‹ Les causeries de BianchonChapitre 2 sur 29 · FLEURS D’HIVER · texte numérisé non relu

FLEURS D’HIVER

On est en hiver, la nuit vient, il pleut. La chaussée est boueuse, et les voitures éclaboussent ; le macadam des trottoirs ruisselle, luisant et noir ; la neige fondue qui tombe avec entêtement mouille et glace les doigts. Crotté, d’abominable humeur, vous vous hâtez au long des boulevards ; tout vous semble stupide et laid, et déjà vous vous promettez d’être grincheux en rentrant au logis.

. . . Mais, tout à coup, c’est un enchantement qui vous apaise et vous ravit : vous avez rencontré un magasin de fleurs où l’on vient d’allumer le gaz.

Presque toujours, leur vitrine est en retrait, précédée d’une véranda, d’une sorte de vestibule où l’on est à l’abri du temps, où l’on peut circuler et regarder à l’aise, se régaler les yeux du spectacle adorable qu’est un étalage de fleuriste à Paris.

Le fond est fait, toujours, de plantes vertes d’appartement : araucarias, caoutchoucs, cbamérops, phœnix, fougères délicates et rares, arbres joujoux, raides minia-

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tures des géants forestiers, pédoncules velus, feuilles épaisses de plantes grasses, palmes plates et larges au bout de tiges infléchies, palmes longues et gracieuses, sveltes et recourbées, comme sous le poids continu d’un invisible oiseau.

Lancéolés ou pointus comme des couteaux souples, ces feuillages, à la lumière du gaz, ont des reflets factices, un luisant de théâtre, un grand charme artificiel; et leur verdure sombre, ainsi qu’un mur de cirque, enferme, encadre, fait valoir l’amphithéâtre lumineux des fleurs.

Tout d’abord, on est ébloui, on ne voit que l’effet d’ensemble, un harmonieux chaos de couleurs, puis la vue détaille et comprend.

Ces gerbes de lueurs jaunes, roses et rouges, qui éclatent, restent suspendues et semblent prêtes à retomber comme des fusées d’artifice, ce sont les roses en bouquets s’évasant aux lèvres d’un vase. Il y a des grappes d’argent, d’autres à peine nuancées au bout de branches minces ; de petits grelots blancs groupés autour de courtes tiges vertes : c’est les lilas et les muguets.

Les globules de mimosa, nombreux, charmants, prêts à frémir au moindre souffle, se détachent légèrement sur le tapis des violettes. Orgueilleux, superbement pâles, les camélias, les gardénias semblent des duchesses, hautaines et froides; auprès des jonquilles d’or fin, les jacinthes roses et bleues, les douces azalées, les bonasses

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boules de neige, avec leur air de saluer, les tulipes aux tons hardis, jaunes et rouges comme un drapeau d’Espagne, toutes les fleurs de la saison sont groupées avec harmonie, vivement éclairées par des lampes à réflecteurs puissants, qu’on ne voit pas.

Dans leurs paniers rustiques ou dorés, parés de larges rubans magnifiques, assortis et noués par des fées, fleurs coupées ou plantes vivaces, ces filles aristocratiques, élevées à grands frais, avec mille précautions, les délicates ! en serres chaudes, font à la devanture une royale cour en habit de gala. Car au milieu d’elles est leur Reine, Sa Majesté-Très-Magnifique l’Orchidée. Sur son trône de bambou délicieusement enguirlandé d’une dentelle d’asparagus, étrange, mystérieuse et riche comme un monarque d’Orient, la Souveraine exotique, la Fleur-Sardanapale aux splendeurs presque folles, s’étale avec une indicible fierté, étend ses membres minces, montre ses fleurs inquiétantes, dignes d’être chantées par le poète d’d Rebours.

Et, dans le magasin, c’est encore charmant. 11 y flotte une senteur vague, impersonnelle et pas très violente, mélange de parfums divers, un doux et pénétrant arôme de pollen, autant dire d’amour. Et pour mettre mieux en valeur la magnificence des plantes tout est sacrifié, tout simple. Le comptoir est de couleur sombre; les demoiselles de magasin, plus que partout avenantes et gracieuses, ne sont jamais tout-à-fait jolies, et se gardent d’être coquettes; elles sont habillées d’un

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modeste lainage noir, elles cèdent le pas aux fleurs, admettant leur suprématie, ne leur faisant pas concurrence.

