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CHAPITRE VII

Les deux libertés particulièrement revendiquées par les catholiques. — La liberté d'association et les congrégations religieuses. — Zèle des catholiques libéraux pour les congrégations.— Le P. Lacordaire et la restauration de l'Ordre de Saint- Dominique. — Le droit commun et les Jésuites. — Campagne pour la liberté d'enseignement sous le règne de Louis-Philippe.

La liberté, dont le nom, depuis un siècle, a servi de réclame à des doctrines si différentes , est une chose essentiellement multiple, bien que malaisée à scinder. Elle se présente sous des aspects divers qui sont loin d'exciter les mêmes sentiments chez tous les hommes; beaucoup la vénèrent sous une face qui la maudissent sous une autre. Ce qui fait le prix de la liberté politique, de la liberté sans épithèle, c'est qu'elle est la meilleure garantie des autres; c'est que, alors même qu'elle les conteste ou les supprime, elle fournit des armes pour les reconquérir. Les catholiques de 1840 le comprenaient, et c'est pour

cela que, en France comme en Belgique, la plupart étaient libéraux.

Entre toutes les libertés publiques, deux surtout tiennent au cœur des catholiques, les deux dont les gouvernements leur disputent le plus souvent l'usage : la liberté d'enseignement et celle d'association, deux facultés presque également essentielles à sa mission, que l'Eglise revendique comme un droit naturel chaque fois qu'elle ne peut les exercer comme uu privilège. C'est ce double besoin qui, à quarante ans de distance, a contraint les catholiques de se réclamer de nouveau du nom de liberté, alors même qu'ils ont cessé de se dire libéraux et que beaucoup s'en sont volontairement enlevé le droit. C'est autour de ces deux questions, intimement liées l'une à l'autre, qu'au vingtième siècle, comme au dixneuvième siècle, porteront principalement les luttes religieuses, jusqu'à l'ère encore éloignée de la pacification définitive dans le règne incontesté de la liberté. Sur ces deux points, non moins débattus sous la monarchie de Juillet qu'aujourd'hui, les catholiques de 1840 prétendaient bien défendre les droits de la conscience avec les intérêts de l'Eglise.

La Révolution a, pour le droit d'association, fait parfois aux catholiques une situation aussi

dure qu'irrationnelle. Ce droit, dont elles avaient longtemps été investies à titre de privilège, les congrégations religieuses se le sont vu disputer, alors qu'en principe on le proclamait pour tous. Après avoir été, pour ainsi dire, au-dessus de la loi, elles ont été en quelque sorte mises hors la loi, hors du droit commun par les défiances des gouvernements ou les haines de la démocratie. Comme s'il ne pouvait se renfermer dans sa sphère légitime, l'Etat, après avoir imposé le respect des vœux monastiques, a prétendu les interdire ou les réglementer à sa guise.

Aux prétentions de l'État les catholiques libéraux opposaient la liberté et l'égalité devant la loi. Ils étaient tous trop profondément catholiques pour ne pas prendre en main la cause des moines, qui sont la grande originalité et la grande force du catholicisme. La renaissance monastique du dix-neuvième siècle était pour eux l'un des meilleurs signes de la renaissance rehgieuse, et ils pouvaient se flatter d'y avoir largement contribué. Tous avaient le respect et l'amour du froc. Lacordaire était fier de le porter, Montalembert s'en faisait l'historien. Sentant que, pour l'Eglise comme pour l'Etat, le terrain de la liberté était le plus sur, ils refusaient dès lors de se prêter à la distinction des congrégations « reconnues et

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non reconnues » . Ils préféraient n'invoquer que le droit naturel et le droit publie '.

Us agirent à cet égard avec non moins de résolution que j)our la liberté d'enseignement. Convaincus, selon le mot de l'un d'entre eux, que la liberté se prend et ne se donne pas, ils aHirmèrent leur droit en l'exerçant. De même que, en 1831 , ses amis et lui avaient, à l'encontre des lois existantes, fondé une école libre, Lacordaire, la léte rasée, se montrait un jour, aux yeux étonnés de son auditoire de \otre-I)ame, dans la robe blancbe et le manteau noir de Saint-Dominique ^.

