IL— L'ÉCOLE
Pour ce qui est de l'école, ce n'est point le temps d'exposer la théorie de son importance. Des luttes qui durent depuis près de vingt ans et qui, je l'espère, ne sont pas plus sur le point d'expirer que justice n'est sur le point d'être rendue, ces luttes, disje, ont mis souvent l'Eglise en demeure de s'exprimer clairement sur ce sujet. Nous savons tous qu'au point de vue catholique, l'école est comme le vestibule du sanctuaire, que d'elle— je parle toujours de l'école primaire — on peut dire ce qu'une classe de théologiens soutient sur la moralité de nos actions : il n'y a point d'état d'indifférence. L'école est bonne ou mauvaise ; elle mène à Dieu ou en éloigne ; elle conduit à l'Eglise ou en détourne. Qu'est donc l'école primaire chez nos Ruthènes ?
A Winnipeg, à cent pas de l'église de Saint-Nicolas, il est une petite maison à un étage, dissimulée au milieu des logis des ouvriers : c'est le couvent des Petites Servantes de Marie. Aussi dévouées qu'elles sont pauvres et humbles, ces religieuses ruthènes elles-mêmes se rendent chaque jour dans le soubassement de l'église paroissiale pour y faire la classe à une centaine de petits Ruthènes. Le gouvernement n'est pas seul à les oublier dans ses budgets ; leur œuvre est si cachée que bien des catholiques de Winnipeg l'ignorent. Mais Dieu les voit et nous avons d'autant plus d'espoir qu'il bénira leurs efforts, qu'elles ont entre les mains à peu près tout ce que nous avons en fait d'école catholique chez les Ruthènes. Et pourtant, il y a bien d'autres écoles qui s'occupent d'instruire les colons ruthènes. Un bon nombre sont entre les mains d'instituteurs protestants. Quant à celles qui sont entre les mains d'instituteurs ruthènes, si j'entreprends de vous en faire voir le caractère dominant, ce n'est point pour le plaisir de parler d'une question toute brûlante d'actualité, mais parce que je crois que le premier devoir du malade est de faire connaître son mal, que le premier devoir du pauvre est de faire connaître son état. Les Ruthènes ont à Brandon une école normale : c'est la seule en cette province. Cette école est sous la direction de M. Crassey, un homme qui a assez bien mérité des Orangistes pour être grand-maître d'une de leurs loges. Il a comme unique assistant un Ruthène du nom de Ferley, individu bien connu dans les cercles socialistes de Winnipeg, et qui trouve moyen d'expli-
quer l'existence du monde sans avoir recours à l'hypothèse d'un Créateur. Et c'est sous cette direction exclusivement orangiste et athée, et avec l'aide des deniers publics, que se forme la génération actuelle d'instituteurs ruthènes destinés pour la très grande majorité à donner à la jeunesse ruthène catholique une éducation catholique en rapport avec les vœux d'une population catholique. Les vingt-cinq jeunes gens qui ont maintenant permission d'enseigner sont sous la direction plus ou moins officielle d'un inspecteur, que l'on appelle en politique school organizer, et qui a nom propre Stephanyk. Trois étapes ont conduit cet étranger au poste d'honneur qu'il occupe. Il a passé des ateliers du C. P. R. à l'état de prédicant — je n'ose pas dire du sacerdoce — sous Séraphim, pour descendre, ou monter — comme vous le voudrez— à celui de gendarme. C'est la fonction qu'il exerçait quand il a été élevé au poste qu'il occupe dans le département de l'Éducation, sur une requête des jeunes geas formés sous M. Crassey.
