UN CURIEUX LIVRE
— Vous avez bien lu, n'est-ce pas, l'ouvrage de M. Léon Chaine, sur les Catholiques français et leurs difficultés actuelles ?
— Non ! Je ne le connais que par ouï-dire.
— Comment, vous ? Un livre auquel cinquante journaux peut-être ont décerné les honneurs de la discussion, que la curiosité du public a poussé jusqu'au septième mille et qui remue d'une plume audacieuse et indiscrète, nos plus irritants sujets de discorde ?
— Je confesse que je suis dans mon tort, en ignorant cette œuvre illustre. Mais le fait est que je n'en ai pas lu la moindre page.
— Il faut réparer cette négligence.
— Je le veux bien.
Et, profitant d'un voyage un peu long, j'ai distrait, de ce volume, les ennuis du chemin. Je l'ai lu tout d'une haleine, avec un singulier intérêt, mais aussi avec un curieux
mélange de sentiments contradictoires : ici prêt à jeter le livre à la volée, d'agacement; là, m'arrètant soudain, d'admiration ; tantôt, souriant devant une assurance presque naïve et, tantôt, soulignant d'un hochement de tète une pensée profonde.
M. Léon Chaine est un catholique ardemment, opiniâtrement, je dirai plus, hermétiquement dreyfusard. Il le proclame et s'en glorifie. C'est le début de son livre, et la conclusion. C'est même une infiltration qui se glisse au milieu des plus belles pages. Il parle, en quelque endroit, de nos champs modernes, <c empuantis d'engrais chimiques y>\ on pourrait dire, de ses idées les plus vraies, qu'elles sont infectées d'engrais dreyfusiste. Il est de ces hommes que V Affaire a hypnotisés. Tous les événements actuels y sont contenus. C'est l'hypertrophie dreyfusienne. Et, naturellement, convaincu de l'innocence, il ne reproche pas aux partisans du condamné d'avoir exploité ce procès contre les catholiques ; il reproche aux catholiques d'avoir provoqué la foudre en refusant de se joindre aux partisans du condamné. D'un ton grave, attristé, mais sévère, il leur signifie qu'en violant la justice, ils ont permis la violation de la liberté. Raisonnement d'une simplicité merveilleuse, où s'épanouit une confiance en soi qui déconcerte : Je crois que Dreyfus est innocent ; donc, il l'est ; donc la majorité des catholiques, en le tenant pour coupable, a trahi son devoir ; donc elle a déchaîné la persécution.
Néanmoins, les remontrances, tour à tour véhémentes et supérieures, que M. Léon Chaine adresse à ses coreligionnaires sont inspirés d'un bon sentiment. Notre auteur estime, en effet, qu'au lieu de toujours accuser ses adversaires, on doit, dans le malheur avoir le courage de se frapper la poitrine. Idée juste. Il est seulement fâcheux que l'écrivain la mette en pratique en frappant exclusivement... la poitrine des catholiques qui ont le tort de ne point partager son avis.
Mais il frappe avec tant de sincérité, je dirais volontiers de candeur ! On sent si bien que la foi qu'il professe envers ses lumières n'est jamais effleurée par un doute ! Il faut lui pardonner beaucoup.
Nous lui pardonnons même, et de grand cœur, une incorrection qu'il a commise à l'égard de Louis Veuillot. M. Léon Ghaine, avec une aisance à jouer du lieu commun quisurprend chez un esprit si féru d'indépendance, accuse Louis Veuillot d'avoir dit : ce Nous vous demandons la liberté au nom de vos principes et... » Le reste est connu. Encore, si notre auteur eût cité tout de go ce propos imaginaire, nous nous serions bornés sans doute, à regretter, pour un écrivain qui s'érige en censeur, une telle insuffisance de renseignements. Mais non! M. Léon Chaîne ajoute, sur un ton dégagé : ce La phrase aurait été démentie». Ce petit mot démontre simplement que M. Léon Chaîne sait à merveille que la phrase a été formellement démentie. Arguer d'une parole dont on connaît l'inexactitude, en jetant la suspicion sur le démenti dont elle a été l'objet, c'est un procédé que M. Léon Chaine qualifierait bien durement s'il le rencontrait chez ses adversaires.
