‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuellesChapitre 3 sur 11 · BORDEAUX · texte numérisé non relu

BORDEAUX

Monsieur Léon Chaîne, Lyon

<( Tout ce qui s'est dit et écrit sur l'affaire Dreyfus, m'étonne et m'attriste.

(( Dreyfus est-il innocent ?

« Il faut trouver le Tribunal authentique qui le proiclame, et se i*é jouir de voir un criminel de moins dans ce monde.

« Est-il coupable ?

(( Il faut s'incliner devant J'autorité des Tribunaux

évêques, trois archevêques, un cardinal romain (et quel cardinal !) nous ont adressé leur carte.

Ces envois de cartes ne comportent évidemment pas une adhésion formelle, pas même une adhésion

qui l'ont jugé dans toute l'indépendance et toute l'impartialité de la justice.

« Que viendraient faire en tout cela, les catholiques, les prêtres, les évêques ? Est-ce que les questions de justice pendantes devant les tribunaux, les regardent? Ont-ils reçu les témoignages? Ont-ils étudié les documents? Ont-ils les éléments indispensables pour juger ?

c( Que serait le respect de la justice, s'il était permis de suspecter gratuitement ou la perspicacité ou la bonne foi des Tribunaux ?

<( Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de mes sentiments dévoués. »

(( 4- Gard. LECOT, arch. de Bordeaux. )>

Mgr Lecot exprime ici l'opinion de la grande majorité du clergé français auquel, en effet, on ne pouvait demander de faire une étude spéciale de ce colossal procès dont il était impossible de prévoir l'importance politique, sociale et religieuse que par la suite il prendrait.

Par contre, si nos prêtres n'avaient ni le devoir strict ni la possibilité de se livrer à cette étude, combien il est fâcheux que les hommes politiques qui dirigent le sentiment catholique au Parlement et dans la presse, n'aient pas cherché à voir clair dans des ténèbres accumulées à plaisir, mais qu'ils aient, au contraire, accrédité cette opinion que l'on ne pouvait être boti catholique qu'à la <condition d'être convaincu de la culpabilité de l'officier juif et surtout de l'impartialité bien connue de ses accusateurs si bien pensants.

Un prélat, dont on comprendra que nous taisions le

tacite ; mais, consentis par des membres du haut clergé, toujours si réservés et si prudents, ils n'en ont pas moins une indéniable signification.

L'un des évêques qui nous ont ainsi honoré de l'envoi de leur carte nous a, au surplus, écrit quelnom, a, de la question qui nous préoccupe et de l'attitude prise dans l'affaire par la majorité de nos coreligionnaires, une conception un peu différente de celle de Mgr Lecot. Voici quelques lignes de la lettre qu'il nous a fait écrire par un haut dignitaire de son clergé diocésain :

(( Monsieur Léon Chaîne, Lyon,

(t Monseigneur me charge de vous dire qu'il a pris le plus vif intérêt à votre communication. Il est assurément regrettable que l'attitude passive et effacée de la plus grande partie du clergé, pendant que l'opinion était soulevée par l'affaire Dreyfus, ait paru encourager ou approuver les passions et la partialité de Quelques personnalités plus ou moins autorisées à représenter les intérêts religieux. On n'a pas su assez nettement et assez tôt distinguer l'aspect juridique et universel de ce cas, et, sans rien préjuger sur le fond, qui relevait des tribunaux, reconnaître au moins que les garanties du droit ne peuvent être violées pour personne, et qu'il n'y a pas d'intérêt supérieur à la Justice.

Mais Monseigneur, tout en reconnaissant le bien fondé de vos regrets, juge qu'il est trop tard aujourd'hui pour prendre attitude en cette affaire:

(( Notre attitude générale a été l'abstention. Ce n'était peut-être pas assez, mais le mieux est aujourd'hui d'y rester fidèle.

<c II est plus aisé, après les événements, d'en distinguer le vrai sens et la portée que lorsque l'on y est mêlé à Tagitation et au trouble. Sa Grandeur s'abs-

ques jours plus tard pour préciser qu'il n'avait pas entendu par là nous donner son approbation sans réserves.

Parmi les membres de l'épiscopat français aux-

tiendra donc de tout acte qui serait de nature à réveiller les souvenirs de V Affaire, Maïs elle souhaite vivement qu'une nouvelle expérience trouve l'opinion catholique plus préparée qu'elle ne l'a été, et elle approuvera vos efforts dans ce sens.

(( Personnellement, Monsieur, j'ai profondément regretté, à partir de l'heure où il n'a plus été possible de douter de certaines irrégularités criminelles, que la conscience publique, en ses représentants les plus autorisés, ne parlât pas plus haut. Il s'est constitué à Paris, sous l'impression du même sentiment, un Comité Catholique 'pour la défense du droit, présidé par M. P. Viollet, membre de l'Institut, 6, rue Cujas.

Je me permets de vous le faire connaître,

si vous l'ignoriez, pour le cas où vous jugeriez bon d'unir vos efforts à ceux de cette modeste association, en vue de cet avenir qui vous préoccupe à bon droit.

(( Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués en N. S. »

pr.

C'est par cette lettre que nous a été révélée l'existence du Comité Catholique pour la défense du droit, dont nous n'avions pas encore connaissance et qui, cependant, avait déjà fait entendre de si nobles, de si éloquentes protestations.

Il nous est naturellement impossible de donner, même en ne les faisant pas suivre des noms de leurs éminents signataires, les lettres des évêques qui nous ont fait l'honneur de nous féliciter de notre attitude. Nous n'avons même pas songé un seul instant à leur demander l'autorisation de publier ces lettres dont le caractère est purement confidentiel.

quels le numéro de la Justice Sociale a été adressé il en est certainement beaucoup qui ne l'ont pas lu. Ce qui nous incite à le croire c'est que plusieurs prélats que l'on sait très libéraux.ne figurent pas au nombre de ceux qui nous ont fait parvenir un accusé de réception.

Cette manifestation qui, dans notre pensée, était destinée à passer beaucoup plus inaperçue, a encore rencontré la complète adhésion de religieux éminents, de prédicateurs célèbres, d'ecclésiastiques savants et du plus grand mérite.

Des membres de l'Institut, des professeurs du Collège de France, des maîtres de l'Université nous ont complimenté par des missives vraiment bien cordiales.

Notre lettre a rencontré encore le meilleur accueil auprès d'académiciens illustres, dont plusieurs sont des catholiques très orthodoxes. Mais où elle a été lue avec une particulière sympathie, c'est dans les miUeux universitaires catholiques.

Enfin, n'oubhons pas' de mentionner que notre lettre a reçu un accueil vraiment trop flatteur de la part du Comité catholique pour la Défense du Droit. Ce Comité a pour fondateur et président M. Paul Viollet, l'éminent membre de l'Institut, à la science et au caractère duquel on rend un respectueux hommage dans tous les partis.

Son existence ne nous a été révélée que postérieurement au 29 mars de cette présente année. Aussi devons-nous exprimer ici le profond regret de

n'avoir pu, dans notre lettre, lui rendre le témoignage d'admiration qui lui était dû.

Le Comité catholique pour la Défense du Droit, composé exclusivement de catholiques, déclare <( s'appuyer sur les principes de 1789 dont l'application loyale pourra, seule, après le triomphe définitif de la Justice et de la Vérité dans la crise actuelle, assurer en France la paix intérieure avec la pleine liberté religieuse » , il dénonce le mal profond causé au pays notamment par ces deux fléaux : l' antichristianisme, l'antisémitisme.

Plusieurs prêtres en font partie ; car, on ne l'a pas assez remarqué, les ecclésiastiques ont été beaucoup moins ardents que les laïques dans cette guerre contre les Juifs, guerre dont ils sont cependant appelés, eux surtout, à payer les frais.

En dehors de ce Comité, bien des prêtres, tels que les abbés Pichot, Russacq, Brugerette et tant d'autres , furent héroïques et essayèrent inutile ment de faire luire devant des yeux aveuglés la double lumière de la raison et des principes évangéliques.

C'est ainsi que l'abbé Frémont, théologien éminent et l'un des maîtres de la parole contemporaine, n'a pas craint, au cours de plusieurs sermons, de profiter de sa présence dans la chaire de vérité pour faire comprendre, d'une façon discrète mais très claire, quelle était, sur ce sujet, sa mâle et flère conviction. Nous nous souvenons d'avoir entendu tomber de ses lèvres hardies la plus éloquente des

protestations contre la violation criminelle des droits imprescriptibles d'un accusé.

Depuis que nous avons lu les diverses brochures éditées par le Comité catholique pour la Défense du Droit et notamment La Conscience chrétienne et V Affaire Dreyfus, de M. l'abbé Pichot (1), et divers opuscules de M. Quincampoix, le très distingué publiciste, nous nous étonnons que les partisans de la cause du prétendu traître n'aient pas eu l'excellente idée d'en inonder le pays catholique. Combien étaient dans notre cas et n'en avaient pas eu la moindre connaissance !

Ces brochures sont très bien faites ; mais, le seraient-elles beaucoup moins, qu'elles auraient tout de même exerce une bien plus forte influence sur la plupart des catholiques que les démonstrations cependant si pressantes, si rigoureuses et si éloquentes d'un Bernard Lazare, d'un Zola, d'un Clemenceau, d'un Joseph Reinach et d'un Jaurès.

On dit que les coreligionnaires de Dreyfus ont dépensé beaucoup d'or pour la défense de sa cause. N' auraient-ils pas dû en employer un peu à propager ces excellents. plaidoyers, faits par des catlio-

(1) L'abbé Pichot, que l'affaire Dreyfus amena à quitter la chaire de professeur de mathématiques qu'il occupait dans un des grands établissements de notre pays, fut appelé à l'une des cures de la ville de Monaco, par le Prince, ami de la France, qui s'honora en prenant si noblement parti pour la cause de la Justice.

liques et par des prêtres, en faveur de l'officier juif condamné dans des conditions si odieuses ?

Le grand public n'a pas connu ces avocats catholiques de la cause de Dreyfus, parce que les journaux des deux partis en présence leur refusaient obstinément et presque d'une façon absolue la publicité de leurs colonnes.

Les journaux de droite voulaient cacher à leur clientèle qu'il y avait des catholiques dreyfusards.

Ceux de gauche n'auraient pas voulu qu'on sût qu'il y avait des dreyfusards catholiques.

C'était du moins la règle générale.

Voilà pourquoi, enfin, aux yeux des catholiques dépourvus de sens critique et qui ont par trop la foi aveugle du charbonnier, le dreyfusisme est devenu comme le huitième des péchés capitaux quand il n'a pas été érigé à la hauteur d'une monstrueuse hérésie.

Pour beaucoup, un catholique ne peut être qu' (( anti-dreyfusard » (il faut bien employer ce mot puisque les circonstances l'ont imposé à la langue française), et cependant les Juifs n'étaient point seuls à défendre Dreyfus. Ni Démange, ni Labori, ni Cornély, ni le colonel Picquart ne sont des Juifs. En revanche, dans le même moment, on comp. tait dix-sept juifs au Gaulois du juif Meyer qui, au nom de la France chrétienne, conduisait le bon combat contre son propre coreligionnaire et contre un homme de sa race.

Pour les mêmes gens aussi, sont hors de l'Eglise

ceux qui n'admirent pas l'armée jusque dans ses verrues, comme aurait dit Montaigne, ceux qui ne professent pas le sentiment antichrétien et barbare si heureusement exprimé par le cri sauvage de A bas les juifs ! ou encore ceux qui s'estimeraient patriotes sans vouloir considérer comme un être inférieur tout individu vivant en dehors de nos frontières.

Et pourtant, remarquons-le, cette crise terrible qui a bouleversé tout le pays et qui a eu dans le monde entier tant de retentissement, aurait été évitée à la France et au monde si, de bonne grâce, la Révision qui devait fatalement s'imposer plus tard avait été acceptée de suite.

Au lieu d'équivoquer dans des communiqués à la presse, de mentir à la tribune de la Chambre, de prêter de faux serments devant l'image du Christ aux audiences des Cours d'assises, il fallait avouer ce qui ne pouvait plus être nié et ce qu'il a bien fallu reconnaître par la suite, iî fallait avouer tout simplement, enfin, que l'accusé avait été condamné sur des pièces qui n'avaient été communiquées ni à lui ni à son défenseur.

Si certains militaires avaient agi avec cette élémentaire franchise que leur demandaient des civils, que de calamités, que de hontes auraient été évitées à notre malheureux pays !

Ne pouvoir être condamné qu'après avoir été mis à même de se défendre, avait toujours été considéré comme de droit naturel. Cela est si vrai qu'en reli-

sant, ces jours-ci, l'acte II de Médée, nous avong constaté que Corneille lui-même avait été un drey-

fusard avant la lettre.

Quiconque, sans l'ouïr condamne un criminel, Son crime eut-il cent fois mérité le supplice, D'un juste châtiment il fait une injustice. i

Pour en revenir à notre Lettre, l'accueil et le succès contradictoires qui lui ont été faits dans la presse et aussi dans notre propre entourage, nous ont incité à en reprendre les divers points pour les développer plus amplement.

Les controverses de toute nature qu'elle a, d'autre part, suscitées dans certains milieux catholiques qui nous sont familiers, nous ont également amené à dire ici notre pensée sur un certain nombre de questions accessoires mais d'un intérêt très actuel et des plus pressants.

Il est des doctrines de haine, des fléaux intellectuels , des préjugés ridicules ou dégradants , des superstitions , des pusillanimités qui végètent en parasites et en ennemis à l'ombre de l'idée religieuse, et à la disparition, à l'arrachement desquels la vérité catholique est au plus haut point intéressée.

C'est pourquoi nous nous sommes modestement permis de porter la main sur ces mauvaises herbes.

L'affaire Dreyfus a révélé en effet chez un trop grand nombre de catholiques des défaillances multiples de conscience ou d'intellect. Tout homme de

bonne volonté a le devoir de coopérer avec sollicitude, dans la mesure de ses forces, à la solution rationnelle et chrétienne des questions que cet état d'esprit soulève et comporte.

Qu'il soit donc permis à un catholique, entièrement soumis aux directions de la sainte Eglise et soucieux de l'honneur et du bon renom de sa patrie, de venir témoigner, sans autre considération personnelle que l'entière indépendance de son jugement et sa fière bonne foi, en faveur de ce qu'il estime être la Vérité.

Et qu'il lui soit permis par là de libérer sa pensée et son âme.

Du Militarisme

Commençons par quelques citations : elles nous couvriront de leur protection tutélaire.

Voici d'abord la forte parole d'un homme qui n'a guère passé pour hostile aux puissances établies, de Bossuet :

« Les grands s'imaginent que leur puissance éclate bien plus par des ruines que par des bienfaits : de là les guerres, de là les carnages, de là les entrei)rises hautaines de ces ravageurs de provinces que nous appelons des conquérants. Ces braves, ces triomphateurs, avec tous leurs magnifiques éloges ne sont sur la terre que pour troubler la paix du monde par leur ambition démesurée : aussi Dieu ne nous les envoie-t-il que dans sa fureur. Leurs victoires font le deuil et le désespoir des veuves et des orphelins (1). »

(I) Sermon sur le Légitime usage du pouvoir,

ces grands crimes ne sont plus assez con-

par l'exécration publique.

n côté, le doux, le miséricordieux Fénelon

nde de quel droit on accable d'impôts les

(< pour trouver les fonds nécessaires à une

ui ne leur est utile en rien ».

te compensation exactement faite, dit-il, il

esque point de guerre, même heureusement

I, qui ne fasse beaucoup plus de mal que de

1 Etat. ..

md évêque qui savait tout ce que cachaient

eurs et de misères les splendeurs appa-

a règne de Louis XIV, écrivait plus tard à

peuples que vous devriez aimer comme vos ... meurent de faim. La culture des terres [ue abandonnée ; les villes et les campagnes iplent, tous les métiers languissent et ne ent plus les ouvriers. Tout commerce est La France entière n'est plus qu'un grand lésolé et sans provisions.... Vos victoires et [uêtes ne le réjouissent plus (le peuple).... s réduit à la honteuse et déplorable extréde laisser la sédition impunie, ou de faire er avec inhumanité des peuples que vous u désespoir en leur arrachant, par vos imir cette guerre, le pain qu'ils tâchent de i la sueur de leurs visages (1). " toire du règne de Louis XIV, par Gaillar-

Voilà, dessiné cur le vif et par une plume catholique certes autorisée, l'envers douloureux de toute gloire militaire. « Toute guerre est une guerre civile », a dit encore l'archevêque de Cambrai qui, si le duc de Bourgogne avait vécu et régné, aurait sans doute été pour la France un second RicheUeu, aussi génial mais plus humain que le premier, le terrible et redoutable cardinal.

Passons à des auteurs plus modernes, moins glorieux, mais non moins chrétiens, non moins familiarisés avec la lettre et l'esprit de l'éternelle vérité catholique.

Voici quelques lignes d'un éminent religieux, du R. P. Maumus, des Frères prêcheurs. Elles sont extraites de son dernier ouvrage : La Crise religieuse et les leçons de VHistoire, un des livres les mieux pensés et les plus opportunément écrits que la Ubrairie religieuse nous ait donnés en ces derniers temps :

(( Le militarisme, c'est-à-dire le culte de la force pour la force, n'a rien à voir au respect dû à l'armée et à l'amour de la patrie. Il est un instinct dépravé qui pousse les peuples à se ruer les uns contre les autres, une excitation perpétuelle à la guerre de conquête, une conception fausse de l'honneur national qiii exalte outre mesure la gloire militaire au détriment des autres gloires que recueillent les peuples dans les travaux féconds de la paix. A coup sûr, un soldat héroïque est l'honneur d'un

pays, mais un magistrat intègre, un artiste, un poète inspiré, un savant comme Pasteur, ne sont-ils pas, eux aussi, des gloires nationales ?

« Quand un conquérant rentre dans sa capitale au bruit des acclamations et qu'un peuple en délire célèbre son triomphe, le philosophe songe à ceux qui là-bas, sur le champ de bataille, dorment de leur dernier sommeil ; il songe à la douleur immense des mères et des épouses et, à travers les chants de victoire, il écoute les sanglots de ceux qui pleurent...

<( Un jour, survient une compUcation diplomatique à laquelle ne comprennent rien ceux dont le sang va régler le conflit et assouvir l'ambition conquérante. La guerre est déclarée, et on apprend qu'une grande victoire a été remportée. Une grande victoire, c'est-à-dire que des milliers de jeunes gens gisent morts ou blessés sur le champ de bataille. Quelques heures ont suffi pour faucher dix mille, vingt mille hommes. Et tandis que des bulletins enthousiastes célèbrent la gloire qui fait tant de victimes; les pères pleurent et les mères ne veulent pas être consolées varce que leur enfant n'est plus. Quant aux morts du côté de l'ennemi, on n'y pense même pas, ou plutôt, plus ils sont nombreux plus la victoire est éclatante. . . )>

Après ces hécatombes humaines, après ces boucheries sanglantes, on souille, on déshonore les cathédrales catholiques en chantant sous leurs voûtes augustes de barbares Te Deum pour remer-

cier nous ne savons quel cruel Dieu des armées , dont la conception stupéfiante ne devrait pas pouvoir entrer dans une cervelle chrétienne.

