‹ Les causeries de BianchonChapitre 17 sur 29 · LA SANTÉ D’ISRAËL · texte numérisé non relu

LA SANTÉ D’ISRAËL

Ni plus ni moins qu’un Conseil municipal viennois, l’Académie de médecine s’est payé son petit débat sur les Sémites. Et quand je dis petit, c’est une façon de parler, car la discussion a bel et bien duré trois ou quatre mardis de suite! Il est écrit que ces messieurs se mêleront de tout.

Ils somnolent béatement, les Pères-Conscrits de notre art, espacés à leurs bancs à cause des vacances, le cœur à l’aise sous les voûtes fraîches du temple de la rue des Saints-Pères, et l’on cause d’oculistique, à deux ou trois, le plus paisiblement du monde, quand le docteur Javal, au milieu d’un discours, s’avise de prétendre que la race juive semble spécialement prédisposée à la myopie, au strabisme et à l’astigmatisme, — trouble de la vision causé par l’inégalité de courbure des méridiens de la cornée transparente, ce verre de montre protecteur que la bonne nature a enchâssé audevant de notre œil.

Le docteur Lagneau nous apprend que les caractères

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de l’écriture hébraïque sont justement disposés de manière à s’adapter à cette malformation, qui, par suite, doit être vieille comme Abraham. Puis il généralise, aborde la question plus haute des maladies physiques et morales dont Israël a su se préserver, et de celles qui lui incombent au contraire plus souvent qu’à son tour.

Il vante l’esprit de famille, le peu de mortalité infantile, le petit nombre de naissances illégitimes chez les Sémites : leur race est moins frappée que la race aryenne par les épidémies, surtout par celles qui s’attaquent aux organes de la digestion. Il attribue cela à leur parcimonie notoire, à leur renoncement aux excès de tout genre. Par contre, ils paraissent plus disposés que d’autres au diabète et à certaines affections cérébrales.

Les Pères-Conscrits se réveillent ; la discussion s’émoustille : quelqu’un raille un peu vivement a la noblesse du Sinaï »; on accuse les juifs de ne pas croire à une vie future, de n’avoir pas, par conséquent, d’idéal élevé, et de vouloir faire, de ce médiocre Ici-bas, un paradis terrestre où l’on gagne beaucoup d’argent et où l’on vit dans les délices.

En plus de la suprématie diabétique, on leur octroie la palme pour l’alcoolisme, l’épilepsie, la neurasthénie et l’aliénation mentale. Le professeur Hardy vient affirmer qu’ils sont bien plus sujets que d’autres aux affections cutanées, au furoncle et à l’eczéma notamment; mais,

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pour atténuer ce que cette révélation peut avoir de désobligeant, il fait l’éloge de leur intelligence et de leur charité, de leur esprit de tolérance et de leur patriotisme.

Mais le professeur Germain Sée ne l’entend pas de cette oreille ! Le mardi d’après, il remet bravement la question sur le tapis et prononce un fort beau discours, ma foi, un des meilleurs qu’il ait faits de sa vie, pour démontrer que ses coreligionnaires ne sont ni autrement égoïstes et sybarites, ni autrement malades que les autres. Moïse a mis la foi au service de l’hygiène : il a eu merveilleusement la prévision des maladies que nous nommons microbiennes, et ce n’est pas seulement de la trichine qu’il a su préserver son peuple, mais encore de mille maux, de la tuberculose notamment, ce qui est d’une jolie force pour l’époque; c’est tout au long dans la Thora. Si le juif louche quelquefois, il n’est pas atteint, en revanche, de strabisme intellectuel ; cérébralement, il voit juste, s’il voit mal au physique ; et, grâce à cette rectitude de jugement, il sait si bien apprécier la valeur morale de sa loi « qu’aujourd’hui encore il se laisserait peutêtre supplicier plutôt que de consentir au baptême » !

Fichtre!

