d'amour tout le long des âges de puissance ecclésiastique: si les papes ont consenti parfois à les protéger ou mieux a les laisser vivre, ce fut toujours à des conditions tellement humiliantes et si onéreuses que la persécution sanglante eut peut-être mieux valu.
Seule, la diffusion des idées modernes, accomplie malgré l'Eglise, a pu faire disparaître une partie des anciens préjugés. Mais on en retrouve encore, et beaucoup trop, au fond des âmes pieuses — celles qui représentent le mieux la mentalité catholique dans son intégrité — et surtout au fond des âmes sacerdotales. C'est ce qu'a démontré
cette affaire Dreyfus, comme le démontrent, d'autre manière, de façon plus sauvage mais non plus probante, les massacres actuels des juifs en Russie par les tenants de la religion et du gouvernement orthodoxes.
Il convient de remarquer cependant, avec M. Tabbé de Saint-Poli que « le crime collectif d'intolérance ne fut pas le crime de tous ». Il y eut un dreyfusisme catholique : il se manifesta par des écrits courageux parmi lesquels il faut citer ceux de Tabbé de Saint-Poli lui-même, dont nous venons de citer de larges extraits, et le grand ouvrage de M. Léon Chaine : Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles ; W eut pour centre d'action le Comité catholique pour la Défense du Droit qui, fondé par M. Paul Viollet, de l'Institut, compta deux cents membres et parmi eux, bon nombre d'ecclésiastiques.
Mais ils furent, malgré tout, des rari nantes et la collectivité catholique porte maintenant, sous la forme des difficultés presque insolubles pour elle qui sont la suite de la rupture violente du Concordat, la peine de son attitude.
Cependant, et c'est par là que nous voulons finir, l'existence du petit groupe dreyfusiste dans le clergé et pour l'Eglise de France un sérieux espoir de relèvement est de réforme. La séparation et les maux qui en résultent au point de vue catholique sont sortis de l'Affaire, c'est entendu et c'est vrai. Mais il en est sorti aussi autre chose : le mouvement d'émancipation des intelligences qui s'est concrétisé dans le loysisme
Saint-Cyran.
Le Rèifeil (TYvetot (Yvetot), 21 juillet 1906.