PRÉFACE. V
les catholiques libéraux. Nous aussi, nous avons enseigné cette doctrine dans tous nos écrits. C'est vrai pour le salut, mais il s'agit de l'ordre civil dans nos discussions. — Eh bien, Pie IX n'a-t-il pas été au devant de votre échappatoire, quand il a ajouté que les lois de l'ordre civil doivent dériver des maximes de l'Évangile? — Très-bien encore, reprennent les catholiques libéraux. Nous aussi nous enseignons dans notre systéme que rien n'est plus conforme à l'esprit de l'Évangile que la maniére dont nous entendons régler les rapports de l'Église libre dans l'État libre, et nous prétendons que le christianisme pénétrera plus avant et plus généralement dans les législations civiles par ce systéme que par tout autre. — Or, il semble que Pie IX ait pressenti ces détours et qu'il ait eu l'attention charitable de fermer sous des pas égarés la trappe de ce refuge trompeur. Le Pape a ajouté que les législatures nationales devaient prendre l'Évangile dans le sens unique qui est expliqué par l'Église.
Où les partisans de la séparation de l'Église et de l'État trouveront-ils désormais une issue? Les lois civiles doivent sortir des principes chrétiens, et l'Église doit confronter les lois aux principes, afin de s'assurer qu'elles les ont bien traduits dans la sphère de leur application. Est-il possible d'exiger une orthodoxie plus rigoureuse comme l'idéal des rapports de l'Église et de l'État? Mais si les lois civiles sont évan-
VI " PRÉFACE
géliques comme l'entend l'Église, tous ceux qui ne veulent pas de l'Évangile, ou qui ne veulent pas l'entendre comme la tradition romaine, tous ceux-là, où trouveront-ils la liberté de conscience que les droits de l'homme assurent à chaque citoyen? La maille du réseau paraît cette fois si serrée que la subtilité même la plus indocile ne puisse plus trouver un passage. Hélas ! nous ne l'espérons pas. Quand la fièvre de l'engouement est arrivée à un certain degré, elle invente un fantóme de raison qui passe partout, et qui lui suffit contre toutes les preuves. Si tous les malades intellectuels l'étaient à ce point, la controverse dont on a tant médit et qui ne forme pas moins la part la
plus considérable des œuvres des Pères et des Doc-
teurs, serait en effet la plus coüteuse et la plus stérile des charités envers le prochain. Mais nous avons des fréres dont les préjugés sont nouveaux et d'autres qui n'ont pas de parti pris encore. Nous parlons surtout à ceux-là, et nous leur disons que la vraie philosophie n'est pas moins éclatante de lumiére sur la thése qui nous occupe, que les décisions du chef de l'Église.
Si le principe de la liberté de conscience est vrai dans les rapports des citoyens avec l'État politique, il faut que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'ait pas désiré que la religion sortit de l'état personnel ou tout au plus doméstique. Mais le catholique libéral le plus enthousiaste ne voudrait pas soutenir cette proposi-
PRÉFACE. vil
tion qui est formellement hérétique. Tous les hommages sont dus au Rédempteur des hommes, ceux de l'individu, de la famille, de la nation; et méme tous les peuples étaient appelés dans le cœur de Dieu à faire une immense république chrétienne. Celui qui nierait cette philosophie de l'histoire aurait perdu sans ressource le sens surnaturel. Mais cette proposition exclue comme monstrueuse, à quelle explication du principe de la liberté de conscience pourrait-on se rabattre? Il faudrait dire que Jésus-Christ avait voulu primordialement la transfusion de la religion dans la : politique intérieure et internationale, dans l'économie sociale, dans la littérature, dans l'art, dans toutes les manifestations que l'humanité donne à ses plus hautes facultés sur le théâtre du monde! Néanmoins et subsidiairement le divin législateur aurait ajouté : Si les hommes que j'ai acquis au grand prix de mon sang ne peuvent pas s'entendre sur l'application civile et politique de mon Évangile, je consens à abdiquer ma royauté sous cette forme grandiose et supréme que donne l'allégeance nationale aux phénoménes religieux, pourvu qu'il soit libre aux individus et aux familles de me conserver leur culte intime et domestique. Quant à l'État et à la politique internationale, ils se régleront d'aprés la raison naturelle. Je fais cette concession à la paix universelle.
Nous défions les catholiques libéraux d'établir leur opinion sur une autre synthése, et cependant qui ne
vill PRÉPACE.
voit au premier coup d'œil combien elle choque la conscience? Quoi! Le Verbe incarné, pontife et roi, mettrait au choix de ses sujets l'adoption ou le rejet de sa Loi dans ses prérogatives les plus nécessaires à l'épanouissement des bienfaits qu'elle apporte à la terre? Les vertus privées se développeraient dans un sens, et la civilisation dans un autre? Il y aurait dualisme entre l'homme public et le simple particulier? Mais cette civilisation qui résulte des rapports les plus compliqués et les plus savants des hommes entre eux, comment la raison pure pourra-t-elle la mener à bien, quand cette méme raison blessée par le péché originel, ne suffirait plus à diriger seule les premiers pas de l'homme au point de départ de son éducation morale?
Ainsi dans le système catholico-libéral, on prête à la raison naturelle une force qu'elle n'a pas, et à la grâce surnaturelle une abdication qu'elle ne peut pas faire: renoncer à tout restaurer dans le Christ, depuis la base jusqu'au sommet de la pyramide sociale.
A l'autorité de l'Église et au bon sens philosophique qui condamnent ce systéme, il faut joindre la question romaine qu'on ne peut résoudre comme tous les chrétiens fidèles sans renoncer aux principes des catholiques libéraux. D'où vient aujourd'hui la difficulté de la restauration de la royauté pontificale? On ne demande pas sans doute que le Pontife-roi dédouble son âme, qu'il y établisse le manichéisme, qu'il ait