Rassurez- vous, vieillard lyrique ! C’est très crâne de dire ça, mais Ximenès est mort, et pour longtemps.

Causeries. — 16.

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Je crois pouvoir vous affirmer que M. Poincaré, ou même M. Trarieux, n’ont pas du tout l’intention de vous mener à la torture!... Tout de même, votre « topo », comme on dit au quartier Latin, est d’une belle allure, et sa péroraison encore qu’un peu poncive vous a valu de justes applaudissements : « Le juif, comme le chrétien, cherchera toujours à éviter l’avilissement et à relever sa dignité d’homme. »

Moins pathétique, le D’' Worms, médecin honoraire de l’hôpilal de Rothschild, n’est pas moins éloquent. 11 accumule les chiffres statistiques tendant à démontrer que le juif n’est presque jamais un alcoolique, et qu’il n’est pas non plus spécialement épileptique ou fou. 11 prouve encore que les Israélites n’ont pas que des propensions à une existence facile, à la poursuite exclusive de la richesse ou du bien-être. Étant donné leur petit nombre, — 68,000 sur une population de 40 millions d’àmes, — ils participent largement au mouvement intellectuel, sciences pures ou appliquées, arts divers et littérature. Sur 23,000 officiers combattants et assimilés de l’armée active en France, on compte 263 officiers israélites, soit 1 pour 74, une forte proportion.

Mais toujours pas content, l’excellent M. Germain Sée se fâche encore, réfute à fond la prétendue disposition au diabète qui le chagrine énormément, et conclut en ces termes :

— (( Ainsi, la pathologie dite spéciale de la race juive

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» n’existe pas dans la réalité. Cette race n’est ni épi- » leptique, ni aliénée, ni diabétique ; elle reste une )) race douée d’une forte dose de psychologie, d’une » résistance morale et physique qui ne la rend pas seu- )) lement apte à la musique et à la folie, mais qui » lui a permis de se façonner à toutes les civilisations, » de se prêter à tous les progrès intellectuels. »

Là-dessus, M. Paquelin présente à l’Académie son thermo-cautère encore une fois perfectionné, et la discussion est close. C’est égal, il ne fait pas bon les accuser de dégénérescence, nos confrères Israélites. Ils se défendent joliment !

Je crois bien que, dans leur crainte excessive d’être vilipendés, ils ont dépassé la mesure.

Il est bien certain que Moïse fut un très grand hygiéniste, qu’il pressentit bien des dangers dont il gara son peuple, grâce à des lois dont la rigueur s’explique, aujourd’hui que nous connaissons les doctrines microbiennes.

Ni le Décalogue ni le Pentateuque ne parlent de récompenses et de peines dans une vie future; mais, à chaque instant, dans la Bible, il est dit qu’on sera puni dans sa postérité, ce qui démontre une assez belle prescience des lois de l’hérédité naturelle.

Le peuple juif est admirablement gardé contre certaines épidémies, contre certaines intoxications. Mais

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ce dont il faut convenir, c’est qu’il est très prédisposé aux maladies fonctionnelles du système nerveux, uniquement parce que beaucoup d’israélites, à Paris notamment, ont une intelligence surmenée et des occupations sédentaires. Comme beaucoup de gens qui demeurent longtemps assis à une table de travail, ils sont sujets à l’obésité, au diabète, à la gravelle et à la goutte. Comme tous ceux dont les nerfs sont vibrants et la pensée active, comme tous ceux qui se civilisent trop vite, ils sont sujets au mal moderne, à la Neurasthénie, au déséquilibre nerveux. Cela n’est pas pour les humilier, je pense!

Qu’ils soient habiles en affaires, c’est possible : tant mieux pour eux et pour le pays où ils « font aller le commerce ». Qu’ils soient joueurs, tant pis pour eux, et tant mieux pour les grecs qui les détroussent au tripot. Enfin, que le tabac leur soit moins nuisible qu’à nous, ainsi qu’on le prétend, tant mieux pour la Régie, et tant mieux pour nous tous, si la fumée atténue, comme on dit, -leur esprit positif, pour leur donner un peu plus d’abandon et de rêverie, pour en faire des poètes comme Henri Heine ou des compositeurs comme Mendelssohn!

