EGLISE ET LE LI B K R A I.I S M E
et des feuilles royalistes les plus outrées n'avait pas attendu Texil des Hourbons et le renversement du trône dont il avait fait lonjjleinps le soutien de la reli;]ion. Cet esprit inipérieux inclina vers le libéralisme dès que l'autorité civile lui parut un obstacle à ses principes et à ses vues. Ce cbangeuient d'atlitude est déj.i nettement marqué dans un opuseide de 182Î) : Du progrès de la Révolution cl de la guerre contre ilùjlise, brocbure inspirée par les ordonnances royales de 1828 contre les Jésuites et leurs collèges.
S'il se rejetait ainsi vers la liberté, s'il se décidait à en appeler à la Cliarte et au droit commun, c'est (pie, en face des |)roliibilions du pouvoir , il y avait découvert l'unique moyen de défendre les congréyalions reli«jieuses et le droit de TK^lise à enseijpier. Ce premier pas, dans une voie déjà suspecte, élait d'autant plus signilicalif et j)lus nïéritoire, que les Jésuites s'étaient montrés des adversaires décidés de la pbilosopbie de La Mennais, revendiquant contre le solitaire de la Cliesnaie l'autorité de la raison, comme autrefois ils avaient maintenu contre Port-Royal les droits du libre arbitre.
« Nous demandons, écrivait La Mennais dès 1829, nous demandons pour l'Église catholique la liberté promise par la Charte à toutes les reli-
82 LES CATHOLIQLES LIBÉRAUX.
gions, la liberté dont jouissent les protestants, les juifs, dont jouiraient les sectateurs de Alahomet ou de Bouddha, s'il en existait en France... Nous demandons la liberté de conscience, la liberté de la presse, la liberté de l'éducation, et c'est là ce que demandent comme nous les Belges, opprimés par un gouvernement persécuteur '. »
N'y avait-il pas là en germe tout le programme qu'il allait un peu plus tard exposer dans V.ivenir, sous un titre indiquant sa loi dans le règne prochain de la liberté? Chez un esprit naturellement aussi systématique, le changement d'attitude provoqué par les circonstances et les besoins de la polémique ne pouvait manquer d'être bientôt érigé en doctrine.
La correspondance intime de La Mennais, vers la fin de la Restauration, nous fait assister à la même métamorphose. Avec cette singulière faculté d'oubli de ses convictions de la veille, qui était un des traits distinctifs de ce génie incomplet, il appelle déjà, dans ses lettres, le royalûsme une maladie. Un autre jour, il écrit cette phrase, qui eiil pu servir d'épigraphe à ses manifestes de V Avenir : <^ On tremble devant le libéralisme : catholicisez-le, et la société renaîtra^. »
' Du progrès de la Récolution et de ta guerre contre l'Eglise. 2 Lettre du 30 janvier 1829.
l.'KGI.ISK ET LE LIBÉllALlSME. ^.i
Lorsque siiniiil hi révolution de jiiillel 18)K), le bruyant apôtre de ruitraniontanisme franrais était tout prêt j)our sa nouvelle mission. Oii eoinj)rond ipie. d«*s le mois d'août, il ait pu lancer le retentissant prospectus de VA venir. Le brusque effondrement de la monarchie lé^jitime avait achevé sa conversion au libéralisme et livé ses idées. Les délianees du nouveau gouvernement envers la religion, les colères poj)ulaires contre 1 Kglise devaient le conlinner dans ses récentes convictions et y gagner d'autres catholiques à sa suite. Ces vues, nouvelles dans le clergé, qui, la veille encore, s'en serait presque scandalisé, avaient l'avantage d'arriver à leur heure , à un moment où les événements semblaient conspirer en leur laveur. Dans le désarroi des catholiques, au lendemain d'une révolution qui les laissait isolés entre un pouvoir malveillant et un peuple hostile, la voi\ de La Mennais était sûre de trouver un écho et ses idées d«' faire des prosélytes.
Ce même été de 1830, un jeune homme qui avait quitté le barreau pour le séminaire de Sain!- Sulpice, l'abbé Lacordaire, déjà tourmenté dj vagues aspirations libérales, se disposait à partir comme missionnaire pour la ^ libre Amérique « . Retenu en Europe par la révolution de Juillet, le
84 LES CATHOLIQLES LIBÉRAUX.
jeune prêtre bourguignon, encore inconnu, concevait de son côté l'idée de transplanter chez nous ces libertés rebgieuses transatlantiques , qu'au déclin de sa vie il devait, trente ans plus tard, célébrera l'Académie française dans son dernier discours public. Lui non plus n'avait pas attendu la chute des Bourbons pour s'abandonner à de j)arcils rêves. Quelques jours avant la révolution, il écrivait à l'un de ses amis que La Mennais, dont il avait voulu emporter en voyage la bénédiction, serait en France le fondateur de la liberté chrétienne à l'américaine. Déjà il déclarait que le principal souci des calhoHques devait être d'arracher l'Kglise «à l'état d'engrènemcnt» où elle est chez nous, « j)Our la mettre dans l'état d'indépendance absolue oii elle est en Amérique ' » . C'était bieu là anticiper sur le progrannne de VAve?iir dans ce qu'il allait avoir de plus hardi; et déjà, pour cette grande œuvre, Lacordaire saluait dans La Mennais le prochain libérateur, le futur « O'Connell '' des catholiques français ^ .
Les antécédents de La Mennais, sa j)liilosophie qui niait la raison individuelle, ses doctrines ihéo-
> l^oUrcs (lu 2 et 19 juillet 1830.
^ FoissKT, lie du P. Lacordaire, t. I.
L'KGLISE et l.K 1,1 BE 11 A 1,1 S ME. Sj
i laliques, semblaient l'avoir mal prôparc à une pareille mission ; mais il est des rôles ponr lestpiels on est plus l'ait j)ar le caractère que par les idées. l'ersomie, à cet («jard, dans le tl<r<{é ou parmi les laupies, n'était j)lns propre à une telle initiative, ()lus capable de briser avec les errements du |)assé, avec les traditions et les |»i(jn- «]és d'un clergé élevé dans le resj)ect de la dynastie décime et dans la déliance de la liberté, lucune main ne pouvait avoir moins (Ibesitalicm ou de scrupules ii tiaiK lier iU'<> liens séculaires sans se laisser attendrir par la ronnnunaiilé d'anciennes luttes et de récentes alleclions. Aucune main, en revancbe, n'était moins j)roj)re à panser les inévitables et douloureuses blessures laissées, dans le cleryé et ri uis l'Mjjlise, par un pareil décbirement. .Aussi La Mennais ne devait-il accomplir (pie la moitié de la tàcbe qu'il avait entreprise et l'abandonner sans avoir su l'acbever. La conciliation de l'Ljjlise et des libertés modernes, dont il proclamait la nécessite, ce ne pouvait être à des violents, à des enq)oi tés comme lui de l'effectuer.
Msprit tourmenté et superbe ([ui a traversé toutes les idées et les doctrines , s'éprenant avec une égale passion des j)lus contraires et aj)portant à leur défense la même logique bau-
86 LES CATHOLIQUES LIBl^RALX.
taine ; sceptique inconscient, altéré de certitude, et do'jniatique à outrance, s'altachant avec d'autant plus d'énergie aux vérités qu'il voyait luire devant lui qu'il ne découvrait tout autour que doutes et ténèbres; âme impérieuse, visiblement faite pour commander, qui ne sut former d'école qne pour perdre tous ses disciples par ses inconséquences ; nature nerveuse et fiévreuse, empreinte d'un pessimisme involontaire et d'une misantiiro|)ie innée, à tout àjje mécontente des cbosL'S et des boimnes ', qui peut-être ne s'éprit autant de la liberté que par dégoût des gouvernanls et des représentants de l'autorité; ce sombre génie, (pii bataillait |)()ur la liberté, d'un ton aussi arrogant (pie naguère pour l'absolutisme, élait fait pour conqjromellre par ses excès, |)ar sa roidcur et sa rudesse, toutes les causes qu'il devait successivement servir , les causes surtout, comme celles de l'Kglise , qui demandent avant tout de la douceur, de la patience, de la mesure.
