‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 75 sur 134 · UN CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

UN CATHOLIQUE

Tous les catholiques ne se font pas forcément de l'esprit religieux la conception étroite, mesquine et bornée qui est

si généralement en faveur parmi le haut personnel ecclésiastique de France et de Rome. Témoin M. Léon Chaine, écrivain réfléchi et consciencieux qui estime que la foi ne doit pas toujours se confondre avec l'aveuglement et qui Ta prouvé par son très curieux ouvrage que je viens seulement délire et qui est intitulé : les Catholiques fran^ çais et leurs difficultés actuelles ^

Dans cet ouvrage, M. Léon Chaîne n'hésite pas à aborder l'examen des problèmes les plus ardus et les plus délicats de la politique ou de la philosophie contemporaine. Le militarisme, le nationalisme, l'antisémitisme, l'éducation historique des catholiques, les dévotions nouvelles, etc., provoquent tour à tour ses réflexions. Et le catholique, très profondément sincère et convaincu qu'est l'auteur, se trouve bien loin de partager sur toutes ces questions, d'une actualité toujours si brûlante, le sentiment obtus de tous ceux qui, dans la religion qu'il professe et à laquelle il se déclare inébranlablement attaché, voudraient faire accepter leurs préjugés comme articles de foi.

La question du militarisme, par exemple, évoque dans l'esprit de M. Léon Chaine les souvenirs de l'affaire Dreyfus :

Des hommes d'une certaine culture intellectuelle, écrit-il, n'ont évidemment pas accepté certaines choses dites par les foules. Ces hommes, cependant, n'ont pas toujours su se défendre contre l'habitude invétérée qu'ils avaient de croire à la presque infaillibilité des autorités sociales, Ils ont apporté dans le domaine politique la soumission à laquelle ils sont accoutumés dans le domaine religieux... Certains établissements congréganistes, certains séminaires, au lieu de nourrir la jeunesse catholique de la moelle des lions, .comme dit l'Ecriture, n'ont-ils pas pris l'habitude de lui prodiguer on ne sait quelle doucereuse confiture intellectuelle qui n'est pas faite, certes, pour lui donner la fermeté et la robustesse du véritable esprit chrétien. Ne fait-on pas de cette façon plus de crédules que de croyants?...

C'est le même Léon Chaine qui, dans une lettre adressée en 1901 à rarchevèque de Lyon, disait :

Si les catholiques souffrent dans notre pays, n'est-ce pas un peu parce qu'ils ont commis des fautes lourdes? Alors, pourquoi ne pas nous frapper nous-mêmes la poitrine au lieu de toujours frapper celle des autres?... Ne confondons pas la religion qui est de tous les temps et tous les pays, avec les choses qui ne peuvent demeurer et qui passent ; ne la solidarisons pas notamment avec ce qu'il y aurait de suranné, d'injuste et de barbare dans les institutions militaires qui ne sauraient être ni intangibles, ni immortelles. Car il ne faudrait pas pousser le respect et le culte de l'armée jusqu^aux limites d'une naïve superstition ou d'un fétichisme par trop grossier. Ne laissons donc pas croire que, par essence et par nature, nous sommes réfractaires à tout ce qui est philosophique et libéral...

La « naïve superstition » et le a fétichisme grossier » des catholiques, M. Léon Chaine les retrouve dans certaines dévotions immorales dont sont aujourd'hui l'objet Saint Antoine et, avec Saint Antoine tous les saints spéculateurs du Paradis. Il flétrit sévèrement ce genre de dévotions qui choque ses scrupules religieux de la façon la plus violente :

Arrière donc, s'écrie-t-il avec indignation, arrière donc ce trafic de faveurs temporelles demandées contre argent comptant à tel ou tel saint dont on a spécialisé l'emploi au paradis! Arrière toutes ces petites dévotions^ végétations parasitaires qui ont poussé comme des champignons vénéneux sur le grand arbre de la Croix! Toutes ces petites niaiseries auraient régulièrement répugné aux contemporains du grand Pascal, chrétien solide, à la forte santé intellectuelle... Ils devaient également, ces grands chrétiens-là, se faire une tout autre idée de la prière qui est surtout un acte d adoration et qui ne doit pas être transformé en un simple instrument de mendicité.

Voilà des vérités qu'il serait en effet excellent de faire entendre si nous ne savions, hélas ! que les catholiques préfèrent aux sages conseils des très rares esprits libéraux qui sont parmi eux, les excitations brutales du clergé romain.

M. Léon Chaîne écrit aussi qu' ce on peut être catholique sans rejeter pour cela les données certaines d'une science qui n'a point encore fait faillite )> ; et plus loin il ajoute : oc Usera peut-être bientôt enseigné hautement que Ton peut rester attaché à l'orthodoxie sans croire que le monde a été créé juste 4.004 ans avant Jésus-Christ et en six jours, sans croire à l'histoire de la pomme du paradis terrestre et à celle du démon tentateur déguisé en serpent, sans croire à tant de faits merveilleux et mythiques sans rapport, du reste, avec les vérités dogmatiques enseignées par la religion ».

Hélas ! M. Léon Chaine se leurre étrangement ; car il y a beau temps qu'il n'est plus permis de prévoir une conciliation possible entre le dogme et la science, entre la croyance et le véritable libéralisme, entre la foi religieuse et l'esprit de libre examen.

Quant à la tolérance des fanatiques nous la connaissons.

Qu'un enterrement civil passe près d'un pensionnat de nonnes, vite les « bonnes sœurs » amènent les petites filles aux fenêtres et les font ricaner pendant que défile le convoi . C'est le respect de la liberté de conscience des « bonnes sœurs !» Lorsqu'on ne peut faire comprendre à des gens qu'ils doivent respecter toutes les funérailles, sans rechercher si ceux qui passent ont attesté, avant de mourir, leur espérance immortelle ou si, satisfaits de la tâche accomplie, ils ont accepté la mort comme le suprême et légitime repos, je dis qu'il n'y a aucune conciliation possible entre ces fanatiques et nous. Et cependant ils crient : « Vive la Liberté ! » Comme cela sonne faux !

M. Léon Chaine est dans l'erreur la plus complète, parce qu'il oublie la devise de l'Eglise : Sempereadem! {toujours la même).

Emile Favre, Député de Faucigny.

Le Soir (Paris), 2 septembre 1906.

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