‹ Les causeries de BianchonChapitre 21 sur 29 · LA BLESSURE DU PRÉSIDENT CARNOT · texte numérisé non relu

LA BLESSURE DU PRÉSIDENT CARNOT

C’est à ce moment-là que le blessé demanda le colonel Chamoin et qu’il dit d’une voix nette et douce : « Je )) suis touché de la présence de tous mes amis, et je » vous remercie de ce que vous faites pour moi. »

Puis il y eut une hémorragie, perte de connaissance, quelques soubresauts convulsifs, et l’agonie fut de courte durée.

Quelques personnes mal renseignées ont pu penser et dire 'que l’intervention chirurgicale, que l’incision faite par le docteur Poncet avait été pour le moins inutile et qu’on avait vainement fait souffrir le malheureux agonisant.

Le docteur Poncet prend la peine de se défendre de cette accusation ; il prouve surabondamment que son incision et sa compression ont prolongé de trois heures la vie du Président Carnot.

On peut être assuré que le chirurgien de Lyon a tenu, auprès de son illustre malade, la conduite chirurgicale la plus intelligente et la plus probe.

Sans doute, ces trois heures de survie furent trois heures de martyre, mais le martyre de M. Carnot est ce qui lui vaudra de ne jamais périr dans la mémoire des honnêtes gens, sans compter qu’il était peut-être d’une haute importance que le chef d’État pût parler avant de mourir.

MON DERNIER SOUVENIR

(MAÜPASSAiNT)

Les uns après les autres, nous les jetons nos souvenirs, ainsi que des fleurs sur sa tombe. Voici le mien :

C’est avec moi, un médecin, que ce pauvre malade a passé sa dernière journée littéraire, deux jours avant son dernier départ pour Cannes, quinze jours à peu près avant que s’installât en maître le délire dans l’une des plus fortes et dans la plus lucide des intelligences de ce temps.

J’avais été lui demander, pour le supplément littéraire du Figaro, cette étude sur Louis Bouilhet qui fut son dernier projet d’art. Depuis un petit volume qui lui avait plu, il m’accueillait avec une bienveillance charmante, et, ce jour-là, il me retint longtemps auprès de lui.

Pendant près de deux heures, Maupassant lut à haute voix les vers de son bien-aimé maître, qu’il 'avait été prendre la veille chez Lemerre ; il les chantait comme une psalmodie, avec un sentiment profond de leur beauté et la plus admirable émotion de voix.

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Cet homme qui, pour mieux se différencier de Flaubert, feignait l’indifférence aux lettres, m’apparut ce jour-là comme doué de la plus haute sensibilité artistique.

Puis il me raconta, avec une magnifique fierté d’enthousiasme, Bouilhet se défendant des prêtres à son lit de mort.

Cent fois le vieux poète avait redit sa ferme volonté de mourir sans secours de la religion. A l’heure de son agonie, de pieuses parentes profitèrent de ce qu’il restait seul un moment pour lui envoyer le curé, un curé débordant de zèle... Et dans le récit de Maupassant, c’était une admirable chose la lutte entre le prêtre penché sur le mourant, guettant son âme sur ses lèvres pour l’emporter de force au ciel, et le vieux poète philosophe criant pour le chasser, appelant au secours, s’entêtant à mourir dans son isolement et dans sa fierté d’homme libre, qui sait aller dans le néant.

Notre ami témoignait d’une très grande admiration pour l’héroïsme de cette fin. Et pourtant, n’est-ce pas du souvenir de la mort de Bouilhet qu’il a tiré VOnde Sosthène, ce petit chef-d’œuvre où certain père jésuite joue, vis-à-vis d’un vieil athée, un rôle si délicieusement ironique ?

— Du reste, avait-il ajouté, vous verrez V Angélus : ce sera terriblement irréligieux... anticlérical, plutôt.

Puis, revenant à son projet d’étude sur Bouilhet,

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sur Flaubert et sur son oncle Le Poitevin, dans un élan de sympathie tout-à-fait simple et tout-à-fait touchant, il me promit de me la dédier...

Tous les hommes de lettres à qui j’ai raconté cette visite rue Boccador, n’ont point manqué de me demander si, dès ce moment-là, en médecin habitué à formuler un pronostic, j’avais lu la folie prochaine dans les yeux du maître écrivain.

Je puis bien dire que, ce jour-là du moins, je l’ai trouvé parfaitement semblable à un homme sensé ; ses lèvres n’ont pas trahi une pensée qui ne fût pleine de sagesse, de juste enthousiasme, de critique avisée. Il n’avait pas très bonne mine, voilà tout.

