LES FAUTES DE LA RÉACTION
Ayant ouvert, l'autre jour, le Soleil, organe du futur Roy de France j'y lus cette phrase :
« La République en est à cette période critique oUy ayant exploité tous les sentiments, spéculé sur toutes les passions déchaîné toutes les com^oitises, elle risque de crouler sous les lassitudes, les désillusions et les dédains du peuple !! »
Je ne sais si cette phrase vous fait la même impression qu'à moi, mais il me semble bien l'avoir déjà lue. Est-ce dans le Soleil^ il y a un an, ou dans quelque autre journal du Roy, il y a dix ans que je Tai lue ?... Je ne saurais préciser. Mais certainement je l'ai lue et vous Tayez lue comme moi.
C'est qu'en réalité; voilà quelque trente-cinq ans que les organes conservateurs prédisent la chute de la République... pour l'année prochaine. C'est Thistoiredu barbier de village qui rasera gratis... demain. Cela met l'eau à la bouche des réactionnaires et le savon sur les joues des hommes barbus qui veulent être rasés sans payer; mais, malheureusement pour les uns et lesautres, demain ne vient jamais, la République continue à vivre et le barbier à encaisser son argent.
Il faut avouer d'ailleurs, que les conservateurs ont fait leur possible pour perdre à jamais leur parti, et le perdre sans dignité et sans honneur. Leur politique a été celle du tout ou rien. Je n'en connais pas de plus imbécile. Comme si la vie n'était pas une perpétuelle école de transition et de transaction !..
Tout récemment encore — c'était en 1899, aux heures tragiques de l'Affaire Dreyfus — ces mêmes royalistes et bonapartistes se sont déshonorés en suivant les Coppée, les Lemaître, les Syveton et autres étoiles du Nationalisme. Et cependant, certains journaux conservateurs avaient lancé le cri d'alarme. Le Figaro de Francis Magnard avait eu, dès 1897, une attitude très digne, très courageuse. Il n'est pas jusqu'à l* Autorité de P. de Cassagnac et jusqu'au Soleil d'Ed. Hervé qui n'aient essayé d'ouvrir les yeux à leurs lecteurs.
Mais non. les conservateurs furent volontairement sourds et aveugles. Ils préférèrent écouter les organes de
ranti-sémitisme et du nationalisme. Beau résultat pour eux: dispersion des Congrégations, séparation des Eglises et de l'Etat, etc..
Il faut reconnaître cependant — car nous devons être justes, mêmes pour nos adversaires — que certains catholiques sincères et intelligents avaient vu le péril où les conduisait Thabituelle politique de leur parti. C'est ainsi que M. Léon Chaine, l'un des chefs du parti catholique de Lyon, prononçait il y a quelques années, à l'heure où soufflait la tourmente, ces fortes et prophétiques paroles : « Catholiques, catholiques , vous as^ez laissé voiler la statue de la Justice, ne vous étonnez donc pas de voir renverser celle de la Liberté, »
Mais la parole de M. Léon Chaine ne devait pas être plus écoutée que ne l'avait été, quelques années plus tôt, celle des Paul Viollet, des Leroy-Beaulieu, des Pichot, etc.
Dans le même sens, je viens de lire une excellente brochure ayant pour titre : Les leçons de la Défaite, par l'abbé Jehan de Bonnefoy, qui montre clairement que les réactionnaires sont les seuls responsables des malheurs qui les ont atteints et qui ont frappé l'Eglise de France. L'auteur, qui est un prêtre d'esprit très libéral, un peu dans le genre de l'abbé Loisy, explique que si les catholiques étaient restés sur le terrain religieux au lieu de conspirer perpétuellement contre la République, celles-ci ne les aurait jamais inquiétés.
Mais l'abbé Jehan de Bonnefoy va encore plus loin. H démontre rigoureusement que le parti nationaliste fut le grand coupable, celui qui porte toutes les responsabilités. Et comme ce parti n'a existé que grâce aux mensonges du général Mercier, c'est ce dernier que Tabbé de Bonnefoy accuse en ces termes :
a Mercier est Tartisan inconscient de l'œuvre de désorganisation religieuse accomplie en ces dernières années. A lui tout seul cet incorrigible aura, en un certain sens,
causé plus de mal à TËglise de France que tous les efForts réunis des libres*penseurs pendant un siècle. ».
Voilà d'excellentes paroles que nous livrons à la méditation des catholiques sincères.
Armand Charpentier.
La Revue Latine (Paris), 25 juin 1907.
Paria, 2 mai igoy.
Monsieur et cher Confrère,
Je reçois l'article que vous avez bien voulu consacrer à mon roman : La Beauté du Devoir^ dans le dernier numéro de la Revue Latine.
Permettez-moi tout d'abord de vous remercier, et cela d'un cœur sincère, de votre amabilité. Vous avez parlé de mon livre avec une impartialité, plutôt flatteuse, à laquelle je m'empresse de rendre un complet hommage.
Ceci dit, permettez-moi quelques observations.
Vous avez établi un rapprochement entre mon livre et le Dreyfusisme^ Il est incontestable que sans l'affaire Dreyfus, je ne l'aurais probablement pas écrit. Sur ce point, je suis d'accord avec vous. Mais, où je me sépare de vous, c'est sur la généralisation que vous essayez d'établir. Qu'il y ait eu des dreyfusards antipatriotes c'est certain. Mais il est non moins certain qu'il y a eu des dreyfusards patriotes. Votre collègue M. Georges Duruy, pour ne citer que celuilà. en est un exemple de marque. Il serait donc plus exact dédire qu'il y a eu des patriotes et des antipatriotes dreyfusards ; de même des libre-penseurs et des catholiques (voir pour ceux-ci M. Aynard, l'abbé Brugerette, M. Léon Chaine, etc.).