C'est pourtant ce singulier catholique breton, qui lit sa première communion à vingt-deux ans, ce prêtre indiscipliné, sans vocation ni esprit sa-
' Voyez la Correspondance de La Mennais à différentes époques.
i.'kclisk et lk 1.1 bk II a lis me. ht
cerdotal, ordonné nial;]ré lui à trcnle-qnalre ans l'I le déplorant le lendemain ' ; c'est ce contempteur de la raison iiiimaine cl cet apolo;{iste de l'autocratie |)apale, (pii, le premier, à travers ses rêves tli('n(iali(pies, a nettement aperçu les conditions nouvelles (|ue font à la relijjion la société moderne et la démocratie.
Tel resle, à cinquante ans de distance, le vrai titre de «jloire de La Mennais. Dans un à«]e oii tant d'idées s'eulre-croisenl que leur sillage se confond et est bien vite effacé de la surface agitée du siècle, alors (pie rarliou <les plus énergiques et la parole des plus éloquents se |)erdent avec tant de rapidité, si ce remueur d'idées a laissé sur son temps (piehpie trace durai)le, c'est par Wlrenir, c\->l par l'école qu'il a désertée et reniée après l'avoir , dès l'origine , discréditée par ses violences et ses intempérances de langage.
Cette tache, dont les dillicultés devaient si vile le rebuter, I..a Mennais ne l'avait pas affrontée seul. Si l'âge et le prestige de la renommée lui eu donnèrent l'initiative, il en partagea l'honneur avec des hommes plus jeunes et j)ius fidèles à leur commune mission, avec d'illustres jeunes
> Voyez ses lettres àsoa frère et à sa sœur en 1815 et 1816.
K8 LES CATIIOLIQLES LlItEllALX.
gens que l'on tlevail a lorl appeler ses disciples, mais qui, en fait, furent plutôt ses associés et ses compagnons d'armes.
Les deux plus célèbres, Lacordaire et Montaleniberl, eiHcntiird'uvre comnnme une part non moins grande que La Mennais. C'étaient eux, Lacordaircï surtout , (pii à Wlvenir u faisaient chaque jour le mmiéro ' « . Alors âgés, le premier de vingl-liuit ans, le second de vingt ans, ils étaient juscpic-là denieurés également étrangers aux travaux et aii\ vues de l'auteur de Y Essai sur l'indij/'erence. Ils irapparlenaient ni l'un ni l'autre à ce qu'on nonunait alors l'école menaisiemie. Ils n'étaient j)as, comme leurs aînés Gerbet ou Salinis, par exemple, des élèves du maître, des adeptes de sa brillaule et irraii(U)nelle pliiloso()liie ". Us irdaient pas non plus, connue Gerbet ou Salinis, lcmj)orairenieut ralliés au libéralisme par l'iulluencc (!u maitre et prêts à oublier la liberté une fois rendus à eux-mêmes. Lacordaire et Montalembert étaient venus à La Mennais, des deux pôles opposés de la société
' b'oissKT, lie (lu P. Lacordaire.
' Laf^orilairc écrivait le 7 juin 182ô : < Jo n'aime ni le système (le M. (le I»a Mennais, (]ue je crois faux, ni îcs opinions l)oliti(|ues, (jue je trouve exa<]t'r»}es. » Voy. le Pcrc Lacordaire ,
J)ar Mo.VTALK.MBKHT, [). 12.
l'église et le LinÉK \lis\ie. hî»
IVaiHjaise, Iors(|ue, cliaii<jeanl |)res(|ue sul)itfmeiil de front, le «{rand poléiiiislc prit pour mol d'ordre : Dieu et liberlé '. l'ous deux, attirés par ce (louMe cri (pii répondait au\ seerels besoins (le It urs âmes ardentes, étaient accourus au prêtre breton j)oin' l'aider dans une onivre que, sans lui, ils eussent lot ou lard enlrejjrise seuls, comme seuls ils allaient bientôt la reprendre sans lui et contre lui *.
Quelle était, en IS!U), la nouveauté de renseignement de V.l venir/ C'est (pie, dans la société moderne, l'Kjjlise ne peut plus revenditpier la liberté ù titre de |)rivilé«je, au nom de ses tr.i-
' Kpijjraphc île l Arenir.
^ l/«l(itu(ie des «Iciix amis depuis Ion, leurs leUre^ mêmes dès celte «'poniic no iioii* lais<enl aucun doute à cet i^jjard. Montaietnbert, dès avaiil 1830, exprimait chaudement ses sympathies pour les idées des libéraux du (ilnhr, alors peut-èlre les seuls conse(|uenls tians leur Idx'ralisrne. » (Juel m.i,<[uirn|uc article il y a dans le Glohe du 10 juin sur la liherté reli,'{ieuse I • écrivait-il de Stockholm le 2(> juin 1K29. Deux années plus ti^t, à dix-sept ans, il avait Tait avec l'un de ses amis du mi^mu il;;e le venu de demeurer toujours fidèle ù la reli;{ion et ù la liberté. « La liberté sera notre seule passion, elail-il dit dans ce sin- *]ulier pacte; nous ne cesserons jamais de Inuadler pour l'établir et la consolider dans notre patrie : iiid sacrifice ne nous coûtera quand il s'a;{ira de la défendre. S'il lui faut des martyrs, une pareille mort sera pour nous une récompense. » Voy. l'abbé Ric^RO, i l'.cote mcimisienne : Monla/einhtrt. — Quant à Lacordaire, plus àjjé, il serait facile de citer des textes non moins catégoriques. Voyez plus haut, p. 8V.
ditions et de sa mission divine, mais seulement comme sa part dans le patrimoine commun des libertés publiques. Celte vue, alors aussi hardie que profonde, le philosophe théocrale de V Essai sur l'indijfci^ence la devait moins à l'une de ces sourdes évolutions intérieures dont il était coulumier qu'aux suggestions du dehors, au spectacle offert par la France et par l'Kurope de
Tandis qu'en France les colères populaires, déchaînées contre l'Fglise, obhgcaient le clergé des grandes villes à renoncer au costume ecclésiastique, des pays voisins, étroitement apparentes à la France par la race, la langue ou les mœurs, la Belgique et l'Irlande, fournissaient en quelque sorte la contre-épreuve de ce qui se passait chez nous, montrant quelles peuvent être la puissance de l'Fglise et la popularité du clergé, là où, loin de paraître inféodés au pouvoir, ils font cause commune avec le peuple et avec la liberté.
Cette double leçon, donnée bruyamment par les faits, La Alennais et ses amis en tirèrent dès le premier jour toutes les conséquences, allant résolument jusqu'au bout de leurs idées. Révoltés contre cette alliance surannée des deux pouvoirs qui faisait retomber sur la croix les haines susci-
l'église et i.e libéralisme. 01
tées par les fleurs de lys, ils s'étaient promis de soustraire ri']«jlise à cette sorte de supplice de Mézence, de la délaelier aux yeux des peuples du cadavre de la royauté à laquelle, depuis la Restauration, elle semblait enchaînée. \on contents de briser les liens du clergé et de la dynastie déchue, ils se donnaient pour mission de romprp à jamais l'indécente union du sacré et du profane, du temj)()rel et du spirituel, de séparer la cause du catholicisme de celle de tous ses fragiles appuis terrestres.
