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LA LEÇON DES DÉFAITES

L'autruche est certainement un animal réactionnaire ; ou bien, si vous le préférez, les réactionnaires sont de la famille des autruches. Qu'il s'agisse de ces hommes ou de ces oiseaux, la façon dont ils se défendent contre le danger est toujours la même. Ils mettent la tète sous leur aile, ou dans leurs mains, ils ferment les yeux et disent : a je ne vois plus le danger, donc le danger n'existe plus ».

Qui ne se rappelle la célèbre phrase de M. Mélîne, en décembre 1897, en janvier 1898, c'est-à-dire au moment où FAftaire Dreyfus soufflait sur la France avec la force d'une tempête tropicale. A cette époque, il n'y avait pas un homme, pas une femme, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils appartinssent, qui ne se passionnassent pour ce drame poignant, encore tout entouré de mystère.

Et cela n'empêcha pas M. Méline de laisser tomber du haut de la tribune parlementaire, avec toute la gravité qui s'attachait à l'austérité de sa personne et à l'honorabilité de sa situation, ces mots désormais immortels : « // ny « pas (T affaire Dreyfus ».

Dans la bouche d'un Lucien Millevoye, d'un Georges Berry, d'un Barrillier, de telles paroles n'étonneraient et ne détonneraient qu'à moitié, car on ne peut demander à

une éponge de produire le même travail que des méninges; mais, tout de même, de la part de M. Méline, une telle sottise déconcerte. Aussi bien, il y a des mots qui tuent; en prononçant sa phrase, M. Méline s'est suicidé. Il importe peu, désormais, que son ombre falote erre sous les feuillages du Luxembourg, à la recherche de l'ombre non moins falote de son ami Ribot.

Si j'ai rappelé le geste de M. Méline, c'est qu'il symbolise à merveille cette politique de Tautruche, si chère au parti réactionnaire.

Cette politique, qui a été celle de la Réaction depuis la naissance de la troisième République, consiste pour les partis de droite à combattre, coûte que coûte et quoi qu'ils fassent, les partis du centre, avec le secret espoir de ramener à eux le pouvoir. C'est grâce à cette magnifique tactique que la Droite parlementaire n'a pas hésité à s'unir à Pextrême-gauche pour renverser tour à tour les hommes qui incarnaient la République bourgeoise et modérée, depuis Thiers jusqu'à Méline, en passant par Jules Simon, Gambetta, Jules Ferry, SpuUer, Ribot, Poincaré, etc..

L'alliance avec Textrème-gauche était bête — les événements l'ont prouvé, comme jamais ne fut prouvé que deux et deux font quatre — mais elle n'avait rien de déshonorant. Un jour vint où la Réaction joignit le déshonneur à la bêtise ; ce fut lors de l'aventure boulangiste.

Un général de pacotille — et de café-concert, selon le juste mot de Jules Ferry — ayant capté la foule et séduit quelques leaders du parti radical d'alors, immédiatement les chefs de la Réaction se dirent :

— Cette fois, nous tenons la Gueuse, ce n'est plus qu'une question de mois. Acclamons ce brave général,

faisons-en notre homme et il nous servira la tête de Marianne toute chaude sur un plateau...

En se jetant dans l'aventure boulangiste, la Réaction se discrédita un peu plus et perdit un peu plus de terrain.

Arthur Meyer fut leur homme, le Gaulois devint un de leurs bons journaux. Ainsi, la future couronne royale fut attachée à la queue du cheval noir. On sait ce qu'il advint ; la mascarade boulangiste finit en descente de la Courtille. Et les chambellans purent dire à leur prince: a Monseigneur, tout est perdu, surtout Thonneur >;.

On eut pu croire que la leçon porterait ; mais c'est mal connaître Téternelle naïveté qui tapisse Tâme des gogos de la Réaction.