Aux murs, point d’ornement, sinon les accessoires, potiches ou paniers, hottes mignonnes, corbeilles en forme de tulipes, paniers ventrus à l’anse rebondie, petites chaises à porteurs, minuscules brouettes, cornes d’abondance dorées, larges chapeaux sur chevalet, tout un arsenal naguère encore compliqué, mais qui tend à se simplifier beaucoup en ce moment, — le panier brut, orné de rubans magnifiques étant le dernier mot du genre.

Il ne leur faut pas davantage pour faire des merveilles, de vrais petits chefs-d’œuvre où elles mettent l’impeccable bon goût d'une Parisienne et la science d’un maître coloriste.

J’ai, pour ces arrangeuses de fleurs, une admiration véritable comme pour tous les vrais artistes, car elles valent nos meilleurs peintres. La moins habile de ces demoiselles de magasin invente, pour des mariages, de merveilleuses symphonies en blanc comme en rêve Withsler ; quand elles groupent les couleurs, quand elles mêlent les rouges et les verts, les jaunes et les mauves ; quand, sur un fond de violettes, elles mettent jonquilles, tulipes jaunes, Maréchal-Niel, roses pourpres, elles trouvent d’instinct, avec des couleurs violentes, des tons si doux, si parfaitement harmoniques, que seul un pastel de Chéret ou une toile de La Touche

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me semblent dignes d’être comparés aux miracles de leurs doigts de fée.

D’ailleurs, ne devient pas qui veut une habile fleuriste; il y a des conditions requises, indispensables.

Il faut, d’abord, être Parisienne et ne jamais quitter Paris, car, d’avis unanime, quinze jours en province suffisent à fausser le goût ; il faut encore avoir la vocation exclusive, ne pouvoir tolérer aucun autre métier ; même il faut n’avoir d’amour que pour les fleurs.

Un grand horticulteur me disait récemment :

— Quand une de mes ouvrières est amoureuse, je le devine à ce qu’elle devient plus gauche.

Il faut, enfin, un peu de ce génie qui fait que toujours on invente du nouveau, qu’on n’est jamais à bout de trouvailles, que sans cesse on surpasse ses rivaux. Ce mot génie n’a vraiment rien d’exagéré : j’affirme que tous ils en ont à leur heure, ces maîtres-fleuristes parisiens que jamais on ne put égaler, et dont les noms mériteraient de se perpétuer, au moins dans la mémoire des femmes.

Il n’est pas de négoce plus exclusivement parisien.

Presque toutes les belles fleurs, même en cette saison, sont des parisiennes. On imagine à tort qu’elles viennent de Nice; elles sont nées dans la

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banlieue : les orchidées à Chatillon, dans la vallée d’Aunay, à Saint-Ouen ; les roses à Montrouge ou à Fontenay, les violettes à Bagneux, les jacinthes à Boulogne, le lilas à Neuilly. Le mimosa, la rose-thé, la fleur commune vient du Midi, en quantité, mais bien plutôt pour les éventaires des rues que pour les vitrines superbes : la fleur de prix naît à Paris, et — sauf les expéditions à quelques étrangers très dans le mouvement — elle se consomme à Paris.

Je ne sache pas qu’il y ait, ici, de commerce plus florissant, mieux assuré, mieux à l’abri des catastrophes, bien que les boutiques de fleurs se multiplient énormément depuis quelques années. Toutes les folies sont permises : ils peuvent entasser derrière leur vitrine, les plus fastueux amas de plantes rares, ils sont à peu près sûrs de les vendre avant qu’elles se fanent.

C’est que, si ruiné qu’on soit, on offre toujours, pour le moins, des fleurs à une femme. C’est le seul présent dont ne puisse absolument pas se passer une Parisienne: il se peut qu’elle déjeùne mal ou qu’elle s’habille avec une étoffe à quinze sous le mètre, mais elle ne pardonne pas qu’on oublie de lui apporter un bouquet. Elles en veulent toutes, insatiablement; pour leur loge, si elles sont actrices ; pour l’autel, si elles sont religieuses ; pour leur salon, si elles sont mondaines ; pour leur fenêtre, si elles logent en mansarde ; pour leur manchon, si elles sortent ; pour leur corsage, si elles dansent. Et l’on peut dire qu’à Paris, depuis la Sainte-Vierge

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jusqu’à la cuisinière à son jour de sortie, il leur faut à toutes des fleurs.