La Mennais ne s'arrêtait pas là; de son œil d'ai,^le il embrassait l'intérêt de la société civile aussi bien (pie rinlérét de la religion. Plongeant du premier regard au fond du problème, devançant Tocqueville, qui allait bientôt rap|)orter de l'Amérique des vues analogues, il aperçoit dans le divorce de l'Kglise et de la société, du christianisme et de la liberté, le j)rincipe secret des stériles révolutions dont la frêle monarchie de Juillet avait la présomption de prétendre marquer le terme. En unissant la cause de la religion à celle de la liberté, La Mennais se flattait de préparer le triomphe durable et pacifique de celle-ci. Ces hautes et fortes pensées, tant de fois et si vaine* ment reprises depuis, YAvetiir les formule en termes magnifiques que n'ontjamais surpassés ni
les chrétiens désireux de réconcilier la foi avec la société, ni les philosophes anxieux de voir la liberté politique privée chez nous de sa base la plus solide ou de son frein le plus efficace, le sentiment religieux.
Quel admirable début que les premières pages de V Avenir, et quel journal a jamais tenu à notre siècle un plus noble langage! Debout sur le vaste champ de ruines accumulées en moins d'une génération, entouré des décombres de tant de régimes écroulés, monarchie absolue, république, directoire, empire, monarchie selon la Charte, le solitaire à la langue biblique cherche ce qui, à travers tous ces bouleversements, survit au fond du cœur des hommes, et il y découvre deux choses seulement : Dieu et la liberté. «Unissez-les, s'écriait-il, tous les besoins intimes et permanents de la nature humaine sont satisfaits; séparez-les, le trouble aussitôt commence et va en croissant jusqu'à ce que leur union s'opère de nouveau '. » A l'entendre (et combien de voix orthodoxes ou non nous ont depuis cinquante ans renvoyé l'écho de pareils regrets!), la cause fondamentale des commotions de nos vieilles sociétés chrétiennes, de la France en particulier, c'est
I Aienir du il oclobre 1830.
l'église et le libéralisme. !t3
qu'un concours de circonstances « qu'on ne déplorera jamais assez a mis momentanément en opposition la religion et la liberté, deux choses qui ne peuvent plus vivre l'une sans l'autre •' .
Et d'où ce divorce? pourquoi les hommes s'effrayent-ils de Dieu? C'est qu'ils trouvent la servitude près de l'autel; c'est que, aux yeux des j)euples, le catholicisme et le clergé asservis se sont rendus complices des pouvoirs qui avaient planté leur tente sur les débris de la liberté. De là, d'après La Mennais, les colères passionnées du dix-huitième siècle et les violences de la révolution contre la reUgion. De là les défiances des peuples pour le christianisme, dans lequel ils ne voient qu'un instrument d'esclavage, et, par un inévitable retour, les défiances des catholiques pour tout ce qui se présente au nom de la liberté, nom qui réveille en eux trop de pénibles souvenirs et se confond dans leur esprit avec la haine du christianisme.
La tâche ainsi comprise était grandiose, le problème bien posé. Il s'agissait, avant tout, de détruire les préjugés de part et d'autre, de prouver aux libéraux que le catholicisme n'avait rien d'incompatible avec la liberté, et aux catholiques que la liberté suffisait à tous les besoins de la religion. La démonstration de V Avenir était élo-
quente, le langage de La Mennais et de ses jeunes amis entraînant, l'heure propice. Parmi les catholiques désabusés par les déceptions de 1830, dans le jeune clergé surtout, ces séduisantes doctrines trouvaient laveur.
Les exemples du dehors, les mouvements des peuples et les révolutions même semblaient apporter aux thèses de V Avenir l'appui retentissant et irréfutable des foits. Aux hcsilants La Mennais montrait la Belgique, Flrlande, la Pologne, oîi la cause de l'Eglise se confondait avec celle des libertés nationales ; la Belgique, oîi une révolution, entreprise au nom des libertés publiques, était en train d'affranchir la religion en même tenq)s que le pays; l'Irlande, où, pour conquérir l'émancipation des catholiques', O'Conuell, alors l'athlète le plus populaire de la foi, le Samson de l'Eglise opprimée, n'avait demandé d'autres armes que la presse libre et la libre parole. Quels arguments que de tels exemples pour un pareil polémiste! L'Irlande et la Belgique exerçaient sur la jeunesse catholique une influence qui se prolongea durant tout le règne de Louis-Philippe. Elles valurent à V Avenir une bonne part de sa popularité, et à La Mennais plusieurs de ses plus
• Le vote du bill d'émancipation est de 1829.
l'église et le LlItÉUALISME. î»5
illustres disciples, Monlalembeitnolainment. C'est du fond de l'irlande, en ([uitlanl O'Connell, dont il devait plus tard être appelé le pupille, que Monlaleinberl, encore mineur, accourait se r.iiijjer autour de La Mennais, et ses premiers articles de V Avenir étaient un appel en laveur de l'Irlande et de la Pologne.
Dans son ardeur pour la cause des peuples catholi(pu^s opprimés, Wlvenir inclinait à la poiiticpic de la yauclie, à la politique de guerre et d'émancipation des nationalités '. Ce n'était pas la sa seule témérité, ni le seul point par IccjimI il confinât aux idées des rév(dulionnaires. Lnc fois lancé sur la pente du libéralisme, La Memiais n'était pas liomme à s'arrêter en chemin. Ici comme toujours, une sorte d'aveugle logique devait l'entraîner jusqu'aux extrémités des thèses qu'il avait embrassées.
Dès qu'il se mit à contempler le champ confus de la politique, sou œil de prophète et de voyant involontaire aperçut promptement qu'en face des monarchies vieillies, l'avenir était à la démocratie. Ce fut une de ses vues, et en cela il vit plus juste et plus loin que tous ses élèves, Lacordaire
' Montalembert ù la Chambre des pairs devait rester ûdèle à la politique de nationalité.
96 LES CATHOLIQUES LIBIÎKALX.
excepté; mais, en découvrant du haut de son Sinaï les prochaines et menaçantes destinées de la démocratie, au lieu de s'en montrer effrayé, il se prit à les célébrer et à les bénir; il ne comprit pas qu'en précipiter la marche et en hâter le déchaînement ne pouvait être qu'une souveraine imprudence politique et religieuse. Xon content d'opposer, par la plume de Montalembert, la légitimité des peuples à la légitimité des rois ', non content de faire résonner aux oreilles des foules la retentissante et équivoque formule de la souveraineté du peuple, il demandait, dès 1830, que la franchise électorale fût « étendue aux masses » ; il se plaisait à exposer le droit d'insurrection, à peser ce qu'on a appelé les cas de conscience de l'émeute. Déjà sous le prêtre perçait le démagogue.
Encore tout cela n'était-il que de la politique; mais bientôt, témérité suprèniL^ de la part de catholiques à une pareille époque, La Mennais, et avec lui Lacordaire etMontalembert, n'hésitaient pas à demander larésiHation du concordat, la séparation totale de l'Eglise et de l'Etat. Ils sentaient ce que d'autres ont eu le tort de mécon-
1 Avenir^ article du 16 mars 1831, intitulé : A ceux qui aiment ce qui /ut, c'est-à-dire aux légitimistes.
naître, que l'Kglise et ses ministres ne sauraient jouir dev.mt TKtat de certaines prérogatives sans les payer de certaines charges. Ils sentaient (pie, pour pouvoir |)arlout et toujours revendiquer la liberté, il faut ne se prévaloir que du droit commun, et, dans leur contiance en la liberté, ils offraient de lui sacriGer les derniers privilèges de ri'iglise et jusqu'à sa grande charte de 18 H .