Puis, survint TAfTaire Dreyfus. Grâce à Tentètement de Méline et à laveuglement d'un trop grand nombre de républicains, il semblait que la Providence offrit à Philippe et à son rival Victor la chance inespérée de conquérir en France quelque popularité. En effet, grâce à leurs relations auprès des cours étrangères, ces deux candidats au trône surent, d'une façon certaine, dès novembre 1897, de quel côté se trouvait la vérité. Depuis quelque temps déjà, la diplomatie européenne était fixée sur les mensonges ou les équivoques des Mercier, Boisdeffre, Billot, Henry, du Paty de Clam, Lauth, Gribelin et G*'.

Aussi, quand ils virent un journal dévoué à leurs idées, le Figaro^ dénoncer Terreur judiciaire de 1894, leur conscience et leur intelligence eussent dû les inciter à prendre en main la cause de la vérité et de la justice.

Tout autre fut leur attitude. Ils acclamèrent Esterhazy et Mercier, dans lesquels ils identifièrent l'Armée, et ils entrainèrent avec eux les troupes réactionnaires et cléricales.

Puis, il se produisit le même phénomène que lors du Boulangisme. Quelques personnalités très honorables du Parti royaliste ou du Parti bonapartiste se refusèrent à suivre leurs princes, leur crièrent : casse-cou. Elles ne furent pas écoutées. C'étaient les sages, ceux qui voyaient juste; mais à Theuredes tourmentes politiques la voix des sages ne parvient pas à dominer les hurlements de la tempête.

Vint Emile Combes, qui dispersa les congrégations. Ainsi les moines payèrent les premiers la grosse faute de la Réaction.

Pour les esprits clairvoyants, cette première leçon eut dû porter ses fruits. Mais les réactionnaires sont des aveugles volontaires ; Gribouille a été et sera toujours leur véritable patron. Après avoir, par leur entêtement, perdu le clergé régulier, ils préparèrent la perte du clergé séculier. C'est eux, ce sont leurs journalistes, comme Arthur Meyer et Edouard Drumont, c'est leur pape Pie X, c'est leur nonce Méry del Val, qui rendirent nécessaire la Séparation des Eglises et de l'Etat. Je fus l'un des rares écrivains qui le dirent alors ; aujourd'hui tout le monde le pense, demain tout le monde le dira.

Déjà, il y a quelques années, un catholique de sens droit et d'esprit clairvoyant, M. Léon Chaine, avait averti ses coreligionnaires du danger. Au plus fort de la bataille, dans un livre qui eut dû éclairer les catholiques sincères, M. Léon Chaine émettait cette forte et noble prophétie : « Catholiques, catholiques, vous avez laissé voiler la statue de la Justice, ne vous étonnez donc pas de voir renverser celle de la Liberté ».

Malheureusement pour eux, les catholiques n'écoutèrent pas plus Léon Chaine, qu'ils n'écoutent les Loisy, les Lemire, les Houtin, les Laberthonnière et les Paul Viollet. Ils préfèrent suivre Arthur Meyer et Edouard Drumont.

Quiconque ne flatte pas leur indécrottable sottise devient leur ennemi. Marc Sangnicr, l'éloquent directeur du Sillon, en sait quelque chose.

Cet aveuglement des catholiques est tellement fort que, non seulement des laïques comme M. Léon Chaine sont obligé de le constater, mais des prêtres, nullement renégats, mais simplement sincères et intelligents, commencent à le proclamer. Voici Tabbé Brugerette, bien connu dans le diocèse de Lyon auquel il appartient, qui vient de publier une excellente brochure qui n'est qu'un réquisitoire documenté et éloquent contre les fous du parti réactionnaire et les hurluberlus du cléricalisme.

Avec un grand courage et une rare pénétration de vérité, M. Tabbé Brugerette, qui a cru devoir signer pour la circonstance Jehan de Bônnefoy, n'hésite pas à démontrer que le véritable artisan des malheurs dont souffre actuellement TEglise n'est autre que le général Mercier.