Ces magasins du boulevard, que je racontais tout à l’heure, ne fournissent guère qu’au monde de la « Haute ». Ils ont pour clientes des mondaines dont les serres et les salons sont, par abonnements, toujours garnis de plantes et de fleurs variées ; et des hommes, surtout célibataires, qui remercient d’invitations à dîner, gens mariés, galants pour les femmes des autres, Mécènes proté;^eant les arts, chargeant l’ouvreuse de lancer tous les soirs, jusqu’à la troiscentième de la revue, un buisson de roses de dix louis à la petite Y..., qui fait le chemin de fer Decauville et la deuxième fontaine lumineuse à main gauche.

La bourgeoise cossue, pour parer sa nappe blanche et charger de couleur l’étincellement des cristaux, fait ses provisions au marché de la Madeleine, si délicieux au printemps, les mardi et vendredi ; les moins riches y vont seulement sur le tard, à l’heure où la marchande est plus conciliante. La petite ménagère, le mercredi et le samedi, fait ses emplettes au Quai aux Fleurs, sous les murs du nouvel Hôtel-Dieu; là, c’est tout à fait bon enfant, pas cher, bien moins raffiné. Mais si minime que soit sa bourse, aucune ne veut s’en passer ; aucune, même la fille d’ouvrier du faubourg du Temple, même les petits trottins pauvres du quartier Turbigo, même les filles en cheveux du boulevard extérieur, de Belleville ou de Ménilmontant, les filles à la voix

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affreuse : tous les lundis, tous les jeudis, elles viennent au Chàteau-d’Eau, emportent avec ravissement le pied de giroflée, qu’elles mettront à leur fenêtre, dans une vieille boîte à conserves, ou paient trois sous la rose pâle pour la piquer à leur chignon trop pommadé : et sitôt qu’elles voient des fleurs, elles quittent leur air canaille et fredonnent quelque refrain où il est question d’amour pur.

Bien avant que les botanistes se soient mêlés de nous l’apprendre, la Parisienne avait deviné que toute fleur veut dire amour. En dehors du vieil alphabet appelé langage des fleurs, elles savent que chaque corolle, couleur et parfum, parle éloquemment de tendresse. On fait sa cour avec des fleurs, les maris redoutent tous ceux qui portent des fleurs à leur femme, et plus d’une, dit-on, justifla ces craintes. J’ai consulté, pour écrire ces lignes, une marquise et une petite ouvrière; toutes, elles m’ont dit que c’était encore, pour leur cœur, l’argument le plus persuasif. 11 y a mieux, je suis allé interroger une fleuriste qui, depuis vingt ans, chaque jour, fait la devanture d’un des grands magasins de Paris; elle n’a pas pu s’en lasser, elle est au comble de la joie quand quelqu’un lui offre un bouquet.

A propos de fleurs, un jeune savant m’a conté cette histoire :

« Étant pauvre, et vraiment très laid, avec mes )) lunettes et mon air de vieux, je n’ai jamais eu dans

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)) ma vie qu’une bonne fortune. J’étais interne de pre- )) mière année, à l’hospice d’Ivry, où, chaque printemps, » dans les jardins, fleurissaient librement, en quantité » prodigieuse, de superbes lilas Charles X...Un dimanche )) soir, nous, étions restés quatre à la salle de garde, » et l’on s’ennuyait ferme, de l’ennui spécial aux soirées » des dimanches, si bien qu’on s’en alla chercher aven- )) ture à Paris : à tout hasard, sans bien savoir pourquoi, » chacun de nous se chargea d’une énorme brassée de » lilas. Une heure après nous faisions à Bullier une » entrée triomphale. Toutes les femmes — toutes, trois » ou quatre exceptées, — s’échappèrent de leurs dan- » seurs, pour courir après nous, et nous voler nos )) fleurs. Ce fut une homérique bousculade : en dix » minutes nous fûmes dépouillés. Seul je gardais intacte » une branche superbe que, dans je ne sais quel espoir, » je défendais avec une énergie de jeune sauvage, d’un )) air si peu galant qu’on finit par me laisser en paix. » Alors près de la porte, dans un coin, je vis une )) très jeune femme, qui me parut infiniment jolie, et » surtout bien moins effrontée, plus douce que les autres, » une timide comme moi : elle regardait le lilas avec )) un air de grande envie. Extrêmement ému, d’un » geste gauche je lui tendis la branche en fleurs... Elle » prit mon bras, m’entraîna dehors, malgré cent rires )) ironiques, et son regard était plein de tendresse » reconnaissante. Je n’ai jamais été aimé que cette )) fois-là, je crois bien... »