Ne reculant devant aucune des conséquences de ce droit coimnun, dans lequel ils voyaient le meilleur bouclier des libertés religieuses, ils appelaient de leurs vœux la suppression du salaire du clergé, qui u transforme le prêtre en fonctionnaire ^^ . Quiconque est payé, disaient-ils, déj)end de qui le paye. L'Etat, à les entendre, avait pris la religion à ses gages pour chanter des psaumes, j)Our enterrer les morts et lui répondre Amen. \ leurs ycu\, la renonciation au budget des cultes était l'unique moyen d'émanciper pleinement l'Eglise, en enlevant la nomination des évèques «aux abatteurs de croix ;» , l'unique moyen de rendre au clergé l'indépendance et la popularité, en le retrempant dans la pauvreté volontaire. Lacordaire, dans son juvénile désintéressement, allait jusqu'à engager le clergé à quitter ses vastes cathédrales, devenues k les temples de l'Etat » , pour transporter ses autels dans les granges. 11 le
conviait à descendre, comme les douze pécheurs, au milieu du peuple pour recommencer la conquête du monde ' .
Ici encore, La Mennais et ses amis ne faisaient pcul-ctre qu'anticiper sur les temps. Leur témérité pouvait n'être qu'une prophétique clairvoyance. La séparation de l'Lglise et de l'Ktat leur apparaissant déjà dans la fatale logique des choses, ils avaient le droit de se demander s'il ne valait pas mieux pour l'Kglise en prendre hardiment l'initiative et s'en donner l'honneur, renoncer d'elle-même aux avantages dont on la dépouillerait un jour et hâter spontanément une épreuve en réalité plus redoutahle à l'Ltat qu'à elle-même.
Les esprits, tels que La Mennais, qui hahitent les hautes cimes, ont des vues de sommets. Il leur est souvent donné de distinguer dans les brumes du lointain ce que l'œil d'autrui ne découvre que de près ; mais alors même, ne pas faire la part des distances et des temps, oublier les transitions et l'éloignement des transformations qu'on voit surgir de loin, c'est se condamner au rôle de rêveur et d'utopiste. Pour l'Kglise
; ' « L'Église de France, écrivait Lacordaire, semblait perdue devant l'écharaud de Louis XVI; Napoléon lui donna le pain, dont elle n'a jamais manqué, et lui refusa la liberté, qui est la seule chose qui lui soit nécessaire, d
LKGLISE ET LE I.I B F, R \ I.I S M E. 00
du dix-neuvième siècle, au point de vue pratique, les conseils de Wlrniir. (piaiid bien même ils n'eussent fait que devancer les âges, n'en étaient pas moins diiiiîjcnMix et en tout eas j)r(''maturrs. Quelque séduisantes que lui apparussent de loin les libertés d'outre-mer, TKjjlise de France ne pouvait, sur la loi de tels pilotes, passer la Manche ou l'Atlantique.
Sur ce point, l'exemjjle de l'Irlande et des Etats-l'nis était j)eu probant. Jamais TM^iise catholique et ri'llat n'y avaient été attachés par des liens aussi étroits, aussi nudtiples qu'en France ou dans la j)lu|)art des pays du continent. Pour assurer rin(I('j)endance de l'Fjjlise, suflisail-il de briser les chaînes dont La Memi;us exa;{érail le poids? \'était-il pas à craindre que, j)our l'Ktat, pour les adversaires de l'Fjjlise, la séparation ne fût qu'un prétexte à la spoliation? qu'une fois le concordat aboli et l'indenmilé du clerjjé supj)rimée, rFglise se retrouvât exposée au joug de lois unilatérales, faites sans elle et peut-être contre elle, avec la servitude de la pauvreté en plus?
Si les catholiques belges, s'ins])irant en partie des idées de V Avenir, ont cherché à émancij)er l'Eglise de toute tutelle du pouvoir civil, ils se sont gardés de renoncer à l'indemnité légitimement due au clergé en échange de ses biens
confisqués. Ce que La Alennais et Lacordaire oubliaient, ce qu'ils eussent pu apprendre en traversant le pas de Calais ou l'Océan, c'est que, pour être vraiment libéral et équitable, pour porter des fruits de liberté, le divorce de l'Eglise et de l'Etat doit s'accomplir à une époque de calme, dans des pays accoutumés au respect de toutes les libertés, avec une législation sincèrement tutélaire du droit d'association, respectueuse des fondations et de toutes les formes de propriété, cbose que possèdent les pays anglo-saxons, mais qui nous fera longtemps encore défaut. En dehors de là, ce qu'apporterait la séparation h l'Eglise, c'est la tyrannie et non la liberté.
Les doctrines de VAve?iir, ainsi mêlées de vues profondes et de téméraires conseils, élaient trop étranges et trop risquées pour ne pas choquer une grande partiedcs fidèles, du clergé, de l'épiscopat, d'autant qu'aux témérités des idées s'ajoutaient chez lui celles du langage. La Meunais et:iiL trop impérieux pour que, sous sa plume, la forme couvrit le fond et en dissimulât les aspérités ; il avait trop de confiance en ses propres lumières et en sa dialecti([ue, pour s'incliner devant les répugnances des évêques. A la désapprobation presque unanime d'un haut clergé demeuré gallican, LaMenuais, qui continuait à combattre pour l'ultramou-
l'kgi.ise et le i.ini': u ai.isme. loi
tanisme en mi-nie temps que pour la liberté politique, pri'leiulil oj)poser la supirnie puissance dcvaut laquelle il voulait tout courber, le l*apc. Pour se leurrer d'un pareil rêve, pour espérer en faveur de leurs doctrines la sanction formelle de Rome, il fallait des esprits aussi peu pratiques (pie La Meuuais ou aussi iiR'X|)crim('ulés (jue ses jeunes amis '.
La polémique de Wlveuir ne pouvait plaire au Vatican. Eu debors do sa répulsion pour K's nouveautés et de son naturel peueliant |)Our le principe d'autorité, la cour papale, en bulle aux attaques des libéraux. d'Italie, ne |)ouvait voir dans les appels de La Meunais à la liberté et à la démocratie qu'un encouragement aux révolutionnaires italiens et aux insurrections contre le Saint-Siéjje. Par ce seul fait, les calboli(pies libéraux suscitaient déjà des défiances (jue tout leur devoueuient à la monarcbie teuq)orelIe des Papes ne devait jamais entièrement dissiper. Néanmoins le \ atican répugnait à désavouer un lionnne regardé comme le premier apologiste de la foi, et une doctrine qui, en France, en Helgiqne, en Pologne, en Allemagne même, éveillait de nombreuses
' La première idée de cet apptl et de ce voyage à Rome était venue de Lacordaire ; mais La Meunais l'avait embrassée avec sa fougue habituelle.
sympatliics. Si La Mennais fut condamné, c'est qu'il exigea un jugeniL-nt.
Fort (lu silence de Rome, il eut pu se retrancher derrière le In duhiis lihertas. Il n'y consentit point, il ne craignit pas de forcer la papauté à se prononcer entre ses adversaires et lui. Le présomptueux vint à Rome sommer le Saint-Siège de parler, et, sourd à tous les avertissements, il refusa de partir avant que le Pape se lût expliqué. La réponse de Grégoire Xl'I fut l'encyclique .1//rar/ vos, qui, sans nommer La Mennais, condamnait VAvenir.
Les libertés que la feuille catholique exaltait comme un gage de rénovation religieuse, Grégoire XVI, dans son rude langage théologique, les flétrissait « comme des erreurs absurdes, ou mieux, connue un délire " . Toutes les libertés modernes en paraissaient atteintes; la cour de Rome semblait leur avoir jeté un anathème que, trente ans plus tard, devait renouveler Pie L\. On sait quelles en furent les conséquences pour les personnes, pour ceux qui en venant au tombeau des Apôtres s'intitulaient les « pèlerins de la liberté î> . La Mennais, un rebelle de tempérament, un démagogue inconscient, rétractait bientôt une soumission qu'il avait promise d'avance. Lacordaire, le plus humble et le plus docile, abattu et
L'É C 1. 1 s i: E T 1. E L 1 II F. U \ I, I S M E . I n3
r(''si;{iu'', vojail, selon son expression, ^. loiil crouler autour de lui » ; il avait j)einc à se soustraire au désespoir et rêvait à |)artir \un\v TAuiéricpie ou à se faire curé de canipiyne'. Montalenibert, incertain durant trois ans, s'obstinant dans une lidclilc désintéressée, « moins |)eutètre à la personne de l'apôtre déchu qu'à la ,<{rnnde idée qui semblait ensevelie dans sa chute " , ne s'arrêtait qu'au bord de la révolte.
