III. — Le journal
Il me reste maintenant à parler du journal. C'est le moins consolant de nos trois chapitres. Au mois de décembre dernier, quelqu'un, faisant l'historique de La Croix de Paris, disait en parlant des journaux catholiques : « Ils sont venus trop tard, c'est vrai ; car si les catholiques de France avaient plus tôt compris le devoir de l'apostolat par la presse, notre histoire eût été tout autre. Les foyers étaient déjà occupés ».
J'aime à croire que pour notre presse catholique ruthène, il ne faut s'en prendre ni au manque d'intelligence, ni au manque de bonne volonté ; mais il n'en est pas moins vrai que deux mots disent toute sa situation : nous n'avons rien et les foyers sont occupés.
Deux journaux ruthènes s'impriment à Winnipeg. L'un est l'organe des « Indépendants » : c'est le Ranok — ou « l'Aurore », — le second est l'organe du parti libéral, Kanadenski Farmar — « L'Agriculteur Canadien ». Mon ministère m'a mis dans l'obligation de lire un certain nombre de numéros du Ranok pour pouvoir m'en former une idée et renseigner ensuite nos catholiques à son sujet. C'est une sale feuille, qui fait une spécialité des nouvelles pornographiques vraies ou fausses, comme le prouvent certaines démarches faites au sujet de ceux qui avaient été odieusement et calomnieusement mis en cause. Je me demande comment ceux qui affectent généralement une si grande pruderie peuvent soutenir de leurs deniers une feuille qui a recours à de si bas et si injustes procédés. Les ignorent-ils, ces procédés ? ou, de concert avec le haut personnage ecclésiastique d'une secte protestante de Winnipeg, qui est comme l'âme dirigeante du Ranok, entendent-ils simplement poursuivre une campagne de dénigrement de l'Eglise catholique ?
Quoi qu'il en soit, l'influence du Ranok est assez limitée. Plus considérable, sans contredit, est celle du Kanadenski Farmar. Ce journal, libéral en politique, a le haut patronage de ses chefs politiques d'Ottawa, et il le leur paie bien par son dévouement.
En principe, il ne doit pas se mêler aux questions religieuses ; en pratique, ce serait trop difficile de faire abstraction d'un sujet d'une actualité toujours si vivace.
Aussi la rédaction met-elle trop souvent ses principes de côté.
Le premier rédacteur, " Nigricz », lun des satellites de Séraphim, prit fait et cause pour son parti religieux. Les remontrances de ses chefs politiques n'ayant aucune prise sur lui, il fut remercié de ses services par suite de représentations faites à Ottawa.
Son successeur, M. « Baczenski », se rendant mieux compte de la situation que son prédécesseur, pendant près de deux années, ne s'est pas trop immiscé aux choses religieuses.
Au printemps dernier, cependant, sa réputation de journaliste neutre a reçu une grave atteinte, lorsqu'il a laissé publier dans son journal une série d'articles sur la situation religieuse des Ruthènes au Canada, articles qui fomentaient le schisme, en proposant l'établissement à Winnipeg d'un consistoire qui échapperait à tout contrôle épiscopal en union avec Rome, et favorisait l'irréligion, en mettant sur un pied d'égalité Jésus et les fondateurs des fausses religions.
Depuis, si la rédaction s'est rapprochée de ses principes, nous avons toujours à lui reprocher le parti-pris de faire silence sur les œuvres admirables de l'Eglise, et une forte tendance à publier ce qui est de nature à la discréditer aux yeux des fidèles. Nous souhaitons donc ardemment voir ce journal se conformer absolument à ses principes et entrer daus une stricte neutralité religieuse. C'est le moins que nous puissions exiger, comme aussi c'est le devoir du parti politique qui le patronise de voir à ce que ses sympathies ne tournent pas au détriment de deux millions et demi de Canadiens. Je termine ici cet exposé de la situation actuelle des Ruthènes du diocèse, exposé qui a l'air fabuleux par son effrayante réalité.
Rutski, le guide et le compagnon de saint Josaphat, martyr de l'union des Ruthènes à Rome au XVIIe siècle, disait que lorsqu'il voulait pleurer dans sa jeunesse, il allait dans les temples schismatiques, et là il trouvait tout ce qu'il faut pour verser des larmes. Quand le missionnaire chez les Ruthènes veut souffrir, il n'a qu'à songer à ces milliers de catholiques sans pasteur, à cette jeunesse catholique qui grandit sans avoir l'occasion d'apprendre et de comprendre qu'il n'y a qu'une seule vraie foi : celle qu'enseigne l'Eglise catholique, gouvernée par l'évêque de Rome.
Il pense à ce tiers de la population du diocèse qu'empoisonne à fortes ou à petites doses une presse anti-catholique, et il souffre.