Dans son désir de rendre à l'babit religieux le droit de bourgeoisie qu'il avait perdu en France depuis 1790, Lacordaire avait, durant des aimées, lutté contre les appréhensions des timides. Il

' Il n'est pas inutile de rappeler ici que ce sont les catlioliques libéraux, par Ozanam et ses jeunes amis, qui ont été les fondateurs de la plus belle association religieuse laùjue, les Conférences de Saint-Vincent de Paul.

- Lacordaire annonçait nettement, en fondant ses diverses maison^, l'irilenlion de recommencer an besoin le procès de l'école libre de 1831. . Se laisser tirer de chez soi par la force, y rentrer dès (pie la force sera loin; protester publiquement, réclamer juditiairemenl la jouissance de la propriété; la jouissance reconnue, y rentrer avec les siens - : telle était la ligne de conduite qu'il s'était tracée et qu'il conseillait à toutes les communautés menacées. La mndéralion du lloi, celle de ses ministres et l'influence de la libre discussion, le dispensèrent de ces luttes judiciaires. (Voyez la lie du P. Lacordaire, par FoissET, et le Père Lacordaire, par .Moxtalkmuert.)

avait dû surmonter les répugnances de l'archevêclié et du Vatican même ' . Il avait dû braver les représentations du pouvoir et les sinistres avertissements du roi Louis-Philippe, qui, à cette occasion, avait rappelé à Mgr Affre le pillage de rarchevêché, le menaçant d'une émeute populaire ^. Le nouveau moine connaissait mieux ses compatriotes que le vieux roi. Ce froc du moyen âge dont l'apparition à Xotre-Dame inquiétait Louis-Philippe et ses ministres, Lacordaire devait, après la chute du fragile trône de Juillet, Tarborer hardiment dans une Assemblée républicaine, comme si, en siégeant au milieu des législateurs du pays, ce moine eût voulu prouver l'abrogation de toutes les lois surannées « contre la sainte liberté de la pénitence et du dévouement ' j? . Lacordaire, il est vrai, n'a pas été le prejuier à rétablir en France les Ordres religieux. Les Jésuites étaient déjà rentrés sans bruit, mais les Jésuites, que rien ne distingue extérieurement du clergé séculier, ne sont pas à proprement parler des moines. Un homme qui devait s'illustrer dans

> Voyez FoissET, Vie du P. Lacordaire, chap. xi.

- Chuice, l ie de Mgr Affre, p. 313. — Ricard, Lacordaire, p. 219. — Lettres à madame Swetcliine (1842).

^ C'est ainsi que V Univers àevaXi^ en ISVS, justiûcr la courte présence do Lacordaire dans l'Assemblée constituante (numéro du 5 mai 1848).

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les sciences ecclésiastiques, Dom Guérauger, venait de restaurer à Solesmes le plus antique et le plus savant des anciens Ordres, les liénédietins. Chose à noter, c'est à Solesmes, eu 1838, au milieu des moines de Dom (niéranyeret sur l'avis même de ce dernier, que Lacordaire, désireux de rétablir, lui aussi, un Ordre monastique, fixa son choix sur les Dominicains. Ce seul fait montre combien les catholiques étaient encore loin de leurs dissensions futures. Dom Guérauger, qui, vingt ans plus tard, devait être un des coryphées du groupe antilibéral, était alors l'ami et le conseiller de Lacordaire. On ne prévoyait point que Bénédictins et Dominicains dussent bientôt se trouver aux deux extrémités du camp catholique, et Solesmes et Sorèze personnifier les deux écoles entre lesquelles allaient se partager les champions de l'Eglise.

