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POUR PARAITRE PROCHAINEMENT

La médecine de l’esprit.

La vie et l’œuvre de Charcot.

A Monsieur FERNAND DE RODAYS

RÉDACTEUR EN CHEF DU FigaVO

Homma(/e do. feu HIANCHQN

Sommaire : A Sainte-Périne. — Fleurs d’hiver. — Une première au Point-du-Jour. — Le Croup. — L’Opérateur. — Comment il faudrait se soigner. — Du choix d’un médecin. — Le Cabinet de consultations. — De la chasteté d’Esculape. — Conseils pour une nuit de noces. — Comment il faut aimer les gens de lettres. — Le jaloux de minuit. — Vision fugitive. — La part de bonheur. — Le service rendu. — L’Autopsie. — Fragilité. — Madame de Culzac. — L'Amour et les médecins. — Thérapeutique de l’amour. — La dernière mère. — L’Allumeuse. — Les cavernes d’Eole. — Tartarin enragé. — Littérature et secours aux noyés. — Histoire de microbes. — Enfants arriérés. — Médecins et Propriétaires. — Les cures d’eau de l’abbé Kneipp. — L’Assistance médicale gratuite. — Parnasse médical. — Protectionisme hygiénique. — Les idées scientifiques du D*" Pascal. — La Génération montante. — La santé d'Israël. — Le Df Brouardel et Cornélius Herz. — La maladie et la mort de Jules Ferry. — La blessure et l’opération du Président Carnot. — Mon dernier souvenir {Maupassant). — A la mémoire de Trélat. — La médication vibratoire. — Les chiens enragés de Paris. — La guérison de la tuberculose — Les radicaux du bistouri. — Les médecins et le public. — Les triumvirs de l’hygiène : M. Brouardel; M. Proust; M. Monod. — Souvenirs de Charcot. — Le successeur du professeur Charcot. — La mort de M. Pasteur. — Le professeur Armand de Fleury. — En Savoie, l'hiver.

« Biaachon (Horace), médecin de Paris, célèbre » sous Charles X et sous Louis-Philippe, officier de » la Légion d’honneur, membre de l’Institut, pro- » fesseur à la Faculté de médecine, premier )* médecin de l’École polytechnique, né à San- » cerre (Cher), dans les dernières années du XVIIl® » siècle... » Ainsi s’expriment MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe, dans l’étonnant répertoire de la Comédie humaine qu’ils ont avec une pieuse déférence consacré à l’œuvre de Balzac. Et, continuant de résumer la carrière du fameux docteur, ils nous rappellent qu’il connut Goriot et Vautrin à la pension Vauquer, qu’il fut en relations avec César Birotteau, l’illustre parfumeur, soigna Rubenipré, blessé en 1822, le baron de Nucingen, malade d’amour pour Esther Gobseck, M“® de Serizy, que l’on craignait de voir devenir folle après le suicide de Rubempré. . etc., etc. Ils nous disent sans

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rien omettre, tous les chevets modestes ou glorieux auxquels fut convié l’éminent thérapeute, les duchesses qu’il soigna, guérit, accoucha, les misères tragiques ou comiques, pauvres ou dorées auxquelles il dut, par profession et native bonté, d’apporter quelque soulagement. Et ces messieurs ajoutent enfin : « Horace Bianchou, conteur brillant )) et spirituel, narra dans le monde les aventures » qui ont pour titre : Etude de femme. — Autre )) étude de femme. — La grande Bretèche. »

Mais ce qu’ils ne disent pas, le réservant, sans doute, pour une autre édition, c’est que Bianchon eut un fils, médecin lui aussi, et Horace de nom comme son père, conteur brillant et spirituel comme lui, et dont les causeries, si fort goûtées depuis sept à huit ans au Figaro et dans maints autres journaux, se trouvent aujourd’hui réunies en ce volume que j’ai l’affectueux plaisir en même temps que le triste devoir d’annoncer au grand public.

J’ai bien dit triste devoir, et voici pourquoi : c’est que le jeune Bianchon, Bianchon fils, est mort. Paisiblement, délibérément, il s’est tué.