Mais il ne suffit pas de souffrir dans le silence. Nous avons, nous, catholiques canadiens, un autre devoir à remplir. Quand au seizième et au dix-septième siècle, la question de Y «Union » battait son plein en Pologne, et que Dieu suscitait pour la mener à bonne fin des saints tels que Josaphat Kunscewicz, canonisé par Pie IX, et Rutski, dont on espère la canonisation un jour, la Pologne çatholique,avec sa noblesse catholique, avec son clergé latin, oublia sa mission. Au lieu de faire sienne la cause des Ruthènes Unis, la catholique Pologne, à quelques exceptions près, mit de côté les décrets du concile de Florence et les directions qui lui venaient de Rome, ferma les yeux sur le salut éternel de tant d'âmes, pour faire de « l'Uuion » un instrument de polonisation. Ce fut un forfait politique. Cent ans s'étaient à peine écoulés que la Pologne tombait sous les coups des intrigues de ceux mêmes qu'elle n'avait pas voulu secourir. Un historien, dont l'impartialité plane au-dessus de tous les soupçons, un moine bénédictin, Dom Guépin, qui a consacré dix années de sa vie à étudier cette époque pour écrire son histoire de saint Josaphat, ne craint pas de dire que c'a été là le châtiment de Dieu, une expiation nationale.
Que nous entrions dans les voies que suivit jadis la Pologne, je ne le crois pas. Que nous répondions pleinement à notre mission, il ne m'appartient pas de le dire : ce sera le verdict de l'histoire. Il fait bon cependant remarquer qu'il y a plus d'un indice consolateur. La corporation épiscopale a déjà fait de grands sacrifices pour assurer à Winnipeg un point de ralliement aux Ruthènes catholiques et est prête à s'en imposer de nouveaux pour créer un autre centre d'action dans les environs de Sifton. Sa Grandeur Monseigneur l'archevêque, après m'avoir permis de changer de rite, a daigné appuyer de sa haute autorité ma demande auprès du Saint Siège, et invite de nouveaux jeunes clercs à s'unir à nous. Elle promet de prendre sur elle les frais d'éducation nécessaires pour assurer aux Ruthènes des prêtres de leur rite et sachant leur langue, en attendant qu'il soit possible de leur donner des prêtres de leur nationalité. C'est la conclusion pratique d'une déclaration faite au commencement de janvier, où Sa Grandeur assurait aux Ruthènes que c'est son devoir de conserver leur rite, et au besoin de le protéger. Et il semble aussi, si j'ose le dire, que ce soit l'unique voie à embrasser. Ne pas prendre la situation telle que la Providence l'a faite, accepter les directions actuelles de Rome avec l'arrière-pensée que ce n'est qu' « at the outset », ce serait imprudemment vouloir devancer les desseins
de la Providence. Prétendre que nos Ruthènes aiment une langue étrangère au point de demander à grands cris des pasteurs de cette langue, c'est une proposition insoutenable à la lumière des faits : c'est pour l'avoir cru que les protestants ont vu leurs premières tentatives crouler. Vouloir, d'une façon plus ou moins détournée, leur imposer ces pasteurs pour de hautes raisons de diplomatie religieuse, c'est entrer dans les voies de l'Eglise de Pologne au XVIIe siècle ; c'est commettre une injustice, c'est abaisser le clergé au rang d'un instrument de « nationalisation », c'est mettre dans une position fausse l'Eglise, qui ne détruit rien de ce qui est naturel.
Autre motif d'espérer, c'est que la Congrégation du Saint Rédempteur a déjà donné aux Ruthènes deux de ses fils, le R. P. Delaere, qui a été le premier à faire le sacrifice de son rite, et le R. P. Boels, et promet d'en donner encore d'autres, malgré les inconvénients qu'entraîne infailliblement le mélange de deux rites dans une même communauté.
La Compagnie de Jésus, cette providence des temps présents, elle qui a tant fait pour l'Union en Pologne, et qui a prêché les directions de Rome avec tant d'éloquence et d'esprit apostolique à la cour de Pologne par la bouche de son immortel Skarga, la Compagnie de Jésus a daigné faire une loi d'exception en faveur des Ruthènes : elle accorde au collège de Saint-Boniface une demi-bourse à tous les jeunes gens que lui présentent les missionnaires.
La Congrégation des Oblats, l'évangélisatrice de l'Ouest, ne manque pas de sympathie à l'égard des Ruthènes. Les missionnaires de Kamsack et Pine Creek ont pour ceux qui les entourent une sollicitude toute sacerdotale, tandis que ceux qui desservent les diverses colonies polonaises déploient pour les Ruthènes un zèle que les préjugés de race et de rite empêchent d'apprécier à sa juste valeur. Le clergé séculier, qui a ouvert ce pays à la foi et qui depuis, dans l'œuvre des paroisses, a rivalisé et rivalise encore avec les religieux par son abnégation et son dévouement, a, lui aussi, une place bien chaude dans son cœur pour les Ruthènes. Preuve, cette sympathie si sincère que leur sort rencontre dans le personnel de l'archevêché ; preuve, ce don généreux de deux cents piastres pour l'éducation déjeunes Ruthènes que faisait le vénérable curé de l'Immaculée Conception, sans attendre qu'on lui tendît la main, preuve aussi, cette parole de notre vénérable doyen à l'un des missionnaires qui s'occupe des Ruthènes : « Il faut faire quelque chose pour ces gens-là : venez dans ma paroisse, demandez
et vous recevrez ». Preuve encore, ces invitations nombreuses qui ont été faites à la suite de celle de Monsieur le Doyen, et que le surcroît de travail a empêché souvent jusqu'à présent de mettre à profit. Preuve enfin, la générosité de ce jeune vicaire, qui avec la perspective de son cent piastres de traitement annuel, mais avec son âme encore toute chaude de Fonction sacerdotale, disait : « Je trouverai bien cinquante dollars pour l'éducation d'un petit Ruthène ».