On connaît la fameuse boutade : « Au commencement Dieu a fait Tliomme à son image, mais depuis l'homme le lui a bien rendu. »

Nous avons, en effet, inventé le Dieu vengeur, le Dieu jaloux, le Dieu des batailles, et c'est ainsi qu'en voulant associer la divinité à nos passions et à nos mesquines combinaisons, nous essayons de la rapetisser à notre taille. N'a-t-on pas assisté souvent à ce spectacle à la fois comique et tragique de deux nations rivales prêtes à se combattre demandant au même Dieu, par des prières également officielles, de leur accorder la victoire.

Comme on vient de le voir, le dominicain Maumus est bien éloigné d'avoir de la guerre la même admiration que le farouche de Maistre qui, par une aberration sacrilège, va jusqu'à y découvrir une loi divine. On connaît le fameux parallèle que l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg établit entre le bourreau et le soldat, ces deux tueurs de profession, dont l'un tue des criminels et l'autre des innocents.

Dans son hymne terrible à la guerre il déclare que, même dans le combat, les soldats ne sont pas cruels. « Au milieu du sang qu'ils font couler ils sont humains comme l'épouse est chaste dans les transports de l'amour. »

Il dit encore : <( La terre entière continuellement imbibée de sang n'est qu'un autel immense où tout

ce qui est, doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à la mort de la mort. »

Si c'est là du génie, n'y a-t-il pas lieu d'estimer qu'il ne s'est guère trompé celui qui déclara que le génie confine à la folie ? Et puisque nous venons de citer les Soirées de Saint-Pétersbourg, n'est-ce point le cas de profiter du rapprochement d'idées qu'elles provoquent pour faire remarquer que les généreuses théories du grand Tolstoï, schismatique excommunié par le Saint-Synode russe, sont bien plus chrétiennes que celles de de Maistre, le catholique ultramontain ?

Les écrivains, les artistes et les poètes sont ea partie responsables de ces assassinats en grand que l'on décore du nom prestigieux de combats et de victoire. Ce sont eux qui ont chanté, exalté, idéaUsé les auteurs de ces immenses carnages ; ce sont eux qui ont coloré du prisme éblouissant et trompeur de la gloire ces scènes de barbarie et de pillage, dont l'odieux aurait dû toujours soulever le dégoût et la réprobation des peuples qui en sont tour à tour ou à la fois les stupides admirateurs et les victimes sanglantes. Qui se souviendrait des héros de la guerre de Troie sans le chef-d'œuvre d'Homère ? (1).

Mais descendons des hauteurs où nous ont retenu Bossuet, Fénelon et le digne fils du Père Lacordaire

(1) Nous trouvons des idées semblables exprimées dans des vers lus par leur jeune auteur, Pierre C..., élève du Collège Stanislas, au cours d'une séance litté-

pour revenir aux préoccupations de Theure actuelle.

A ceux qui nous reprochent d'attaquer l'armée, nous répondrons ceci : nous ne pensons pas l'attaquer en soutenant que ce que certains croient être son honneur n'est pas chose plus précieuse que la justice.

raire offerte aux amis de ce grand établissement à l'occasion du Centenaire de Victor Hugo.

Ils ont été publiés à l'époque dans une Revue parisienne, et ont p3ur titre : Les Detix Dômes,

Comme des chevaliers inconnus sous leur heaumes, Immobiles dans leur casque de marbre ou d'or. Par-dessus les maisons se regardent les Dômes, Et quand la ville enfin au-dessous d'eux s'endort. Ils se parlent entre eux avei3 des voix fantômes.

Or, un Dôme en ce soir parlait ainsi : (( Sans doute, Le peuple se souvient de quelque ancien combat. Car un souffle héroïque a traversé ma voûte.

Vent de gloire, chants de clairon, charge qu'on bat, Et l'aigle impériale encor tressaille toute.

Les Victoires, hier muettes dans leurs veilles, Ce soir avec la voix étrange du passé, Se racontent tout bas de lointaines merveilles, Et ruche sépulcrale où rêve un Dieu lassé, .

Le sarcophage noir vibre d'un vol d'abeilles.

Alors le Panthéon cria dans l'air: « Tais-toi, Ma vpûte est pleine aussi de gloire et d'épopées. De grandes voix d'airain montent du caveau froid Et font sonner des vers ainsi que des épées En rhonneur d'un vieillard endormi sous mon toit.

Est-ce notre faute si tant d'officiers ont tenu à se solidariser avec quelques camarades coupables, si les conservateurs ont tenu à faire cause commune avec les chefs militaires, si entre eux tous ils ont

Sache que les héros aux admirables poses Pourriraient inconnus et sans tombeau souvent, Si des vers n'avaient fait leurs trépas grandioses : — L'hommage de tes morts m'est porté par le vent, Tes bruits sont un écho de mes apothéoses.

Je suis un sanctuaire et tu n'es au'un geôlier. C'est moi le reposoir de l'âme sage et douce. Tu gardes dans sa fosse un Titan prisonnier, Et le juste soleil chaque soir éclabousse, De pourpre ma tiare et de sang ton cimier ? »

Le poète couché, pâle dans les caveaux.

Où la lampe d'airain jour et nuit se balance, Écoutait se parler entre eux les deux rivaux. Il se leva dans l'ombre et leur cria : (( Silence, Je hais l'insulte faite aux mains par les cerveaux.

Je t'ai chanté, César, sur ton trône et tes grèves ;

Quiconque a lu mes vers adore tes lauriers,

Et mes chants à ce point sont mêlés à tes glaives,

Que mes strophes ce soir éveillent tes guerriers,

Et que nos deux tombeaux ont fait les mômes rêves.

Dôme vainqueur et monstrueux, Dôme vermeil, Toi qui, fauve sous l'or embruni de ton faîte. Couvres comme un berceau l'impérial sommeil.

Et toi — Coupole de l'Esprit — Dôme prophète, Qui te dresses drapé de lune ou de soleil,

Vous avez pris tous deux des attitudes vaines, Car mêlant la Pensée à l'Action sa sœur, La nature confond sans dédains et sans haines, Le Dôme du Héros et celui du Penseur, Sous le Dôme infini des étoiles sereines. »

de leur propre main forgé des armes pour leurs adversaires, édifié enfin contre les institutions qu'ils voulaient défendre et contre les principes mêmes de Tordre social dont ils croyaient se faire les champions, la plus formidable machine de guerre que les annales de l'histoire aient jamais signalée.

Ce n'est pas non plus attaquer l'armée nationale que de ne comprendre la guerre que si elle est faite pour la défense de nos foyers menacés. Nous abhorons toute guerre de .conquête ; nous abhorons surtout, au nom des principes chrétiens comme au nom de la conscience humaine, les odieux abus de la force commis sur de paisibles populations, sous l'hypocrite prétexte d'agrandir le domaine colonial et d'étendre l'influence de la patrie.

Nous condamnons notamment les exécrables forfaits commis par des Français en Afrique, à Madagascar, en Chine. Et, sur ce point, notre réprobation n'est pas réservée toute entière aux crimes analogues dont se sont rendues coupables les autres nations prétendues civilisées (1).

(1) M. Vigne d'Octon, ancien officier de marine, a fait paraître un bon et beau livre, La gloire du Sabre, auquel il a donné pour épigraphe ce mot de Victor Hugo : « Déshonorons la Guerre ! »

De cet ouvrage, merveilleusement écrit et très sérieusement documenté, nous tenons à détacher quelques passages pour l'instruction et Fédiflcatijn des militaristes qui nous feraient l'honneur de nous lire :

f( A coups de fusil et de canon, la petite colonne a

LorsquHl nous est donné de voir comment s'est établi notre empire sur les races que nous appelons inférieures et de quelle façon nous pacifions leurs patries conquises, pouvons-nous ne pas penser à ces

laquelle j'appartenais venait de modifier sensiblement la topographie de ce fleuve. J'avais revu là, en passant, des villages aussi gais, aussi calmes et aussi pacifiques que ceux de la Basse-Cazamance. Comme chez les Ballantes et les Yolas, les ruelles des gourbis Landoumans et Nalous, nombreux, étaient encombrés de gentils négrillons, de brebis et de sangliers domestiques. Ces animaux nous avaient d'abord paru beaucoup plus effrayés de notre présence que les indigènes.

« Et, le lendemain, ce petit village si paisible et si méiLancolique daWs sa ceinture de frêles palmiers n'existait plus ; et d'autres avec lui disparaissaient, qui comme lui miraient, la veille, leurs jolis toits de bambous dans l'eau du fleuve. Oui ! pour satisfaire je ne sais quel caprice odieux, ils avaient été détruits, anéantis i)ar la mitraille de nos avisos. Tués ces bons vieillards, ces braves Nabus qui, hier encore, nous avaient donné une hospitalité si touchante ; éventrées par nos auxiliaires, ces femmes, belles sous leur masque brun et qui nous saluaient au seuil des cases ! Mortes aussi ces jeunes filles dont le torse nu, ruisselant encore de l'ablution vespérale, exhalait une fauve senteur de féminilité sauvage, mais douce, aui un instant nous troubla dans cette ardente et chaude nuit d'Afrique !

« ...Et je songeais qu'il faudrait des années et des années pour que d'autres villages soient reconstruits à leurs placées ; je regardais s'enfoncer dans la brousse, conduite par nos sauvages auxiliaires, la théorie lamentable des captifs et des captives oui s'en allaient résignés et sanglants, le carcan au cou, vers des lointains marchés d'esclaves, et je me disais que de longs jours s'écouleraient avant que le rire

paroles de Tacite : auferre, tmddare, rapere, fcdsis nominïbus imperium ; atque ubi solitudinem faciunt, pacem appellant ?

Nous demandons la réforme de noire code de

d'autres enfants et les chansons d'autres fillettes ù nouveau égayent ce coin de terre africaine.

— (( Poète! rêveur! pas soldat pour deux sous ! » nie répondaient les camarades. Certes non ! Ce ne fut jamais sous ce jour que m'apparurent dans mes rêves d'adolescent et de jeune homme la mision du soldat français et son rôle,

Je l'avais toujours vu et je le vois encore autrement que mitraillant et brûlant des villages inoffensifs, sabrant, égorgeant, razziant des vieillards, des enfants, et des femmes, escortant des rconvois d'esclaves, semant la désolation et la mort sur son passage.

« Et qu'étaient les ravages de ces petites (Colonnes comparés à ceux que devaient faire plus tard entre Niger et Sénégal, les fortes colonnes munies d'une artillerie formidable ? D'abord Mahmadou-Cheikou, de Ségou, aidant, puis Mahmadou-Lamine, et enfin Samory, d'immenses régions comme le Macina, le Nioro, le Ségou, etc., furent dévastées, leurs populations décimées par les balles et l'esclavage.

« D'après l'un de mes correspondants, rien au'à la prise de Bossé dont je narre plus loin les détails, il fat fait près de mille esclaves. Ce même correspondant — . témoin o-cculaire — estime à plus de trois mille têtes humaines la razzia qui suivit les sacs de Ségou et de Nioro. Ces chiffres ne m'étonnent nas, puisque dans notre courte et rapide colonne du Sud nous livrâmes plus de trois cents captifs après Tincendie de Katinou et de Koutchoukou.

(( Enfin, nous verrons dans la deuxième partie de • ce livre que la colonne de Sikasso jeta dans les postes du Soudan des milliers d'esclaves.

« Avec le bilan dont je viens de parler, il faudrait faire, aussi exactement que possible, celui des petits

justice militaire qui est le plus cruel de tous les cod^s de justice militaire de l'Europe. Il est urgent de modifier de fond en comble le régime des corps

soldats blancs que la fièvre et le soleil dévorant ont coutchés sur cette terre stérile et dénombrer les millions volés pour ce navrant résultat à la fortune publique. Et l'on aura ainsi le tableau de notre conquête soudanienne.

(( Les atrocités de la guerre tropicale sont partout les mêmes chez les peuples prétendus civilisés, identiques aussi les procédés de conquête et de colonisation chez toutes les nations qui posèdent ou désirent un domaine colonial.

(( Pendant la période active de conquête : massacres, viols, incendies, pillages, vols de territoire et traite de chair humaine. Une fois la pacification f? ?) faite, le but poursuivi consiste à achever ce qui a survécu des peuples conquis par l'importation de l'alcoolisme, de la syphilis, de la tuberculose, de toutes les diathèses, et de toutes les tares oui sont le triste apanage des nations épuisées.

(c Abrutir, ceux qu'on n'a pu tuer ou vendre, telle semble être la devise de nos colonisateurs. »

On ne peut accuser cet ancien officier qui dénonce franchement ce qu'il sait, ce qu'il a vu, du sentiment antifrançais ou d'esprit de dénigrement systématique car il ajoute ce que nous nous empressons de reproduire :

(( Je dois dire à l'honneur de mon pays que si l'on compare ce que j'appelle sans hésiter les crimes de colonisation conunis par les différents états d'Europe en chasse de rcolonie, c'est encore la France, malgré ce que je viens d'écrire, qui a le moins à rougir. Et c'est l'Angleterre, avec Stanley, le roi des massacreurs de la race noire et tant d'autres moins illustrôs, qui détient le record de la cruauté.

La plupart de ses officiers, de ses généraux, comme

— Sodé discipline et des pénitenciers militaires ; il ne faut plus d'officiers ni de sous-officiers tortionnaires dans l'enfer des bagnes africains (1).

Lorsque, au vif étonnement et au grand scandale de la plupart des Français, le gouvernement de la République se conformant aux précédents de l'ancienne monarchie -et aux usages établis en Angleterre, appela enfin un ministre civil à diriger

la plupart de ses explorateurs n'ont d'autre gloire que celle de faciles exterminations .coloniales.

Au cours du même livre, M. Vigne d'Octon flétrit, avec preuves irréfutables à l'appui, les excès et les fautes commises dans la récente campagne de MadagaSîCar si mal organisée par l'administration du général Mercier. Les journaux réactionnaires, conservateurs, militaristes, antisémites, et nationalistes qui depuis... ne contenaient alors, à l'égard de ce ministre de la guerre du cabinet radical et franc-maçon, que leçons sévères, épithètes injurieuses et reproches sanglants.

Nous avons l'honneur de connaître des officiers auxquels des procédés de la nature de ceux qui viennent d'être décrits plus haut doivent incoûtestablement faire horreur. Il y a en effet dans l'armée de? hommes à l'âme assez belle, au cœur assez fortement trempé pour qu'ils puissent s'élever au-dessus de l'état d'esprit qui permet de tels actes de brigandage.

Le pieux, vaillant et chevaleresque de Sonis, par exemple, qui fit longtemps campagne en Algérie avant Tannée sombre de 1870 où il illumina nos désastres de la Loire de quelques rayons de gloire, avait certainement une toute autre idée de ses devoirs et de ses droits que la plupart de ses compagnons d'arm'.;-.

(1) Lire l'ouvrage pas du tout déclamatoire et fort bien documenté de G. Dubois-Desaule intitulé : Camisards. Peaux de lapins et Cocos.

r administration de la guerre, les esprits libéraux conçurent au sujet de la réforme des mesures disciplinaires appliquées dans l'armée des espérances bien légitimes et bien naturelles qui, hélas, ne se sont pas encore réalisées. Les titulaires civils des deux portefeuilles militaires, ne surent, malgré la supériorité de leur intelligence, se dégager suffisamment des influences ambiantes ; sur bien des points, il ne leur fut pas possible de triompher de l'inertie calculée et de la mauvaise volonté de ces bureaux ministériels où la plus inintelligente routine se pare du nom ,si cher aux conservateurs, du nom de tradition (1).

(1) Au moment même où nous livrons ces pages à rimprimeur, nous apprenons que le ministre de la guerre vient de s'honorer en supprimant les peines corporelles dans les compagnies de discipline. Ces odieuses tortures, le silo et la crapaudine, ont enfin \écu. On sait ce qu'était le second de ces châtiments infligé par des officiers ou des sous-officiers à nos enfants, souvent pour de simples peccadilles. Il consistait à ligotter le patient de manière que sa jambe gauche et son bras droit fussent attachés l'un à l'autre derrière son dos, ainsi que sa jambe droite et son bras gauche, puis à le laisser pendant des heures, dans cette position pénible, exposé au froid ou au soleil, sur le dos ou sur le ventre, à moins qu'on ne le suspendit à un clou ou à une barre, r^ar la corde même qui liait ses membres, ce qui rendait le supplice plus douloureux encore.

Les âmes les moins sensibles se demanderont quels barbares ont pu inventer et faire subir de pareilles tortures, et par suite de quelle aberration de semblables monstruosités ont pu se perpétrer jusqu'ici. Le Progrès, de Lyon, du 23 novembre 1902 qui nous

Il ne faut pas que Tannée soit au dessus de la nation ; et nous entendons nous prévaloir avec un

apportait cette exceUente nouveHe la faisait suivre de ces commentaires auxquels nous nous associons de tout cœur .

« Depuis longtemps, des protestations s'étaient élevées contre la barbarie des règlements qui autorisaient de semblables moyens de répression. De grands écrivains, des penseurs, des philosophes, des membres du Parlement avaient flétri les horreurs de Biribi, mais la routine avait triomphé de toutes les attaques. On n'aurait trouvé personne pour approuver ces atrocités, mais on ne trouvait non plus personne pour les abolir. Et certes il aura fallu beaucoup d'énergie au général André pour élaborer le décret qui vient d'être signé par le président de la République et qui concerne la réorganisation des corps disciplinaires d'Afrique.

(( Le ministre de la guerre a eu certainement beaucoup de résistances à vaincre pour en arriver à réaliser ce progrès. Ce qui prouve une fois de plus que les abus les plus criants sont les plus difficiles à déraciner.

« Il convient donc de féliciter bien haut le général André pour une réforme qui comble.de joie tous les amis de la civilisation. »

Nous n'avons pas vu que les journalistes conservateurs aient complimenté le général André du grand acte d'humanité qui devrjait cependant rencontrer l'approbation de tous les hommes de cœur et que nous vjulons considérer comme le premier pas fait dans une voie où il faut encore avancer résolument. Pourquoi le taire, bien peu parmi ceux qui dirigent l'opinion publique et parmi les membres de nos assemblées politiques ont fait leur devoir. Dans le parlement, ni à droite ni à gauche, on ne protestait contre ces épouvantes des ergastules et des géhennes militaires. Il a fallu, pour faire tomber ces bastilles plus redoutables que la bastille symbolique abattue en 1789, il a

soin jaloux du tutélaire adage des latins : Cédant arma togœ. Nous espérons, à ce sujet, que certaines amélio-

fallu les colères et les indignations des journaux ordinairement qualifiés de révolutionnaires.

Que les écrivains auxquels nous devons cette heureuse réforme appartiennent à L'Aurore ou à d'autres feuilles de ce même tempérament, cela importe peu ; quels qu'ils soient, ils ont rendu un service immense à la patrie et à l'humanité et n:)us n'aurions pas mieux demandé que de voir les rédacteurs de la Gazette de France ou de la Vérité Française, réclamer avec eux, au nom de la dignité humaine outragée et des principes chrétiens foulés aux pieds, l'abolition de ces pratiques militaires, que les civilisations païennes n'auraient peut-être pas tolérées. Les Romains euxmêmes si durs et si inflexibles, ne transformaient nas cependant les camps de leurs légionnaires en jardins de supplices.