Tous deux, Lacordaire et Montalembert, avaient assisté à la ruine de l'nnivre de leur jeunesse. I.'un à trente ans, l'autre à vin;{l-deu\, ils pouvaient croire leur vie mancpiée, leur cause à jamais j)erdue. Et cependant, moins par leur propre penchant que sous la pression des circonstances, ils allaient bientôt rentrer en canipa;jne avec le mot d'ordre de VAvrnir : Dieu ri liln'rté; et cette l'ois, ils allaient rallier autour d'eux la |)luparl de leurs adversaires de la veille. .Mais, en dépit de leur j)rudence, en dépit de leurs succès mêmes, ils devaient, selon la remarque d'un historien catholique, « soullrir juscpi'au dernier jour du taux départ de 183() " ^■> .
Le rapprochement de la loi et de la liberté,
' MoxTALKiiBKRT, Lr Père Larordaire.
- M. Tiilukai-Uavcix, Histoire de la monarchie de Juillet.
104 LES CATHOLIQUES LlBÉllAL'X.
auquel ils avaient travaille avec tant d'éclat, V Avenir j par ses témérités, et La Aleimais, par sa rébellion, n'avaient fait qu'y mettre un obstacle de plus. i\on contents d'avoir échoué dans leur généreuse entreprise, ils l'avaient rendue singulièrement plus délicate et malaisée. De toute cette vaillante campagne en faveur de la liberté, il ne restait, pour les catholiques, que des déliances nouvelles et la déiaveur qui s'attache à un désaveu de Rome.
CMAPITRK \I
Comment, apri^s rcncyclitjiie Mirari ros, les catliuli(|tics re- \iciiiuMit se placer sur le lorrain des liliorlos publiques. — Montalembert et le parti catholique sous la monarcliie de Juillet. — liaisons et inconvénients de la Tormatinn d'un parti strictement rcli<{ieu\. — Attitude nouvelle du cler;[é et de l'episcopal. lis se réclament ;[éueraleriietit de la lilierlé et du droit commun. — Tous les callioliques étaient plus ou moins libéraux. — Leur union. — An lieu de diver'jeuces de vues, il n'y avait jjuère alors entre leurs cliefs que des différences de tempérament ou d'éducation.
Kiitrc l'Kylise et les libertés modernes, l'ency- ( liqiie Mirari vos semblait creuser un fossé iiiriMiichi.ss:ible, En fait, l'événement (levait moiilrer que le fossé n'était ni si lai^jc ni si |)rofond qu'il le paraissait. Les encyeli(|ues pontilicales n'ont pas toujours le sens et la portée que nous leur piétons. Le tiiéolojjien seul en entend bien la langue, et la théologie est une science pleine de ressources. Il en a été de cette sorte de SijUahus de Grégoire XVI comme, un tiers de siècle plus tard, du Sijllabus de Pie IX. Les catho-
iÔ6 LES CATHOLIQUES LIBÉRAUX.
liques, jusque dans le réseau serré du dogme, gardent une faculté que l'infaillibilité du Pape ne leur a pas enlevée, la faculté d'interprétation, sauf soumission à l'Eglise. Cette liberté, le Saint- Siège, satisfait « d'avoir proclamé les principes " , en laisse d'habitude user les fidèles, dans le domaine politico-ecclésiastique du moins. Si l'encyclique Mirari vos condamnait les libertés modernes, spécialement la liberté des cultes et la liberté de la presse, les catholiques enclins au libéralisme allaient bientôt trouver que les foudres du Vatican n'atteignaient pas la sphère politique positive, qu'elles éclataient dans la haute et seicinc région des idées théoriques. Ce que, d'après eux, l'Eglise rolusail d'admettre sous Grégoire XVI, en 1832, comme plus tard sous Pie IX, avec l'encyclique de 18G4, c'est que ces libertés modernes, que la liiierté des cultes et de la presse notamment, fussent un droit et un bien en soi ; mais rien ne défendait de les considérer comme la conséquence inévitable d'un certain état social, rien n'interdisait de les accepter aide les maintenir à ce litre.
Celte distinction de l'absolu et du relatif, ou, pour parler le langage de l'école, de la thèse et de Y hypothèse (distinction qu'en un jour de prudence V Avenir lui-même avait eu soin d'établir),
1/ÉGl.lSE ET LE 1,1 B É « A I.IS M E. 107
devait ouvrir aux catholiques libéraux une porte de sortie. Ce qu'ils ne pouvaient affirmer à un titre, ils étaient maîtres de le soutenir à un autre. La campajjue (ju'ils ne pouvaient poursuivre sur le terrain des principes, ils demeuraient libres de la reprendre sur le terrain des faits. Si la base de leur revendication en semblait retrécie, il leur suffisait qu'elle fût orthodoxe.
Qu'importe, du reste, aux indifférents la manière dont un Montalembertou un Lacordaire conciliaient leur obéissance à Rome avec leurs aspirations libérales ? A sonder le fond des doctrines, on trouverait que, parmi les hommes ([ui reprochent le plus durement aux catholiques 4; ces subtilités ;' , les accusant d'équivoques, beaucoup sont en réalité d'accord avec Rome dans leur notion de la liberté. Les révolutionnaires et l'extrême démocratie ont maintes fois prouvé qu'à leurs yeux la liberté n'était ni un droit ni un bien absolu. Le libéral par principes est rare, et plus rare encore celui qui conforme sa conduite à ses principes. Les théoriciens les plus convaincus de la liberté illimitée ne se sont-ils pas souvent, dans la pratique, révélés les ennemis ou les contempteurs des libertés essentielles, proclamant que le règne de la liberté ne devait commencer que lorsqu'elle n'aurait plus d'adversaires? S'il
y a inconséquence de la part des catholiques qui se disent libéraux, cette inconséquence, contre laquelle ils protestent, nous semble en tout cas moins choquante que celle des prétendus libéraux qui, dans l'intérêt de leur pouvoir ou de leurs doctrines, refusent à leurs adversaires les libertés au nom desquelles ils prétendent les gouverner.
Comment, après 1832, les catholiques revinrent-ils si vite à la liberté, sur laquelle les exagérations, la condamnation et la désertion de La Mennais jetaient pour eux un triple discrédit? Us y furent ramenés par les nécessités de l'Eglise, par les besoins et la tactique de sa défense. Ici encore on leur pouvait reprocher de voir dans la liberté moins un idéal qu'un expédient, moins un but qu'un moyen, et, pour tout dire, un inslrumenlumregni. Pour beaucoup, le reproche était fondé, mais ici encore étaient-ils seuls à le mériter? Aujourd'hui même ne pourraient-ils le renvoyer à nombre de leurs détracteurs? Et, si pour cela les catholiques devaient être taxés d'hypocrisie et de duplicité, combien de libéraux, combien de démocrates surtout, seraient obligés de se confesser du même péché !
Les deux plus vaillants compagnons d'armes de La Alennais, Montalembert etLacordaire, une
fois revenus de raccablement de leur délaite, furent naturellement les premiers des catholiques à reprendre pour mot d'ordre la liberté. De la part de tous deux, du jeune j)air de France et du futur orateur de \otre-Danie, ce retour à l'ancienne devise n'avait rien de surprenant; c'étaient l'un et l'autre des libéraux de tempérament. Tous deux étaient trop de leur temps et trop de leur âge, tous deux sentaient trop bouillonner en eux les sources chaudes de l'éloquence, pour ne pas souhaiter le règne de la liberté, qui semble de loin le règne de la plume et de la parole. Mais, jusque chez ces deux maîtres de la tribune et de la chaire, qui s'ignoraient eux-mêmes, celte ferveur nouvelle pour leur premier culte n'était pas simple affaire de caractère et d'éducation ; c'était autant affaire de conviction politique et religieuse '.