FLEURS d'hiver

J’ai un ami, poète décadent, qui aime fort à ne pas faire comme tout le monde; il n’a chez lui que des fleurs artificielles, d’admirable roses factices imitées de la plus merveilleuse façon, de vrais chefs-d’œuvre d’art, des reconstitutions parfaites : pour, plus d’originalité, il les a parfumés, celle-ci au jasmin, celle-là à la tubéreuse, cette autre au Chypre. C’est d’un effet inattendu, bizarre; le paradoxe est amusant, les roses sont faites à miracle... Mais je le mets bien au défi de toucher avec cela le cœur d’une femme qu’enchanterait une rose fraîche d’un sou. N’est-ce pas là un peu l’histoire de la littérature artificielle et voulue d’à présent ?...

UNE PRElÈeE AU POINT-ÜU-JÛUR

Dimanche 6 avril.

Le dimanche avant celui-ci, il faisait gris, humide et froid.

La berge était presque déserte : on n’y voyait errer que quelques filles en cheveux, escortées de mâles sinistres; quelques soldats mélancoliques, enfonçant dans leur ceinturon leur gros pouce ganté de blanc.

Repeints à neuf à la fin de l’hiver, les chevaux de bois tournaient à vide et leur orgue de Barbarie chantait l’air des Pioupious d'Auvergne sur un rythme morose.

Tous les garçons de restaurants bâillaient sur le seuil des guinguettes. La marchande d’oublies brandissait en vain son claquoir. Les cafés chantants sonnaient creux : on n’y voyait, par les portes ouvertes, qu’une trentaine d’habitués, gens du quartier, certainement, et, sur le seuil, une serviette en main, leur patron s’évertuait dans le désert et glapissait improductivement sa phrase accoutumée: — On entre, on entre!... on commence à l’instant... Mademoiselle Esther est en scène!... C’est le moment... c’est le moment !...

Tout était mort; tout était triste.

UNE PREMIERE AU POINT-DU-JOUR

Mais, aujourd’hui, le soleil rit, le premier soleil de l’année.

Le ciel est exquis, bleu très pâle, avec de fines vapeurs blanches : c’est le ciel aimé de Paris. La Seine roule, scintillante, partout percée des flèches du soleil. La ligne des coteaux qui tourne paraît extrêmement lointaine, tant elle est diaphane et douce à regarder. Le chemin de fer de Versailles y met de temps en temps de fines barres de fumée blanche qui s’enfuit... On distingue sur leur sommet, dentelée par des cimes d’arbres, la haute tour d’un observatoire. A mi-côte, on voit étinceler et palpiter, comme un énorme diamant, quelque grande vitre, sans doute, ou bien les serres d’un château qu’on n’aperçoit pas.

Du viaduc, la grande ville apparaît souriante et radieuse aussi.

Sitôt après les tuyaux d’usines de Javel, c’est la Liberté de bronze sur le pont de Grenelle, les deux tours dorées du Trocadéro, de hautes maisons blanches, sur la gauche, à Passy; la reconstitution du Temple aux toits pointus; puis, les trois dômes du Champ-de-Mars, le casque d’or des Invalides... On voit la tour Eiffel de face, dans toute sa rigidité, presque jolie pourtant, tant elle est svelte et fine dans la gaieté du ciel.

La rumeur de Paris est moins bruyante qu’en semaine. Il y roule peu de voitures, on n’y travaille à peu près

UNE PREMIÈRE AU POINT-DU-JOUR

pas. C’est l’heure où l’on a fini de déjeuner, où toutes les maisons se vident, où les familles d’ouvriers et de modiques commerçants s’en vont à pied, gagnant les gares, les têtes de lignes de tramways, les embarcadères des quais, où l’on fait queue longtemps, longtemps.

Et, vers deux heures, la foule arrive.