Dans le livre confus et tout de même intéressant du professeur Cesare Lombroso, VHom7ne de Génie, je trouve une thèse absolument contraire à celle du doc-

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teur Sée, mais plus démonstrative encore de l’excellence de sa race.

La doctrine de Lombroso est celle-ci : le Génie et la Folie sont deux phénomènes tout proches. Or, la race juive produit en même temps plus d’hommes de talent et plus d’aliénés qu’aucune autre. Et lui aussi fournit des statistiques, dont voici les conclusions :

Sur les listes, proportionnelles à leur nombre total sur terre, des Aryens et des Sémites, les architectes, peintres, sculpteurs, légistes et naturalistes, sont à peu près en nombre égal. Les juifs sont supérieurs comme acteurs, médecins, marchands, financiers, métaphysiciens, musiciens et philologues; inférieurs comme hommes d’État, voyageurs, militaires.

Il s’agit là 'd’une supériorité numérique. La quantité serait pour eux, la qualité serait pour nous. « Vulgarisateurs, a-t-on dit, acteurs incomparables ou bons disciples de nos maîtres, mais esprits créateurs, non pas. » Est-ce bien juste?... Lombroso répond à cela que, pour lui, le peuple juif est encore en évolution. S’il n’a pas produit son Newton, son Darwin, son Michel-Ange, son Hugo, son Richard ’Wagner, c’est que l’heure n’est pas venue de son complet épanouissement.

Au reste, sans compter les collaborateurs, au moins éminents, de la Bible, ils ont déjà quelques illustrations modernes qui ne sont pas à dédaigner.

Ils ont donné au monde des musiciens comme Meyerbeer, Choen, Halévy, Guscow, Mendelssohn, Ofïen-

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bach, Rubinstein, etc.; des humouristes comme Heine, Saphir, Kalish, Jacobsohn, Yung, Weill, Fortis, Goslan; des écrivains comme Auerbach, Aguilar, Massarini, L. Halévy, A, Dreyfus. G. Mendès, L. Cladel, E. Mikael, et l’un des maîtres symbolistes que j’allais oublier! M. Gustave Kahn; des médecins comme Valentin, Hermann, Heiden, Hain, Schifï, Traube, Kuhn, Conheim, Liebreich, Hayem, Straus et Germain Sée, déjà nommé; des philosophes comme Spinoza, Sommerhauzen, Mendelssohn ; des économistes révolutionnaires comme Lassalle et Karl Marx ; voire des mathématiciens transcendants comme Goldschrnidt et Jacobi ; des ministres comme Goudchaux, Fould, David Raynal — sans compter des grands meneurs d’hommes d’un incomparable pouvoir de séduction, comme Cornélius Herz et le baron de Reinach !

Mais s’ils ont reçu en partage les hauts dons de l’intelligence, ils n’en sont que plus exposés aux détraquements de l’esprit. Ils n’échappent pas à la loi.

D’après Jacobs, en Angleterre, sur une moyenne de 1,000 habitants de chaque race, il y a 3 Anglais, un peu plus de 3 Écossais et 4 Juifs aliénés. En Italie, Servi comptait 1 fou pour 391 Juifs, moyenne triple de celle des Catholiques. En Ravière, pour 10,000 Chrétiens, on compte 10 aliénés ; on en compte 25 pour le même nombre de Sémites. Ce qui tendrait à prouver simplement que la race juive est la plus intellectuelle, la plus cérébrale qui soit.

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D’ailleurs, cette discussion à l’Académie ne risquait pas de devenir méchante. A Paris, le médecin moderne n’est rien moins qu’antisémite, par libéralisme d’abord, ensuite parce que les riches israélites sont les meilleurs clients du monde, ceux qui honorent et paient le mieux leur docteur.