Tous deux, le dernier héritier de la pairie française comme le restaurateur de l'Ordre de
' £ Au temps de ma jeunesse, écrivait Lacordairc, dans ses derniers jours, je voulais, comme la plupart de mes contemporains, le triomphe déBuitif des priHcipcs de 89; mais la question libérale ne se présentait à moi qu'au point de vue de la patrie et de l'humanité. Quand je fus chrétien, mon libéralisme embrassa tout ensemble la France et l'Eglise, car je compris ([ue l'Eglise avait besoin d'invoquer la liberté et de réclamer sa part du droit nouveau. » [Testameiit du P. Lacordaire.)
Saint-Dominique, étaient « des catholiques avant tout 5) . Si, quelques années à peine après la condamnation de VAvenir, ils osaient, assagis par l'expérience et aguerris par le malheur, relever la bannière tombée des mains de La Alennais, c'était comme champions de l'Eglise qui avait désavoué La Mennais. C'était pour la mieux défendre qu'ils venaient se replacer sur le terrain dont elle semblait les avoir expulsés. Au milieu des conflits de nos sociétés modernes, leur œil ne pouvait découvrir de meilleur champ de bataille, et cela était si vrai que, sur ce terrain suspect, ils allaient voir se ranger derrière eux la grande majorité du clergé et de l'épiscopat. Des hommes fort différents de tendances et de tempérament, d'origine et d'éducation : laïques, prêtres, évéques, religieux, journalistes, allaient avec plus ou moins de décision s'engager sur ce vaste champ découvert de la liberté, le seul où, sous le régime électif, les milices de l'Église puissent évoluer à l'aise.
Rien de plus facile à comprendre, l'Eglise et le clergé étant au nombre des vaincus de juillet, le pouvoir étant passé en des mains hostiles ou indifférentes, les catholiques, privés de l'appui ou des complaisances du pouvoir, se voyaient contraints de revendiquer, au nom des libertés publi-
l'église et le libéralisme. m
ques et de la Charte, des droits et facultés qu'en d'autres temps la plupart d'entre eux eussent réclamés comme une part inaliénable de leur héritage historique, comme des prérogatives impresrri|)libles del'l'lglisc. L'État et la constitution leur interdisant de se prévaloir d'un droit particulier ou antérieur, d'une sorte de droit divin, les défenseurs de l'Eglise se réclamaient du droit commun, du droit naturel. Chassés des hauteurs privilégiées d'où ils avaient si longtemps régné, ils se reformaient en bataille et se retranchaient dans la plaine où ils avaient été refoulés j)ar la Révolution.
Cette opération se fit sous l'impulsion et la direction de Montalembert. Ce fut sous ce jeune et brillant leader que s'organisa ce qu'on appela le parti catholique ; et, de fait, vers le milieu de la monarchie de Juillet, l'inmiense majorité des catholiques était d'accord avec Montalembert. A l'inverse de La Mennais, Montalembert s'était gardé de négliger les chefs hiérarchiques de l'Eglise. Il avait eu soin d'assurer à sa cause l'appui de leur autorité. C'était avec la bénédiction de l'épiscopat qu'il avait constitué, au nom des libertés rehgieuses, le nouveau parti catholique.
Malgré ces précautions, et quelque bien choisi que semblât le terrain adopté par son jeune
112 LES CATHOLIQUES LlBÉllAUX.
général, la formation d'un parti exclusivement catholique, marchant au combat sous les pacifiques bannières de l'Eglise, n'était pas exempte d'inconvénient pour la cause même de la religion. Alontalembert et ses amis s'en devaient apercevoir un jour. «Parti catholique, déplorable mot! 55 s'écriait plus tard Augustin Cochin, qui eût voulu y substituer les « catholiques de tous les partis 55 . Augustin Cochin avait trois fois raison. N'était-il pas de mauvais exemple et de mauvaise tactique de faire scission dans le pays, et de le faire au nom de la religion qui s'attribue une mission d'amour et de concorde? N'était-ce pas abaisser et compromettre le nom de catholique que de le convertir en enseigne de parti? n'étaitil pas imprudent de montrera la France les catholiques comme ayant des aspirations ou des intérêts distincts des siens, comme disposés à subordonner le bien de l'Etat à leurs vues particulières? et n'était-ce pas doublement une faute chez une nation en grande majorité catholique?
On risquait, selon la remarque d'un des anciens compagnons de La Mennais, l'abbé Gerbet, de se présenter comme minorité là où l'on pouvait prétendre être majorité '. Chose plus
' Thureau-Daxgiv, l'Eglise et l'KUit sous la uDiiarchie de Juillet, p. 156-157.
grave encore, eu se couvrant du nom de la religion, en la faisant pour ainsi dire descendre dans l'arène poudreuse des joutes politiques, ne Texposait-on pas involontairement aux insultes et aux coups des combattants? ne courait-on pas le risque d'en faire le point de mire de ses adversaires et comme l'enjeu des luttes de partis ? L'événement a depuis montré que les divisions politiques fondées sur les divergences religieuses ne sont bonnes ni pour la politique, ni pour la religion , qui toutes deux ont un égal intérêt à demeurer distinctes.
La création d'un parti catholique, sans autre étendard que celui de l'Eglise, ne pouvait être en France qu'un fait accidentel, anormal. SiMontalcmbert en prit l'initiative sous la monarchie de Juillet, c'était pour contraindre le gouvernement à compter avec les catholiques, et, pour cela, il semblait indispensable de séparer hautement les intérêts de la religion de ceux de la royauté déchue. C'était aussi qu'indifférent aux questions de forme et de dynasties , étranger aux intrigues et aux rivalités des partis qui se disputaient le pouvoir, le jeune pair de France se faisait honneur ^e se tenir en dehors et au-dessus d'eux. 11 avait' raison en un sens, tort dans un autre. Son erreur provenait d'une confusion entre les
devoirs du clergé et les devoirs des laïques. Montalembert avait raison en tant qu'il s'agissait de l'Eglise, de la hiérarchie, de l'épiscopat, du clergé de tout ordre. Pour ce dernier le plus sage était assurément de ne pas s'immiscer dans la politique courante. Il est rare que les ministres de l'Eglise aient eu à se louer d'être sortis de la réserve que leur vocation semble leur conseiller.
La séparation du spirituel et du temporel rend la société séculière plus susceptible, plus nerveuse qu'autrefois devant toute apparence d'intervention du clergé dans le domaine purement politique. Le pays est disposé à n'y voir qu'une sorte d'empiétement sur ses droits. Aussi le clergé at-il tout intérêt à ne se montrer ni royaliste, ni impérialiste, ni républicain. L'abstention ou la réserve en pareille matière sont pour lui un devoir de prudence, sinon un devoir de conscience.
Il en est autrement des laïques, des hommes étrangers aux ordres sacrés et voués à la vie publique. Ceux-là n'ont ni le devoir, ni le droit de se désintéresser des questions politiques ou de les reléguer ostensiblement au second plan. Le fontils, c'est d'habitude au détriment de leur autorité, au risque de se voir accuser de sacrifier les inté-
l/I^GI.ISE ET LE 1,1 ni; H A 1.1 S ME. 115
rets de l'État aux intérêts de l'Eglise. Un parti sans autre programme que la défense de la religion s'identifie, aux yeux du public, avec le clergé dont il parait n'être que le porte-parole; il se dénonce lui même aux suspicions du pays, jaloux de toute ingérence « cléricale v .