Cette simple démarche qu'ils ont faite est un jet de lumière sur la mentalité des fils de M. Crassey. En prenant par le menu leur conduite nous trouverions facilement que, en effet, à part quelques exceptions, qui sont d'autant plus dignes de notre attention qu'elles sont plus rares, les pieuses traditions de famille et de nationalité ont passablement été déformées par le moule orangiste et athée. Tout en faisant montre d'un grand patriotisme, il en est peu parmi eux qui jugent que la Foi de leurs aïeux fait partie du trésor national. Un très petit nombre se soumettent à l'enseignement d'un catéchisme approuvé par l'autorité ecclésiastique. Les moins réfractaires parmi les autres se contentent, avec leur demi-science, de commenter la Bible dans quelque texte protestant. La majorité esquive tout enseignement religieux dans les écoles et répond aux réclamations des parents en disant que c'est défendu par la loi, ou impossible à cause du mélange d'enfants de diverses croyances. Quelques-uns ne se bornent pas au négatif. Tel instituteur que je connais soutiendra en dehors des heures de classes, avec preuves historiques et philosophiques à l'appui, que le sacerdoce est chose surérogatoire ; tel autre, que la lecture de la Bible suffit au salut d'un homme qui a du bon sens et de la bonne volonté, assez de l'un et de l'autre pour se passer du magistère de l'Eglise ; tel autre, que l'éternité est une fumisterie, que Dieu est un mythe. Je ne veux pas m'arrêter à énumérer tous ceux qui sont en cause.
Il en est un cependant qui par son cynisme mérite une mention spéciale. C'est le membre d'une famille sacerdotale de
Galicie, mais un apostat qui a les sympathies du Manitoba College, Arsenicz. Ce renégat, dans une colonie en grande majorité catholique, osa, l'an dernier, convoquer une assemblée de ses compatriotes de la région de Dauphin pour y déclamer devant ces âmes simples contre le Souverain Pontife, contre l'episcopat, contre le clergé tant séculier que régulier, des monstruosités que je ne pourrais répéter ici sans m'avilir et sans manquer au respect que je vous dois. Cet infâme dénonciateur des catholiques recevait chaque mois du trésor public cinquante dollars pour former une enfance en grande majorité catholique.
N'allons pas croire cependant que tout est perdu. Ce n'est pas en un jour, ni en un an, ni en dix, que l'on dupe à jamais le bon sens populaire. Arsenicz avait de son aveu vingt-trois élèves inscrits sur ses registres quand, dans le même temps et dans la même circonscription, plus de soixante enfants venaient s'inscrire à la chapelle de l'endroit pour y suivre le catéchisme. Libre des entraves de l'école obligatoire, le peuple catholique, quoi qu'on en dise, protestait à sa façon. En ne livrant pas ses enfants à un tel éducateur, il montrait qu'il est loin d'avoir confiance en ceux qu'il appelle généralement « vauriens de socialistes,» (laidaky socialisty) comme dernièrement il fit bien voir aux politiciens dans la région de Stuartburn qu'il n'est pas prêt à se mettre à la remorque des instituteurs.
Tel est le bref exposé de la situation scolaire chez les Ruthènes dans le diocèse.
Mais, me dira-t-on peut-être, est-ce que les autorités provinciales n'ont pas fait preuve de bon vouloir en ouvrant une seconde école normale à Winnipeg, il y a quelques semaines ? Je regrette de dire que cette école, étant polonaise, n'est point du tout un remède au mal dont nous souffrons. C'est tout comme si aux réclamations d'un public irlandais on répondait en lui donnant des écoles françaises. Ainsi donc, tant que l'école normale destinée à former des instituteurs ruthènes sera sujette à caution au point de vue de nos croyances, nous ne pouvons en espérer rien de bon et nous nous ferons fort d'élever la voix pour protester au nom du peuple ruthène.
Si, alors qu'il n'y avait que vingt mille Canadiens-Français au Manitoba, la violation de la constitution et du droit naturel a mis aux prises les deux grands facteurs nationaux du Canada, espérons que la violation du droit naturel de trente mille catholiques ruthènes est sur le point de donner lieu à une « Question
des écoles ruthènes » et de mettre aux prises les deux grands facteurs religieux du pays, jusqu'à ce que justice soit rendue.