Certes, elles n'auront pas été stériles les douleurs de cette terrifiante affaire Dreyfus qui a déjà enfanté d'aussi heureux résultats et qui aura encore bien d'autres conséquences. Sur cette sorte d'humus composé de tant de compromissions, de lâchetés, de faux, de serments perfides, vont bientôt s'épanouir des fleurs de justice et de progrès ; de la corruption même de tant de consciences qui ont défailli germera une moisson de réformes généreuses pour les époques futures. C'est en tout temps que les martyrs S3nt une semence de lumière et d'idéal, et si celui que l'erreur et les égoïsmes de beaucoup et le crime de quelquesuns ont envoyé sur le rocher de l'île du Diable, a la claire vision que ses souffrances n'ont pas été vaines puisqu'elles méritent le soulagement des leurs à un grand nombre de ees frères, il trouvera, croyons-nous, dans ces hautes considérations, des motifs de consolation pour ses propres tortures injustement subies, pour sa grande infortune si imméritée.

rations seront apportées dans le mode de formation morale des officiers, en vue de leur enlever cette mentalité par trop spéciale dont des circonstances récentes ont encore mis en relief les graves inconvénients.

Nous tenons à la, réduction du service militaire. Aussi pour diminuer d'une année au moins la durée de cette écrasante servitude, nous ne nous laisserons pas arrêter par les arguments des réactionnaires hostiles à cette réforme, arguments absolument identiques à ceux que faisaient déjà valoir en 1872 les adversaires de la réduction à cinq années de l'ancien service de sept ans. Nous avons entendu les mêmes gens dire de la même façon, avec les mêmes airs de compétence, que, si Ton diminuait d'un seul jour l^ sept années de caserne traditionnelle, c'en était fait de l'armée, c'en était fait de la France. Depuis que les fils de la bourgeoisie sont appelés à l'honneur de porter le sac, on s'est aperçu qu'il ne fallait plus autant d'années pour apprendre à astiquer un ceinturon, balayer la chambrée, marcher au pas, se mettre à l'alignement, manier un fusil et faire tous autres exercices militaires.

Le spectacle grandiose et héroïque que nous ont offert récemment les milices longtemps victorieuses et cependant à peine organisées des deux républiques Sud-Africaines, aux prises avec les forces formidables de l'une des plus grandes puissances mihtaires du monde, est de nature à inspirer aux

élats-majors de notre pays de salutaires réflexions. Ce peuple intrépide qui n'est pas militarisé a vu surgir de son sein de valeureux soldats et des stratèges du plus haut mérite.

Saluons en passant le roi Edouard, bon vivant et assez bon diable, en somme, qui a tenu à faire la paix avec ces braves que sa respectable, très puritaine et très piétiste mère, la reine Victoria, eût laissé froidement massacrer jusqu'au dernier. Les princes nous montrent bien parfois qu'il est et des vertus publiques et des vertus privées.

Sans aller jusqu'au sud du continent noir chercher des exemples à imiter, nous pourrions regarder avec quelque profit pour nous, ce qui se passe dans l'armée vraiment nationale de la république Helvétique. Le peuple suisse d'ailleurs aurait encore le droit sur d'autres terrains de nous donner de grandes leçons ; chez lui pas d'atavisme monarchique ; on y est vraiment républicain. Le chef du pouvoir exécutif n'est que le Primus inter pares. La présidence de la république n'a pas été transformée en une maladroite contrefaçon de la royauté. Aussi cette Ubre démocratie, grâce à ses institutions politiques et sociales empreintes de justice et de raison, marche sans conteste à la tête des nations civilisées auxquelles elle mérite sur bien des points d'être proposée en exemple.

S'il suffit de professer des idées aussi simples et aussi rationnelles, s'il suffit en un mot de parler le langage du sens commun le plus élémentaire pour

• être anti-militaristes, il ne nous reste plus qu'à formuler franchement ce « redoutable aveu » : nous sommes anti-militaristes.

De même, si c'est avoir le caractère mal fait, par exemple, d'apporter tant d'admiration à l'héroïque traversée de l'Afrique par Edgard Foa, dont les coups de fusil tuèrent seulement des bêtes fauves, qu'il ne nous en reste presque plus pour cette autre traversée de la même Afrique, accomplie avec un appareil tout militaire, à cette expédition guerrière dont le commandant a excité chez nos chauvins des sentiments d'une maladive adulation et provoqué dans no rues une explosion d'apothéoses, hé bien, il faut également l'avouer : nous avons le caractère mal fait (1).

L'un a tenté cette exploration au péril de sa propre vie, le second l'a tentée au dépens surtout de celle des autres.

Combien nous préférons l'œuvre absolument admirable de ces de Brazza , de ces de Chavannes ,

(1) Le comte Adolphe de Goetzen suivi d'une très faible escorte a, au cours de Tannée 1894, fait la traversée de l'Afrique, de l'embouchure du Pagani à l'embouchure du Congo. Le retour en Europe de cet officier distingué ne fut pas considéré, par ses compatriotes, comme un événement national; ses amis ne lui décernèrent pas les honneurs du triomphe et n'essayèrent pas de le proclamer César. Nommé en 1895 attaché militaire à l'ambassade d'Allemagne à Washington, il continua de suivre en toute simplicité sa carrièrCi

qui, à force de douceur, de science, d'énergie et de haute politique, ont conquis à la France tout une partie du continent noir, et cela sans porter au sein de peuplades qui sont en somme les légitimes maîtresses du sol, les horreurs d'une dévastation guerrière.

Le militarisme est la perversion du sentiment raisonnable que l'on doit éprouver pour l'armée, comme le nationalisme est la caricature toute récente du véritable patriotisme. Ce n'est pas aimer l'armée que lui vouer une admiration absurde ; c'est la mieux servir que vouloir y faire pénétrer plus de moralité, plus de raison, plus de justice.

Est-il enfin déraisonnable de protester contre les honneurs exagérés rendus aux grands tueurs d'hommes ? Il en est qui ne peuvent passer devant la haute colonne de bronze de la place Vendôme, sans penser aux statues que l'on élevait jadis au dieu Moloch, et au culte sanguinaire que les Tyriens rendaient à cette féroce divinité, à laquelle ils immolaient leurs propres enfants. Si nous osions écrire qu'il serait préférable de voir au sommet de la colonne Vendôme, à la place de l'image de celui qui a sacrifié à sa folle ambition neuf milHons d'existences humaines, l'image du modeste Parmentier auquel nous devons la nourriture dont s'ahmentent un plus grand nombre encore de milUons d'hommes, l'on hausserait sans doute les épaules et l'on sourirait de pitié. Mais quelques-uns ne conviendraient-ils pas qu'au Heu de toujours déifier

dans le marbre ou dans le bronze les hommes qui tuent , on pourrait élever quelques statues à des Vincent de Paul, à des abbés de l'Epée et à d'autres bienfaiteurs de l'humanité ?

Hélas, longtemps encore les foules élèveront des monuments à ceux qui les exterminent ! Ils chantent dans notre mémoire ces vers que nous aimions à réciter dans notre jeunesse :

Encor Napoléon, encor sa grande image !

Oh ! que ce rude et dur guerrier Nous a >coutjé de sang, de larmes et d'outrage Pour quelques rameaux de lauriers !

Plus loin, dans cette même ode à VIdole, d'un si beau mouvement lyrique, le poète des ïambes parle de Paris au pied de la colonne :

Et là, les bras chargés de palmes éphémères, Inondant de bouquets de fleurs Ce bronze que jamais ne regardent les mères.

Ce bronze grandi sous leurs pleurs.

« Ce bronze que jamais ne regardent les mères » ne fait-il pas un douleureux écho à travers les siècles au bellaque matribus detestata, d'Horace ? Et n'estil pas naturel et légitime le sentiment qui se répercute ainsi, d'âge en âge, et se trouve exprimé, à deux mille ans d'intervalle, dans des termes presque identiques ?

Auguste Barbier dit encore aux bienfaiteurs de l'humanité :

Passez, passez ; pour vous point de haute statue,

Le peuple perdra votre nom ; Car il ne se souvient que de l'homme qui tue

Avec le sabre et le canon.

Nous sommes donc avec ceux qui crient : guerre à la guerre ! parce que ce cri si humain résume à lui seul les principes mêmes du christianisme, parce qu'il n'est que le fidèle et légitime écho de la loi divine ! Ceux qui récitent la belle prière que nous a enseignée le Christ : ^otre père qui êtes aux deux, ne devraient-ils pas s'apercevoir enfin que la paternité de Dieu implique nécessairement la fraternité des hommes ? L^ s chrétiens devraient donc avoir plus que les autres la violente horreur de la guerre et de saintes colères contre le militarisme.

Les conséquences économiques et sociales de <( la paix armée » pèsent lourdement sur les peuples de l'Europe et l'ère de la fraternité des peuples parait bien éloignée encore. Malgré cela, il y a peut-être plus qu'on ne le croit quelque chose de changé déjà dans le monde, depuis que cette fameuse conférence de la Haye qui a jeté les bases de l'arbitrage international et où la France a été représentée avec tant de dignité et d'autorité par M. Léon Bourgeois et par M. d'Estournelles de Constant. Tout effort, n'est donc point inutile , toute protestation n'est donc point vaine, toute colère n'est donc point stérile !

L'une des raisons qui peuvent expHquer et excuser l'engouement indéniable d'un certain nombre d'ecclésiastiques pour l'armée, c'est l'idée absolument erronée qu'ils en ont acquise. Ils sont les victimes d'une fausse rhétorique, de préjugés d'un ordre purement littéraire. Nombreux, en effet, sont

les livres où pullulent les comparaisons faciles et les rapprochements ordinaires entre le prêtre et le soldat, la croix et Tépée ; il existe toute une médiocre littérature farcie de ces lieux communs. De là, devait naître chez les -adversaires du régime militaire la fameuse plaisanterie sur V alliance du sabre et du goupillon. A un tout autre point de vue, Montalembert qui, de nos jours, aurait été probablement avec les « Intellectuels », flétrissait de son temps l'union entre le corps de garde et la sacristie.

Le sacerdoce est pour nous chose si sainte, ministère si auguste, que cette perpétuelle assimilation entre le prêtre et le soldat, outre qu'elle est fatigante à entendre, nous paraît être une assimilation absolument sacrilège.

Hélas ! les orateurs les plus en renom de la chaire n'ont pas su se soustraire à cette fâcheuse tendance de mêler le sacerdotal au militaire. Nous nous souvenons d'avoir entendu le père Coubé dans notre vieille cathédrale de Saint-Jean, au mois de septembre de l'année 1900. Son discours fut à chaque instant émaillé de comparaisons empruntées à la vie des camps ; c'était une constante évocation de haumes , de boucliers , d'épées , une éblouissante vision d'oriflammes, d'étendards, de drapeaux dont on sentait les phs glorieux flotter au dessus de soi dans le haut des nefs. Sa voix incisive et stridente claironnait les mots de combat et de victoire et l'on entendait dans le sanctuaire du Dieu de paix et d'amour, des bruits d'épées, des froissements d'ar-

mures et comme les terrifiantes rumeurs de deux armées rangées en bataille.

En terminant sa terrible chevauchée oratoire où n'avaient pas manqué les allusions à Jeanne d'Arc (Jeanne d'Arc que la France presque aussi ingrate que ses rois a complètement oubUée pendant des siècles), le magnifique rhéteur vanta notre chère armée en des termes tels qu'à la sortie, des séminaristes qui se trouvaient à côté de nous se dirent entre eux : <( Comme c'est beau ce qu'il a dit, mais comme on voit bien qu'il n'a pas passé lui par la caserne. » Ils auraient pu ajouter que des thèmes aussi rabattus, aussi usés, étaient tout à fait indignes du grand talent de cet orateur*

C'est le même père Coubé qui, le 25 avril 1901, sur cette terre bénie, sur cette terre de grâce et de miracles de Notre-Dame de Lourdes, crut devoir brandir son fameux glaive électoral devant plus de soixante mille hommes assemblés. S'v trouvaient tout naturellement les zouaves de Patay qui firent noblement leur devoir en 1870, mais que certains esprits chagrins finissent par trouver un peu encombrants. Devant ce magnifique auditoire de soldats du Christ, le célèbre orateur demanda qu'on fit revivre l'église militante, en appela au glaive électoral qui sépare les bons des méchants, évoqua le souvenir toujours obligatoire de Jeanne d'Arc, y ajouta même celui du chevaher Roland à Ronceveaux et ne craignit pas de nommer sans frémir de son blasphème la Sainte Vierge « la Vierge Guerrière ». Enfin de sa

voix tonnante il s'écriait : « 4 Za bataille, sous le labarum du Sacré-Cœur ! Un labamm n'est pas un signe de paix mais un signe de guen^e, »

On trouva généralement dans ce discours que n'avait pu arrêter l'évêque de Tarbes un usage pai* trop abondant de métaphores militaires. C'est ce morceau oratoire qui entraîna, dit-on, quelques sénateurs hésitants à voter la funeste loi contre les congrégations, loi dont le père Coubé se trouverait être ainsi un des collaborateurs sans l'avoir voulu. Nous lui en savons d'autant moins de gré que cette loi nous a personnellement atteint, puisque l'un des nôtres a dû prendre le chemin de l'exil et que nous souffrons encore avec tous les siens de ce cruel bannissement.

Le père Forbes, jésuite anglais, nous paraît avoir été mieux inspiré que le père Coubé quand il donna à Paris ce fameux sermon qui le fit expulser de France et où il exprima librement sur l'armée des opinions qui n'ont rien de commun avec celles de son militariste confrère français.

Il avait été dit que le discours de Lourdes ne serait pas publié. Il le fut cependant et à des milliers d'exemplaires. Nous en avons un sous les yeux et à voir sur sa couverture se détacher en lettres énormes le titre métaphorique <( Glaive électoral » comment ne regretterions-nous pas qu'avant de le prononcer le jeune jésuite n'ait pas médité davantage sur cette parole de Jésus : « Couverte gladium tuum in locum suicm, omnes enim qui acceperint gladium, gladio peribunt, »

— SS- II faut bien le reconnaître : des discours comme celui du père Coubé ou comme ceux d'autres orateurs enflammés qui promenèrent à travers la France la torche de leur éloquence incendiaire, eurent pour la cause religieuse dans notre pays les plus déplorables conséquences.

Tout ce que Ton reproche à la guerre, on peut le reprocher au duel qui, lui également, est aussi déraisonnable qu'immoral et irreligieux. Peut-on concevoir que des chrétiens de la plus haute culture intellectuelle ne sachent se soustraire à la tyrannie de ce préjugé que nous ont légué les mœurs querelleuses et militaires du moyen-âge et dont la raison, tQut autant que la foi, devrait se trouver offensée ? Des hommes à l'intelligence élevée, aux convictions sincères comme le chevaleresque Paul de Cassagnac n'ont pas le courage de refuser un cartel. On nous a dit, il est vrai, que lorsque M. Granier de Cassagnac présenta son fils au P. Captier, le fondateur vénéré de l'école d'Arcueil, il lui recommanda surtout de faire enseigner au jeune homme les lettres et l'escrime.

Edouard Drumont n'écrit pas ses articles sur l'accoudoir d'un prie-Dieu, ce qui serait incommode, comme il le déclarait lui-même il y a quelques années en réponse à certaines insinuations de £es amis actuels de V Intransigeant, destinées à le faire passer pour clérical ; non, mais il avoue nettement sa qualité de catholique. Et cependant lui

aussi croit à robligation de défendre par Tépée ce qu'il a écrit de sa plume.

On se souvient dans la presse de l'aventure arrivée à M. Mayol de Luppé. Ce vaillant et distingué journaliste se vit obligé de quitter la feuille très catholique dans laquelle il écrivait, le jour où, obéissant au précepte formel de sa religion qui était aussi celle de son journal, il répondit à la provocation d'un bretteur par le refus logique et bien légitime de se battre.

Actuellement-, le respect humain, qui régnait encore en maître au temps de la Restauration et de Louis-Philippe, n'a plus du tout la même puissance et ne met plus autant d'obstacle à l'observance des lois religieuses auxquelles certains catholiques de nos jours se soumettraient même parfois avec un peu d'ostentation.

Espérons d'ailleurs que cet affaiblissement du respect humain contribuera à nous débarrasser un jour de ces restes de barbarie ancestrale que condamnent à la fois la pensée libre et le « tu ne tueras pas » du Décalogue.

Par quelle anomalie regrettable, cependant, cette coutume brutale s'est-elle perpétuée plus qu'ailleurs dans une profession où la force et des qualités surtout physiques ne devraient pas jouir d'un prestige exagéré ; ne serait-il pas naturel que les mœurs soient plus policées dans la république des Lettres que dans un corps de garde ?

Que les jôurnahstes laissent donc le duel aux

hommes d'armes qui le délaisseront, espérons-le, à leur tour. Mais ce que l'opinion aurait dû obtenir depuis longtemps, c'est l'abolition du duel obligatoire auquel certains colonels astreignent encore stupidement deux camarades de chambrée qui ont eu le tort d'échanger quelques injures.

Encore une, fois, n'est-il pas permis de désirer qu'il soit mis fin à cette coutume sauvage et parfois criminelle sans encourir pour cela le risque de s'entendre traiter de sans-patrie ?

Le Nationalisme

Nous avons dit dans notre Lettre à un évêque : « Catholiques, nous pouvons être aussi patriotes que qui que ce soit, mais parce que nous sommes les enfants d'une Eglise qui, par définition et par nature, est aussi internationale que possible, devons-nous professer un nationalisme puéril, étroit et sectaire ? Devons-nous tenir pour non avenues les idées exprimées au-delà des frontières ? »

Mais que Ton ne se méprenne pas sur notre pensée. Ceux qui, comme nous, s'affligent des formes bruyantes que l'on a voulu donner ces derniers temps au culte de la patrie, ne peuvent être accusés sans injustice de manquer de patriotisme s'ils se défient à bon droit des patriotes « professionnels » qui voudraient accaparer au profit de leurs ambitions ou de leurs passions politiques le monopole exclusif d'un sentiment dont ils font une trop écla-

tante parade pour qu'il soit bien sincère. C'est qu'ils estiment que ce sentiment doit avoir lui aussi sa réserve et ses pudeurs. Il leur répugne d'en voir faire un scandaleux étalage par des personnalités brouillonnes dans un but de réclame personnelle ou pour le succès de leurs intérêts de parti.

Il est ridicule de se proclamer .patriotes comme il le serait de se proclamer vertueux ou de se dire plus vertueux que les autres hommes. Et il est fâcheux, d'autre part, que ce pharisaïsme patriotique en impose aux foules généreuses que les habiles réussissent si facilement à abuser.

Oui, il est juste, il est naturel que nous aimions fortement, virilement notre pays. Sans y penser, d'ailleurs, nous nous sentons instinctivement attachés à son sol. Mille Uens mystérieux se forment entre nous et les lieux qui nous ont vu naître, qu'enfants nous avons habités et parcourus. Les champs, les bois, les villes au milieu desquels nous avons passé une partie de notre vie ou même seulement nos premières années, ont un tel attrait pour nous, que si nous les abandonnons un jour, nous éprouvons au fond de notre cœur comme un intolérable déchirement.

On a fait dire au poète de l'Enéide, en traduisant d'ailleurs le sunt lacrymœ rerum par un heureux et poétique contre-sens, que les choses avaient des larmes. Ne peut-on pas être tenté aussi de leur prêter une âme ? Mais cette âme, pour avoir palpité dans notre âme, ces larmes, pour avoir tremblé dans nos

yeux, ne nous ont point paru, pour cela, devoir constituer le canevas de quelque affiche électorale. Qu'on nous le pardonne !