Mais, qui saura calmer l’anxiété que sa folie a fait planer sur le monde des lettres ?

Combien sont venus me trouver, nerveux impressionnables, neurasthéniques simplement, dont le cerveau a choisi pour « phobie » la peur de l'aliénation mentale, du jour où Maupassant a été fou.

Quelques-uns, certes, dans le nombre, étaient bien loin de son génie, mais tous se comparaient à lui ; tous ressentaient jusqu’aux entrailles ce sentiment de pitié profonde, d’attendrissement éperdu que nous procurent les malheurs qui auraient pu nous arriver, qui nous arriveront peut-être. Quelques-uns en gardaient

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l’idée fixe pendant des mois. Plus d’un manquait à son enterrement, l’autre semaine, qui avait craint « de se faire trop mal en y allant ».

Dans cette tragique aventure, deux points restent mystérieux que chacun tente d’élucider à sa manière, à la façon que sa rêverie lui conseille : la tentative de suicide, tout au début, à Cannes, et les causes réelles de la folie de Maupassant.

On a dit que son âme fière, comprenant bien qu’elle tombait à l’abjection de la démence, avait voulu s’affranchir de la vie, par une décision suprême et libre de sa dignité. C’est une légende trop belle pour être conforme au réel. L’abominable maladie ne permet pas de ces dédoublements. Les fous ne se savent pas fous, et la totalité de leur intelligence sombre. Vous tous qui, craignez de devenir aliénés, vous ne serez jamais que des neurasthéniques, précisément parce que vous voyez le danger. Maupassant, hélas ! n’a rien vu : il a cherché à se tuer comme il aurait tué, pour obéir à l’impulsion homicide, simple symptôme de son mal.

Il faut dire cela, non pas pour le diminuer, cet incomparable écrivain qui fut mon ami quelques heures, mais pour défendre ses médecins et ses intimes — Ollendorff et Cazalis, surtout — de l’accusation par trop injuste d’avoir condamné Maupassant à vivre deux années la vie de cabanon à laquelle il avait fièrement

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voulu se soustraire. Cazalis et Ollendorfï lui furent des amis de tous points admirables et vous auriez agi comme eux, croyez-le bien !

En face de ce destin terrible, ne commettons pas d’injustice.

N’accablons pas non plus de trop lourdes responsabilités la littérature mangeuse d’hommes, le dur métier où le cerveau fait tout... ni, mon Dieu !... cette femme qu’une rumeur accuse d’avoir mis son cœur en torture par des coquetteries impitoyables, des abandons insuffisants et des tromperies deux fois graves !

Oui, certes, le métier d’écrire est une usure, lorsque l’on fait appel à son génie en se grisant d’éther, comme lui quand il écrivait Pierre et Jean. Mais loin d’exaspérer, le travail calme, soutire, pour son plus grand bien, l’excès de force d’un cerveau excité.

L’amour est bien autrement grave. Encore ne peutil suffire à aliéner un cerveau que l’hérédité n’avait pas préparé, condamné d’avance. L’hérédité, c’est bien vraiment la seule cause redoutable : celle de Maupassant était accablante. Il faut le dire pour tous ceux qui restent sous l’angoisse : ni le génie le plus envolé, ni le travail le plus formidable, ni l’amour le plus torturé ne rendent fou celui que le fatum moderne, l’hérédité n’a pas marqué. Et l’exemple du mort très grand que nous pleurons, doit tourner à nous foidifier tous et non pas à nous tourmenter.

A LA MÉMOIRE DE TRÉLAT

Mardi dernier, l’Académie de médecine étant solennellement réunie sous la présidence du professeur Laboulbène, le docteur Alphonse Guérin a prononcé devant la compagnie un éloquent éloge d’Ulysse Trélat.

A cette occasion, un grand nombre de mes confrères de la presse scientifique et politique se sont tournés, pour ainsi dire, vers la Parisienne d’élite, vers l’admirable âme d’artiste qu’est la veuve du grand chirurgien, pour lui offrir, comme un respectueux hommage, quelques lignes évoquant la noble’ figure du mort.

Je veux aussi apporter mon tribut, et bien qu’il reste infiniment peu à glaner après les paroles émues que jadis ou naguère prononcèrent Tarnier, Péan, Terrier, Jules Ferry, Charles Monod, Napias et Paul Segond, l’élève préféré du maître, je veux raconter à mon tour quelle impression il laisse en ma mémoire.

C’est à la Charité que je le vis pour la première fois.