La nouvelle de son suicide me fut apportée, il y a peu de temps, par son médecin et meilleur ami, le D’’ Maurice de Fleury, l’alter ego de ses

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peDsées et de ses projets, sonEuryale parisien, son inséparable, au point qu’ils se ressemblaient comme deux gouttes de vin de Bordeaux et qu’on les prenait à tous moments pour les deux frères — avec cette nuance que Bianchon, le cadet, dégageait de soi quelque chose d’un peu frivole, et que, très volontiers, il écrivait un conte, évoquait un paysage ou analysait un cas passionnel, donnant des preuves d’un talent plutôt littéraire que purement médical.

Maurice de Fleury se distingue, au contraire, de son ami regretté, en ceci qu’il est, avant tout, médecin. Ancien interne des hôpitaux, élève de Charcot, et non moins lettré que son sosie, il ne se sert de sa lumineuse façon d’écrire que pour publier des études scientifiques, rigoureusement observées, sur le Sommeil et r Insomnie, l’Epuisement nerveux, ou la Médecine de l'Espiit. Entre temps il publie un volume de biographie et de critique sur Pasteur et Charcot, mais pour retourner aussitôt à ses belles recherches personnelles sur la fatigue ou l’irritation du cerveau.

La visite que me fit Maurice de Fleury dans les pénibles circonstances indiquées n’avait pas seulement pour but de m’apprendre la fin de son Pylade. Le docteur, sachant mon égal attachement

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pour lui et l’ami regretté, voulait me consulter sur un cas de conscience. Institué légataire universel de Bianchon, il avait retrouvé, parmi les papiers du cher défunt, toutes ses causeries classées et groupées dans la pensée manifeste d’une publication en librairie. Que fallait-il faire ? Répondre au désir secret et indubitable de celui qui n’était plus, ou laisser les choses en l’état, c’est-à-dire dans le repos qui n’eût certes point été l’oubli ! C’est à ce sujet qu’il venait me consulter. Je fus aussitôt pour l’affirmative. Le docteur de Fleury combattit mon sentiment. Il éprouvait, dans l’intérêt même de son vieux camarade, une certaine hésitation à publier ces pages de jeunesse. Il craignait que le bon renom médical de Bianchon n’en souffrît, et pensait peut-être desservir sa mémoire en la servant avec trop de fraternelle piété. Je fus assez heureux, non sans peine, pour lever ses scrupules et l’assurer que, bien au contraire, en publiant ces Causeries, si alertes et franches, bourrées de faits, d’idées, d’anecdotes et de conseils, saupoudrées de morale à point, il rendrait non-seulement le plus cordial des hommages à Bianchon, mais en même temps qu’il s’honorerait, lui, de Fleury, par l’espèce de contrecoup qui ne manquerait pas d’en rejaillir sur

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lui dans le monde où son dévouement à Bianchon était tellement établi qu’il suffisait qu’on lût une ligne de l’un pour avoir envie d’en lire deux de l’autre. Malgré mes bonnes raisons, de Fleury ne voulut pas se laisser convaincre, et il fut alors décidé, séance tenante, que je présenterais moi-même aux lecteurs, en toute simplicité, ces pages de Bianchon, que le docteur de Fleury, sans déchoir, aurait très bien pu écrire et signer.

Bianchon ne voyait dans ce livre, mis au net et classé dans les derniers jours de sa vie, que quelques causeries d’un caractère intime, susceptibles d’attacher une heure ou deux, le soir venu, les médecins lassés de leur triste labeur quotidien. J’y vois mieux.

D’abord, des descriptions et des récits, de saisissante évocation, entre autres le Voyage en Savoie, les Fleurs d'hiver, la Première au Point-du-Jour et Sainte- P érine, cette étrange maison Balzacienne que l’auteur connaît... comme s’il y avait été. Puis, quelques profils de savants, tracés d’un dessin juste et net, des pages d’histoire contemporaine, vue par le côté médical: la maladie de l’hôte mysté-

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rieux de Bornemouth, la mort de Jules Ferry, de Pasteur, du président Carnot, et la folie du pauvre Maupassant, dont Bianchon fut un instant l’ami.

A côté de conseils d’ordre pratique tels que : Le choix d'un médecin, Comment il faudrait se soigner, Histoire de microbes, l'abbé Kneipp, on rencontre dans ce livre une série de nouvelles et de chroniques d’un ordre tout particulier mais pénétrés de morale et d’une gravité foncière.