Celte diflictilté , Montalembcrt et ses amis la devaient un jour durement ressentir. L'expérience leur devait révéler les inconvénients de ce rôle d'avocats patentés du clergé qu'ils avaient hardiment assumé sous Louis-Philippe. Aussi, dès que les circonstances changèrent, lorsque la révolution de 1848 eut brus(|ucment renversé les cadres des anciens groupes politiques, Montalembcrt et ses lieutenants se gardèrent-ils de reformer un parti isolé, un parti confessionnel exclusivement catholique. Ils préférèrent se joindre à la grande armée des défenseurs de l'ordre, prendre place sur les bancs des nouveaux groupes parlementaires, issus de la révolution.
Tous les catholiques, il est vrai, ne devaient pas les imiter. Une fraction de leurs anciens amis devaient s'obstiner à l'isolement et demeurer cantonnés dans un camp strictement religieux. Le parti catholique, fondé sous Louis-Philippe par les libéraux et avec la liberté pour devise, les ennemis de toute liberté devaient s'efforcer de
le maintenir à leur profit. Ils devaient s'emparer de sa direction pour le retourner contre les idées au nom desquelles il avait été créé. Ils devaient lui donner un caractère plus exclusif, plus agressif, et, pour tout dire d'un mot, plus sectaire.
Cette évolution, qui en devait si cruellement attrister les anciens chefs, il était difficile à un parti strictement religieux de toujours y échapper. Par sa composition, par sa dénomination même, un pareil groupe était menacé de tomber tôt ou tard sous la direction des esprits outrés et des âmes intolérantes. C'était là un danger que Montalembert et ses amis n'avaient pas prévu. En constituant un parti exclusivement confessionel, en affectant de s'intituler cathoHques avant tout, ils risquaient d'introduire à leurs dépens, dans la politique, la théologie, pour ne pas dire la casuistique, sous le couvert de la religion. En entrant dans les Chambres comme défenseurs attitrés de l'Eglise, ils s'obligeaient à demeurer toujours d'accord avec les interprètes plus ou moins éclairés et plus ou moins autorisés des doctrines ecclésiastiques. Ils se condamnaient à voir leurs opinions, leurs discours, leurs votes, relevés par des dévots ignorants, cités au tribunal de juges incompétents, réprouvés au nom des principes par des docteurs de circouslance. Ils
l'église et le LIBERALISME. 117
se plaçaient en quelque sorte sous la férule des théologiens de rencontre et la censure hargneuse d'aveugles illuminés. Situation singulièrement délicate pour des hommes politiques dont le premier hesoin est de paraître indépendants et le second de garder la liherté de leurs mouvements. Le titre même donné par eux à leur parti était une entrave qui tôt ou tard devait gêner leur marche. Aussi eussent-ils sans doute été plus libres et en même temps plus puissants, si, avec la même foi dans le cœur, ils se fussent simplement présentés en défenseurs des libertés honnêtes; s'ils se fussent tout bonnement intitulés libéraux ou conservateurs; si, pourliiirede la politique, ils se fussent placés exclusivement sur le terrain politique. Leur ascendant y aurait doublement gagné, et vis-à-vis du pays auquel ils s'adressaient, et vis-à-vis des catholiques dont ils voulaient faire respecter les droits. Il leur aurait été plus facile de se dérober aux défiances simultanées de leurs adversaires et de leurs amis. Les uns auraient été moins prompts à les accuser de dévier de la ligne rigide de l'orthodoxie; les autres, moins enclins à les soupçonner de poursuivre d'une manière détournée, sous le masque des libertés religieuses, une domination que l'Eglise ne saurait plus exercer directement.
lis l'ES CATHOLIQLES LIDÉllAL'X.
Il est vrai que, sous la monarchie de Juillet, lorsque Alontalembert enrégimentait les catholiques en parti militant, il s'agissait avant tout d'exercer clergé et laïques à l'intelligence et au maniement de la liberté. Il est vrai qu a cette époque les chefs des catholiques français pouvaient se promettre d'amener leurs coreligionnaires à se contenter de leur part de liberté, et se flatter de persuader le gouvernement et l'opinion que l'Kglise n'exigeait rien de plus. Cela seul eût justifié la création du parti dont Montalembert était le premier instigateur. Il était du reste malaisé de prévoir les divisions et les fautes de l'avenir. Les catholiques semblaient tous d'accord sur la voie à suivre, et cette voie était celle de h raison et de la modération. Prêtres et laïques se réclamaient plus ou moins nettement de la liberté, jaloux de conibattre la révolution antichrétienne avec ses propres armes.
Durant la longue campagne pour la liberté de l'enseignement, les catholiques obéissaient tous au même mot d'ordre. Dans les écrits et les conférences des apologistes, dans la polémique des journaux religieux, dans les mandements des évêques, revenait sans cesse le nom de liberté. Anciens amis et anciens adversaires de La Mennais s'étaient ralliés sous le même étendard, y
l'église et le LinÉRALlSME, 119
voyant, aver la promesse d'utiles alliances, un sûr «jage de victoire. Les représentants les jilus autorisés de la tradition ecclésiastique, les hommes les plus imbus de l'esprit sacerdotal et les moins enclinsaux nouveautés, tels que l'abbé Dnpanloup, qui s'était na<]uère réjoui de la condaumalion de La Mennais els'y était même emj)loyé ', laissaient de côté leurs vieilles défiances et marchaient d'accord avec le jeune paladin de l'hlglise et de la liberté. Tous, chose nouvelle alors et tro|)vite oubliée, s'entendaient pour revendicpier la liberté au nom même de la liberté, invoquant l'esprit moderne, tout comme les j)liilosophcs, et les conquêtes de la Révolution, tout comme les tribuns de la ])resse ou des (Ihambres. Ainsi l'abbé I)uj)anIou|), qui, à travers les vivacités de sa polémique et l'impétuosité de sa dialectique, eut toujours soin de se tenir à l'écart des thèses risquées et restait en deçà de beaucoup d'évéques. Alors qu'aujourd'hui nièine la liberté semble encore à tant de nous Tétat de guerre j)erpétuel, le futur évéque d'Orléans écrivait, dès 1845, ce mot profond : « La liberté, c'est la paix. » Dans une sorte de manifeste intitulé : la Pacification religieuse, il acceptait au nom du clergé le
' \oycz la l ie de Mcjr Dnpanloup, par l'abbé Lagrange, t. ^^ p. 131-134.
ce véritable esprit de laRcvoIution française « et en invoquait les bienfaits, tout en « en déplorant avec M. Thiers les erreurs et les excès ». — « Vous avez fait la révolution de 1789 sans nous et malgré nous, mais pour nous 5> , ne craignait pas de conclure le supérieur du petit séminaire de Saint- Nicolas. Et, en tenant ce langage, l'abbé Dupanloup et le clergé, dont il était déjà le plus retentissant porte-voix, n'exigeaient rien de plus que la liberté et le droit commun. Celte formule : 'i La liberté pour tous, sans privilège comme sans exception v , employée par l'arcbevèque de Tours, était admise de la plupart des évoques '.
« Nous disions fièrement, a écrit plus tard Montalembert : « La vérité a besoin de la liberté et n'a besoin que d'elle ; et aucune voix ne s'élevait alors, j)armi ceux qui avaient autorité dans l'Église, poumons contredire et même pour nous avertir ^. » Loin d'implorer la protection du pouvoir, le clergé semblait mettre son lionneur à la décliner. « Sire, disait au roi Louis-Philippe, dans une réception solennelle, un des prélats les plus réservés, Mgr Affre, archevêque de Paris, l'Eglise ne réclame pas la protection du souverain, mais seulement la liberté accordée à
1 Voyez par exemple l'abbé Lagr.axgf, id., 1. 1", p. 348-349.
2 MoNTALE.MBKRT, Avaiit-propos (Ic ses OEuvres, p. 29.
L'ÉCLIs'e et le libéralisme. 121
tous '. 5' Les doctrines de liberté et de droit commun semblaient universellement acceptées et a afTicbées » par les catholiques de France comme par ceux des pays voisins. Le clergé proclamait d'une voix presque unanime la possibilité et la nécessité d'une entente entre TKglise et l'Etat moderne, sur le terrain des libertés politiques. L'un des prélats les plus en vue et les moins suspects d'entraînement, M;[r Parisis, évéque de Langres, ne craignait pas, dans ses Cas de conscience, de se prononcer pour l'accord de la doctrine catholique avec la forme des gouvernements modernes.