Knlre tous les Ordres religieux Lacordaire avait choisi celui contre lequel paraissaient s'élever le plus de souvenirs. Ressusciter en France, en plein dix-neuvième siècle, l'Ordre deTorquemadaetde Jacques Clément, n'était-ce pas un défi à l'esprit public et à cette liberté moderne dont on réclamait si hardiment sa part? Telle n'était pas, sans doute, dans son audace calculée, la pensée de Lacordaire. S'il ne lui déplaisait pas d'affronter

les préventions du siècle, ce qui l'attirait vers les Frères Prêcheurs, vers ceux qu'un ancien sobriquet surnommait les Domini canes, ce n'était certes pas leur rôle dans la fondation du saint-office, c'étaient plutôt les grands souvenirs de saint Thomas d'Aquin, d'Albert le Grand, de Las Casas, de Fra Angelico, de Savouarole ; c'était ce nom môme de Frères Prêcheurs qui allait à la vocation et au caractère militant de l'orateur catholique, et aussi, il l'a lui-même laissé entendre, les règles de l'Ordre, ces règles d'une austérité à décourager la mollesse contemporaine, mais dont les constitutions démocratiques et électives semblaient mieux que toute autre charte monastique s'adapter à la pratique de la liberté moderne.

Avec un grand sens, Lacordaire avait en tout cas compris ce que donne de force et de durée la perpétuité d'une famille monastique , dans laquelle les idées et les affections se transmettent plus sûrement que dans une famille selon le . sang. En cela il avait vu juste : grâce à sa prise d'habit, l'ardent orateur s'est, avec son libre esprit et sa sympathique compréhension du monde moderne, survécu dans les enfants qu'il avait engendrés à la vie religieuse et élevés à l'amour de leur époque et de leur pays en même temps qu'à l'amour de l'Église. Après bientôt un

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demi-siècle, l'Ordre restauré par Lacordaire est demeuré la portion la plus libérale du clergé français, la plus ouverte aux idées du dehors, la plus intelligente de l'esprit nouveau, la plus désireuse de le réconcilier avec rKglise. Il serait facile de le prouver avec des noms propres ; on n'aurait que l'embarras du choix. Cela n'a pas empêché les Gis de Lacordaire de compter, en 1871, des martyrs parmi les victimes du fanatisme irréligieux et de l'aveugle férocité des foules incrédules. Cela ne les a pas empêchés de voir, eu 1880, leurs couvents et leurs collèges fermés en vertu de lois que cinquante ans de tolérance publique pouvaient faire croire surannées, ni d'être violemment dispersés au nom d'un gouvernement dont, à l'instar de leur restaurateur, ils admettaient loyalement le principe et qu'on eut cru intéressé à laisser circuler sous riiabil de Saint-Dominique un souffle libéral dans l'Kglise. Il est vrai que si, depuis trente ans, tout le clergé eût partagé les sentiments et témoigné du même esprit que les héritiers de Lacordaire, la soutane noire ou blanche n'eût peut-être pas excité les mêmes fureurs chez un peuple en démence, et l'on n'eût peut-être pas vu les pacitiques habitants des abbayes de la Trappe ou de Solesmes privés de la liberté de jeûner en commun, de garder le silence sous les

froides arcades de leurs cloîlres, ou de se relever de nuit pour psalmodier ensemble, au milieu des ténèbres, des cantiques en langue morte.

Le procès de la liberté monastique, Lacordaire l'avait, sous la monarchie de Juillet, gagné devant l'opinion, moins par son éloquence et sa résolution que par son libéralisme notoire, que par son adhésion publique et répétée aux principes de la société moderne '. La liberté des associations religieuses ainsi reconquise, les catholiques libéraux, ou ceux qu'on devait plus tard désigner ainsi, étaient loin de la demander uniquement pour leurs amis. Ils la revendiquaient pour tous, sans en excepter l'Ordre qui passait pour le moins favorable à leurs idées et parmi lequel ils étaient exposés à rencontrer le plus d'adversaires. Les Jésuites français ne se séparaient pas, il est vrai, des autres catholiques et ne répudiaient ni le concours ni les doctrines des « libéraux » . — « Nous servions tous deux la liberté chrétienne sous le drapeau de la liberté publique 11 , a dit du Père de Kavignan le Père Lacordaire, dans sa notice sur son éloquent émule. C'était connue citoyen, au nom de la Charte et de la liberté de conscience, que Ravignan, dans un écrit pubhc,