En dépit du choix de ses titres et de l’apparence quelquefois badine de ces petits contes philosophiques, l’auteur est, comme disait Renan, a de ceux qui prennent religieusement les choses. » Et c’est ici, je pense, que se précise et se fixe le mieux le talent de l’auteur défunt : Il ne craint pas la hardiesse du sujet, mais il sait la tempérer par la souple dextérité de son style au point de pouvoir à peu près tout dire sans effaroucher personne, même une lectrice délicate. Ajoutez-y, presque toujours, pour conclusion, une pensée de thérapeutique apaisante, un traitement de la douleur morale, un pansement ingénieux pour les cœurs meurtris.

11 se dégage en somme une idée neuve et maîtresse de ces pages. Cette idée, que le de Fleury devra reprendre un jour pour son propre

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compte, sans craindre d’en voir souffrir son bon renom professionnel, c’est la conscience précise qu’il a du rôle moralisateur du médecin sur les malades à l’esprit en dérive, à la volonté défaillante, aux nerfs épuisés. En commentant sans relâche cette large pensée : « Se servir de ses moyens de )) médecins de nerveux pour empêcher l’homme » de trop souffrir moralement », il lui est possible de se faire un jour, parmi les savants, les philosophes et les praticiens de ce temps, une place très enviable.

Ceux qui applaudiront alors à son succès oublieront le pauvre Bianchon enterré depuis longtemps.

Seul, Maurice de Fleury, dont je connais la gratitude, sera fidèle à la mémoire de son cadet d’antan, et quand, par hasard, le volume de ces Causeries lui tombera sous la main, il pensera en souriant avec mélancolie : Pauvre ami, je lui dois beaucoup. Il a gardé pour lui nos péchés de jeunesse, et m’a fait entrevoir une œuvre plus féconde que toute littérature.

Aider son frère à vivre, lui apprendre à aimer et à travailler, voilà le véritable « ouvrage », et qui ne s’épuise jamais.

Henri LAVEDAN.

A SAINTE-PÉRINE

Le roi avait raison de dire « ma bonne ville de Paris », car il n’en est pas de meilleure : elle est, pour ses vieux notamment, d’une grande tendresse. Pour faire douces et sans soucis leurs dernières années, elle a mis toute sa piété filiale à multiplier les hospices, les asiles, les maisons de retraite, la Salpêtrière, Ivry, Bicêtre, La Rochefoucauld, Saint-Michel, Brézin, Brévannes, les Petits-Ménages, Chardon-Lagache, Rossini, Galignani, et la plus aristocratique, la plus curieuse aussi de ces institutions, Sainte-Périne.

Champfleury, après quelques mois de séjour comme pensionnaire dans la maison, lui a consacré un roman que Flaubert jugeait médiocre ; en tous cas , ce qu’il a fait est à refaire, car il n’a raconté que l’ancienne Sainte-Périne de Chaillot, et sa description des êtres et des mœurs paraît tout à fait insuffisante à ceux qui connaissent un peu la Sainte-Périne actuelle.

Elle est dans ce quartier d’Auteuil où les rues sont des avenues plantées de platanes et bordées de cottages,

Causeries. — 1.

A SAINTE-PERINE

barrées à leur extrémité par un bouquet de grands arbres, par un arceau de viaduc, un talus vert de fortiflcations ou de lointains coteaux, bleuâtres comme une fumée de cigarette. Dans tous les alentours, la paix est presque continue, les voitures y sont rares; toutes les demiheures, le petit omnibus Saint-Sulpice y trimballe son train-train débonnaire de patache provinciale; on y rencontre, le matin, des valets d’écurie qui promènent de beaux chevaux emmitouflés de couvertures , des bicycles au grelot tremblant qui roulent légèrement et sourdement sur la terre arrosée; et les dimanches pluvieux, quand les vêpres ou les angélus tintent avec lenteur à l’église voisine, on a pleinement la sensation de campagne, on est à vingt lieues de Paris.