C’est le public tout spécial de la première au Point-du- Jour. Chaque année, âu premier beau dimanche, il vient inaugurer, lui aussi, la saison.

Les hippodromes d’Auteuil et de Longchamps absorbent le monde élégant, les hommes d’argent, les cocottes, même, depuis deux ou trois ans, les calicots et les étudiants

Ici, c’est le public sentimental et bon enfant, les cœurs simples, qu’émeut le printemps, ceux qui se croient à la campagne dès qu’ils ont franchi le pont de Grenelle, petits boutiquiers en famille, jaunes de teint, sentant le renfermé, ménages d’ouvriers traînant des enfants par la main.

On voit venir de très loin les bateaux dont le pont est tout noir de monde.

Ceux de Suresnes filent droit et disparaissent sous les arches vers Billancourt et Bas-Meudon: Les autres, en bien plus grand nombre, évoluent lentement, décrivent une large courbe pour venir toucher au ponton.

UNE PREMIÈRE AU POINï-DU-JOUR

En haut du viaduc, menus et jolis comme des joujoux, les trains de la ceinture arrivent empanachés de fumée mauve, chargés d’hommes jusque sur les marches de leurs escaliers aériens.

Bateaux qui tournent et trains qui marchent, semblent venir en danse, comme bercés par les refrains que chantent continuellement les orgues des chevaux de bois.

L’air est plein de tapage amusant et divers.

Les trains sifflent, les cloches sonnent sur les bateaux ; un cadran tinte, indiquant l’heure des départs; les marchands crient leur marchandise, les orchestres font rage dans les cafés-concerts; dans un bal, un cornet à piston fait un solo strident, jouant une polka, et, dans un tir, les pan! des coups de carabine scandent le tout à intervalles réguliers.

Une bonne odeur de friture et la senteur des beignets chauds emplissent l’air, dilatent les narines.

Ils débarquent, impatients.

Et dès qu’on a touché la terre, le cousin Charles, indispensable boute-en-train de toutes ces parties, esquisse un entrechat aux éclats de rire des autres.

On paie aux femmes un bouquet de huit sous, gros paquet de fleurs communes semées d’herbes sèches, de graminées tremblantes ; on blague la marchande,

UNE PREMIÈRE AU POINT-DU-JOUR

on multiplie, les plaisanteries conjugales sur la couleur des coucous, mais on est heureux tout de même d’acheter un peu de campagne, de l’emporter entre ses doigts.

A la bascule en plein vent, pour deux sous, on pèse les petits ; les parents y passent ensuite, et l’on se tord, et l’on s’esclaffe au poids énorme que chiffre la tante Alexandrine.

Puis, assagi pour un moment, le groupe se promène. On passe sous le viaduc, on franchit l’octroi.

La route va, creusée d’ornières, entre de grands échafaudages noirs où l’on radoube les bateaux, et le fossé des fortifications encore inondé de l’hiver.

Au centre d’un rassemblement de fillettes et de gamins, un vieux couple très laid — l’homme coiffé d’un sombrero, armé d’une guitare, la femme nu-tête, en cheveux poussiéreux — glapit à deux voix éraillées les Treize jours d'un 'pinson. Mignon sur la rive étrangère, la Chanson des blés d'or.

On approche, on écoute : un attendrissement passe sur les visages : on s’essaie à retenir l’air, à bien comprendre ces paroles qui semblent la poésie même, et l’on entonne le refrain d’une voix très intimidée. Il faut se serrer, s’approcher pour entendre, à cause des bruits d’alentour.

Sans crier gare, tout à coup, et tout près, c’est un clairon qui éclate en couacs terribles. Un gamin, avec des joues rouges, y souffle à pleins poumons, massacrant la sonnerie de la charge sous l’œil ami d’un

UNE PREMIERE AU POINT-DU-JOUR

caporal ; des hommes, pour montrer qu’ils ont été soldats, fredonnent d’un air de connaisseur :

Y a la goutte à boire là-haut,

Y a la goutte à boire...

Deux pas plus loin, on est tout assourdi par le • bruit continu, trémulant, trépidant d’une machine électrique. Là, sur une table, s’étalent des fils en hélice, des électrodes de cuivre sale, des tubes de verre filé, contourné, enfermant une liqueur rouge qui bouillonne au contact de la main ; le camelot, inévitable électricien de ces fêtes, raccroche les passants d’une voix bien canaille :

~ Venez voir la chaleur du sang et de l’amour..., la force du tempérament !