Le professeur X... me disait à ce propos-là : « Je » considère l’antisémitisme comme une maladie du sys- )) tème nerveux, une variété du délire des persécutions )) persécutant; plus on opprime le Juif, plus on le rend » mauvais ; il devient notre égal en dignité et en civi- » lisation quand on le laisse libre, comme en France. »

Cela me paraît assez sage. Seulement, pour en venir là, il ne faut pas parler de préférer le supplice au baptême. Beaucoup de Juifs modernes l'ont compris : ils se mêlent à nous, fondent leur race avec la nôtre, et le produit de ce mélange est d’ordinaire de qualité supérieure. L’àpreté s’atténue, l’intelligence se libère des préjugés et des routines ; la justesse d’esprit de l’un, la générosité d’esprit de l’autre s’harmonisent pour tendre à la quasi-perfection. Pour ma part, la femme la plus intelligente, la plus saine d’esprit qu’il m’ait été donné de rencontrer, est précisément la fille d’un juif et d’une chrétienne.

L’argument est peut-être un peu trop spécial, mais il résume assez bien l’opinion d’un certain nombre d’esprits sages sur la question d’Israël.

Le docteur Brouardel a été vivement pris à partie, ces temps derniers, et tous les spécialistes de l’ironie parisienne ont exercé leur verve sur sa consultation de juin dernier à Bournemouth.

Deux hypothèses, peu... bienveillantes, se sont fait jour : l’une suppose que Charcot et M. Brouardel auraient été victimes d’un tour de passe-passe, de la substitution d’un sosie au véritable Cornélius; l’autre estime que les deux savants français auraient fait preuve de complaisance au moins servile, peut-être intéressée, pour le gouvernement de leur pays.

Tout cela est assez pénible pour qu’il soit nécessaire de tirer définitivement au clair cette trop fameuse aventure.

M. Brouardel est arrivé hier soir seulement des environs de Lisieux, où il prend ses vacances, et il a bien voulu, sans plus tarder, me faire, en termes très précis, le récit ne varietur de son voyage en Angleterre avec Charcot.

Nos lecteurs trouveront dans cette interview tous les détails qu’il est humainement possible d’imprimer. Dès que la maladie de Cornélius Herz aura pris fin, par la mort ou la guérison, le docteur Brouardel demandera la publication intégrale de son rapport, mais nos lecteurs n’y trouveront rien de plus que ce qui va suivre, à l’exception de quelques détails techniques dont il faut épargner la lecture au malade.

a Le 26 juin dernier », me dit M. Brouardel, je reçus du ministre des affaires étrangères l’invitation au voyage que vous savez. Je crus prudent de ne pas partir seul.

» Je demandai à m’adjoindre Potain ; mais Potain refusa parce qu’il avait été, jusqu’à sa fuite, le médecin de Cornélius. Puis ce fut le' tour de Bouchard, qui déclina l’invitation parce que, depuis plusieurs mois, il s’était brouillé avec Herz.

» Charcot céda à mes instances; — lui, du moins, était sûr de n’avoir jamais rencontré le trop fameux brasseur d’affaires.

» A neuf heures, le soir, nous arrivions à Bournemouth, et, sans avoir dîné, nous allâmes directement à Tankerville Hôtel.

» Il faisait nuit et nous n’avons pu voir, à ce moment, ni le jardin, ni les maisons avoisinantes.

» Trois médecins anglais de grand renom nous atten-

daient : David Ferrier, Broadbent et Andrew Clarke, président du Collège des physiciens de Londres. Ces messieurs ne voulurent pas nous accompagner près du malade et se bornèrent à se tenir à notre disposition, pour tous renseignements complémentaires, dans la salle à manger, au rez-de-chaussée.