Nous saluons avec respect le long travail des siècles et le labeur accumulé de nos aïeux qui ont créé, en se confondant, la patrie française, cette famille agrandie. Nous nous prévalons de leurs anciennes gloires comme nous souffrons de leurs anciennes misères ; traditions, gloires, malheurs, nous enveloppons tout dans le même amour.

Mais nous ne voulons pas de la patrie un ' culte étroit, puéril, grossier. Le progrès serait un vain mot si nous gardions du patriotisme la conception qu'en ont eue les nations de l'antiquité ou les peuplades préhistoriques. Le sentiment patriotique doit de plus en plus s'élever et s'épurer.

Les habitants de villes voisines ont d'autant plus eu tort de se haïr par prétendu devoir patriotique, que ces cités ont fini le plus souvent par se confondre et par former les éléments d'une même patrie. Athènes, Lacédémone et les autres villes de l'Hellade furent en proie pendant des siècles à des luttes fraticides, avant de constituer la Grèce unifiée, victorieuse des Barbares, la Grèce des artistes et des philosophes, cette Grèce qui fut le plus beau sourire de la culture antique et comme le magnifique modèle des civilisations futures.

A Rome, le patriotisme fut tellement farouche qu' « étranger » fut toujours synonyme d' « ennemi ». Mais l'ennemi de la veille devenait le conci-

toyeii (iu lendemain, puisque la ville de Romulus avant de déborder sur le Latium, puis sur la péninsule italique et enfin sur le monde entier, eût à triompher par la force de tous ceux dont ses victoires sanglantes faisaient des Romains.

Si, des temps reculés, nous arrivons aux nôtres, nous voyons que, pendant longtemps, il a semblé du devoir de ceux qui étaient nés en Bourgogne de se battre avec ceux que le sort avait fait naître dans la Champagne, et ainsi des autres provinces, puisque à l'origine notre patrie se composait seulement de rile de France et que certains territoires sont devenus français il n'y a pas plus d'un siècle, d'autres à des dates plus récentes encore.

On sait quelle guerre atroce a déchiré les Etats du nord et du sud de l'Amérique avant que ces Etats ne constituassent, coagulés dans leur sang, amalgainés par le feu, les Etats-Unis actuels.

Quant à la vaste patrie allemande, c'est aussi d'un bain de sang qu'elle est sortie vers 1866. Les coups fraticides qui ont forgé son unité sont trop récents pour ne pas rester présents à toutes les mémoires. C'est dans le sang de ses propres enfants, dans le sang des Allemands répandus par des Allemands qu'est née la « plus grande Allemagne ».

Donc, il y a moins de quarante ans, les Prussiens, les Saxons, les Wurtembergeois, les Badois, les Bavarois, et d'autres dont le devoir étroit semblait être de se détester et de se combattre, ont été brusquement amenés à cette situation nouvelle qu'ils

— io —

ont dû s'entr'aider, se soutenir, mourir les uns pour les autres et cela au nom du principe même et du précepte patriotique qui les obligeait, quelques semaines auparavant, à s'entr'égorger.

Des changements aussi subits dans la façon de comprendre et d'exercer le devoir patriotique et ce qu'il y a parfois de conventionnel ou d'arbitraire dans la cooistitution des nationalités ont bien pu amener certains penseurs à faire sur le patriotisme des réflexions qui ne viennent pas à l'esprit des foules.

Il doit y avoir des gens qui croient que les patries déjà agrandies peuvent s'agrandir encore et que des pays dont toute la préoccupation actuelle est de préparer entre eux une guerre prochaine se trouveroTit un jour réunis sous les mêmes drapeaux. Ces rêveurs entrevoient peut-être déjà la constitution des Etats-Unis d'Europe ou même l'avènement de la paix universelle entre les peuples réconciliés. L'utopie de la veille devient la réalité du lendemain ! (1)

Il est donc tout naturel qu'il paraisse absurde aux yeux du philosophe que des gens se croient obligés de se détester et de s'entretuer parce qu'ils sont

(1) M. Louis Havet, membre de l'Institut, qui a tenu une si grande place dans la lutte soutenue naguère par un petit nombre pour la défense de la Vérité et de la Justice, a, dans une conférence faite à Bordeaux, le 8 février 1902, démontré avec une lumineuse évidence que l'idée de la fraternité des peuples n'avait rien de 'contraire à la notion du devoir patriotique.

nés de deux côtés différents d'une montagne ou d'une colline, d'une rivière ou d'un ruisselet. Mais ce qui est vrai pour le philosophe et pour le ' sage doit être encore plus vrai pour le chrétien, puisque, pour ce dernier, tous les hommes sont frères. Il serait insensé, en effet, que nous, chrétiens, nous nous attardions plus que d'autres dans des préjugés et dans des haines qui n'ont rien de commun avec le véritable patriotisme. A ce propos, n'est-il pas de mauvais goût de prétendre à chaque instant que nous sommes, parce que catholiques, plus patriotes que les autres ? Soyons-le donc comme tout le monde. Nous n'avons ni à l'être davantage, ni à l'être moins. Notre amour pour la patrie et notre attachement à la rehgion catholique doivent coexister et coexistent très bien sans se nuire, bien qu'ils soient d'ordre essentiellement différent. Le catholicisme est, en effet, par définition, la rehgion « universelle » ; ne la ravalons donc pas au rang d'une simple rehgion nationale comme celle qui commande officiellement à l'esprit et au cœur des sujets de l'emperqur de toutes les Russies. Les juifs et les protestants peuvent être d'aussi bons Français que nous. C'est pourquoi cette façon de vouloir monopoUser au profit des cathoUques seuls le sentiment national est illogique et inadmissible, outre qu'elle est désobligeante et injuste pour bon nombre de nos concitoyens.

Les cantiques du genre de celui-ci : « Catholique et Français toujours » résonnent donc faussement à

nos oreilles, car les deux qualités que ron y met pieusement en parrallèle sont tout à fait différentes Tune de l'autre.

Cette sorte d'équation entre notre nationalité et notre religion est d'ailleurs fausse. Pourquoi ne pas le reconnaître sincèrement : le plus patriote des catholiques, quel que soit son pays, tient infiniment plus à sa qualité de catholique qu'à sa nationalité. Le plus Anglais des Anglais ou le plus Américain des Américains, s'il est catholique, est attaché à sa foi religieuse par des liens plus intimes, plus puissants encore que ceux qui l'enchaînent, si doux soient-ils, à son pays natal.

C'est sans horreur que nous voyons de nos compatriotes se faire naturaliser à l'étranger pour des raisons graves ; et très justement nous ne pouvons admettre qu'un croyant abandonne la religion catholique pour quelque motif, pour quelque avantage que ce soit. Ce sont là des vérités incontestables et qui tiennent à l'essence même de notre foi. Donc quelque bon Français que nous puissions être, nous serons toujours plus catholiques que Français, ce qui ne nous empêche pas d'être aussi bons Français que quiconque parmi nos concitoyens.

Cet état de conscience s'expUque d'ailleurs, eu dehors de toute mysticité et de toute exaltation religieuse, par le simple attachement naturel à ce que nous croyons être la vérité absolue. Si, pour rester Français, on exigeait d'un mathématicien qu'il admît sincèrement que deux et deux font cinq, si

patriote fût-il, il ne pourrait demeurer Français à ce prix.

Le catholicisme est une Internationale sublime : chaque membre de celte association, mieux que cela, de cette <( communion » ne ressemble-t-il pas à ce citoyen de l'ancienne Rome qui, si loin qu'il égarât ses pas, portait avec lui dans son nom seul la grandeur, la puissance et la majesté du peuple romain ; et ne doit-il pas proclamer, lui aussi, que sans renier rien de sa patrie particulière il ne prise rien tant que l'honneur d'appartenir de cœur et d'âme à une patrie plus haute et plus vaste, à l'EgUse universelle, apostolique et romaine ?

Notre religion étant au-dessus des patries et des nationalités, ne la faisons donc pas descendre avec nous dans les arènes politiques. Ne jetons pas aux fauves cette vierge immortelle.

Si le catholicisme doit partout et toujours rester au-dessus des questions de nationalités, partout aussi le patriotisme devrait dominer les querelles de parti et la pohtique intérieure des Etats,

C'est à tout propos que nous nous jetons à la tête l'accusation de mauvais patriotes. Les conservateurs surtout semblent user de cette arme sans la moindre discrétion. Des ouvriers ne peuvent demander une augmentation de salaire, sans qu'on ne leur reproche de vouloir porter atteinte aux intérêts nationaux ; tandis que les patrons et les grandes compagnies qui défendent ou leur propre caisse ou

les dividendes de leurs actionnaires passent de suite pour les représentants désintéressés de la cause nationale. Car, vous ne l'ignorez pas, une industrie dont les ouvriers, à tort ou à raison, se trouvent mal payés et se plaignent, devient de suite une industrie nationale !

On ne peut le nier, les ouvriers, ces derniers temps surtout, ont un peu abusé de Tarme, terrible et ineutrière pour tous, de la grève. Mais tout le monde connaît des industries et notamment de grandes compagnies de transport dont les modestes serviteurs seraient encore indignement exploités s'ils n'avaient eu courageusement recours à cette nouvelle idtima ratio de la misère et du travail. Oui, il deviendrait dangereux d'abuser de l'argument patriotique auprès des classes laborieuses pour les réduire à l'acceptation d'un travail trop prolongé ou de salaires insuffisants. Ce raisonnement commode fait partie de la dialectique ressassée dans leurs salons par les conservateurs , par les plus jeunes entre deux flirts , par les plus âgés entre deux parties de whist.

Mais un tel mode d'argumentation pourrait bien avoir fait son temps. La patrie doit être une bonne mère et non pas une marâtre. Les Latins avaient ajouté déjà ce correctif à l'idée de patrie : ubi bene, ibi patria. Sous le fallacieux prétexte de servir la patrie, longtemps le peuple n'a servi que le roi. Ce peuple garde dans son cœur généreux la flamme patriotique ; mais il ne permettrait pas longtemps que

le noble sentiment dont il demeure animé fut exploité dans l'intérêt d'une riche et puissante oligarchie.

Sans être des enfants , que de gens entendent d'une façon puérile le patriotisme ! Il leur suffit de s'imaginer qu'un soldat français vaut à lui seul deux soldats allemands, trois soldats anglais, autant de russes, d'italiens ou tous autres guerriers de toute autre nationaUté, pour se croire de bons français et des patriotes de premier choix.

La France a tracé dans l'histoire un lumineux sillon et nul plus que nous n'est jaloux de sa puissance et de sa grandeur ; elle occupe encore une place prépondérante dans l'humanité, et nul n'est plus ardenunent désireux que nous de la voir s'y maintenir ; mais, d'autres peuples aussi ont eu leurs brillantes destinées, d'autres peuples ont eu leurs heures d'héroïsme et de toute-puissance.

Jetons un coup d'œil sur le passé de l'Europe et nous verrons que la Suède s'enorgueillit de Charles XII, la Russie de Pierre-le-Grand et de la grande Catherine ; que l'Allemagne, pendant une grande partie du moyen-âge, a dominé la chrétienté ; qu'il fut un temps où le soleil ne se couchait pas sur les possessions de Philippe II et de Charles-Quint. Nul n'ignore Textraordinaire puissance des républiques italiennes dont les cités furent, les unes reines du commerce, les autres reines de la poésie et des arts. Quant à l'Angleterre, elle ne demanda pas toujours

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la primauté aux excès sanglants de la force victorieuse ; c'est elle qui donna aux nations modernes les premières leçons de liberté politique puisque, fivant toutes les autres, elle sut établir chez elle cette institution vraiment rationnelle et libérale lorsqu'elle n'est pas faussée par les politiciens corrompus qui rincarnent et qui se nomme le parlementarisme. C'est sous les Tudor que fut réglementé le droit de réunion. La loi de VHabeas corpus que la France républicaine ne possède pas encore et qui garantit leur liberté individuelle aux sujets de la monarchie anglaise, date de l'avènement de Charles II. Cette marche rapide dans la conquête des libertés publiques sera l'éternel honneur de l'Angleterre.

Il ne s'agit pas de s'estimer pour valoir. Peu importe donc l'opinion que nous avons de nous ; il faut bien, bon gré mal gré, tenir compte de l'opinion des autres. Pour certains, l'enfantillage sur ce point va jusqu'au comique. On sait la magnifique opération commerciale que ferait, au dire du caricaturiste Gavami, celui "qui pourrait acheter les gens ce qu'ils valent et les revendre ce qu'ils s'estiment. Il en va de même du particulier au général, et il n'est pas de pays au monde qui ne se fasse un devoir patriotique de se considérer comme le premier de tous.

En ce moment même, ce sentiment sévit chez, tous les peuples. La Grande-Bretagne se vante de posséder la suprématie mondiale par l'empire des mers ; l'empereur de Russie , dont l'autorité despotique pèse sur cent-vingt millions de sujets dans ses seules

possessions d'Europe, est fier des armées innombrables dont il pourrait inonder à la fois le continent européen et TAsie (il est fort heureux que le tzar soit souvent moins mauvais que le tzarisme ; c'est en effet le chef redoutable de l'immense empire russe qui a eu l'initiative de la conférence de la Haye et qui a jeté par conséquent les premières bases de la réglementation pacifique des conflits internationaux) ; les Allemands chantent avec ivresse leur Allemagne au-dessus de tout, Deutschland ûber ailes ; les Italiens se croient toujours les héritiers de la vieille cité romaine et les descendants des vainqueurs du Capitole ; c'est un lieu commun que de parler de la morgue anglaise ou de l'orgueil castillan; pour les sujets du « commandeur des croyants » les « infidèles » sont des fils de chiens, tant ils les prisent au-dessous d'eux ; les Chinois nomment leur empereur le fils du ciel, et pour eux, les étrangers sont des barbares ; il n'est pas jusqu'aux sujets du schah de Perse et du négus d'Abyssinie qui ne voient dans leurs souverains les uns le roi ♦des rois, les autres l'héritier du trône de Salomon marquant bien par là qu'ils croient appartenir eux aussi à la première nation de l'univers.

Si, quittant l'ancien continent, nous franchissons l'Atlantique, nous trouvons un peuple jeune, ivre encore d'une indépendance récemment conquise, presque sans passé derrière lui, mais assuré d'un avenir grandiose et comptant dans tous les domaines des succès sans limite : l'Amérique républicaine croit

être le nouveau peuple-roi ; elle est bien convaincue que la fortune lui donnera l'empire du globe.

Français, ne renchérissons pas sur ces travers universels et cessons de nous proclamer à tout propos et hors de propos le peuple le plus spirituel, le plus brave , le plus policé , le plus glorieux de la terre ; ayons le patriotisme moins arrogant et plus discret ; ne nous imaginons pas que tous ceux qui vivent au-delà de nos frontières nous sont inférieurs et jalousent notre prétendue supériorité. Sachons bien enfin que nos devoirs envers la terre natale ne consistent pas à haïr et à mésestimer le reste du monde.

Un universitaire de beaucoup de talent, M. Emile Trolliet, dans un très remarquable article de la Revue Idéaliste du 1®' juillet dernier, et dont le titre : Pour la patrie et contre les guerres, marque bien l'esprit, développe de façon fort éloquente sur le véritable patriotisme des idées très justes que nous nous faisons un véritable plaisir de signaler.

n cite d'abord deux passages de Lamartine :

« Le patriotisme est le premier sentiment, le premier devoir de l'homme que la nature attache à son pays avant tout, par-dessus tout, par tous les hens de la famille et de la nationalité, qui n'est que la famille élargie. Celui qui ne serait pas patriote ne serait pas un homme complet, il serait un nomade. Pourquoi est-il si beau de mourir pour son pays ? C'est que c'est mourir pour quelque chose de plus que soi-même, pour quelque chose de divin, pour la

durée et la perpétuité de cette famille immortelle qui nous a engeindré , et de qui nous avons tant reçu. »

<c II y a deux patriotismes : il y en a un qui se compose de toutes les haines, de tous les préjugés, de toutes les grosses antipathies que les peuples nourrissent les uns contre les autres. Je déteste bien, je méprise bien, je haïs bien les nations voisines et rivales de la mienne : donc, je suis bien patriote ! Voilà Taxiome brutal de certains hommes d'aujourd'hui. Vous voyez que ce patriotisme coûte peu : il suffit d'ignorer, d'injurier et de haïr. »

« Il en est un autre qui se compose, au contraire, de toutes les vérités, de toutes les facultés, de tous les droits que les peuples ont en commun, et qui, en chérissant avant tout sa propre patrie , laisse déborder ses sympathies au - delà des races , des langues, des frontières... C'est le patriotisme des religions, c'est celui des philosophes, c'est celui des plus grands hommes d'état ; ce fut celui des hommes de 89, celui de nos pères... Oui, nos pères de 89 nous montrèrent en 92 comment ceux qui osaient aimer les hommes savaient mourir pour leur patrie (1). »

Emile Trolliet ajoute :

« C'est qu'en effet ce patriotisme si beau en luimême, est de plus celui qui répond à l'idéal de la France, cette France qui fut toujours généreuse et chevaleresque autant que forte et vaillante , qui

(1) Discours sur FAbolition de l'Esclavage.

songeait aux autres tout en songeant à elle-même, qui fut au moyen-âge la « douce France » et, avec la Révolution, la France libératrice. Soyons des patriotes, mais des patriotes qui n'oublient jamais que sans humanité la France cesserait d'être la France et que sans la France le monde cesserait d'être humain. »

« Il y a encore ceux qui disent : la guerre est une source d'héroïsme ; et pour cette France précisément, l'héroïsme militaire fut dans tous les siècles une gloire, un ornement, une parure. Parure, en efïet, depuis ce Vercingétorix qui se sacrifie pour sa propre patrie, jusqu'à ce Villebois-Mareuil qui se sacrifie pour la patrie des autres. Qui songe à rabaisser nos héros militaires ? Mais n'est-il pas d'autres héros ? Nest-ce pas un héros, le médecin qui, pour sauver ses semblables de la mort, s'inocule un virus mortel, le marin qui jette sa barque dans la tempête pour arracher une autre barque à l'abîme, le passant qui a le courage d'arrêter un cheval emporté ou de tuer un chien enragé ? Il y aura des héros tant qu'il y aura lutte ; et la mort, la matière, Tanimalité, provoquent sans cesse à la lutte. Au lieu de combattre l'homme, que l'homme combatte tous ses fléaux naturels : de toute part autour de lui surgissent des occasions d'héroïsme. »

L'interprète d'aussi nobles sentiments* est un « dreyfusard ». Oseriez-vous le flétrir de l'épithète de (( sans-patrie » ?

La Li^ue des Femmes Françaises

Les nationalistes, grâce à la façon bruyante et brillante dont ils ont mené leur campagne, grâce aussi aux sentiments généreux dont ils ont fait étalage, devaient forcément s'attirer la sympathie et le concours des femmes. C'est ainsi que la Ligue des femmes françaises (1), qui fut fondée sur la généreuse et intelligente initiative de quelques dames de

(1) Cette Ligue, placée sous la présidence d'honneur de Madame l'amiral de Cuverville, était dirigée par un Comité siégeant à Lyon et composé de :

MM°»«" La comtesse de Saint-Laurent, présidente du Bureau Jean Lestra, secrétaire ; Ant. Ducreux, trésorière Louise Grognier, secrétaire adj. ; Emile Béthenod Alexis Carrel ; Madeleine Descours ; Louis Dugas- Meaudre ; Marcel Ferrez ; Edouard Finaz ; Charles Galle ; Louis de Longevialle ; la vicomtesse de Montemo ; Augustin Payen-Sabran ; Marie Poidebard ; Richard-Cottin ; Eugène-Vincent Flottard.