Et de grandes filles qui passent en bande, se donnant le bras, se poussent, n’osant pas essayer...

Près d’une palissade en planches, un pâtre béarnais, venu là Dieu sait comme, trait pour deux sous une vache bretonne. Avec son regard d’exilé, sa mine triste, son béret bleu et sa blouse déteinte, il donne une note champêtre bien étrange à cet endroit là. Il fait, d’ailleurs, belle recette. Tout le monde veut boire, sans façon, à la même tasse, mal nettoyée dans un seau d’eau de Seine.

Et les mamans essuient les lèvres où le lait frais met des moustaches blanches.

UNE PREMIÈRE AU POINT-DU-JOUR

Quatre heures sonnent. L’appétit vient.

Au restaurant du Grand Neptune, au café des Bateaux-Express, au café de V Embarcadère, en l’air sur le balcon, en bas sous la tonnelle, de petites tables s’alignent, recouvertes de nappes blanches, où sont des verres renversés.

Celles-là sont pour le beau monde : on y mange de la friture ; on y dépense aux moins trois francs.

A la porte d’un marchand de vin, bal le jeudi et LE DIMANCHE, entre deux ifs plantés en caisse, on s’installe tout près de l’eau ; on joint deux tables de bois jaune ; les enfants grimpent sur les genoux, et l’on demande un litre ou deux, pas autre chose. On boit d’abord une tournée ; les langues claquent de plaisir sous In reginglard qui les râpe. Puis le papa fait signe à la marchande d’apporter des pommes de terre.

Dans la graisse toujours bouillante, avec une cuillère à trous, elle les cueille, elle les pêche, les belles frites dorées et savoureuses, les frites chantées par Banville. A la volée, elle les saupoudre de gros sel, en emplit pour chacun une poche de papier jaune, et c’est joyeux de voir manger ces gens avec les doigts, les petits qui ouvrent la bouche où le père pousse un morceau, et la gaieté de tous ces simples, la gaieté même de Paris.

Parfois, pour faire une surprise, la ménagère, au

UNE PREMIERE AU POINT-DU-JOUR

bon moment, exibe un morceau de gruyère, qu’elle a emporté sans rien dire. Alors, c’est du ravissement : c’est le régal pour tout de bon ; on se dispute à qui paiera le second litre.

De temps en temps, quittant le bal, des fillettes sans amoureux sortent bien rouges, en sueur, les frisons défaits, toussant au vent de la rivière.

Vêtu de la vieille défroque d’un imitateur de Paulus, en chapeau râpé, en habit à boutons de cuivre, un affreux chanteur en plein air, pâle, éreinté, malsain, essaie en vain d’amuser le public ; il a beau faire le grand écart en débitant ses gaudrioles, ou mettre élégamment son talon sur sa nuque, on n’en veut pas. Vu de si près, le pitre blême répugne à l’ouvrier brave homme. Il arrive d’entendre dire : « Tu frais mieux d’aller travailler ! »

Mais s’il entre au café-concert, il s’y amuse énormément, sans aucune arrière-pensée. Il considère ici le comique comme un artiste, il l’applaudit en toute sympathie.

C’est là qu’on finit la journée, au Concert des Bateaux- Omnibus, ou bien au Concert du Cadran. C’est un peu cher... ma foi tant pis, voilà longtemps qu’on n’avait fait la fête.

Toute la famille grimpe aux galeries d’en haut, et s’installe en ligne, sur le même rang.

UNE PREMIERE AU POINT-DU-JOUR

On croise les bras sur la balustrade, on appuie le menton dessus , et l’on écoute avec ferveur , avec ravissement.

Qu’importent le décor banal, les femmes laides, les voix fausses ! Tout est Joli, tout est charmant.

On rit aux allusions lestes, en poussant sa femme du coude. On se tord au soldat Pitou ; la romance sentimentale met une larme à tous les yeux. Et quand une très grosse dame, avec une voix de capitaine de navire, hurle, une main contre son cœur, le chant patriotique, l’apothéose du drapeau, c’est un frémissement d’enthousiasme vrai , on s’exalte pour tout de bon, et ce n’est même plus grotesque, tant c’est naïf, sincère, convaincu !