Comme toujours, il y arrivait tard, longtemps après

A LA MÉMOIRE DE TRÉLAT

midi sonné : ses internes ne déjeunaient jamais que bien longtemps après les autres.

Sa figure était saisissante, encadrée de crins blancs et noirs ; son beau front bossué sur les arcades sourcilières, ses paupières meurtries, ses rides innombrables faisaient de son visage comme l’eau-forte d’un maître hollandais, et son regard, sous les épais sourcils, avait une dureté mensongère dans ses moments de noire humeur.

Il arrivait, fumant son éternelle cigarette, toussant son éternel catarrhe, maussade, ayant mal secoué l’engourdissement du sommeil. Mais, auprès du malade, son étonnante intelligence se vivifiait tout de suite, subtile, pénétrante, éprise de perfection, voulant le diagnostic le plus fin, le mieux déduit, le plus artistiquement deviné.

Il opérait superbement, avec la fougue des batailles, des bousculades à ses aides, des fureurs contre les bistouris insuffisamment aiguisés ; mais quelle habileté de main, quel consciencieux asservissement aux lois de l’asepsie, et quels résultats excellents !

Et jamais professeur ne fut plus charmant à entendre. Aucun n’apporta tant d’art spontané, tant de tempérament oratoire à l’enseignement scientifique. Il avait la phrase empoignante, qui saisit comme un geste et maintient l’auditeur en face, les yeux dans les yeux, subjugué : on subissait cette puissance, et

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A LA MÉMOIRE DE TRÉLAT

on l’aimait en l’écoutant parler, tant on sentait qu’il se donnait sans aucune réserve.

Une fois, j’eus la bonne fortune de le voir de tout près à l’œuvre, au cours de je ne sais quel débat académique.

Tout d’abord il sembla ne prendre qu’un intérêt fort médiocre à ce que venaient dire, l’un après l’autre, à la tribune, deux orateurs empâtés de science, alourdis de documents, empêtrés d’observations. Puis à un moment donné, son attention fut captivée : il écouta et je vis tout son être, tout à l’heure indifférent, se tendre vers la discussion, en absorber les éléments fondamentaux, qu’au fur et à mesure son esprit si lucide clarifiait, classifiait et précisait.

Et, dès lors, le besoin de parler lui monta.

Sa respiration fut plus ample, il toussa par deux fois... et bientôt, n’y tenant plus, impatient comme un cheval de charge, il demanda la parole.

En quelques phrases brèves, un peu cassantes tout d’abord, puis plus amples, d’un plus grand souffle, il posa la question avec une netteté, une précision telles, que déjà nous en pouvions tous entrevoir la solution : cette question, il l’ignorait à peu près tout à l’heure; mais il’ l’avait apprise, indigeste, confuse, de la bouche de ses confrères et il la leur resservait limpide, méthodique, simplifiée, résolue, donnant à tous, au lieu du doute, le sentiment de la sécurité scientifique. Il avait le don souverain de savoir porter la lumière.

A LA MÉMOIRE DE TRÉLAT

Tel est l’homme à qui ses coufrères viennent de faire une sorte d’apothéose, près de trois ans après sa mort.

Personne ne mérita mieux d’être honoré de la postérité. Très artiste, parfois distrait, oublieux de l’heure, sans empressement auprès des clients lucratifs, il ne sut pas, il ne voulut pas être un de ces chirurgiens qui font grande fortune.

Mais, en revanche, il récolta de belles moissons d’amitiés. Jamais maître ne fut pleuré plus tendrement par ses élèves ; tous ceux qui l’avaient approché avaient été puissamment impressionnés par l’originalité de sa nature, et il faut croire qu’il tenait une grande place, à en juger par le vide énorme qu’il a laissé.

Quand il mourut, il possédait, d’ailleurs — sauf l’Institut qui l’attendait — tous les titres honorifiques qu’un médecin français peut souhaiter : professeur de clinique, chirurgien de la Charité, membre et ancien président de l’Académie de médecine, commandeur de la Légion d’honneur.

Gomme l’œuvre de plus d’un maître, comme l’œuvre d’un La Bruyère ou d’un Baudelaire, l’œuvre qu’il laisse derrière lui tient en deux volumes de magistrales cliniques, recueillies par ses internes, et présentées au public par son ancien chef de clinique, Paul Segond.

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Mais sa parole féconda des générations de jeunes chirurgiens : il y en a sous toutes les latitudes qui diagnostiquent parfaitement et qui opèrent habilement parce qu’ils ont été à son école. Et jamais ouvrage compact, avec sa suite monotone de lignes innombrables, ne put frapper et conquérir les jeunes esprits comme le fît sa parole magique, qui enseignait irrésistiblement.