La Ligue avait un bureau à Paris composé de : M™® la baronne de Brigode ; M™® la marquise de Chambonas ; M""® Emile Hébert ; M"® Frossard.

Lyon et qui étendit bientôt son action sur tout le pays, favorisa partout, lors de la dernière consultation nationale, les candidats qui se présentèrent avec l'estampille des comités nationalistes.

On a beaucoup plaisanté ce subit envahissement du forum par les femmes et on a eu tort. Sans être tout à fait ce que l'on appelle aujourd'hui un féministe, nous comprenons fort bien qu'il soit fait à la femme dans la société moderne une place plus large que dans le passé.

La matrone romaine devait se borner à filer la laine dans la demeure de son mari dont elle était un peu l'esclave. Mais le christianisme a donné à nos mères, à nos femmes, à nos filles, dans la famille et aussi dans la société, un rang qu'elles n'ont jamais connu dans l'antiquité. Il est des circonstances où les femmes les plus attachées à la douce intimité de leur intérieur ne sauraient se désintéresser de la chose puWique.

Nous n'avons donc éprouvé aucun regret de les voir intervenir il y a quelques mois dans la lutte électorale, alors surtout qu'il s'agissait de questions vitales dont la solution intéressait au plus haut point et leur pays et leur foyer. Bien que leur action n'ait pas donné partout des résultats heureux, nous nous garderons de manquer à la déférence qu'elles méritent, au profond respect que nous leui^ devons ; elles ont dû d'ailleurs souvent regretter elles-mêmes ciertains succès auxquelles elles avaient contribué. On se souvient avec quel entrain, avec quelle désin-

voiture , certains nationalistes , une fois élus , se hâtèrent de se dégager d'un patronage catholique dont ils n'avaient plus besoin et qui leur semblait pouvoir devenir compromettant.

Les nobles femmes qui les avaient fait élire éprouvèrent une déception bien naturelle et elles donnèrent alors un peu l'idée, si Ton nous pardonne la vulgarité de l'image, de poules qui auraient couvé des canards et qui verraient avec stupeur leur |)rogéniture les quitter pour courir se jeter à la mare. Il nous est donc permis, à nous aussi, de constater que leur alliance trop étroite avec les tenants des partis réactionnaires aient eu parfois de regrettables résultats.

C'est ainsi qu'aux portes mêmes de Lyon où , comme nous venons de le dire, fut fondée cette ligue qui rayonna ensuite sur toute la France, la candidature que ces dames favorisèrent n'eut d'autre résultat que de faire élire M. de Pressensé contre M. Thévenet, l'ancien garde des sceaux de ce fameux ministère qui sera appelé dans l'histoire le ministère Constans, Rouvier, Thévenet, du nom de ses trois principaux protagonistes. Ce cabinet fut l'heureux triomphateur du boulangisme qui, comme le nationaUsme d'aujourd'hui, avait recruté des partisans surtout parmi les césariens.

M. Thévenet, sceptique aimable en matière religieuse, s'il n'est pas un croyant n'est au moins pas un sectaire farouche ; on lui sait gré d'être resté serviable, bienveillant et modeste dans l'accomplis-

sèment des grandes fonctions qu'il a exercées- Il traversa les plus hauts sommets du pouvoir sans la moindre morgue et en descendit avec simplicité. C'est sans doute à ses qualités rares qu'il doit de compter beaucoup d'amis personnels parmi ses adversaires politiques.

Les catholiques qui ne pouvaient espérer faire élire un des leurs dans cette circonscription du Rhône ont été bien mal avisés en suscitant une candidature qui devait nécessairement amener la victoire de M. de Pressensé, adversaire bien plus acharné de nos intérêts et de nos croyances. Nous avons pour le caractère et le talent de M. de Préssensé une estime que nous ne tenons pas à dissimuler ; mais il est de ceux que l'affaire Dreyfus a rendus comme enragés, si l'on peut s'exprimer ainsi; il est de ceux que la colère aveugle et qui veulent rendre responsable des hontes de cette affaire non seulement le parti conservateur mais le cathoUcisme tout entier.

Tous ceux qui avaient lu sa remarquable et pénétrante étude de psychologie religieuse, consacrée au cardinal Manning, ont été douloureusement stupéfaits d'une aussi brusque et complète volte-face. Il est impossible en effet de lire les savantes et pieuses pages où M. de Pressensé étudie et explique par quelles voies et philosophiques et mystiques le docteur schismatique qui devait représenter un jour sous la pourpre romaine la grande démocratie ca;thoUque fut graduellement amené à passer du

protestantisme au catholicisme, sans se demander en vertu de quelle défection logique ou morale le narrateur enthousiasmé par les hautes quahtés intellectuelles et par les saintes vertus de son héros ne s'est pas acheminé lui-même pour les mêmes causes à une conversion tout à fait semblable.

Certainement, l'auteur de la Vie de Manning a été bien près d'embrasser la religion catholique. Dans tous les cas, il éprouvait pour le catholicisme le plus profond respect au moment où il achevait d'écrire la vie de cet incomparable héros de la conscience religieuse. Ce n'est donc pas l'une des moins fâcheuses conséquences de la fameuse Affaire que d'avoir éloigné de nos croyances des hommes de cett^ hauteur de vue et de cette extraordinaire valeur.

Nous avons eu l'occasion d'entendre M. de Pressensé dans une réunion publique, à Lyon, où il était venu soutenir, dans la circonscription voisine de la sienne, une vague candidature socialiste que des adversaires peu méchants de M. de Lanessan avaient suscitée contre l'ancien ministre de la marine. Et comme, avant l'ouverture de la séance, le conférencier se promenait de groupe en groupe, quelqu'un qui nous avait reconnu dans la salle eut l'idée de nous présenter à lui. Tout en nous félicitant avec beaucoup plus de sincérité encore que de courtoisie de la bonne fortune que nous allions avoir de l'entendre, nous ne pûmes dissimuler au candidat révolutionnaire combien nous regrettions (l'affaire

Dreyfus sur laquelle nos opinions étaient conformes aux siennes étant mise à part) de le trouver à la tête de nos plus redoutables adversaires.

Quelques instants après, les mains enfoncées dans les poches d'un veston que, délibérément, il n'avait pas commandé chez le bon faiseur, M. de Pressensé tenait son auditoire, à peu près exclusivement composé d'ouvriers, sous le charipe d'une parole extrêmement élégante et choisie. Peu nous importait la vulgarité d'une tenue voulue par l'orateur. Celui-ci ne fit d'ailleurs aucun autre sacrifice aux goûts de médiocrité que l'on prête à tort aux foules, et il servit à celle qui était venu l'entendre un véritable régal de lettré. Ce fut avec la plus fine ironie, lui qui s'était engagé à dix-sept ans, en 1870, qu'il se moqua de ces nationalistes et de ces militaristes dont les chefs pour la plupart n'ont, en fait de fusils, jamais touché que des fusils de chasse. Cette partie de son discours fut si abondamment fournie de traits d'esprit que c'en était un véritable grenier à sel.

Il décocha en terminant à la mémoire de Félix Faure quelques traits que nous trouvâmes de notre goût, car si on doit la vérité aux morts, c'est bien à ceux qui appartiennent à l'histoire. A notre avis, l'ancien négociant du Havre a été, en effet, le plus mauvais de nos présidents de la République, parce qu'il a eu de ses hautes fonctions une idée absolument anti-démocratique et aussi peu que possible républicaine.

Le plaisir naïf et sincère qu'il montrait à tirer de grosses jotiissances de vanité d'un protocole complaisant dirigé par des fonctionnaires zélés et désireux de lui plaire ne peut tout à fait désarmer la plus indulgente critique et nous devons déplorer qu'au grand dommage de l'esprit qui doit régner dans une république, ce bourgeois ait étalé au pouvoir les ridicules faiblesses et la morgue d'un parvenu de la monarchie.

Ce sont précisément cet amour du panache, ce goût du faste et de la représentation, cette affectation de s'entourer d'un appareil militaire qui commençaient à lui valoir sa popularité de mauvais aloi dans les milieux nationalistes. Il semblait, en effet, s'appliquer à représenter non pas nos vertus et nos solides qualités, mais nos défauts nationaux et ce que nous appelons, sans modestie aucune, les vices aimables de notre race.

Lorsqu'au lendemain de sa mort subite on chuchota sous le manteau « dans la cour et dans la ville » que jusqu'à son dernier soupir il protégeait et fréquentait des comédiennes avec lesquelles il était si bien qu'il ne pouvait le devenir davantage, ce fut parmi les nationalistes comme un murmure de discrète admiration. On trouva que le président avait, cette fois, retrouvé les meilleures, les plus incontestables traditions de la royauté, que ses amusements étaient marqués au coin de la bonne époque, enfin que sa galanterie, comme celle du vert-galant, était vraiment bien française.

Au surplus, que Dieu veuille bien recevoir plus tôt que plus tard son âme danjs le paradis des chefs d'Etat qui est le même que celui des simples maçons puisque dans les demeures célestes il n'y a d'autre hiérarchie que celle du mérite.

Il ne siérait point d'ailleurs de lui garder de la rancune. Félix Faure, homme heureux, que la fortune avait comblé de ses faveurs, était, vanité de politicien mise à part, sans malice. On le disait mêhie serviable et bon. Comme le Béarnais, il n'aurait pas mieux demandé que de voir* tous les Français assez riches pour mettre « la poule au pot chaque dimanche » et être d'aussi belle humeur que lui.

Cette digression sur la manière dont T avant-dernier président comprenait la façon de rempUr la première magistrature d'un pays républicain nous a fait perdre de vue un instant la ligue des <( femmes françaises ».

La récente initiative de cette ligue n'a pas eu et pour cause tout le succès qu'elle méritait, mais son existence peut survivre avec profit pour la patrie aux circonstances passagères qui l'ont fait naître. Elle a démontré que les catholiques pourraient reve- Tiir un peu de la trop grande répugnance que leur inspire même ce qu'il y a de plus raisonnable dans un mouvement qui, bien compris, doit contribuer à l'ascension sociale de la femme. Cette ascension légitime ne pourra d'ailleurs que profiter aux plus saintes causes.

Ce serait ici le cas de faire remarquer encore, à ce propos, combien la mauvaise foi est vraiment rame des polémiques ; il suffirait, pour cela, de rappeler que, parmi les personnes qui ont le plus approuvé cette ingérence des femmes dans nos affaires politiques, se trouvent précisément celles qui, au nom de la réserve que doit s'imposer le sexe prétendu faible, ont le plus blâmé la démarche officieusement tentée par une très grande dame auprès des Supérieurs des congrégations religieuses, en vue d'amener ime entente entre eux et le président du Conseil des ministres.

La charité inépuisable de M""" Dreyfus-Gonzalès, les services par elle rendus aux œuvres diocésaines de Paris, sa grande intelUgence, sa haute situation mondaine, rien n'a pu lui faire trouver grâce devant les moralistes sévères qui trouvaient alors inconvenant qu'une fenrnie s'occupât des affaires de l'Etat. 11 est donc bien vrai que l'impartiahté n'est ni le faible des uns ni le fort des autres. On en manque des deux côtés.

De tout temps, la femme chez nous a exercé son influence dans le domaine public. Il ne pouvait en être autrement dans un pays où, plus qu'ailleurs, a fleuri le culte chevaleresque de la grâce et de la beauté féminines.

Son heureuse intervention apparaît aux heures tragiques de notre vie nationale. Les pages de nos annales sont, en effet, à certaines époques de crise comme éclairées par de gracieuses et douces figures;

C'est sainte Geneviève, l'humble bergère, qui arrête devant Paris les bandes guerrières d'Attila auquel son incontestable gloire militaire aurait fait élever des statues, si cet usage avait pu exister parmi les barbares dont les hordes, comme les vagues d'un océan démonté, déferlaient avec furie sur tous les rivages de l'ancien monde romain ; c'est sainte Clotilde qui convertit Clovis et ses guerriers au Dieu des chrétiens et qui conduisit la France au baptistère de Reims ; c'es.t Blanche de CastiUe qui nous donna un bon et saint roi ; c'est Jeanne d'Arc, la fille du peuple devenue l'ange gardien de la patrie, qui vécut l'épopée la plus héroïque qu'on vit jamais ; c'est Jeanne Hachette et tant d'autres encore : nobles femmes, angéUques créatures qui devraient empêcher les hommes de douter du ciel, puisqu'elles semblent en être comme un pur, mystérieux et presque divin reflet.

Il est impossible de ne pas observer qu'un grand nombre de ces héroïnes ont été placées par l'Eghse sur ses autels et qu'elles ont puissamment contribué à faire de notre patrie la nation chrétienne par excellence. Nous venons de rappeler la part que l'épouse de Clovis eut dans le baptême donné par saint Rémy au roi franc et à ses soldats. Il est bien permis d'ajouter que c'est de la bataille de Tolbiac que date le premier concordat passé entre l'Eglise et la France.

C'est en effet à la suite de cette première victoire gue fut placé, en tête des coutumes acceptées par les

tribus saliennes , un préambule vouant au Christ notre nation naissante.

Voici, au surplus, en quels termes est conçu le préambule de la loi salique :

« Vive le Christ qui aime les Francs ! Qu'il garde leur royaume! Qu'il remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce ! Qu'il protège leur armée ! Qu'il leur donne, en signe de leur foi, les joies de la paix et la prospérité ! Que le Seigneur Jésiis-Ghrist conduise dans les voies de la piété le gouvernement des so^lverains. »

C'est, hélas, inutilement que la Ligue des femmes françaises essaierait de reprendre l'œuvre de la pieuse Clotilde, œuvre que nous appellerions de toute la force de nos désirs, s'il ne s'agissait de l'accomplir que par la persuasion et l'amour. L'unité de la nation dans la même foi rehgieuse est chose qu'il n'est plus aujourd'hui possible d'espérer. Il ne saurait plus y avoir en France de religion d'Etat, puisque la religiom, malheureusement, ne rencontre plus la libre adhésion de tous les Français. Les excès commis au nom de l'ancienne religion d'Etat ne sont pas étrangers d'ailleurs à la situation présente que l'on peut regretter, mais dont il faut bien tenir compte. Dans notre pays la nationalité et la religion ne se confondent plus.

Il est encore deux patries où la foi et la nationalité ne font qu'une parce que dans ces deux pays la foi et la nationalité sont persécutés par le même bourreau. Nous voulons parler de la Pologne et de

r Irlande. Dans cas deux pays qui ont la double auréole de la gloire et du malheur, c'est dans les mêmes hommes que la patrie trouve ses héros et la religion ses martyrs.

En tous cas, si l'unité morale de la France dans la concorde, la tolérance et la paix, n'est point une utopie chimérique, si, dans la diversité pacifique des opinions, la réconciliation nationale peut s'accomplir un jour et constituer ainsi, sinon une religion, du moins une morale d'Etat, cette réconciliation et cette unité seront l'œuvre de la femme française ou elles ne seront point.

Antisémitisme

A bas les juifs ! Telle est la proposition sommaire formulée chaque jour par des publicistes de talent comme par de malheureux manœuvres du joumalisme et acceptée sans réserve ni mesure par une bonne partie des cathohques français.

Eh bien ! c'est là xm cri de guerre infiniment grave et dangereux, dangereux pour le corps social qui en assume l'odieuse responsabilité, grave pour l'Eglise qu'un trop grand nombre de ses fidèles compromettent en faisant mentir, par ce témoignage aveugle et systématique dé haine, ses principes de justice et de charité.

Oui, cri de guerre plus grave et plus dangereux que jamais^ car jamais peut-être il ne fut poussé avec tant d'ensemble et aussi haut par les braves gens en délire que la presse antisémite a suggestionnés jusqu'à la catalepsie intellectuelle. Jamais sur-

tout, hélas ! une partie aussi importante du clergé catholique ne fut à un tel point imbue et comme saturée d'antisémitisme. Jamais, par conséquent, cette doctrine de superstition plus encore peut-être que de' haine véritable ne fut plus préjudiciable, par les animosités qu'elle lui suscite en retour, à l'influence et à la divine autorité de l'Eglise.

C'est parce que nous en sommes bien convaincu, et c'est pénétré, autant qu'il est en nous, de l'esprit de prudence et de charité dont l'enseignement évangélique nous fait un précepte, que nous allons examiner avec le plus possible de clarté et d'ordre les différentes parties du réquisitoire dressé contre Israël.

La principale accusation que les antisémites font peser sur la race juive, la plus générale et celle qui les résume toutes, c'est d'exercer aux dépens de notre intégrité nationale ses merveilleuses forces de solidarité et de cohésion.

Que répondre à cela, sinon que toutes les « minorités sociales » se sont, en effet, étroitement groupées, comme s'agglomèrent les troupeaux surpris par l'orage, comme les voyageurs isolés se réunissent pour franchir avec plus de sécurité des régions hostiles ou inconnues.

Cette observation est élémentaire en sociologie. Le phénomène qui lui donne lieu constitue la base de la politique. Il faut la naïveté de certaines gens et leur fougueuse ignorance pour faire de ce phéno-

mène social la caractéristique miraculeuse du peuple juif.

Quant à nier qu'un groupe actif et compact tenu en perpétuel éveil par sa perpétuelle insécurité n'arrive pas à constituer dans une nation une force réelle avec laquelle il faille compter, ce serait nier l'évidence. Les poignées de chrétiens des catacombes ont eu raison de la Rome des Césars, de même que quelques insurgés bien unis sont venus à bout d'un grand nombre de régimes politiques.

Mais il faut reconnaître de suite qu'avec une loi égale pour tous, une libre concurrence matérielle et morale, la rue ouverte aux pas de chacun sans distinction de pieds ni de chaussures, cette force isolée, au lieu d'être déchaînée, comme on le croit, est au contraire abolie.

Les faits donnent d'ailleurs singuUèrement raison, de nos jours, à cette théorie fort simple. Est-ce (pie depuis l'admission des Israélites au droit commun, cette dénationalisation tant redoutée par les antijuifs français ne s'accomplit pas à l'inverse de leurs alarmes, la race juive ne perd-t-elle pas peu à peu tous ses signes distinctifs en se diluant dans la race autochtone ?

Cette dénaturalisation ne s'opère pas seulement dans le domaine physiologique mais aussi dans le domaine moral. La plupart des juifs modernes ont fait l'abandon de leurs croyances et de leurs pratiques religieuses. En se raUiant au rationalisme ambiant, la masse juive communie de plus en plus.

loin de ses synaguogues, avec l'idéal mais aussi avec toutes les dissolutions du inonde moderne.

On a bien objecté, il est vrai, que la décomposition contemporaine, loin qu'ils en fussent victimes, était leur œuvre. Mais «cela n'est pas prouvé. Les penseurs incrédules et les littérateurs corrompus qui ont empoisonné la France n'étaient pas tous des juifs. Voltaire fut même un de leurs plus cruels ennemis. Il ne se priva point, cependant, d'écrire la Pucelle et de chansonner la France à la cour de Frédéric IL

C'est donc tout au moins une illusion de croire que le mal public dont nous souffrons est, chez nous, une épidémie d'importation sémite et qu'il suffirait pour la guérir de retrancher le juif de notre société.

(( Les juifs, a dit dans une conférence à l'Institut cathoUque de Paris, un écrivain chrétien peu goûté par la presse « cléricale », les juifs seraient jusqu'au dernier bannis de la terre de France, Israël aurait disparu de la face de l'Europe que la France n'en serait guère plus saind, ni l'Europe mieux portante (1).»