Mais encore une fois, nous ne lui gardons pas rancune, et, si nous relevons ce tour de polémique, c'est surtout pour montrer jusqu'où l'aveuglement peut entraîner un homme qui s'est donné mission de prêcher à ses contemporains l'amour de la justice et de la droiture.
Et, maintenant, nous ajouterons que cet écrivain, tout dreyfusard exaspéré qu'il soit, n'en reste pas moins catholique ardent, convaincu, militant. Deux états d'esprits trèsconciliables, en effet. Nous n'avons jamais donné dans l'exagération de ceux qui prétendent ériger en dogme de foi la culpabilité de Dreyfus. Nous demandons seulement que les catholiques persuadés de son innocence veuillent bien ne pas transformer davantage en article de Credo leur opinion sur ce condamné. Qu'ils ne fassent point grief, à
ceux qui n'ont pas leur mentalité, d'avoir méconnu la justice et le droit. Qu'ils aient la modestie de ne pas constituer leur petit cénacle en élite intellectuelle. Car telle est bien la prétention de M. Léon Ghaine. A ceux qui lui opposent l'immense majorité des catholiques, il se borne à répondre, avec une admirable sérénité, par ce mot des Livres saints : Stultorum infinitus est numerus. A coup sûr, le sentiment de la majorité n'est pas un argument qui doive entraîner l'adhésion ; mais la citation de notre auteur est une réponse qui doit provoquer le sourire.
Et cependant, répétons-le, M. Léon Ghaine est un ardent catholique. On peut glaner, au cours de son volume, de très belles pages embrasées de zèle envers la religion, soulevées d'indignation contre des ennemis de la foi. Nous ne résistons pas au plaisir d'en citer une :
... La civilisation consternée rebrousse chemin, comme au. temps où les Lombards et les Golhs, ennemis de ces moines humbles, éclairés et laborieux incendiaient les abbayes, assiégeaient les monastères, jetaient au vent la cendre des manuscrits précieux, et ne laissaient qu'un désert de plus dans les déserts où ils avaient passé, la hache et la torche à la main. Oui, la raison et la civilisation se taisent consternées.
Voici, en effet, au milieu de Tardente lutte pour la vie, en pleine et sanglante bataille où tant de désirs et tant d*appétits restent inassouvis, voici toute une élite qui renonce aux compétitions du pouvoir, de l'argent, de la gloire humaine ; elle fait vœu d'obéissance, alors que tous aspirent à commander, vœu de pauvreté, quand tous se ruent vers les richesses, vœu de chasteté alors que la béte humaine sacrifierait tout, pourvu qu'il lui fût permis de se vautrer en paix dans Tivresse et dans la luxure.
Or, ces silencieux et ces mortifiés qui ont abandonné leur part de vanités et de plaisirs, les voici chassés de leurs asiles par ceux qui ne sont jamais las ni rassasiés. Ramcne-t-on les pacifiques et les vaincus sur le champ de bataille pour les contraindre à se battre ou à se venger? Nous le demandons à nos démagogues : qu'envient-ils aux
moines P Leurs robes de bure, leurs couches de paille, les herbes cuites dont ils se nourrissent? Leur silence peut-être?
Eh bien non, les soldats d'Odoacre, de Théodoric et de Totila, et les barbares plus féroces encore qui brûlèrent Tabbaye du Mont-Gassin, au VP siècle, furent moins coupables et par conséquent plus excusables que ne le sont aujourd'hui ces sectaires qui persécutent pour persécuter, qui tuent pour tuer. Les uns, violents mais simples, pillaient pour vivre, égorgeaient pour la satisfaction d'instincts primitifs et brutaux. Les derniers exterminent pour le plaisir et par dépravation.
Comment ne pas reconnaître, à Thomme de cœur qui a écrit ces lignes, une conviction brûlante? Il faut donc le plaindre, et non le blâmer, d'avoir semé dans son œuvre, à côté de ces éloquences, tant de pages où les bourreaux qu'ils flétrit puiseront à pleines mains des arguments nouveaux contre les martyrs qu'il exalte.