Vers sept heures, on sort, en tumulte.

La nuit vient, violette et douce. Il fait trop frais pour rester là : il faut attendre un mois ou deux encore pour s’en aller dîner sur les fortifications.

On n’a pas faim d’ailleurs, on est las seulement : on se couchera sans souper, et l’on travaillera demain. Il faut porter les petits qui s’endorment, leur tête alourdie de sommeil couchée sur l’épaule du père.

Et le bateau qui les emporte, fuit dans l’ombre, gagnant Paris, faisant traîner dans Peau mouvante l’ondulation serpentine des feux rouges qu’il porte à l’arrière.

Ce n’est, certes, ni raffiné, ni décadent, ni même distingué, cette journée de plaisir peuple, cette pre-

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mière au Point-du-Jour ; mais c’est si bon enfant, si simple, si naïf, si peu malsain au fond et si parisien que cela nous amuse et nous fait sourire un instant, nous autres les fin de siècle, les énervés et les blasés, si difficiles en nos plaisirs et si compliqués dans nos joies.

LE GROUP

Au cours d’une conversation, quelqu’un se mit à

dire :

— Vous autres, médecins, vous n’avez pas de cœur.

— Je n’en suis pas tout-à-fait sûr, madame, répliqua le docteur. Pourquoi répétez-vous cette phrase tant ressassée, vous qui faites profession de ne rien dire de banal ? Du reste, de quoi s’agit-il ? il faudrait préciser un peu. J’imagine que vous ne nous demandez pas de gémir tout le jour et de pleurer en présence des maux qu’il nous faut reconnaître et soulager avec sang-froid. Et vous savez fort bien que, si le mal entre chez nous, s’il touche aux êtres qui nous sont chers, à nos femmes, à nos enfants, nous refusons de les soigner nous-mêmes, tant nous perdons facilement la tête. Moi qui vous parle, j’ai eu un fils atteint du croup, et j’ai souffert plus que tout autre, parce que je savais. . . Il y a même une certaine nuit où j’ai failli devenir fou d’angoisse.

Et le docteur, assis tout près du feu, appuyant sa tête à son bras et son bras à la cheminée, se mit à parler pour lui seul, en phrases brèves, inachevées, comme s’il évoquait un mauvais rêve, très lointain.

LE CROUP

Le croup.., que je lui ai donné... Il venait d’avoir sept ans ; il était chez nous en vacances. C’était sa première année de collège et il avait eu tous les prix de sa classe. On avait projeté d’aller aux bains de mer...

Un jour d’août, comme je rentrais de faire une trachéotomie à un enfant diphthéritique, mon gamin vint à moi, je le pris dans mes bras, et il resta longtemps la tête à mon épaule, dans sa pose ordinaire d’enfant câlin. Et c’est là qu’il a pris son mal... mes vêtements s’étaient imprégnés du poison pendant que j’opérais. Cinq jours après, il est tombé malade.

Ça a duré dix jours... il n’avait plus de voix; sa douce voix d’enfant était devenue nasillarde et voilée, puis elle s’était éteinte tout à fait... sa toux était comme un chuchotement sinistre. Ma femme seule devinait ce qu’il voulait, au mouvement des lèvres.

Deux fois par jour les médecins venaient pour lui cautériser la gorge avec du nitrate d’argent : sa mère l’emportait roulé dans une couverture près de la fenêtre pour qu’on y vît plus clair, et sa petite face effarée et muette exprimait une si horrible douleur, que je haïssais ces docteurs qui faisaient souffrir mon enfant. C’étaient pourtant de bons amis, bien dévoués et bien habiles .. . Lui, il était docile et doux, sans résistance, comme terrassé par ce mal. Quand il se mit à étouffer, cela devint épouvantable. On parla d’opération : je n’aurais pas hésité pour un autre, et je dis non éperdument, quoique ce fût presque la seule chance de le sauver.

LE CROUP

Un soir, comme ils insistaient davantage, j’ai perdu tout-à-fait la tête et je leur ai crié qu’on voulait tuer mon enfant. Je les gênais beaucoup et je terrifiais ma femme : ils m’ont renvoyé, ils m’ont poussé dehors, et je suis parti dans la nuit.