Est-ce à dire qu'il faille nier les effets funestes du cosmopolitisme dont les juifs sont accusés d'être les principaux agents ? Certes, non. En introduisant tout un peuple d'errants et de déracinés au foyer des vieilles races sédentaires, le cosmopolitisme n'a pu qu'en atténuer le caractère et les fortes vertus.

(1) Anatole Leroy-Beaulieu.

Mais ce mouvement, accompli en sens inverse à travers toutes les nations par des individus de toutes les nationalités, a été déterminé surtout par les besoins du commerce et des échanges, par la facilité toute moderne des déplacements. L'attribuer exclusivement au sémitisme ne peut être que le fait d'observateurs singulièrement superficiels.

Mais enfin, puisque cosmopolitisme il y a, peuton affirmer que la France compte plus de juifs que de représentants de chacune des nations européennes qui nous entourent ? Les cent mille ItaUens des Bouches-du-Rhône (à moins que toute la vie sociale ne soit enclose sur les boulevards) ne cosmopolisent-ils pas autant la France que les quelques centaines d 'Israélites qui y sont à demeure ? D'ailleurs enfin, la plupart des juifs français ne sont-ils pas implantés sur notre sol depuis des siècles ?

Des juifs éminents ont même honoré leur patrie respective à l'égal des plus glorieux de ses enfants (( naturels ».

On a dit que Gambetta était d'origine juive : ce fait paraît prouvé. Peut-on dire qu'il ait été un mauvais Français ? Disraeli et Beasconfield passent en Angleterre, ce dernier surtout, pour les précurseurs de l'impérialisme britannique, et ils furent juifs. Le juif Ferdinand Lassalle ne fut-il pas, en Allemagne, un pangermaniste farouche et l'un des soutiens les plus énergiques de la politique de Bismarck ? L'Italie, de son côté, ne compte-t-elle pas au nombre des plus ardents protagonistes de son

unité le juif Luzzati ? Au surplus, les juifs Italiens, de même que les juifs Anglais, sont aussi Italiens et Anglais que possible.

Il en est exactement de même, en ce qui concerne leur qualité de Français, des juifs méridionaux qui acquirent, pour la plupart, leur nationalité dans le Comtat, dès le xiii* siècle, à l'abri tutélaire de la papauté avignonnaise, bien avant, par conséquent, que les Savoyards et les Niçois ne fussent devenus d'excellents Français.

Il est une lourde et persistante imputation qui nous a paru pendant longtemps assez fondée et que les antisémites font peser plus que jamais sur les juifs : c'est leur prépondérance financière.

Il se rencontre cependant des observateurs très consciencieux de la vie sociale qui ne partagent pas cette manière de voir. M. Anatole Leroy^Beaulieu (1) est de ce nombre.

Ce sociologue éminent a fait de la question juive

(1) M. Leroy-Beaulieu est Tune des personnalités éminentes qui nous ont fait parvenir de précieux encouragements. Il nous a exprimé trop bien lui-même un sentiment identique au nôtïe pour que nous puissions résister au plaisir de nous couvrir de son autorité.

C'est après Tavoir prié de nous y autoriser que nous reproduisons sa lettre.

Son opinion suï la situation actuelle est, d'autre part, bien connue : à ses yeux quelle qu'ait pu être la faute commise par un certain nombre de catholiques, les représailles exercées par leurs adversaires sont profondément injustes et c'est contre toute raison

l'objet de longues études et peut-être sa plus constante et persévérante préoccupation. Il l'a étudiée sur place, là où elle se posait en chair et en os, et noïi dans des libelles passionnés ou dans des ouvrages à thèse dont la fermentation idéologique forme l'unique base. De plus, M. Anatole Leroy- Beaulieu est un cathohque efifectif .

Or, voici ce qu'il écrit :

(( Si l'on examine les faits, il est impossible de nier que la prétendue suprématie financière des juifs a été singulièrement exagérée. Si nous comptions les grandes maisons de banque en France, par exemple, nous trouverions qu'il y en a très peu d'israélites. L'a-t-elle jamais possédée, la haute banque juive a perdu la prépondérance qu'on lui attribuait sur la Bourse et le marché français. »

qu'ils se servent d'un vain prétexte pour attaquer nos libertés les plus chères.

Paris, 18 mai 1902, a Monsieur,

« J'ai lu avec un grand plaisir les deux lettres publiques que vous avez adressées à la Justice Sociale et à la Vérité Française ; elles sont l'expression de la vérité et elles méritent d'être répandues.

« Comme je l'ai montré dans mon récent volume sur les Doctrines de Haine la recrudescence de l'anti-^cléricalisme est due avant tout à l'attitude de trop de catholiques dans l'affaire Dreyfus et à l'Antisémitisme. Aveugle qui ne le voit pas !

te Veuillez agréer l'expression de ma haute sympathie.

<( A^* Leroy-Beaulieu. »

De grâce, que ceux qui trouvent la concurrence commerciale ow financière trop lourde puisent donc dans leurs vertus naturelles, dans leur courage au travail, dans leur intelligencei et leur énergie les forces de résistance qui leur paraîtront nécessaires. Mais qu'ils ne jettent pas l'Eglise dans cette bagarre ; qu'ils n'appellent point le Dieu* du Golgotha au secours d'une concurrence qui fléchit.

Le rôle de la morale chrétienne est au-dessus de pareilles interventions. Elle se contente de dire à tous indistinctement : « le bien d' autrui tu ne prendras... » Mais elle ne peut s'ériger en tribunal de commerce que jusqu'à concurrence de cet impérieux commandement.

Les mêmes antisémites qui reprochent aux juifs d'exceller dans le commerce ou la banque les accusent d'être inaptes à l'agriculture, ainsi qu'à l'exercice d'un certain nombre d'autres « nobles » professions.

Il ne faut pas oublier que les qualités et les défauts, représentent chez une race, aussi bien que dans un individu, l'acquis de plusieurs générations et comme le total d'une longue série d'héritages moraux.

Pendant des siècles, il fut interdit aux juifs de posséder dé la terre. Ils furent, d'autre part, constamment pourchassés des lieux qu'ils habitaient. Dans ces conditioms, il était difficile que l'instinct de la stabilité et de la fixité au sol leur vînt. Leurs

persécutions passées expliquent ainsi, quand elles ne les justifient point, leurs défauts présents, leur aptitude exagérée et dangereuse pour le commerce, par exemple. Ils sont ce que nos aïeux intolérants les ont faits. Au fond des âges, ils étaient avant tout pastoraux, comme toutes les races d'ailleurs, mais spécialement les races asiatiques.

Mais ce qu'ils doivent pour ainsi dire exclusivement à des scrupules catholiques, fort louables cl'ailleurs,bien que singulièrement exagérés,ce sont leurs capacités financières. Pendant toute la durée du moyen âge, les peuples chrétiens, prenant au pied de la lettre la sentence des Ecritures, d'après laquelle si la terre produit son fruit et la brebis met bas ses agneaux, l'argent, lui, ne fait pas des petits, considérèrent le prêt à intérêt sinon comme un vol formel, du moins comme une opération peu délicate et par conséquent, le commerce de l'argent comme une profession plus ou moins dégradante.

C'est pourquoi ils laissèrent à la race abjecte et humiliée le soin d'exercer une profession inavouable quoique nécessaire. Mieux que cela : ils contraignirent parfois les juifs à s'y vouer, quitte, comme Philippe le Bel et d'autres argentiers nécessiteux, à les dépouiller de temps en temps du fruit de leurs opérations, à faire rendre gorge à la sangsue jusque dans les cendres du bûcher.

La contrainte sociale qu'ils ont subie a donc pour ainsi dire fatalement dressé les juifs aux fonctions de la banque et du commerce.

Si Ton n'accuse plus les juifs d'empoisonner les fontaines, si on ne les porte plus caution des inondations, des incendieSjdes épidémies et des famines, si, en un mot, quelques-unes des sanglantes superstitions du moyen âge ont désarmé à leur égard, certains journalistes modernes n'en continuent pas moins à les accuser de saigner de petits enfants pour les besoins de leurs rites.

Ce n'est point sur les presses de bois de la Hollande du xv^ siècle, mais sur des machines rotatives et à l'aube du xx% que ces légendes macabres et ténébreuses sont imprimées. Et il se trouve encore un public élégant pour les accueillir et pour y croire ! Combien sont donc peu sérieux les progrès accomplis par la raisooi humaine ! Et quel peu de distance intellectuelle et morale sépare le prétendu civilisé d'aujourd'hui de l'illettré le plus rugueux de l'an mil !

Oui, les sauvages préjugés d'une époque qu'on giurait cru révolue traînent encore et subsistent à l'état de vestiges indélébiles dans nombre de cervelles contemporaines !

Nous posons la question à nos frères les catholiques, en invoquant à leur choix la charité ou simplement la raison : Est-il digne d'eux, de la religion qu'ils pratiquent, des vertus théologales ou naturelles dont le précepte est impérieux, d'accueillir de pareilles imputations ?

Et même s'il était prouvé que quelque israélite superstitieux ou sadique ait commis un crime de

cette nature dans l'impasse d'un ghetto roumain et que vraiment le sang d'un jeune chrétien ait coulé sous le couteau pour la célébration de quelque pâque infâme, serait-il juste de généraliser et de faire peser sur toute une race le poids de cette révoltante folie ?

Transposons, pour nous faire mieux comprendre (mais sans en changer les termes)^ la question sur un autre terrain : serait-il équitable de rendre le clergé catholique français, voire l'Eglise elle-même, tout entière, responsables du sacrilège indicible commis par le prêtre perdu qui célébra la messe noire en l'honneur de M""® de Montespan et versa, lui aussi, le sang d'un enfant dans le calice, selon la monstrueuse formule de la Voisin ?

L'histoire, même la plus malveillante, ne l'a point fait. Mais M. Drumont, lui, ne s'en prive pas. Reste à savoir si cette effroyable calomnie jetée à la face de toute une race et accueillie par trop de catholiques suggestionnés est bien profitable à la morale religieuse dont ils se prévalent mais qu'ils ne pratiquent guère. Nous prenons, une fois de plus, la liberté d'en (Jouter.

A côté (Je ces griefs de fait, il est un antisémitisme que les philosophes dans leur jargon appelleraient subjectif et dont il est bon peut-être aussi de noter les états.

Une des particularités les plus curieuses de cette doctrine et la preuve qu'elle procède bien, très sou-

vent, d'un illuminisme véritable, c'est la facilité avec laquelle elle est inoculée à des régions où la race juive n'est jamais apparue. Il est tel village, tel canton, on peut même dire telle province où jamais le moindre Israélite ne- vécut ni même ne passa et qui comptent peut-être les antisémites les plus fougueux de France.

On s'explique l'antisémitisme dans le nord de l'Algérie, comme l'anti-arménianisme sur les rives du Bosphore, comme l' anti-germanisme sur les frontières du monde slave. Il y a là, faut-il croire, comme une tangible nécessité de résistance contre les envahissements d'une race plus habile ou plus forte.

Mais qu'est-ce que ce phénomène a de commun avec l'antisémitisme théorique, aussi passionné d'ailleurs qu'artificiel, de tant d'excellents catholiques qui, en fait d'israéUtes, ne connaissent guère que le juif errant des images d'Epinal ?

Il est pourtant tel prêtre antisémite qui compte un juif ou une juive dans sa paroisse. Ces deux mécréants ne sont généralement pas les moins empressés à verser leur obole dans la cassette de M. le curé. Les œuvres paroissiales ne font point en vain appel à leur bourse. Et cette générosité, fût-elle parfois un excellent calcul commercial, fort légitime d'ailleurs, est suffisante pour que M. le curé antisémite fasse une exception en faveur de ce paroissien hétérodoxe et comprenne enfin, après l'avoir imité sans doute, que Notre-Seigneur ait pu accepter l'invita*

tion de Lazare, ce qui lui était probablement resté jusqu'ici lettre morte.

Mieux que cela, ayant trouvé son juif à peu près semblable aux autres êtres humains de sa connaissance, quoique bien différent, par exemple... des autres juifs qu'il ne connaît pas, M. le curé poussera l'impartialité jusqu'à en faire l'éloge. M. le curé ne se doute pas qu'il ressemble en cela aux propres anticléricaux de sa paroisse, prêtrophobes furibonds qui vitupèrent contre l'Eglise et ses ministres, mais sont tout étonnés d'avoir à faire une exception en faveur du pasteur de leur village. Ils le considèrent avec stupeur comme un saint, et poussent même parfois l'héroïsme jusqu'à en convenir en de solennelles occasions. M. le curé, lui, ne canonise pas son juif, mais le taxe courageusement aussi de parfaite honnêteté.

Malheureusement, cette clairvoyance réciproque s'arrête là. Les préventions reprennent leurs droits respectifs aux limites du village. Au dernier tournant du chemin vicinal, l'illuminisme se remet en marche.

Beaucoup dé catholiques chez qui l'antisémitisme est une doctrine d'abstraction sont encore victimes de cette « phobie » qui s'appelle, non pas la manie de la persécution, mais la manie du complot dans la persécution. Non seulement ils voient partout des ennemis (ils ne manquent guère en effet) , mais ils les voient sous l'aspect de groupes compacts, d'asso-

ciations vastes et disciplinées où chacun d'eux obéit au doigt et à l'œil de quelque puissance mystérieuse qui n'est autre que Satan. Léo Taxil a exploité avec beaucoup d'adresse commerciale cette tendance d'esprit.

Qu'un grand nombre de juifs français soient de cœur avec la franc-maçonnerie dans sa besogne de décatholicisation du pays, cela est certain. Que nombre de protestants voient d'un bon œil la guerre faite en France au christianisme romain et qu'ils y poussent, cela est certain encore.

Il n'en reste pas moins vrai que cette trinité systématique où juifs, protestants et francs-maçons communieraient étroitement ensemble dans la haine des catholiques est une pure légende, pour peu qu'on s'écarte des règles de l'observation positive et directe des faits. Il est, en effet, des vérités de détail qui se transforment en chimères dès qu'on le" généralise ou qu'on les érige en doctrine systématique.

D'abord, il est faux que tous les protestants et tous les juifs s'associent à la guerre faite par la franc-maçonnerie aux catholiques français. On l'a bien vu par les protestations recueillies en faveur de la liberté d'enseignement et que des notabilités protestantes et Israélites ont signées en compagnie d'éminentes personnalités cathoUques ou libérales.

Cette observation se justifie encore plus à l'étranger, où s'agitent d'ailleurs les mêmes problèmes et les mêmes passions que chez nous. On l'a bien vu

notamment en Allemagne sous la période do Kultur-^ kampf. Le jour où la presse israélite de Berlin fit écho au cri de guerre de Bismarck : front contre Romey n'entendit-on pas le pasteur Stoecker, uni à Windthorst, l'illustre chef du centre catholique, s'écrier à son tour : front contre la Jérusalem nouvelle !

L'alliance des protestants et des juifs a toujours été fort précaire. N'est-ce pas Luther qui a minutieusement décrit les sept manières d'exterminer radicalement les juifs ? (1)

Qu'est-ce à dire par là, sinon qu'il est une mise au point nécessaire de certaines « vues sociales » , mise au point que les catholiques antisémites n'observent guère. En fait de complots sémitiques et

(1) Luther a proposé sept moyens pour se débarrasser des juifs ; les voici : 1" incendier leurs synagogues ; 2" démolir leurs maisons ; 3" leur enlever leurs livres et leurs Talmuds ; 4® leur défendre d'enseigner sous peine de mort ; 5" leur refuser passage dans toutes les parties de l'Empire, où il ne sont ni seigneurs de la terre ni indigènes ; 6® leur interdire l'usure et commencer par leur prendre tout l'or et tout l'argent qu'ils possèdent pour le déposer entre les mains des magistrats ; 7® forcer les juifs et les juives (îui sont jeunes et robustes à gagner leur pain à la sueur de leur front. Luther était si convaincu qu'un juif ne peut comprendre l'évangile et qu'au fond ceux qui demandent le baptême se moquent des chrétiens, qu'il lui arriva de dire : <c Si un juif venait me demander le baptême, je le conduirais aussitôt après la cérémonie sur le pont de l'Elbe et je le jetterais à l'eau une pierre au cou. » (Campagne nationaliste : Luther et les Juifs, par Jules Soury ; p. 109 et 110.)

maçons beaucoup d'entre eux s'en rapportent aux journaux qu'ils lisent et à certains romans-feuilletons du genre de Diana Vaughan, qu'ils ont si gloutonnement dévorés.

Mais voici,malheureusement,une prévention bien plus profonde et bien plus grave. Beaucoup d'antisémites, surtout parmi le clergé, voient dans les persécutions dont le peuple juif a été victime une vengeance providentielle qu'il importe pour la gloire de Dieu de perpétuer.

Nous ne pensons pas que cette façon d'interpréter la morale et l'histoire soit théologiquement fondée tt que jamais le dogme catholique ait couvert pareil enseignement. Sinon, il nous faudrait non seulement croire que les fils sont coupables du crime de leurs pères, mais que le peuple juif tout entier est responsable de la mort du Juste, ôous prétexte que les déicides ont crié : « Que son sang retombe sur notre tête et sur celles de nos enfants. »

Est-ce que les millions de juifs disséminés dans les bourgades et dans les campagnes de la Judée, habitant la Cappadoce, la Macédoine, la Cyrénaïque, le Pont, ou répandus déjà sur tous les rivages de la Méditerranée orientale furent consultés sur le sort de Barrabas et celui de Jésus, furent-ils même informés de la passion et de la mort du Juste ?

Non certainement. L'histoire ne nous apprend rien de pareil ; la chose, du reste, est moralement et matériellement impossible. La légende du peuple

maudit est fondée peut-être mais il n'est pas interdit à la charité chrétienne de la faire mentir.

Jamais, du reste, il n'est venu à la pensée d'aucun père de l'Eglise de rendre la démocratie juive responsable du crime commis sur la personne du Christ par la cabale pharisaïque et les prêtres au pouvoir, qui voyaient dans le doux Jésus un révolutionnaire dangereux pour leur fortune et leurs privilèges. Quant à la populace avinée qui escorta le divin porteur de la croix et l'accabla d'injures, de crachats et de coups jusqu'au sommet du Golgotha, crut-elle vrainient qu^en crucifiant un juste elle mettait à mort un Dieu ? L'affreux Pilât e lui-même ne le pensa point.

Quoi qu'il en soit, lorsque des théologiens désœuvrés sont allés jusqu'à se demander s'il était moralement possible que Judas eût échappé à la damnation étemelle et n'ont pas osé répondre, il est tout au moins exagéré que des journaUstes damnent ici-bas de leur propre autorité les sept ou huit millions d'Israélites répandus sur la surface du» globe, sous prétexte qu'ils sont les descendants d'un peuple dont les chefs mirent à mort Jésus.

Les chrétiens manquent donc à la justice et font mentir la doctrine de celui qui a dit (( aimez-vous les uns les autres » et (( pardonnez-leur, mon père, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font », lorsqu'ils s'acharnent sur la race d'où est issu leur Dieu.

Hélas I depuis longtemps les clairvoyants, c'està-dire les « évangéliques », se rendent compte des

incalculables conséquences de la faute commise. Ils n'ignorent pas non plus que la conversion des juifs est, selon l'expression même de l'abbé Joseph Lémann, (( l'une des deux saintes choses que les violences de l'antisémitisme peuvent compromettre : les gloires de l'ancien peuple de Dieu et le mouvement des conversions vers le catholicisme ».