Avant l'abbé Brugerette, M. Paul de Cassagnac émettait dans V Autorité du 5 avril 1901 la même pensée, sous une fornne légèrement différente, en écrivant :

« Nous n'avons jamais changé notre manière d'apprécier et de juger le général Mercier comme un des hommes qui ont fait le plus de mal à notre pays. » Qu en pensent les fils Cassagnac ?...

Certes, Paul de Cassagnac et l'abbé Brugerette ont raison à leur point de vue ; Mercier est le grand coupable auquel TEglise doit tous ses malheurs. Mais il n'est pas le seul coupable.

Les réactionnaires, les cléricaux sont pris d'un tel besoin de se détruire que, lorsqu'ils pensent que les républicains et les libre-penseurs ne le culbutent pas assez vite, ils hâtent eux-mêmes — et avec quelle énergie! — leur propre destruction.

C'est ce qu'ils ont fait lors de la séparation des Eglises et de TEtat. M. Briand était parvenu à faire voter un projet de loi très libéral, malgré les protestations de nos amis de Textrème-gauche : Allard, Pelletan, Bourrât, Henri Michel, etc.. Le clergé pouvait, grâce à cette loi, se donner une constitution solide qui l'eut mis à Tabri des aléas du lendemain. Les évêques intelligents le comprirent, tels MM. Fuzet, Mignot, Lacroix, Fulbert-Petit, Renou, Oury, etc.. Naturellement, ils eurent contre eux les moines de la Croix, les convertis du Gaulois, et les antisémites de la Libre Parole, Une fois de plus, ceux-ci triomphèrent. Ce triomphe a coûté à TEglise plusieurs millions, quelques presbytères, et aura pour premier résultat, d'ici deux ou trois ans, de rendre très difficile le recrutement des futurs prêtres. Pie X et Méry del Val peuvent se vanter d'avoir été bien inspirés.

Pensez-vous que ce soit la dernière gaffe de nos bons réactionnaires ?... Que nenni !... Gomme tous les organismes qui ne répondent plus à un besoin, ils vont à une mort certaine.

Donc, pensant qu'il est nécessaire de réveiller le vieux ferment dont est sorti le Bloc républicain, ils sont là quelques-uns qui ont fondé V Action française. Leur but — et je ne saurais trop les féliciter pour ma part — est de rappeler aux républicains oublieux qu'il y a eu une Affaire Dreyfus. Ils ont à leur tète Charles Maurras, Vaugeois, de Montesquiou, et quelques autres dont le nom m'échappe. Coppée leur donne sa bénédiction, et Q. de Beaurepaire les suit d'un œil attendri.

U action française obtient donc un résultat diamétralement opposé à celui qu'elle croit poursuivre, ainsi que je l'écrivais récemment à M. Emile Faguet, en réponse à l'article qu'il avait bien voulu consacrer à mon roman : la Beauté du Devoir^ dans la Revue Latine.

Ainsi donc, et c'est la conclusion qui se dégage de cet article, la Réaction et le Cléricalisme ont fait, depuis trente ans, tout ce qu'il fallait pour perdre leur cause — et la perdre sans gloire et sans honneur. L'un de leurs chefs les plus écoutés, tant par l'autorité de son nom que par la puissance de son talent, M. Edouard Drumont, a été l'un des meilleurs auxiliaires de la Démocratie et de la Libre-pensée. Ah ! le beau livre que Ton pourrait écrire pour démontrer que l'œuvre de M. Drumont est une œuvre essentiellement révolutionnaire !...

La plus grande erreur de mes contemporains est d'avoir pris M. Rochefort pour un sceptique, alors qu'il n'a jamais été qu'un vieux gamin naïf, et M. Drumont pour un passionné, alors qu'il sera toujours un pince-sans-rire désabusé.

Armand Charpentier.

Le Républicain du Gard (Nimes), 5 juillet 1907. LETTRE PARISIENNE

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