On m’avait dit d’aller coucher chez mon beaufrère : j’y suis allé tout droit docilement. Il faut croire qu’il y a des limites à la perception de la douleur humaine. Je ne pensais presque plus à mon fils ; l’air du soir me faisait du bien : j’étais stupidement heureux d’être parti, soulagé de ne plus rien voir d’épouvantable... On me donna un lit, et je m’endormis de suite, ainsi qu’une brute épuisée.

Et voilà que je me réveillai brusquement, en sursaut, persuadé que l’on avait sonné ! Évidemment on venait me chercher!... C’était déjà fini, peut-être.

Je courus à la porte avec une lumière. L’escalier était vide et noir... j’avais rêvé. J’eus peur comme un voleur, dans le silence de cette maison endormie. Je revins dans ma chambre, mais je ne pouvais plus dormir. J’avais besoin de mouvement, d’air nocturne et de solitude.

Alors je m’habillai bien vite , et dans la rue déserte, dans l’air sonore de la nuit, j’entendis une horloge tinter deux heures du matin.

Je n’osai pas rentrer chez moi, tant j’avais peur de ce qui m’attendait. Oh ! j’ai marché, cette nuit-là, marché comme ces fous qui ne voient rien de ce qui

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LE CROUP

les entoure et qui suivent une idée fixe qui semble voler devant eux. Mes yeux s’accoutumaient au noir, ou bien c’était l’obscurité qui pâlissait. Je devais marcher tout courbé, car je voyais les pavés gris qui formaient à mes pieds comme un brouillard mobile... J’avais des visions de cierges allumés , et je voyais la face pâle de mon fils, sa figure de cire aux yeux ternis, aux narines pincées, ses lèvres bleues, asphyxiées, et l’efiort désespéré de ses muscles pour respirer encore, pour ne pas étouffer, son pauvre cou creusé par le tirage.

J’étais halluciné au point que, par moments, je me retournais brusquement, croyant entendre derrière moi la petite voix basse, le souffle aphone, chuchotant lentement par saccades brisées, comme une voix qui n’en peut plus : « Maman, j’é’-touffe. . . ».

Pardonnez-moi, c’est déchirant, même à vingt années de distance. Je ne sais plus... j’ai fait une prière. Moi qui n’ai pas la foi plénière, moi qui ne crois guère qu’à un Dieu bien impersonnel, j’ai fait une prière ardente et vague, j’ai balbutié des supplications à Jésus-Enfant, comme si c’était non pas mon Dieu à moi, mais celui de mon fils. Vrai ou pas vrai, cela m’a fait du bien : j’ai pleuré d’abon' dantes larmes... Puis il pleuvait, et j’ai eu froid, j’ai grelotté. Je devais être pitoyable, car un marchand de vin, qui ouvrait sa boutique, a pensé que j’étais malade et m’a offert un peu de bouillon chaud.

J’en ai bu. Çà m’a fait du bien. J’ai regardé autour de

LE CROUP

moi, j’étais à la barrière de Levallois, il faisait presque jour déjà.

Alors le désir me revint de revoir ma maison, de connaître la vérité, et je ne sais quel espoir instinctif me disait qu’il n’était pas mort. A un balayeur qui passait je donnai tout l’argent que j’avais sur moi, comme pour conjurer la destinée, et je courus, le long du chemin de fer de ceinture, jusqu’à la rue du Havre, où j’habitais. On dut me prendre pour un fou. Et toujours en courant, je me répétais cette phrase éclose en mon cerveau, je ne sais trop pourquoi : « Si les persiennes ne sont pas closes c’est que mon petit n’est pas mort!...» Oh! j’ai trouvé la route longue! Le jour grandissait, grandissait... et puis quand j’arrivai, les fenêtres étaient ouvertes !

Ma femme a couru dans mes bras... Il allait mieux et il dormait depuis une heure. L’opération n’était pas faite : le jour même il était sauvé.

Et comme on se mouchait très bruyamment autour de lui, le docteur dit en prenant son chapeau :

— Voyez- vous, j’ai eu très grand tort de vous raconter cette histoire : elle vous a rendus très tristes, et je n’aime pas la tristesse : ensuite, elle vous a montré que j’étais, tout comme un autre, capable de perdre la tête, et j’y perdrai de mon prestige. Vous n’aurez plus autant de confiance dans le bon sens de votre vieux docteur.

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