L'antisémitisme est une doctrine de haine. Celui qui est venu en ce monde pour sauver tous les hommes ne peut couvrir et bénir de ses deux bras en croix la guerre d'extermination morale entreprise contre la race dont il est issu.

Sinon, il faudrait du moins être logique et aller jusqu'au bout de ses principes si on les croit fondés. Car il n'est pas digne d'un homme droit et maître de lui de se laisser envahir à son insu par une impression non contrôlée, en l'espèce par cette sourde let vague hostilité contre les juifs.

Il faut préciser ses griefs et ses sentiments, demander délibérément qu'au nom d'un Dieu de vengeance ou d'une impitoyable et juste fatalité historique, ils soient dépouillés de ce qu'ils possèdent, exclus du droit commun, chassés des professions libérales, soumis à une surveillance spéciale et à des lois d'exception, parqués dans les ghettos reconstitués, astreints à porter la rouelle et le bonnet jaune ; mieux que cela, car ce ne sont là sans doute encore que des solutions bâtardes et des expédients; . Il faut se souvenir que l'on ne fait point sa part

au feu et qu'il est imprudent, même séquestré, d'enfermer le germe mcrbide dans 1^. plate , même muselé, de tolérer la présence du loup dans la bergerie.

Que toutes les nations repoussent donc à la fois, les juifs de leur sein, qu'elles les <( boutent » dehors ; qu'ils en soient réduits à errer en files indiennes sur la lisière des frontières d'Europe, en marge de tous, les peuples « civilisés ». Ou plutôt non ; ils l'ont déjà fait et n'en sont point morts : les juifs sont des bêtes puantes qu'il faut qu'on tue...

Oui, c'est à cette monstrueuse conclusion qu'il faut en venir, si l'on veut du moins être logique, le jour où l'on a résolu, au nom d'un certain fatalisme philosophique ou religieux qui n'est que la barbarie de l'histoire, de passer outre à la morale chrétienne et à la liberté.

Non seulement en persécutant les juifs les catholiques manquent à la charité, mais ils manquent encore à leur foi.

Le christianisme n'est-il pas issu du judaïsme ; l'Evangile n'est-il pas comme le post-scriptum libérateur de la Bible; le Golgotha n'est-il pas le couronnement de l'œuvre du Sinaï ? Jésus-Christ, (( le plus beau des enfants des hommes », n'est-il pas le fils d'une juive et juif lui-même, descendant de la tribu de Juda ? « La race juive, a dit avec fierté un fils d'Israël qui a joué en ces dernières années dans notre vie publique un rôle assez considérable.

pst la plus aristocratique de la terre ». Le mot de M. Joseph Reinach rappelle invinciblement celui du père Lacordaire : <( Jésus-Christ est le premier gentilhomme du monde ».

Enfin, la race juive n'est-elle pas la preuve vivante, et persistante de la vérité historique du christianisme ? Sa perpétuité merveilleuse, en dépit de la dispersion de ses enfants sous tous les cieux et chez tous les peuples de la terre, et cette dispersion elle-même rendent témoignage jusqu'à la fin des siècles de la vérité des prophéties.

Puisque nous venons d'aborder l'antisémitisme au point de vue des considérations religieuses qu'il comporte, gardons-nous d'oublier que, sur ce terrain là, il ne se refuse pas le bénéfice de la contradiction.

Nombre, d'anticléricaux, eux- aussi, sont antisémites. On peut même avancer que les précurseurs modernes de l'antisémitisme (nous ne parlons pas seulement de Voltaire) . ont été loin de se prévaloir, à rencontre de ce que certains font actuellement, non sans quelque témérité, du titre de catholique. Savez-vous le grief principal que deux antisémites français font au judaïsme ? L'ancien membre de la Commune, Tridon, dans son Molochisme juif paru vers la fin du second empire et A. Regnard, dans un livre intitulé : Aryens et Sémites, lui reprochent surtout d'avoir été le précurseur de la religion chrétienne 1

Est-ce pour en arriver, sur ce point, à une

complète unité de vues que certains antisémites , qui osent se parer du titre de catholique, sont allés jusqu'à incriminer discrètement la Bible, afin d'y trouver des arguments et des armes contre les juifs ?

Il a été insinué, en effet, que tout inspiré de Dieu qu'il fût, le livre sacré n'en contenait pas moins, des traces authentiques de mollesse et d'impiété. Certains textes bibUques témoigneraient de la lubricité des Juifs J d'autres érigeraient en veirtu la fraude, le vol et la vengeance.

Nous ne croyons pas que l'esprit de parti et l'outrance systématique se soient jamais engagés et égarés dans de plus extraordinaires voies. Des catholiques feignant le scandale devant le texte de la Bible et jetant, dans la mêlée politique, le livre sacré à la tête des Hébreux !

Moins aberrés certainement, sinon plus logiques et plus justes, sont les antisémites de cette espèce-là lorsqu'ils imputent à l'universalité des juifs actuels quelques odieuses fantaisies contenues dans ce ténébreux recueil de lois, de préceptes, de coutumes, de morale en action et de rites qui se nomme le Talmud.

Si le Talmud dit quelque part : a Ce n'est point un péché de ravir le bien du gentil », il ne faut pas oubier que des rois <( très chrétiens » ont usé aussi de la formule contre les juifs et en ont fait un usage copieux. Imputer au catholicisme, de même qu'à la race juive, ces formules criminelles serait évidemment pure folie à notre époque. Nous nous offrons

du moins le bénéfice moral de le croire. Et en étendant ce bénéfice à nos principes religieux, nous ne pensons pas démériter du titre de catholique, qui nous est cher par-dessus tout. Au contraire, nous pensons augmenter notre droit de nous en prévaloir.

L'Eglise, d'ailleurs, et c'est par là que nous terminerons ce chapitre, n'a jamais persécuté les juifs. Il serait souverainement injuste de la rendre responsable des vexations que les peuples ignorants du moyen âge et quelques fanatiques modernes sortis de son sein leur ont fait subir.

On chercherait en vain la moindre parole tombée de la chaire de St-Pierre contre la race réputée maudite. Léon XIII qui a rénové la face de l'Eglise et a rappelé à trop de fidèles oublieux l'immuable doctrine du Christ touchant les contingences de ce monde, n'a jamais dit anathème à Israël. Les articles de M. Drumont ne sont point encore, Dieu merci, des articles de foi.

L'histoire, par contre, nous apprend que la papauté fut, au moyen âge, la protectrice naturelle des juifs persécutés, qu'elle leur fournit dans ses Etats un abri et un refuge, en les soustrayant aux préventions aveugles et à la rapacité des monarques du moyen âge, beaucoup plus sacrés que chrétiens.

Non seulement il est injuste de rendre une religion d'amour et de charité responsable de la barbarie des peuples qu'elle n'était point encore parvenue à civiliser, mais il est également injuste de la rendre responsable des écarts politiques et des passions

humaines de ses ministres actuels. Ce n'est point la faute de la charité et de la justice si la charité et la justice sont violées. La vérité ne peut être rendue responsable des actes de ceux qui l'invoquent seulement du bout des lèvres

Et maintenant, qu'on veuille bien ne point se méprendre sur la portée des quelques considérations qui précèdent. Elles n'ont nullement pour but de servir Ja cause sémite. Les juifs sont assez forts, les sollicitudes dont Its entoure l'opinion régnante sont assez vives pour qu'ils puissent se défendre euxmêmes. Ils ont, toute mauvaise plaisanterie à part, becs et ongles pour cela faire. Non, cette tâche n'est point la nôtre.

Mais c'est la cause catholique que nous défendons, lorsque nous l'émondons, pour notre modeste part, des végétations parasitaires qui l'encombrent , la défigurent et finalement la compromettent. Aujourd'hui, la plus grande preuve de zèle qu'on lui puisse donner c'est de la désolidariser soigneusement et en fait d'avec les compromissions de toute nature, politiques et autres qui, en dépit de sa morale, faussent de plus en plus son action.

Non seulement donc nous ne sentons pas une cause qui n'a pas besoin de nous, mais nous sommes les premiers à reconnaître que si, en combattant systématiquement la race juive, une certaine presse catholique fait de l'anticléricalisme à rebours, par contre en dénonçant la tyrannie des puissances

matérielles, en flétrissant la basse frénésie de For et du lucre, elle accomplit une grande œuvre de salubrité.

Et cette œuvre ne devient injuste et partiale que lorsqu'elle impute toujours à un seul et même facteur, le juif, ce qui doit malheureusement être attribué à la société moderne tout entière composée dans une trop grande partie, non pas tant de juifs que de renégats de tous les baptêmes.

Les Catholiques et le libre Examen politique

Les catholiques se sont montrés en masse hostiles à la cause de Dreyfus. C'est aussi parmi eux que se recrutent le plus grand nombre de militaristes, d'antisémites et de nationalistes.

Les mêmes sentiments qui les ont poussés instinctivement de ces côtés de l'opinion sont encore ceux qui retiennent leurs regards fixés sur les drapeaux exilés de la monarchie.

Nous avons pour la plupart, nous catholiques, un grand respect pour le principe d'autorité. A la défiance du libre examen en matière religieuse nous avons inconsciemment ajouté la défiance du libre examen en bien d'autres choses. Beaucoup d'entre nous désireraient qu'en politique, comme en religion, il n'y eût qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur.

Il en est, cependant, qui résistent à cette tendance

purement instinctive et qui, s'ils sont complètement soumis à l'autorité du dogme, tiennent d'autant plus à rester totalement affranchis dans les domaines secondaires de la pensée. Ce sont les mêmes qui, tout en donnant leur adhésion sincère et sans réserves aux choses de la foi, gardent une jalouse indépendance en toute matière où l'autorité de l'Eghse n'intervient point et s'accrochent désespérément dans ces cas à la Ubérale maxime théologique : In dubiis libertas. D'autres, au contraire, affamés d'autorité, assoiffés d'obéissance, trouvent qu'il n'y a jamais assez de choses incompréhensibles auxquelles U soit nécessaire d'ajouter foi, jamais assez d'ordres auxquels il faille se soumettre, et qui voudraient que l'Eglise catholique ajoutât sans cesse des prescriptions à ses prescriptions et des dogmes à ses dogmes.

Quant à nous, affirmons-le bien haut, notre soumission absolue en matière de foi ne nous rend que plus jaloux de notre liberté d'esprit pour tout le surplus.

Cet amour exagéré de l'autorité entretient chez trop de cathohques les préjugés militaristes et le sens monarchique. Nous sommes, en effet, réfractaires, pour la plupart, au régime républicain, alors que ni le mot ni la chose ne devraient nous effrayer, puisque pendant longtemps l'Eghse fut désignée sous le nom de République chrétienne et que le catholicisme, avec son chef élu, n'est au fond qu'une répu^ bhque. Les enseignements de Léon XIII n'ont, hélas.

pas encore sensiblement modifié notre état d'esprit sur un point aussi important.

Nous n'ignorons pas, notez-le bien, que le pape ne peut nous imposer des ordres en matière politique et que ses conseils, si sages soient-ils,, n'obligent pas nos consciences. Certains poussent, en effet, tout à l'extrême et tomberaient vite en n papalâtrie ».

Il faut néanmoins nous féliciter que le Souverain- Pontife actuellement régnant ait une aussi lumi neuse intuition des dangers que court l'Eglise de France si ses fidèles demeurent obstinément attachés à des formes de régimes politiques et d'institutions sociales à jamais évanouies, s'ils espèrent en la résurrection des morts dès ici-bas. De tels enseignements, malgré la résistance ouverte ou sournoise, inintelligente en tous cas, qu'on leur oppose, porteront un jour leurs fruits de vie et de salut ; ils ont déjà d'ailleurs sérieusement battu en brèche la superstition monarchique d'un grand nombre de catholiques de notre cher pays. C'est ce qui explique l'opposition désespérée qui leur est faite par des conservateurs aveugles et vindicatifs.

Tant de choses ont contribué pendant si longtemps à maintenir cette confusion entre la religion et la royauté ! Nos rois avaient usurpé le titre de rois de droit divin. Nos évoques les sacraient dans nos basiliques au milieu d'un cérémonial d'une magnificence religieuse telle qu'on n'en réservait pas même de pareille à Dieu ; et l'on avait accrédité une

légende d'après laquelle l'huile sainte qui servait à l'onction de leur front royal était elle-même descendue du ciel.

Que d'autres légendes, berceuses des imaginations chrétiennes, ont dû disparaître avec celle de la sainte Ampoule ! Quelque touchant, quelque poétique que pût être leur symbolisme élevé, elles n'en constituaient pas moins une sorte de mythologie catholique que les enfants de la lumière, puisqu'elle était erreur et mensonge, ne pouvaient éternellement respecter. Bénissons à ce sujet les efforts accomplis par toute une école pour reconstituer l'hagiographie et l'histoire religieuse sur des bases plus rationnelles.

Nous parlions tout à l'heure de la confusion établie et maintenue pendent quatorze siècles entre les choses du catholicisme et celles de la monarchie française. Mais ceux qui ont l'âge d'homme peuvent se rappeler encore qu'il y a trente ans à peine on ne pouvait entrer dans le modeste salon d'un presbytère de village sans y voir côte à côte et sur le même rang les images de N.-S. J.-C, de la Sainte-Vierge .et du comte de Chambord.

De pareils sentiments sont contagieux. La vieille servante du logis devait sûrement épousseter avec le même soin pieux et le cadre «qui contenait l'image du Fils de Dieu et celui qui entourait le portrait du fils de la duchesse de Berry.

La demeure de l'humble curé n'était ni plus ni moins édifiante, à ce point de vue, que celle de la

dévote, du petit bourgeois catholique ou du loyal hobereau. Pour eux, le royaume de France, le plus beau, disaient-ils avec une naïveté un peu orgueilleuse, après celui du ciel, était le domaine et la patrie du roi très chrétien. Ils se gardaient bien d'observer que le roi d'Espagne était qualifié, lui aussi, de roi très catholique par ses sujets, que la monarchie autrichienne était apostolique aux yeux des siens, et que l'histoire enfin avait connu un Saint-Empire. Longtemps, le respect du Roi a donc paru faire partie des pratiques essentielles de la religion. Depuis quelques années seulement, un prêtre peut se dire républicain sans passer pour hérétique.

Les catholiques et le bon vieux temps

Conservateurs, si vous réfléchissiez non sur les merveilles de nos légendes mais sur les pages authentiques de notre histoire nationale où sont relatées les longues et terribles souffrances de nos pères ; catholiques, si vous vouliez vous rappeler ce que la monarchie a véritablement été pour la religion qu'elle ne servait pas mais dont elle voulait se servir, ni les uns ni les autres ne regretteriez le passé,ne parleriez du bon vieux temps avec des larmes d'attendrissement dans la voix !

Voulez-vous que nous jetions ensemble un coup d'œil sur ce passé dont nous nous obstinons à ne voir que les quelques côtés brillants ?

Mais, déclarons-le de suite pour qu'il n'y ait aucune équivoque : ce n'est pas tout le passé, ce n'est pas notamment tout le moyen âge que nous avons à déplorer. Nous savons bien que ces âges de foi ont

eu leur héroïsme et leur poésie, nous savons notamment que l'admirable xiii* siècle fut vraiment la grande époque de la Renaissance chrétienne.

La fin du siècle précédent avait été illuminée par la grande figure de saint. Bernard ; celui-ci devait nous donner saint Dominique et saint François d'Assise dont Dante a dit : « Quand l'Empereur qui règne toujours voulut sauver son armée compromise, il envoya au secours de son épouse ces deux champions : leurs actes, leurs paroles ramenèrent le peuple égaré. » Les deux ordres qu'ils fondèrent furent comparés par Sixte IV, deux siècles et demi plus tard, « aux deux premiers fleuves du paradis des délices » et à « deux trompettes dont se sert le Seigneur Dieu pour appeler les peuples au banquet de son saint Evangile. »

Le même xiii® siècle donna naissance encore à un troisième grand ordre religieux, celui des carmes. De plus, ce siècle sublime apporta au monde chrétien le chapelet, le scapulaire et surtout Y Imitation de Jésus-Christ, livre mystérieux et presque divin doïit on ne connaît pas plus l'auteur que l'on ne connaît les sources du Nil.

Cet âge de foi fut enfin témoin d'une prodigieuse ascension de. l'humanité dans le domaine des lettres, des sciences et des arts.

Certes non, ce ne fut point dans des temps barbares que l'Université de Paris enseigna, par la parole de ses maîtres illustres, la théologie, la philosophie et le droit avec une grandeur qui ne fut

jamais dépassée, que l'architecture chrétienne couvrit r Europe de merveilles qui devaient plonger les âges futurs dans un saississement d'admiration : puissante iJoraison de cathédrales qui témoigne à jamais et des génies vigoureux qui les conçurent et de l'ardente foi des peuples par qui elles furent bâties.

Mais à côté de ces points lumineux que d'obscurité et que d'ombre ! Ce que le moyen âge a eu de beau, de vrai et de bien, il le doit à la civihsation chrétienne ; mais il eut cruellement à souffrir de ses princes, de ses ducs, de ses comtes et de ses barons.

II ne faut pas craindre de l'affirmer : sous l'ancienne monarchie française, les conditions normales de l'existence furent une effroyable misère. A l'exception de Louis le Gros, de saint Louis, de Louis XII et du bon roi Henri, les princes, qui se faisaient plus ou moins appeler les pères du peuple, n'en furent que les épouvantables tyrans.

Voici, à ce sujet, quelques lignes extraites d'un ouvrage du père Maumus : La Crise religieuse et les leçons de V histoire, que nous avons cité déjà et au- (piel nous ferons par la suite de nombreux emprunts encore.

« Les extorsions inventées chaque jour pour remplir les caisses toujours vides du trésor public, voilà la première cause de la misère des peuples ; l'effroyable dilapidation des finances de l'Etat, voilà le crime qui pèse lourdement sur l'ancienne société. Depuis le duc d'Anjou s'emparant du trésor pendant

Tagonie de son frère Charles V, jusqu'à M. de Galonné, ministre de Louis XVI, qui sur un emprunt de cent millions en donna cinquante-six au comte d'Artois, vingt-cinq à Monsieur et douze à Condé, les finances de la France furent affreusement pillées. »

Ce que le peuple eut à souffrir, d'abord des seigneurs féodaux, puis des rois de France, est, en effet, absolument inimaginable. Les vols, les pillages, les dévastations, les incendies, les attentats les plus odieux constituent l'état presque permanent pour ne pas dire régulier de tout le moyen âge et des époques qui le suivirent. Des annales ensanglantées de notre histoire s'élève un immense cri ^ de douleur et de détresse que nous n'entendons plus parce que des récits menteurs nous ont rendus sourds.

Pour ne parler que des monstruosités de la gabelle, sait-on de quelles iniquités cet impôt inique et cruel a été la constante occasion pendant toute la durée de la monarchie ? Qui pourra dire le nombre de malheureux que les droits sur le sel ont envoyés à la roue, sous les fouets, aux galères ou au gibet ? De cet impôt, comme de tous les autres, se trouvaient exonérés les seuls qui auraient pu le payer, la noblesse et le clergé.

Philippe de Poitiers avait dit, peut-être en toute bonne foi, que les trois ordres de l'Etat portaient également le fardeau des charges publiques : le clergé priait ; la noblesse se battait ; le tiers-état payait.