Nous n'en dirons pas plus. 11 suffit d'avoir indiqué 1 étrange et complexe état d'esprit de M. Léon Chaîne. On devine assez bien sous quel angle et de quel ton il peut examiner des sujets tels que ceux-ci : militarisme^ nationalismey antisémitisme ^ etc. On conçoit l'inextricable confusion des pensées justes et des idées fausses. Le lecteur est prévenu contre celles-ci ; je crois qu'il n'aura point désavantage à en démêler celles-là. S'il est vrai qu'on puisse accueillir avec profit les exemples ou les conseils d'un ennemi déclaré, combien plus utilement les leçons, même administrées sans indulgence et parfois sans justice, d'un frère dans la foi !
François Veuillot.
Catholic Times (Liverpool), 26 août 1904.
We hâve alrcady spoken of M. Chaînes excellent
study of the présent diffîculties in which French Catholics fînd themselves, and there is no further need on our part to commend his book. It is one that every intelligent English-speaking and foreign Catholic alike must read, who wishes to understand the merits of the religious question in France. The présent issue is enlarged by the addition of numerous criticisms, and from them we see that our own high estimate of the value of this volume, given at its first appearance, is supported by the almost universal opinion of the foremost leaders of modem thought, M. Léon Chaine's book is now a necessity for students of contemporary French affairs.
Freemans Journal (Dublin), 29 août 1904.
It has been decided for some time that Mr. Arkell, who
suoceeded the late J. C. MiUage as Paris correspondent
M ^-^ C/iromc/e, is to leave his post. His succes-
sor 18 Mr. Bagge Like his predecessor, M. Arkell is a
J^athoUc, and he has defended the Religious Orders and Congrégations, against the onslaughts, of their enemies. Or. Lasartelli, recently speaking at Liverpool, referred to the persécutions in this country, and distinctly said that tbe English Press did not give a true picture of the state ot l^rance at the présent moment. This is quite true, but then Mr. Arkell did his best to tell the truth in the teeth ol opposition. So also, to his great crédit be it said, did
M. Farman, chief correspondent of ihe Standard, althoughheis nota Catholic, andalthoughhe has received the ribbon of the Légion of Honour from the présent Government. Most of the other correspondents gave^ or were inclined to give, the side of the persecutors, or, as Dr. Casartelli said, the **views of the anti-Catholic papers of France." It is to Mr. Arkell's crédit that he fearlessly showed in the English Press the cruelty of the Government towards the Orders a cruelty which, as the Catholic Dreyfusard, M. Léon Chaine, says in is récent book on the French Catholics and their troubles, exceeds that of the Goths and Lombards who of old hunted the monks from their abbeys. The Goths and Lombards, M. Léon Chaine says, were barbarians, and pillaged in order to live. Those who are now expelling monks and nuns from France are doing it for their own pleasure, and through depravity.
fiassegna Nazionale, !•' septembre 1904.
— Ebbe davvero una buona idea il signor Léon Chaine pubbhcare insieme alla seconda edizione del suo libro : ^^^^^holiqucs français, tutte le recensioni che vi hanno jj ^^^^^ ' ^^ri giornali e periodici sia francesi, che esteri. ^^uomo di spirito, il Léon Chaine non ha omesso nemj^ quelle recensioni che più aspramente criticavano ixitT\ ^^^' ^^^^^ innanzi tutto di veder discusse largala m^ • ®^® idée. Notiamo pero con soddisfazione, che ester^^^^"^^ parte dei giudizii délia stampa francese ed ^^z ^30^ A^^^^^ ^^" quello dato da noi 1' anno scorso(iRa*. Aprile) e che il Léon Chaine gentilmente riporta
per intiero. Egli poi deve essere immensamente soddisfatto nel vedere, che in quasi 400 giornali d'Europa e d'America si è parlato e discusso lungamente sul suo libro, mostrando cosi di apprezzarlo ai suo giusto valore. Ce ne rallegriamo pertanlo di cuore coll' egregio scrittore francese, lusingandoci che incoraggiato da tanto successo scenda di nuovo in campo a combattere per la causa délia giustizia e della verità.
E. S. KlMGSWAN
(Comtesse Sabina Parravicino di Revel).
Le Patriote républicain (Chambéry), 4 septembre 1904.