De la rue Mirabeau, par où, d’ordinaire, on arrive, le premier aspect est si charmant, que tous les promeneurs demandent à quel prince, à quel fastueux financier appartient un aussi beau parc. Sitôt dépassées les bâtisses neuves de la fondation Rossini, une large pelouse apparaît, deux fois vallonnée, plantée de peupliers en rang ainsi qu’au bord d’une rivière, semée de jeunes marronniers en rond faisant salon sur la prairie; tout au fond, un bois de vieux arbres superbes masque d’un très épais rideau l’avenue de Versailles, ne laisse rien voir au delà : chênes robustes, ormes géants au tronc noir vêtu de lierre, et portant dans leurs hautes branches dénudées par l’hiver une touffe verte de gui.

A SAINTE-PÉRINE

Rue du Point du-Jour, c’est l’entrée et la cour d’honneur, la belle cour carrée avec une grille en bordure, où les petits, au retour de l’école, encadrent leur frimousse étonnée pour voir passer les vieilles dames allant au réfectoire.

Elle est souriante et gaie comme une bienvenue, cette cour, au printemps surtout, quand les corbeilles des massifs sont pleines de feuillage pourpre ou de l’éclatant rouge feu des géraniums en fleurs ; quand les lampadaires aux quatre coins du massif central, tout enlacés de sarments de glycines, en suspendent les grappes pâles et délicates autour de leur tige de bronze; quand le jet d’eau clapote nuit et jour dans sa vasque, évoquant les Fêtes galantes et les jardins de l’autre siècle... On y voit cent fenêtres garnies de rideaux de jadis, damas fanés autrefois magnifiques, indiennes jaunâtres bordées d’une bande à ramages, qui datent de la Restauration et font penser au Paris de Ralzac, à Madame de La Chanterie. Rien n’est triste, rien n’est morose : c’est d’une coquetterie quelque peu surannée, aimable comme l’accueil d’une charmante vieille.

Autour de cette cour, au rez-de-chaussée des pavillons bâtis en briques, sont les salles de réunion. Dans le pavillon du milieu, trois salons donnant sur le parc : un salon où l’on brode, un salon où l’on cause, un salon où l’on joue le whist à un centime la partie, de sept heures à

A SAINTE-PÉRINE

dix heures du soir. C’est là que, deux ou trois fois l’an, se donnent des concerts, des représentations théâtrales, fêtes heureuses, innocentes et simples comme étaient celles du collège, souvent improvisées et d’autant plus intéressantes, car elles rompent la monotonie de tous ces jours pareils, ainsi qu’à hord d’un paquebot.

Un paquebot, c’est bien à cela que ressemble cette partie de la maison. Les trois salons avec leur grand pouf circulaire, leurs meubles en velours rouge, ont un piano qui chevrote comme fêlé par les brises marines; et le réfectoire surtout, où la cloche du bord appelle, où les aristocrates se groupent d’un côté, les passagers moindres de l’autre, où les tables de marbre s’alignent par rangées, où les colonnes semblent les mâts qui traversent du plancher au plafond les salles à manger des navires... tout cela fait songer à quelque grand bateau-transport, où se fait le dernier voyage.

Dans chaque pavillon, chaque étage est traversé d’un corridor où, de droite et de gauche, viennent ouvrir les chambres. Tels pavillons sont réservés aux dames; dans cet autre, l’un et l’autre sexe sont admis; celui que se réservent les vieux garçons est nommé par les dames « pavillon des étudiants ». Les chambres des hommes sont moins coquettes, moins riches aussi; beaucoup se contentent de l’ameublement administratif, et cela sent chez eux les vieux papiers poudreux, le tabac à priser et les cendres de bois, car les vieux tisonnent volontiers et deviennent à Sainte-Périne extraordinairement habiles

A SAINTE-PÉRINE

dans l’art, aujourd’hui négligé, de faire un feu de bois. . .

Les chambres des vieilles dames sont plus belles, plus propres, plus luxueuses ; elles conservent presque toutes des meubles d’autrefois ; elles retrouvent, pour entrer là, leur lit de jeune fille ! Et cela fait, dans cette maison, une collection, unique au monde, de meubles empire, de pendules en bronze doré, de commodes acajou et cuivre.