)) Nous trouvâmes Cornélius Herz dans son lit; il avait bien l’aspect d’un homme très malade : un ancien gras très amaigri, une assez belle tête juive à la manière de Rembrandt, avec une barbe bouclée, poussée depuis la maladie, un front bombé. L’intelligence était parfaitement lucide, la voix assez ferme.

)) Il nous a dit bonjour, puis se tournant vers mon collègue :

))— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur Charcot?... fit-il

» Et Charcot protesta ne l’avoir jamais vu.

))— Mais si, reprit Cornélius. En 1867, vous remplaciez le docteur Marrotte à la Pitié, et j’étais roupiou (externe) dans le service. Je vous vois encore dessinant, pour la thèse du docteur Bail, un caillot de la veine fémorale avec embolie dans l’artère pulmonaire; et je vous entends dire : « C’est un caillot en forme de tête de serpent. »

)) Charcot dut reconnaître l’exactitude de ce récit, et nous pensâmes, lui et moi, qu’un faux Cornélius n’aurait pas eu tant de précision.

» D’ailleurs, nos confrères anglais venaient de nous remettre l’observation détaillée de la maladie, obser-

vation prise au jour le jour depuis l’arrivée de Herz à Bournemouth; pour mettre en doute l’identité de notre malade, il fallait soupçonner de fraude et de complicité ces trois hommes qui sont riionneur de la science anglaise : notre visite de contrôle, venant après leurs affirmations si catégoriques, n’était déjà que trop blessante, et, aujourd’hui encore, ils sont indignés plus que je ne puis dire de ce que les journaux de France aient suspecté leur loyauté professionnelle.

)) Cornélius nous fit un assez curieux récit du début de son mal.

» En 90, il revenait d’enterrer sa mère, morte du diabète, lorsque son père et lui, en même temps, furent pris de symptômes tels que l’idée leur vint aussitôt de faire faire une analyse. Le père et le fils, comme la mère, étaient diabétiques. Cornélius rendait à lui tout seul 310 grammes de sucre par vingt-quatre heures. Ce fut alors que Potain le soigna.

» Il partit pour l’Angleterre à la suite des incidents que vous savez, et le soir de son arrivée à Bournemouth, il prit froid au cours d’une imprudente promenade en voiture. Ce coup de froid, chez ce diabétique, détermina une aortite aiguë, une inflammation de la grosse artère qui part du cœur : de là d’innombrables caillots tout comme ceux que dessinait Charcot en 1867 — et quelques embolies : l’une d’elles avait déterminé un refroidissement de 1 degré 1/2 du côté gauche du corps par rapport au côté droit.

» Le malade, outre du sucre, avait de l’albumine.

)) Le jour où nous l’avons vu — que mes lecteurs m’excusent si j’entre dans quelques détails trop précis

— le malade n’émettait qu’une fort petite quantité d’urine (300 grammes'en 24 heures). Il n’avait plus que peu de sucre — ce qui s’explique par le fait qu’il ne prenait aucune nourriture; — notre analyse n’a donné que 8 à 9 grammes de sucre par vingt-quatre heures.

» En revanche, nous avons noté de fortes doses d’albumine, et il avait tous les symptômes graves de Vurénie gastro-intestinale.

» Ces symptômes étaient tellement sérieux que nous n’avons pas pu asseoir Cornélius Herz sur son lit pour l’ausculter en arrière de la poitrine. Comme avait dit Andrew Clarke, aucun de nous,— à cause des symptômes uréniques et à cause des caillots consécutifs à l’aortite,

— aucun de nous n’aurait osé prendre la responsabilité de le transporter dans la chambre voisine.

)) Ce soir-là, notre examen dura une heure et demie.

» Le lendemain matin, à neuf heures, nouvelle consultation, de deux heures et demie, cette fois. Nous avons revu soigneusement tous les symptômes qui pouvaient prêter au doute, et qu’une supercherie aurait pu, à la rigueur, expliquer. Notre examen a été aussi consciencieux que possible : les liquides organiques ont été recueillis et examinés par nous-mêmes, et nous nous sommes entourés des précautions les plus minutieuses.