Mais ce mode de contribution aux charges de TEtat ne devait pas paraître toujours l'idéal de l'égalité entre les citoyens d'un même pays. Le clergé ne priait pas toujours, et l'on pouvait penser, comme le fabuliste, que Dieu comblait trop de ses biens cevx qui avaient fait vœu d'être siens ; la noblesse se battait, mais ne se battait pas toute seule ; il lui fallait bien des roturiers qui la servissent et qu'elle commandât.

L'institution de la noblesse n'a plus aujourd'hui qu'un sens purement héraldique et ne donne, le plus souvent, que des satisfactions de vanité à ceux qui en portent légitimement ou illégitimement le titre €tles insignes. On sait que les huit dixièmes au moins de ceux qui se parent, de nos jours, de la particule nobiliaire, n'y oint aucun droit. Il n'empêche qu'à régal des autres, l'article indu dont ils affublent leur nom leur acquiert la respectueuse admiration de leurs fournisseurs et même une grande considération dans certains salons quelque peu attardés.

Si vraiment les catholiques restaient, plus que d'autres, attachés à cette antique superstition d'une distinction marquée seulement aujourd'hui par rien autre que la plus infime des locutions grammaticales à quoi leur servirait d'avoir appris dans l'Evangile que nous sommes tous frères ? Un saint docteur de l'Eglise n'a-t-il pas dit que nous avons tous reçu d'Adam une même noblesse. « On ne lit point, dit saint Thomas, que le Seigneur ait fait au commencement deux hommes : l'un d'argent pour être le

premier ancêtre des nobles, l'autre d'argile pour être le père des roturiers. »

Revenons aux misères du bon vieux temps, sacré encore, en dépit de la morale chrétienne, pour bon nombre des nôtres. Il ne s'agira pas ici de vaines déclamations ni de réquisitoires personnels. Nous nous bornerons à faire comparaître des témoins et quels témoins! Pour abréger d'ailleurs et convaincre plus aisément, nous allons passer de suite à ce grand siècle que quelques bonnes gens estiment encore être le point culminant de notre histoire. Par ce que des témoins irrécusables diront de ce siècle glorieux, on pourra juger de ce qu'il faut penser des autres.

Le grand Vauban écrivait à Louis XIV :

« Près de la dixième partie du peuple est réduite à mendier ; des neuf autres parties, cinq ne peuvent faire l'aumône à celle-là dont elles ne diffèrent guère ; trois sont fort mal aisées ; la dixième ne compte pas plus de cent mille familles, dont il n'y a pas dix mille fort à leur aise. »

Et ailleurs :

« S'il plaisait à votre Majesté d'envoyer nombre de gens bien affidés dans les provinces pour en faire une visite exacte jusqu'aux points les plus reculés et les moins fréquentés, sa Majesté serait très surprise d'apprendre, que, hors le fer et le feu, qui. Dieu merci, n'ont pas encore été employés aux contraintes de ses peuples, il n'y a rien qu'on ne mette en usage , et que tous les pays qui composent ce royaume sont universellement ruinés. »

Le génial ingénieur militaire, doublé d'un profond et bienveillant philosophe, était-il bien sûr que les peuples (( bien aimés » de sa Majesté n'étaient pas contraints par le fer et par le feu à payer les impôts exigés pour les satisfactions du caprice royal ?

Voici en effet ce qu'on lit dans une lettre de M'"^ de Sévigné à sa fille :

« Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes ? Il y a toujours cinq mille hommes, car il en est venu encore de Nantes. On a fait une taxe de cent mille écus sur le bourgeois ; et si on ne les trouve pas dans les vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir sur peine de vie, de sorte qu'on voyait tous ces misérables , vieillards , femmes accouchées , enfants , errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller , sans avoir de nourriture , ni de quoi se coucher. On roua avant-hier un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré ; il a été écartelé après sa mort, et ses quatre quartiers exposés au quatre coins de la ville comme ceux de Josserand à Aix. . . On a pris soixante bourgeois ; oa commence demain à pendre... Tous les villages contribuent pour nourrir les troupes... Enfin, vous pouvez compter qu'il n'y a plus de Bretagne et c'est dommage. On ne pourrait pas présentement trouver dix mille francs dans cette province. »

Hélas ! pas un m.ouvement de sensibilité, pas un mot d'indignation ne sort du cœur de la spirituelle

et grande dame qui fait à M"' de Grignan ce lamentable récit.

Quant à nous, ne nous plaignons pas trop de la rudesse et des façons discourtoises des agents du fisc moderne quand nous voyons conunent, autrefois, nos bon rois prélevaient l'impôt sur leurs bienaimés et fidèles sujets, en le rendant « exigible par les soldats », pour nous servir du délicieux euphémisme qu'a employé la charmante épistolière du XVII* siècle.

« En 1725, dit Saint-Simon, au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly, on vit en Normandie d'herbe des champs. Le premier roi de l'Europe ne peut être un grand roi s'il ne l'est que de gueux de toutes conditions et si son royaume tourne en un vaste hôpital de mourants à qui on prend tout en pleine paix. »

En 1740, Massillon, évêque de Glermont - Ferrand, écrit à Fleury : « Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lit, sans meubles; la plupart même, la moitié de l'année, manquent du pain d'orge et d'avoine qui fait leur unique nourriture, et qu'ils sont obligés d'arracher de leur bouche et de celle de leurs enfants pour payer leurs impositions. J'ai la douleur, chaque année, de voir ce triste spectacle devant mes yeux dans mes \dsites. C'est à ce point que les nègres de nos îles sont infiniment plus heureux, car en travaillant ils sont nourris et habillés avec leurs femmes et leurs enfants ; au heu que nos paysans les plus laborieux du

royaume ne peuvent, avec le travail le plus dur et le plus opiniâtre, avoir du pain pour eux et leur famille et payer les subsides. »

Cette lettre est empruntée au grand ouvrage de Taine : Les Origines de la France Contemporaine.

Citons encore ce fameux passage de Labruyère :

« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée ; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueilhr pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

La Bruyère, Fénelon, Vauban, Saint-Simon, Massillon et bien d'autres (car nous aurions pu citer aussi les plaintes de cet homme de grand cœur que fut le poète Racine) se rencontrent donc pour nous donner, de la situation du peuple sous l'ancien régime, une description telle qu'elle aurait dû atténuer chez beaucoup d'entre nous les regrets qu'ils éprouvent de sa définitive disparition.

Quand on a pris connaissance d'aussi navrants procès-verbaux historiques, on ne s'étonne plus des paroles prononcées par le cardinal de La Fare à Touverture des Etats généraux :

« Sire, disait Tévêque de Naacy, le peuple sur lequel vous régnez a donné des reuves non équivoques de sa patience. C'est un peuple martyr à qui la vie semble n'avoir été laissée que pour le faire souffrir plus longtemps. »

Et l'on trouve également moins emphatique et moins exagérée cette parole de nous ne savons plus quel conventionnel : « L'histoire des rois est le martyrologe des peuples. »

Que cette dernière évocation ne laisse supposer à personne que nous ne flétrissons point avec indignation les excès abominables de la Terreur. Comme tout libéral consciencieux, mieux que cela, comme tout Français digne de ce nom, nous déplorons que la gestation magnifique de 1789 ait avorté dans le sang des échaf auds. et dans la boue des honames du Directoire. Nous nous trompons : ce mouvement glorieux et grandiose ne fit que traverser la révolution. A l'heure actuelle, il se continue à travers des difficultés sans nombre et, s'il ne nous a pas encore conduits à nos définitives destinées, nous ne restons pas moins pleins de foi dans l'efficacité généreuse de ses principes.

Les horreurs de la Révolution durèrent quelques mois ; celles de la monarchie se prolongèrent pendant des siècles. Nous sommes encore terrorisés par le souvenir des unes, alors que la France a perdu la mémoire des autres.

1793 fut pour la nation une crise aiguë, terrible mais salutaire : cette crise la réveilla du mal chro-

nique qui l'épuisait et dont elle mourait. La pourpre des aubes rougissantes n'effraye pas le voyageur matinal ; des aurores sanglantes annoncent le plus souvent de beaux jours. Ce grand cataclysme de 1793 eut, on le sait, son légitime retentissement chez tous les peuples et fut comme le douloureux enfantement d'un monde nouveau ; la Révolution française dont le contre-coup se fit sentir dans toute l'Europe et dans le reste du moinde a été, en un certain sens, comme une révolution universelle.

Certainement, elle n'a pas clos le cycle encore ouvert de tous les despotismes et de toutes les tyrannies ; elle n'en a pas moins orienté l'humanité sur des routes plus larges et plus sûres ; elle l'a acheminée vers des temps meilleurs de justice et de liberté.

Non seulement la Déclaration des droits de rhomme est en pe rfaite conformité avec les doctrines évangéhques, elle est de plus la stricte application de la divine doctrine de celui qui est venu proclamer que tous les hommes sont frères puisqu'ils ont tous un père commun dans le ciel (1).

Revenons aux motifs qui devraient consoler les catholiques de n'être plus gouvernés par les descendants dégénérés de saint Louis.

(1) Le distingué et savant abbé Brugerette, dont les travaux sont déjà fort connus, a développé de remarquable façon ces idées dans une brochure intitulée : La Déclaration de» droits de rhomme et la Doctrine catholique, parue dans la collection Science et Foi, de la librairie Bloud et Barrai.

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Pieuses gens, souvenez-vous donc du petit-fils de ce saint roi, de' Philippe le Bel, dit le faux monnayeur, envoyant un brutal soldat, Nogaret, souffleter de son gantelet de fer le pape Boniface VIII, vieillard auguste que son âge, ses hautes vertus et la dignité suprême du souverain pontificat auraient dû rendre trois fois sacré !

Les rois de France étaient les fils aînés de l'Eglise; mais, avouez-le, c'étaient des fils bien méchants et qui parfois battaient leur mère. Souvenez-vous de Louis XIV qui, dans l'infatuation et dans la folie de son omnipotence sans contre-poids, cherchait à tout propos à limiter la puissance spirituelle de la papauté et qui réussit à arracher à l'EgUse de France, soumise, hélas ! à sa terrible autorité, la schismatique déclaration de 1682.

Sous son règne, comme sous celui de ses prédécesseurs, Rome fut fréquemment menacée d'une rupture religieuse ; et alors, bien plus qu'aujourd'hui, on eut à redouter l'institution d'une Eglise nationale.

Souvenez-vous de Napoléon qui ne voyait dans la religion qu'un instrument de règne, dans les évêques que des préfets en soutane violette et qui, pour le motif le plus futile, faisait enlever tous les élèves ecclésiastiques d'un grand séminaire pour les disperser dans ses régiments.

Vous n'ignorez pas que votre héros renouvela, sous une autre forme et en l'aggravant, le criminel attentat de Nogaret. Sur son ordre, le Saint-Père fut

bntouré et enlevé par des soldats comme le Christ, son maître, l'avait été au jardin des Oliviers ; vous n'ignorez rien des pièges qu'il dressa contre lui, du fiel dont il l'abreuva, et des conditions atroces enfin dans lesquelles il se fit son geôlier et son bourreau.

Vous savez aussi que le persécuté domina le persécuteur et que les promesses, les menaces, les attentats de celui-ci se brisèrent toujours contre la piété, la fermeté et la grandeur d'âme de celui-là. Pie VII prisonnier fut comme le roc inébranlable que heurtent inutilement les vagues furieuses d'un océan démonté.

Quelle haute leçon se dégage de cet épisode moderne de la longue et perpétuelle bataille entre le Sacerdoce et l'Empire ! Le vieux prêtre chétif , malade, emprisonné a triomphé . du nouveau César, d'une autre façon, mais aussi sûrement que son grand ancêtre, Hildebrand, avait triomphé à Canossa du César germanique.

Cette lutte entre la force brutale et la conscience religieuse dans laquelle cette dernière demeure invaincue est un des plus beaux, des plus réconfortants spectacles de l'histoire de l'humanité.

Nous venons de parler de la façon dont était honorée l'Eglise sous le régime impérial ; remontons maintenant quelque peu le cours de l'histoire et nous glanerons à foison dans ses annales les raisons de préférer au bon vieux temps de la légende noire âge de miséricorde et de civilisation.

On connaît les stipulations du concordat passé

entre Léon X et François I". Le pape se réservait l'institution canonique ; le roi nommait les évoques, il nommait aussi les titulaires des abbayes et des prieurés. Mais voyons un peu quelle loyale application fut faite alors de ce concordat, dont les termes, sur bien des points, rappellent celui qui régit actuellement les rapports de T Eglise et de l'Etat.

(( Les abbayes les plus anciennes, les plus illustres dans les annales de la patrie et de l'Eglise servirent d'apanage aux bâtards des rois ou à leurs plus indignes favoris et, quelquefois, de prix aux honteuses faiblesses d'une maîtresse royale... Plus tard, dans le cours de nos discordes civiles, après la Ligue et la Fronde, elles furent l'objet d'un trafic aussi avoué que révoltant, et formèrent l'appoint de tous les marchés dans les négociations du temps. Enfin, quand la monarchie eut triomphé de toute résistance, ces grandes et célèbres maisons tombèrent le plus souvent en proie à des ministres qui n'avaient d'ecclésiastique que la robe ; après avoir assouvi l'ambition de Richelieu et la cupidité de Mazarin, elles allaient grossir la cynique opulence de l'abbé Dubois et de l'abbé Terray. »

Quelques-uns croiront peut-être que ces lignes sont extraites d'un mauvais libelle, qu'elles sont tombées de la plume d'un mécréant ou de quelque historien Ubre-penseur. Ils se tromperaient. Cette plainte douloureuse sort du cœur blessé de l'un des plus généreux, des plus grands catholiques qui aient illustré le siècle qui vient de finir, elle s'exhale de la

belle âme de Montalembert dont la flamme pure et vivifiante rayonne encore sur le catholicisme contemporain.

C'est l'auteur des Moines d'Occident, âme loyale, qui ne craint pas de faire publiquement ces constatations douloureuses parce qu'il sait que l'Eglise, dépositaire de la « Vérité éternelle », n'a rien à craindre des erreurs ou des fautes du temps qui passe.

« Aujourd'hui, disait aussi saint Bernard, au xn' siècle, les payens et les hérétiques laissent en paix l'Eglise. Ce sont ses faux enfants qui l'affligent. Les dignités ecclésiastiques sont devenues l'objet d'un honteux trafic, d'un négoce ténébreux. On vient chercher dans le sanctuaire, non des biens spirituels, mais l'opulence et le luxe. C'est pour satisfaire la cupidité qu'on se coupe les cheveux, qu'on dit des messes, qu'on chante des psaumes. »

Voilà donc ce que disait déjà, des évêques et des abbés de son temps, le moine dont le nom aurait pu être attaché à son siècle, qui, par le double ascendant de sa sainteté et de son génie, conquit une puissance à ce point colossale dans l'Eglise, qu'il fut constitué le seul arbitre entre deux papes élus se disputant le pontificat et s 'excommuniant l'un l'autre et que, de son autorité, il put disposer de la tiare en faveur d'Innocent, l'un des deux compétiteurs, aux applaudissements respectueux de toute la chrétienté reconnaissante.

Après le témoignage souverain de saint Bernard,

après les paroles autorisées de Montalembert, nous sera-t-il permis d'invoquer ici le langage d'un éminent religieux, dont nous avons déjà cité les œuvres et le nom : le Père Maumus ?

« Le cardinal de Bourbon — dit l'auteur de la Crise religieuse et les leçons de Vhistoire — possédait à lui seul un archevêché, quatre évêchés, plus de six abbayes. Le cardinal Jean de Lorraine était titulaire de trois archevêchés (Narbonne, Reims et Lyon), de onze évêchés, de dix abbayes.

« Ces prélats, gorgés des dépouilles de l'Eglise, étaient partout excepté là où les appelait le devoir ; ils étaient surtout à la cour. Tandis que onze cardinaux, quarante archevêques ou évêques assistaient aux funérailles de François P', un seul évêque français, Claude de la Guiche, évêque de Mirepoix, prenait part aux délibérations du concile de Trente.

« A dater de cette époque, et malgré les décisions du saint concile, la non-résidence fut une des plaies les plus douloureuses de l'Eglise gallicane. Louis de Brézé, qui fut évêque de Meaux pendant vingt ans, n'y résida jamais ; quand, en 1607, Richelieu prit possession du siège de Luçon, aucun évêque n'y avait paru depuis soixante ans, et lorsque Léonard de Trappes fit son entrée à Auch, il y avait près d'un siècle que le diocèse n'avait pas vu un archevêque.

(( Les évêques restaient à la cour dont l'atmosphère corrompue leur faisait perdre la notion de la dignité sacerdotale. Pendant tout le règne de Henri II, le cardinal de Lorraine, archevêque de

Reims, le prélat le plus ea vue de l'Eglise de France, dîna tous les jours chez Diane de Poitiers. »

Ce n'est pas un suppôt de la maçonnerie qui, devant le grand public, dévoile ces plaies hideuses de Tancienne Eglise de France, telle que l'avaient faite^ nos rois très chrétiens ; c'est un docte moine dont les écrits jouissent de la plus grande autorité dans le monde religieux.

Des catholiques ultra font entendre des plaintes aussi irrespectueuses qu'imméritées sur la façon dont se recrute, de nos jours, l'épiscopat français qu'ils déclarent sous le joug d'un pouvoir athée ; ' qu'ils réfléchissent, et ils nous diront si les candidatures présentées par M. Dumay, directeur des cultes d(i la troisième RépubUque, ne valent pas celles qui étaient agréées par les représentants de l'ancienne monarchie.

Tandis que ces esprits chagrins s'affectent de voir Tépiscopat envahi, disent-ils, par des prêtres trop^ imbus de l'esprit moderne, les hommes du pouvoir, au contraire, se plaignent de ce qu'une fois nommés les évêques sur la souplesse desquels ils comptaient le plus deviennent souvent les plus intraitables. On^ se souvient, à ce sujet, des démêlés retentissants que Texcellent archevêque d'Aix eut à plusieurs reprises avec les ministres qui ne l'avaient fait nommer que sur l'insistance réitérée de députés appartenant au radicalisme le plus avancé. Mgr Gouthe-Soulard, disent ses détracteurs, avait la tête un peu chaude ; il avait le cœur bien plus chaud encore, et tout le

monde, soit à Lycfti, soit à Aix, connaît ses nombreuses fondations charitables et cite de lui bien des traits dignes de saint Vincent de Paul.

Cet honunage rendu à l'ancien métropolitain de Provence que nous avons eu l'honneur d'approcher et de bien connaître, redisons donc que c'est bien à tort qiie les admirateurs du temps passé reprocheraient aux évêques actuels de se montrer serviles à l'égard des pouvoirs publics. On connaît le joli mot du maréchal Soult. Déjà du temps où il était ministre, les gens du pouvoir se plaignaient du peu de docilité des évêques après leur consécration épiscopate : « Ils sont parfaits avant leur nomination, disait-il, mais dès qu'ils ont reçu le Saint-Esprit, ils ont le diable au corps. »

Sans vouloir pousser trop loin l'argument tiré en faveur de la rehgion de la propre indignité de ses ministres, avouons-le, il n'est pas trop du secours d'un Di^u (et l'histoire de l'Eglise de France sous l'ancien régime nous confirme bien dans cette foi) pour maintenir, malgré les hommes, une institution que leurs fautes auraient dû bien des fois renverser ej; déjta^uire, si elle était purement humaine.

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