Le choix des chambres est, à Sainte-Périne, l’une des choses importantes : on se dispute celles qui ne sont pas trop haut perchées, celles où l’on peut voir les allées et venues de la porte d’entrée, celles surtout que le soleil vient visiter pendant de longues heures, car le vivifiant soleil est le grand bienfaiteur, le grand ami des vieilles gens.

Les appartements qui donnent au midi, sur le parc, sont presque tous enviables ; la terrasse superbe, les longues allées courbes, les pelouses d’aspect anglais, le parc ombreux du fond, sont le plus délicieux, le plus reposant des spectacles... Là, c’est la paix presque absolue : le triste cri des remorqueurs sur la rivière, la norne des tramways de Versailles sont les seuls bruits qui viennent du dehors.

Sous les fenêtres, le matin, miaule l’innombrable colonie des chats, allant à des endroits connus, disputer aux pies la pâtée qu’a mise pour eux la digne dame qui les soigne ; et par les belles après-midi d’été, alors que toutes les croisées restent ouvertes,

A SAINTE-PÉRINE

on surprend quelque dialogue intime avec un perroquet, ou l’on entend une voix doucement chevrotante qui dit les chansons d’autrefois, les romances fanées où tient l’àme d’époques mortes : légendes interminables, adieux de chevaliers partant pour la Palestine, amours contrariées par un père barbare. Adieu, mon beau navire ; Il y a là-haut, dans cette tour ; Il le faut, disait un guerrier, et ce refrain de bergère outragée :

Non, non, je ne veux pas,

J’ai promis au p’tit Lucas,

Non, non, je ne veux pas,

Les vieux ne me vont pas. . .

On sait le règlement : pour être admis dans la maison, il faut avoir soixante ans révolus, et justifier d’au moins deux mille francs de rente ; il faut aussi n’être pas riche. On y rencontre donc des gens déchus de splendeurs anciennes, d’autres qui, patiemment et courageusement, par le travail de tous les jours de leur vie, sont parvenus à posséder le capital indis-

pensable.

Et ces origines diverses font tout de même un ensemble pas trop hétérogène, et de fort bonne compagnie : il y a là d’anciennes institutrices de princes, des dames des pensionnats de la Légion d’honneur, des tilles de l’émigration à la belle démarche, au tin profil

A SAINTE-PÉRINE

bourbonien, dont la figure est encadrée d’anglaises, blanches comme des fleurs de lys. Et, d’avis unanime, les vieilles filles sont les plus charmantes, les moins aigries : mieux conservées, libérées de leur rôle toujours un peu subalterne dans la famille, ces « tantes berceuses )), comme disent les Allemands, ont ici les meilleures années de leur vie ; c’est là qu’elles s’épanouissent : quelques-unes, à soixante ans passés, y apprennent l’amour, et s’y marient.

Car la chose vraiment inattendue et qui surprend tous ceux qui viennent visiter ces maisons de retraite, c’est l’extraordinaire jeunesse des vieillards.

Ils sont, à coup sûr, moins alertes, moins vivaces dans nos familles. Peut-être aussi avons-nous la vue faussée par les vieux de théâtre, a qui se croient obligés de bafouiller, le dos rond, les jambes molles », comme dit Daudet dans Sapho.

A Sainte-Périne, les vieillards classiques sont rares : on ne les trouve qu’à l’infirmerie des incurables, celles qui sont devenues des poupées blanches sans pensées, celles qui marchent avec un bâton, le chef branlant, ayant dans les yeux une vague rêverie d’enfance, et courbant leur corps vers la terre qui les attire, qui les veut.

Presque tous restent sans accidents séniles jusqu’à quatre-vingt-cinq ou six ans : les dames sortent, vont

A SAINTE-PÉRIXE

et viennent, font chaque jour des visites à Paris, dînent chez leurs enfants, rentrent à onze heures du soir : j’en sais une qui, à soixante-dix-huit ans, est allée visiter l’Algérie pour son plaisir ; à quatrevingt-deux ans, elle a entrepris, toute seule, le voyage d’Écosse !

Les hommes toussotent davantage ; ils sont plus casaniers, ayant été plus actifs autrefois, mais beaucoup restent jeunes jusqu’à l’invraisemblable, et presque tous sont demeurés galants.