Les religieuses veulent aussi faire leur part. On demandait à une supérieure si elle pourrait accepter à de bonnes conditions des petites Ruthènes. Elle réfléchit un instant : « Ma qualité de supérieure me permet d'en prendre deux gratuitement : j'en prendrai deux pour rien ». Une autre supérieure, qui est à la tête d'un établissement qui a à peine 200 élèves avec $40,000 de dette, répondait : « J'en prendrai une pour rien et l'autre au prix coûtant, c'est-à-dire à à peu près trois piastres par mois ». Quelques jours plus tard, une lettre annonçait que cette bonne supé rieure revenait sur sa décision, non pas cependant à la façon de l'homme d'affaires qui a fait un marché trop peu lucratif, mais à la façon d'une âme charitable qui n'a pas fait assez pour Dieu : elle voulait en recevoir deux gratuitement. D'autres supérieures ont suivi ces généreux exemples, et s'affligent de voir qu'on est trop lent à répondre à leurs vœux. Qu'elles se consolent, ce n'est que partie remise. Nous n'avons pas eu encore l'occasion de tendre la main aux laïques. Mais l'offre spontanée d'une dame de la paroisse de Sainte- Anne de pourvoir aux frais d'éducation d'une petite Ruthène, le désir de l'un des citoyens de la même paroisse de se charger d'un orphelin, ainsi que la sympathie manifestée à la cause ruthène en hauts lieux, nous font venir l'eau à la bouche, et tout porte à croire que le jour où le mot d'ordre sera lancé, tous les catholiques du diocèse ne feront qu'un cœur et qu'une âme pour le salut de leurs frères, les Ruthènes. Et pourquoi ne pas dire les catholiques du Canada? La Church Extension Society se préoccupe vivement de la situation des Ruthènes. La fleur des journaux catholiques de Québec, La Vérité, La Croix, L* Action Sociale, ne manquent aucune occasion d'éveiller l'attention du public sur cette grave question. La brochure du R. P. Delaere a trouvé chez les directeurs et les élèves des séminaires un écho qui donne les plus belles espérances. L'épiscopat lui-même manifeste sa haute sympathie. Après avoir lu la brochure du P. Delaere, un vénérable évêque de la province de Québec, qui est loin
d'avoir trop de sujets pour répondre aux besoins de son diocèse, écrivait :
J'ai lu ce document avec une poignante émotion. Quel apostolat plein de soucis et de labeurs vous avez mission d'exercer au milieu de ces émigrés catholiques du rite ruthène exposés à de si perfides et de si cruels dangers de ruiner leur foi 1 Que la sainte Providence vous envoie de vaillants et généreux compagnons ! Cette cause sacrée mérite notre plus haute considération et nos encouragements les plus dévoués. Pour ma part je la signalerai à l'attention des jeunes étudiants de mon séminaire, tout en la recommandant à leur zèle pour le salut des âmes.
Il est presque définitivement entendu qu'un de ces étudiants partira, l'été prochain, pour la Galicie.
Malgré cette abondance de sympathies, nous avons le tort ou la bonne idée de n'être point satisfait.
Ce qui fait la force de nos adversaires, ce n'est point du tout leurs qualités intrinsèques, c'est l'appui qu'ils rencontrent chez nos frères séparés, non seulement dans l'élite mais aussi dans la masse de la population. Les Kuthènes s'appellent en anglais « Greek Catholics » et refusent de se dire « Roman Catholics » , parce qu'ils voient dans cette expression le sens attaché au ruthène «Remokatolyk » (catholiques latins), et l'on a réussi par la voie des journaux à créer chez le public non catholique l'impression qu'en général les Ruthènes ne veulent pas reconnaître la suprématie de l'évêque de Rome, et que, par conséquent, ils ont tout ce qu'il faut pour s'entendre avec les protestants contre les catholiques romains. Je voudrais que l'on créât l'impression contraire. Ce ne sera point le travail ni d'un jour ni d'une année. Mais c'est un travail qui n'est ni trop ardu ni trop noble ni trop catholique pour vous, jeunes amis de l'Association.
Mettez donc la question ruthène à l'ordre du jour dans vos cercles. Intéressez-y vos camarades de Québec, et alors, M. le Président, vous aurez raison de vous féliciter de la direction que vous m'avez donnée parce que nous serons arrivés à une conclusion vraiment « pratique. »
A. Sabourin, ptee,
Missionnaire Ruthène.
Se vend chez l'auteur, à Siîton, Manitoba, au profit de la Mission Ruthène, 10 cents l'exemplaire, franco par la poste.
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