' Voyez son Mémoire sur le rctablissement des Frères Prêcheurs.

réclamail le droil (rôlrecldo se dire Jésuite. Lorsque, eu 1844, au plus fort de la caïupagnc pour la liberté d'eusei;jiienient, les uuiversilaiies, assiégés par les enucmis du mouopole, imajjiuèrent pour rompre les ligues d'investissement uuc diversion contre les Jésuites, Montalemhert et ses amis, loin d'abandonner ces alliés compromettants, mirent à les défendre plus de clialeur et d'opiniâtreté que l'épiscopat et que la cour même de Rome '.

Comme c'était au nom du principe de liberté, ou mieux au nom de l'égalité devant la loi, qu'ils maintenaient le droit des Jésuites à enseigner aussi bien qu'à vivre en commun, ils se montrèrent plus opposés que les évéques, et que la Compagnie de Jésus elle-même, au conq)romis qui, pour lalaire tolérer en France, aliénait une j)artie de ses droits. Ils savaient du reste que le gouvernement « tenait à n'être pas persécuteur » et voulait éviter toute apparence de violence. Ce fut malgré les conseils de Mcntalembert que AI. Guizot, aidé de Rossi, obtint du Saint-Siège et du général des Jésuites la dispersion volontaire des membres de l'Ordre et la fermeture

' Voyez la lie de Mgr Dupanloup, par l'abbL- Laoranck, t. I*"", p. 42G, et les discours de Montalembert à la Chambre des pairs, par exemple le 8 mai 1841.

spontanée de leur noviciat, A une pareille transaction plusieurs des hommes qui se tenaient ferme sur le terrain du droit commun eussent préféré la guerre ouverte. Aussi l'évèque de Langres, en cela leur organe, avait-il conjuré les Jésuites de subir toute espèce de persécution plutôt que de sacrifier « le principe de liberté qui est humainement aujourd'hui le boulevard de l'Eglise ' » ,

Sous la monarchie de Juillet, comme sous la troisième République, la cause des associations religieuses se liait intimement à celle de la liberté d'enseignement, etalors, de mcmequ'aujourd'hui, s'il avait pour lui l'opinion populaire et peut-être les nécessites de la politique, le gouvernement n'avait de son côté ni les principes ni la logique. Monlalembert et ses amis avaient l'avanlage de combattre pour la liberté de l'enseignement, u une main sur l'Evangile et l'autre sur la Charte " qui l'avait promise sansla donner. Celte dette de la monarchie, dont durant dix-huit ans les catholiques ne cessèrent de réclamer le payement, ne fut soldée que par la République. A la fin du règne de Louis-

' Lacordaire, il est vrai, on cela peut-être plus pratique que beaucoup de ses amis, n'était pas aussi opposé à un pareil compromis. 11 craignait que la politique du tout ou rien n'entraînât, avec la proscription des Jésuites, la ruine des Dominicains et des antres congrégations à peine rétablies.

Philippe, la plupart des catholiques, las d'une guerre de quinze ans, las de ne pouvoir faire brèche au monopole universitaire, clnioiit décourages. Montalcnibert et I)uj)aiil()uj) déploraient entre eux la faiblesse et l'inertie de l'épiseopat '. Leur cause, il faut le dire, avait comme d'habitude été compromise par les excès et les intempérances de certains de leurs alliés, par d'injustes et calomnieuses attaques contre renseignement et la moralité de l'Université, par la violence d'une presse religieuse qui commençait à déconsidérer une cause que les sarcasmes et l'injure n'ont jamais servie. Aussi les catholiques eussentils pu attendre longtemps la victt)ire, sans l'aide inattendue d'un de ces bouleversements qui, à la courte échéance de quinze ou vingt ans, viennent périodiquement renverser les gouvernements de la France.

' L'abbé Lacra.vge, Vie de Mgr Dupanloup, t. I"", p. 430.

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