De loin, ces tendresses séniles peuvent sembler antipathiques et quelque peu macabres ; elles paraissent toutes naturelles dans les maisons de retraite, et quiconque y a vécu huit jours ne songe plus à s’en étonner. C’est que, pour qui s’accoutume à les voir, les cheveux blancs ont leur beauté.

J’en sais à qui la longue vie et ses douleurs ont fait des figures de saintes : elles ont des cheveux pareils au duvet des cygnes, des visages de cire vierge, des traits si calmes qu’on les dirait au ciel. J’en sais dont la tête est toute grise comme poudrée d’argent, et qui se parent de bonnets à rubans mauves; d’autres, de vieilles Parisiennes, qui sont exquises de malice aiguisée, avec leur face-à-main d’écaille et d’or qui leur donne un air d’insolence, leur nez en l’air de presbytes, et des cheveux à la diahle sous un bonnet de den-

A SAINÏE-PÉRINE

telles toujours incliné sur l’oreille, sans cesse déséquilibré par la manie de se gratter la tempe en décochant une malice... Et n’est-ce pas tout à fait digne de notre admiration que la femme sache être adorable encore à soixantedix ans ?...

Un jour qu’il y avait eu pour l’anniversaire de la Sainte-Périne — c’est le 31 mai — spectacle et concert l’après-midi, le harpiste laissa sa harpe sur l’estrade du grand salon, déclarant qu’il la ferait prendre le lendemain matin. Ce soir-là, un peu après minuit, un vieux noctambule rêveur et quelque peu poète qui m’a conté l’histoire, passant par le couloir voisin pour regagner sa chambre, dans la nuit si calme toujours et si muette, entendit des sons cristallins qui vibraient accompagnant une voix grêle, flûtée comme une voix d’enfant. Il entr’ouvrit sans faire de tapage la porte du salon... les lumières étaient éteintes, mais du parc, par les trois fenêtres, venait une lueur diffuse, et cette vision lui apparut : sur l’estrade, coiffée du turban à aigrette, revêtue d’une robe empire, costume conservé de sa mère ou de sa grand’mère, une jolie vieille, effleurant la harpe de gestes légers et caressants, se chantait en sourdine une romance de Carat... Quels souvenirs profonds, quelles amours lointaines lui évoquait cette musique apprise en sa première enfance ? Elle était en extaxe, et sa voix s’altérait de larmes... Le vieux rêveur ferma la porte, et rentra chez lui tout ému. « C’est ainsi, me dit-il, que je suis devenu amoureux, » pour la dernière fois, j’espère I »

A SAINTE-PÉRINE

Oui, l’amour joue un très grand rôle dans les préoccupations des vieillards, riches ou pauvres, de Sainte-Périne ou d’Ivry ; malgré les rides et malgré les lunettes, il trouve moyen, l’étrange sorcier, de ne jamais être odieux. Mais l’amour, dira-t-on, l’amour irrévocablement platonique, à coup sûr ?... Dans cette vie sans cesse régulière, avec ces repas plus que sobres aux mêmes heures qu’à la campagne, quand on respire de l’air pur, quand on se couche de bonne heure, dans cet asile où toute préoccupation de famille ou d’argent est morte, l’àme retrouve une gaieté, le corps retrouve une jeunesse... pas toujours, certes, mais souvent. Sans doute, c’est invraisemblable, et cependant c’est bien ainsi. On en peut citer vingt exemples, entre autres celui que je tiens d’un médecin qui fut interne dans la maison, voici quinze ans.

Une nuit, il rentrait de voir un malade, quand, au rez-de-chaussée d’un pavillon qu’il longeait, il vit des flammes dans une chambre. En un clin d’œil il eut brisé la vitre, enfoncé la fenêtre, et sauté dans la pièce ; une bougie, sur la table de nuit, avait incendié les rideaux... Un couple effaré était là, en si flagrant délit, qu’après avoir éteint le feu, il fallut éteindre un scandale. Le directeur les contraignit à s’épouser le mois d’après.

Depuis cette lointaine date, il ne s’est plus jamais passé dans l’enclos de Sainte-Périne rien qui ne soit extrêmement moral. Mais, dame, on s’y marie de temps en temps encore, comme les jeunes, par amour.

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