)) M™® Herz voulait que Charcot donnât une consultation à sa fille, qui souffrait, je crois bien, d’une légère névralgie. Charcot n’a pas voulu, dans la crainte qu’on lui offrît des honoraires, prétexte trop commode à une accusation de corruption.

» Notre examen bien achevé, nous sommes descendus dans la salle à manger, où nos trois confrères anglais nous attendaient.

)) Charcot et moi nous avons longuement causé à voix basse dans l’embrasure de la fenêtre ; à un moment, comme Charcot étouffait un peu, il a ouvert cette fenêtre et nous avons continué à causer, fort occupés de notre affaire et regardant sans voir dans le jardin. Je ne puis donc rien affirmer de précis sur ses dimensions ; je ne sais pas si on peut, des maisons voisines, voir ce qui s’y passe, et la clôture en planches noires est la seule chose dont je me souvienne avec un peu de précision.

» Voilà l’exacte vérité.

)) Nous avons ensuite fait compliment à nos confrères anglais qui avaient observé le malade avec une sagacité et une perfection vraiment dignes d’admiration. Nous avons adopté pleinement leur diagnostic, qui était impeccable.

» Pour ce qui est du pronostic, un journaliste qui m’a interviewé, si je me souviens bien, dans les couloirs de la Chambre, m’a fait dire une chose qui n’est que l’à peu près de ma pensée. Il a écrit que

nous avions condamné Herz à mourir dans la huitaine. Ce n’est pas là ce que j’ai dit.

)) Ce journaliste m’a demandé : « Si vous étiez médecin d’une Compagnie d’Assurances, assureriez-vous Cornélius Herz ? )) Et j’ai répondu ; « Certes non ! — Pas même pour huit jours ? — Je ne crois pas qu’on puisse assurer pour si peu de temps, ai-je dit ; mais je n’oserais même pas assurer Herz pour huit jours. »

)) Nous n’avons jamais pensé que l’amélioration fût impossible. A ce moment-là, le malade était en grand péril : on ne pouvait absolument pas le transporter sans mettre sa vie en danger. Mais que, sous l’influence du repos absolu et du régime lacté intégral, les caillots se soient résorbés, que l’urénie se soit dissipée, que l’albuminurie se soit atténuée, cela n’a rien de surprenant. Je ne sais pas si c’est ainsi que les choses se sont passées ; mais c’était là une issue possible.

» En résumé, nous avons été envoyés à Bournemouth pour savoir si le prisonnier de la police anglaise était, oui ou non transportable ; en employant toutes les précautions humainement possibles, nous avons constaté que le malade était si peu transportable qu’on ne pouvait même pas l’asseoir dans son lit. C’est dans ce sens que nous avons conclu.

» Quant à l’idée que l’on nous a fait voir un sosie du vrai Cornélius, elle est bien difficile à soutenir vraiment.

)) Songez à la difficulté qu’il y aurait à trouver^ non seulement un homme au visage pareil, de même taille, de même corpulence, mais encore un malade diabétique au même degré, albuminurique au même

titre, avec une aortite et des caillots dans le côté gauche du corps !

» Songez que Cornélius a reconnu Charcot à vingtsix ans de distance, et qu’il lui a rappelé par le

menu un fait précis, un de ces détails nets qui ne s’inventent pas.

» Songez enfin que des hommes connue Clarke^ Broadbent et David Ferrier sont parmi les plus

considérables et les plus honorables de la loyale

Angleterre, et que rien n’autorise à suspecter leur absolue bonne foi. Or ils ont vu Cornélius à maintes reprises, depuis son arrivée en Grande-Bretagne, depuis le jour où il a pris son aortite aiguë. »

Ce récit m’a paru complet et concluant.