Et ces vues des prêtres et des évêques, les journaux qui depuis se sont constitués les juges des doctrines el les censeurs de répisioj)at, loin de les désavouer, étaient les plus ardents à les répandre. L'Univers faisait sans scrupule, pour la liberté de la presse el la liberté des cultes, les deux libertés en apparence condamnées par l'encyclique Mirari vos, ce que tous les catholiques faisaient pour la liberté d'enseignement. « La liberté des cultes est chose sacrée pour nous, disait TL/z/rers^ et, si nous la revendiquons en notre faveur, nous la voulons au même titre pour
' Mgr Crlick, Vie de Mgr Affre.
toutes les sectes dissidentes. 5) — « Nous aimons plus la liberté que nous ne redoutons le mal qu'elle peut faire ^i , écrivait AI. Louis Veuillot, le futur adversaire et dénonciateur des catholiques libéraux '.
Catholiques libéraux, tous les catholiques Tétaient alors plus ou moins. Certes, à travers cette conformité d'opinion et cette unité d'action, on pouvait déjà apercevoir entre eux des différences de goûts, de teuq)éraments, de tendances. Les uns avaient dans la liberté une foi plus confiante, plus robuste; les autres ne la réclamaient que par politique et pour ainsi dire sous bénéfice d'inventaire. Pour leur jeune chef, pour le fils des croisés, qui l'avait saluée dès les premiers balbutiements de sa parole et qui, au seuil de la vieillesse, devait encore dire d'elle : « Je l'adore "^ " , la liberté était comme une dame dont il était fier de porter les couleurs et qu'à travers ses passagères défaillances il servait avec une chevaleresque passion, toujours prêt à rompre une lance pour faire confesser à tout venant qu'elle était la plus belle. On n'eût pu demander à tous le même amour, mais tous combattaient avec la
1 Textes tirés de Vrnivcrs de 1845 à 1849. "2 Mo\TALE.MBKKT, Moïiies (/'Occitloit, Iiitroduction , dernier chapitre.
L'ÉGLISE ET LE LI lî É IIA LISME, 123
même devise sous la même bannière, les uns plus prudents et plus réservés, les autres plus ardents et plus confiants, mais tous unis, marchant la main dans la main, s'cncourageant et s'excilant, se modérant et se complétant réciproquement. Dans cette brillante et jeune armée, s'il y avait déjà des actes d'indiscipline, spécialement du côlé de la presse et de Vi'nivers, il n'y avait pas de rébellion ni encore moins de guerre civile.
A cette époque, Montalembert était le chef reconnu de tous les catholiques, et l'abbé Dupanloup payait les amendes de Louis l'euillot. Le Père Lacordaire, pour lequel V Avenir avait été « comme une tunique de \essus » , voyait tomber les longues défiances provoquées, à Notre-Dame comme au collège Stanislas , par son nom et sa troublante éloquence. Se rappelant les divisions passées, ne soupçonnant pas encore les querelles prochaines, il traçait dans une lettre familière un piquant tableau de l'union qui régnait entre les catholiques : « Il n'y a pas quinze années encore, écrivait l'ancien rédacteur de V Avenir, il y avait des ultramontains et des gallicans, des cartésiens et des menaisiens, des Jésuites et des gens qui ne l'étaient pas, des royalistes et des libéraux ; des coteries, des nuances, des rivalités, des misères
sans fond ni rive ; aujourd'hui tout le monde s'embrasse, les évêques parlent de liberté et de droit commun; on accepte la presse, la Charte, le temps présent. M. de Montalembert est serré dans les bras des Jésuites ; les Jésuites dînent chez les Dominicains ; il n'y a plus de cartésiens, de menaisiens, de gallicans, d'ultramontains, tout est fondu et mêlé ensemble '. »
En effet, Montalembert à la tribune, Lacordaire et Ravignan dans la chaire de Notre-Dame, Ozanam à la Sorbonne, Dupanloup dans ses brochures, Veuillot dans son journal, combattaient pour la même cause, sinon avec les mêmes armes, du moins sous le même drapeau. Les premières dissidences datent de la fin de la monarchie de Juillet, et elles portaient plutôt sur le ton de la polémique que sur le fond. Elles ne devaient éclater qu'en 1849, à l'heure de la victoire, ainsi qu'il arrive souvent. Jusque-là, il n'y avait guère entre les champions du catholicisme que des différences de talent, de tempérament, d'éducation, d'où devaient, il est vrai, naître en partie les divergences de vues après les dissonances de ton et d'altitude.
1 Lettre à madame Swetcliine, 18 juin 1841. a II y a, ajoutait Lacordaire, un cler<{é qui parle, qui écrit, qui se concerte, uu clergé sorti des voies passées, et ne s'adrcssant plus au Roi, mais à la nation, i
Chacun, en servant à son poste la cause commune, se ressentait de son origine autant que de son caractère : Montalembert, né à Londres d'une mère anglaise , en quelque sorte parlementaire de naissance, conservant à travers la foi chrétienne et le dédain des privilèges la fierté aristocratique du gentilhomme, avec quelque chose de hautain et de chevaleresque à la fois, — Lacordaire, « l'enfant du siècle 5» , en ayant connu tous les doutes et toutes les espérances, le moinecitoyen, qui se déclarait pénitent catholique et libéral impénitent, inaccessible aux timidités et aux découragements vulgaires, ayant sous la robe de bure, comme naguère sous la robe de l'avocat, gardé la généreuse confiance de la bourgeoisie de 1830; — Dupanloup, le prêtre doublé de l'humaniste classique, « éducateur » incomparable \ grand éveilleur des esprits et grand directeur des âmes, avec cela « vrai homme de guerre par nature » , homme de tradition et d'autorité par éducation et par conviction, exerçant autour de lui le double ascendant du caractère et de l'esprit sacerdotal • — L. Veuillot enfin, le plébéien, l'enfant du peuple, chez lequel le Gaulois
' Rexa.v, Souvenirs (Tcn/ance et de jeunesse. » Je trouvai chez M. Dupanloup cette çjrande et chaleureuse entente des choses de l'àme qui faisait sa supériorité. « lôid.
perçait sous le chrétien, écrivain de race à la verve populaire, court d'instruction et d'idées, riche d'éloquence, d'émotion, de traits, de sarcasmes, démocrate ou mieux démagogue à sa façon, réaliste ou naturaliste par tempérament et par éducation, journaliste avant tout, en ayant tous les talents et tous les défauts, apportant à l'Eglise l'embarras en même temps que le secours d'une plume trempée plus souvent dans les acres rancœurs du siècle que dans l'onctueuse douceur de l'Evangile ; défendant la religion avec les procédés, les gestes, le ton de voix, le vocabulaire de ses adversaires les moins scrupuleux et les moins raffinés, autoritaire par goût et bientôt par système, n'ayant guère jamais vu dans la liberté qu'une enseigne bonne à séduire les badauds.
En dehors même du directeur de V Univers, qui était comme égaré au milieu d'eux, et dont le langage et les violences excitèrent, dès les premières années, leurs inquiétudes et leurs secrètes tristesses, des hommes aussi différents , d'une personnalité aussi tranchée, ne pouvaient sur tous les points toujours penser et agir de même. Ils ne pouvaient rester unis, comme il appartient à des esprits d'élite, qu'à force de tolérance et d'estime réciproque. Leur union était maintenue par des liens d'amitié qui la préservèrent jusqu'au bout à