Déjà, avant Fabbé Brugerette, M. Léon Chaîne, catholique dreyfusard de la première heure, avait prononcé cette phrase mémorable qu'il eût pu dédier à M. Edouard Drumont :
« Catholiques, catholiques, vous avez laissé voiler la statue de la Justice, ne vous étonnez donc pas de voir renverser celle de la Liberté ».
Et c'est la vérité, une vérité profonde, une vérité historique, que Ion peut démontrer mathématiquement — j'ai tenté la démonstration dans divers articles — et qui s'imposera de plus en plus à la conscience de notre pays.
Le général Mercier n'a pas l'air de se douter des terribles responsabilités qui pèseront sur lui ; et c'est moins les hommes de mon parti — que somme toute il a servi d'une façon détournée et par un geste inconscient — que les hommes de votre parti qui lui feront sentir dans un avenir prochain la responsabilité qu'il a prise.
Je crois bien que M. le général Mercier souhaiterait que le silence se fît plus complet, plus définitif sur l'afiaire. Mais, heureusement pour nous, U Action française et M. Charles Maurras ne Tentendent pas de cette oreille. Ceux-là encore, sans s'en douter, nous rendent un précieux service. Fasse le ciel qu'ils continuent !... Le Drey fusisme — comme Ton dit dans votre parti — est en effet — mais pas dans le sens que vous croyez — un ferment de révolte. L'Affaire a dressé des énergies qui, sans elle, n'eussent jamais existé. Anatole France, Mirbeau, 1 un sceptique, l'autre pince-sans-rire, n'en sont-ils pas des exemples-types ? Ils ne sont pas des exceptions ; leur cas est : multitude.
Veuillez agréer, Monsieur et cher Confrère, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux.
Les Annales de la Jeunesse laïque (Paris), l" juillet 1907. DROIT ET POLITIQUE
Et c'est pourquoi, après d'autres, je livre à nos lecteurs ces quelques impressions.
Elles sont d'ailleurs écrites d'un point de vue spécial, d'un point de vue qu'on appelait, il n y a pas très longtemps encore, « dreyfusien ». Qu'on se reporte, si on le peut encore par Timagination, aux plus ardents jours de r « Affaire ». Qu'on cherche à dégager rétrospectivement la signification essentielle de ces heures tragiques. Elle fut, pour les dreyfusistes sincères, la suivante: la protestation révoltée du droit contre l'arbitraire gouvernemental et politique, contre la raison d'État. Le respect des lois de procédure, le respect des droits du citoyen coexistant à la discipline du fonctionnaire, la soumission de l'Etat à des obligations strictes protégeant l'individu, voilà les principes par lesquels les Clemenceau et les Jaurès enthousiasmaient toute une jeunesse fiévreuse, véritablement ivre d'idéalisme. Il faut relire dans Élie Greuze le récit de ces journées incomparables.
Et que disaient les anti-dreyfusiens, ceux qui s'appelaient d'un terme auquel il faut laisser sa signification originelle, les nationalistes? Ils refusaient de prendre au sérieux ce qu'ils appelaient de misérables bagatelles de forme et de légalité. Ils disaient qu'il était criminel de bouleverser la nation parce qu'un traître n'avait pas été jugé par des soldats suivant la procédure faite par des civils. Par delà l'État républicain, avec sa légalité protectrice de l'individu, ils prétendaient voir la nation française.
envisagée dans son unité morale et sa vie collective, et ils n'hésitaient pas, pour ne pas affaiblir cette personne collective, à sacrifier Tindividu sur son autel, jusqu'à la fameuse théorie du faux patriotique.
La Chambre, instinctivement, leur donna d'abord raison On se rappelle les hésitations d'un bon nombre de parlementaires et l'affichage du discours Cavaignac. Les députés représentaient l'instinct national, hostile aux subtilités juridiques. Il fallut l'énormité du scandale, et la certitude des réélections, pour que la majorité du Parlement se retournât.
Mais elle ne devait pas tarder à prendre sa revanche. Vint la loi de 1901, et la question des congrégations. Les droits de l'individu ne pesèrent pas lourd dans cette affaire. On sait comment M. Waldeck-Rousseau et M. Combes assurèrent l'ordre public et Tunité nationale contre les moines. Un grand nombre de « dreyfusards » les suivirent avec enthousiasme, comme ils avaient voté avec enthousiasme la loi de désaisissement et l'amnistie. Il n'y eut que quelques individualistes grincheux, des esprits mal faits, des juifs, des protestants, des catholiques, des anarchistes : Gabriel Monod, Bernard Lazare, Léon Chaine, Péguy, pour s'indigner de cette orientation. Et ainsi commença ce que Péguy appelle la décomposition du dreyfusisme en France.
Il y aura encore de beaux moments pour la a défense républicaine «, la lutte contre a l'anarchie » ou la a réaction », l'arbitraire sous toutes ses formes. Mais il n'est pas sans intérêt de noter ces réflexions, que pourrait faire, j'imagine, un dreyfusard de l'époque héroïque, au moment même — l'histoire a de ces ironies — où le gouvernement qui vient d'appliquer, avec la rigueur que l'on sait, la politique de la raison d'Etat, se trouve chargé par sa fonc-
tion d'inaugurer le monument de Ludovic Trarieux, et de transporter au Panthéon les cendres de Tauteur « J'accuse ».
Georges Adhor.
Les Annales de la Jeunesse laïque (Paris), l**" juillet 1907,