Avant de quitter le doyen, je me suis permis de lui demander quels honoraires Uharcot et lui avaient touchés pour cette mission, pénible et fatigante sur le moment, et qui, plus tard, devait leur valoir tant de horions.

Et M. Brouardel m’a répondu que le ministère des affaires étrangères n’avait pas encore manifesté Fin-

tention de régler ces honoraires et que Charcot était mort sans avoir rien touché pour ses frais de déplacement.

« Vous pouvez dire encore, fait le doyen en me rappelant, que Charcot n’a vu, ni avant, ni après, un seul ministre, qu’ils ne lui ont pas écrit, qu’il ne leur a pas écrit, et que, s’il a menti, c’est pour rien, pour l’amour de l’art. »

Je connaissais d’ailleurs assez mon vieux maître Charcot pour pouvoir affirmer que tous les ministres du monde et toutes les promesses n’auraient pas pu contraindre à un mensonge cet orgueilleux cerveau qu’on n’asservissait pas.

La mort si brusque de M. Jules Ferry a déjà donné lieu à tant de commentaires, qu’il n’était pas sans utilité de rechercher quelques informations précises sur le mal qui vient de tuer l’ancien président du Conseil. C’est un peu plus qu’un détail curieux, c’est presque de l’histoire.

J’ai le plaisir de connaître le distingué médecin de l’hôpital Necker, M. Huchard, que les travaux de toute sa vie et son récent Traité clinique des maladies du cœur désignaient, comme spécialiste consultant, au choix du docteur Worms, médecin ordinaire, ancien condisciple et ami fervent de Jules Ferry.

Mais j’ai trouvé M. Huchard d’une discrétion qu’aucun argument n’a pu vaincre.

Le secret médical n’a rien à voir en cette affaire, mais le docteur éprouve un peu de gêne à raconter, pour le public, ce qui se passe chez ses malades. Rien de plus honorable et l’interview n’a pas de prise contre ce genre d’arguments.

Causeries. — 17.

Nous avons causé, cependant : nous avons causé politique et maladies de cœur, et pour être plus générale que 'je n’aurai voulu, notre conversation n’en est pas moins fort instructive.

Voici ce que m’a dit le médecin de l’hôpital Necker :

— Jamais les maladies du cœur n’ont été aussi fréquentes qu’en ce moment, et jamais les spécialistes n’ont donné tant de consultations à des hommes politiques. ))

(( C’est que, qu’on le veuille ou non, il faut bien admettre que les émotions morales, ces émotions qui assaillent, à toutes les minutes de la vie, un parlemëntaire un peu actif de notre temps, suffisent à déterminer, non pas une lésion des valvules, des soupapes du cœur, mais de la cardio-sclérose, une dégénérescence des artères du cœur, une de ces maladies qui commencent par une palpitation, par une pâleur sous l’injure, et qui s’achèvent, subitement, presque toujours, dans une crise d’angine de poitrine. »

Un homme a rêvé d’accomplir de grandes choses. Il a peuplé son pays d’écoles, comme autrefois on le peuplait d’églises ; il a donné à sa patrie un grand empire colonial. Un jour, la dépêche d’un affolé lui casse brusquement son rêve : c’est un sensible, presque

un maladif, malgré sa rudesse apparente ; ses amis d’hier le conspuent ; il quitte le pouvoir, avec des larmes de rage impuissante ; mais il n’a pas trouvé le repos, pour cela : incessamment, pendant des années et des années, avec un incroyable acharnement, on le larde d’injures, on le crible d’accusations, on le désigne comme le seul néfaste !

A chacun de ces coups d’aiguille ou de massue, les vaisseaux du cœur réagissent d’une invariable façon : ils se resserrent spasmodiquement, et ce n’est rien, d’abord, qu’un peu de pâleur passagère ou de légère angoisse ; mais peu à peu ces spasmes s’accumulent, et la maladie s’organise. Le cœur, surmené, dégénère, comme chez d’autres le cerveau.

Puis, un jour, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. L’attentat inoffensif d’un aliéné, une balle qui s’amortit et qui contusionne à peine la base du cœur ; mais il n’y a pas que le traumatisme bénin : il y a aussi, il y a surtout l’amertume d’avoir suscité tant de haines, de ne pouvoir se promener dans les rues de Paris sans être reconnu et insulté. Et dès lors la maladie du cœur est organisée. Le dénouement viendra plus ou moins vite : une bouffée de joie tardive pourra suffire à le hâter.

C’est tout cela qu’il faut conclure des réponses.

vagues sur le terrain politique, mais précises sur le terrain médical, de M. le docteur fluchard.

Et il a ajouté :

— Dès 1808, le vieux Corvisart signalait la fréquence des morts subites et des maladies du cœur aux époques troublées, sous la Terreur surtout. Lui n’a connu que la première, la terreur rouge ; il y a eu, depuis, la terreur blanche ; et nous assistons à présent à la terreur noire, couleur d'encre d’imprimerie. Ce qu’on écrit de redoutable, de gravement méchant à notre époque, est presque aussi pathogène, aussi énervant pour le cœur ou pour le cerveau que la crainte du couperet. »

Ce que M. Huchard n’a pas voulu formuler nettement, je peux bien le déduire sans risque de me tromper : M. Jules Ferry est mort, non point de la rupture d’un anévrisme, mais d’une attaque d’angine de poitrine, symptôme ultime d’une cardio-sclérose, dont son impopularité prolongée est à peu près la seule cause admissible, le malade n’étant ni un fumeur ni un gros buveur ; c’est à peine s’il avait, de loin en loin, de légères crises de goutte.

M. Huchard s’est refusé à me donner le moindre détail sur les deux visites médicales qu’il a faites

rue Bayard, vendredi matin, à quatre heures, et vendredi soir, à six heures.

Les quelques détails que voici viennent d’une autre source : je tiens à dire qu’ils ne m’ont été fournis par aucun de mes confrères. Ils étaient quatre auprès de M. Jules Ferry : MM. Huchard et Worrns étaient assistés par deux jeunes médecins de grande valeur, le docteur Toupet et le docteur A. Weber, l’assistant de M. Huchard.

Vendredi, à quatre heures du matin, M. Jules Ferry râlait du râle d’agonie : sous l’influence des injections d’éther, de caféine, de trinitrine, il reprit connaissance et put dire quelques mots, haletants, hachés par la brièveté du souille — jusque vers cinq heures du soir.

A ce moment, l’aggravation définitive.

Mandé par téléphone, le docteur Worrns arrive, et c’est à lui que Jules Ferry dit ses dernières paroles, que je transcris sans embellissements ;

— Ça va mal,., jusqu’au grand repos...

A six heures, le docteur Huchard, rappelé en hâte, revient; le pouls est petit comme un fil... la mort est imminente.

A ce moment, à la stupeur de tous, le mourant surgit, se soulève, glisse en bas de son lit et se maintient debout, grâce à l’aide des deux assistants. H étouffe, le vieux Vosgien entêté; l’air va manquer à sa large poitrine, et il est tout violet d’asphyxie.

et son œü est déjà vitreux. Mais un dernier effort l’a mis debout, et le voilà qui marche avec une énergie farouche, tout d’un côté, prêt à tomber, qui marche vers son cabinet de travail dont la porte est ouverte : il a fait peut-être vingt pas pour venir là, finir dans un fauteuil, près de la cheminée ; six à huit minutes après, il a rendu le dernier souffle. Sa vaillance lui est demeurée jusqu’au bout.

11 a beaucoup souffert, et il est mort très bravement.

11 semble que ce soit, pour les mélancoliques ironies d’un Hamlet, ces politiques, ces impitoyables à l’ennemi, qui meurent par le cœur, d’un surmenage d’émotions ni plus ni moins que ceux qui aiment trop !

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