LA MÉDICATION VIBRATOIRE

Puisqu’elle est décrétée, l’Exposition fermeture de siècle, il est temps de se préoccuper d’y installer une galerie où des séries de tableaux vivants incarneront, pour l’édification des visiteurs, le dernier cri, — c’est le cas de le dire — le dernier cri des souffrances physiques et des tourments que les médecins modernes inventèrent sous prétexte d’y remédier.

Galerie des supplices dans le goût du musée de la torture à Nüremberg, avec cette seule différence que les poupées aux pointes acérées, les roues, les chevalets, les brodequins eurent quelque prétention à redresser les âmes torses d’hérétiques et de voleurs, tandis que les mécaniques contemporaines, beaucoup plus matérialistes, ne prétendent qu’à réparer notre pauvre machine humaine.

Sans compter tout le formidable attirail qu’utilise la chirurgie, je propose qu’on voie, rien que dans la section du système nerveux, des hystériques sous la douche, des ataxiques suspendus, des neurasthéniques

LA MÉDICATION VIBRATOIRE

en train de se transfuser quelques sucs, et des affaiblis respirant, sur la flamme d’une bougie, des pierres, comme des fétiches, d’où se dégage du fluor.

Mais le succès d’étrangeté sera, n’en doutez pas, pour la toute dernière trouvaille, pour la a méthode vibratoire », récemment préconisée par M. le professeur Charcot, dans une leçon à la Salpétrière, et dont j’apporte la primeur à mes lecteurs du Figaro (1).

Voici ce que le maître enseigne.

^ eï-

II existe une névrose, appelée Paralysie agitante ou Maladie de Parkinson, que caractérisent, entre autres symptômes, l’immobilité du masque facial, un geste continu des mains dont les doigts tremblent et semblent perpétuellement occupés à rouler une boulette de mie de pain, et l’attitude d’ensemble de tout le corps, à moitié fléchi et soudé, maintenu comme par un pal.

Les pauvres diables qui en sont atteints souffrent beaucoup, dorment très, mal; signe particulier : ils ont toujours trop chaud et enrhument perpétuellement leur femme, avec leur habitude de rejeter au loin les édredons et les couvertures du lit conjugal.

A cette maladie bizarre, pas de cause bien définie. A l’autopsie, absolument aucune lésion appréciable — et, jusqu’à ces temps-ci, aucun traitement efficace.

(1) Cet article est daté du 20 juillet 1892.

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Depuis longtemps, en interrogeant ses malades, M. Charcot leur avait découvert une singularité plus singulière encore que les autres. Quand une personne atteinte d’une maladie de Parkinson fait en chemin de fer un long voyage, quand elle est violemment ballottée, secouée dans un trépidant train express pendant un assez long trajet, de Paris à la Méditerranée, par exemple^ les symptômes douloureux ou pénibles s’atténuent considérablement.

Ce qui nous éreinte les repose ; ce qui nous brise les lombes leur rend la souplesse, et j’ai eu, pour ma part, occasion de connaître une dame qui faisait deux fois consécutives, aller et retour, le voyage Paris- Marseille, pour se donner un peu de calme et de sommeil. Le paysage défilant aux vitres lui importait aussi peu que possible : les secousses du train faisaient tout son bonheur.

Ce fut ainsi que la trépidation entra dans le domaine de la thérapeutique.

Pour éviter à ses malades des déplacements inutiles, Charcot fit construire un fauteuil, extrêmement perfectionné depuis, et sur lequel il suffit de s’asseoir pour être secoué comme du son dans le blutoir.

J’en ai tâté : pour vous et moi, il est simplement abominable ce petit va-et-vient perpétuel qui vous ébranle rudement et qui menace de vous rompre. Mais placez

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sur le fauteuil le paralytique en question, mettez en mouvement la mécanique trépidante, et vous verrez le pauvre secoué renaître à la vie, son corps se désempaler peu à peu. Le lendemain matin, il vous dira, avec une reconnaissance attendrie : « J’ai dormi comme un juste, » ce qui ne m’était arrivé depuis trois ou quatre ans ! »

La méthode prit de l’ampleur : le docteur Vigoureux soulagea des ataxiques en enfermant leurs membres douloureux dans une caisse résonnante où vibrait un diapason.

Boudet de Paris étudia les mêmes vibrations, localisées sur un point de la peau.

Un Anglais, Mortimer-Granville, se glorifia d’inventer un petit marteau trémulant qui percutait la tête aux migraineux.

Puis M. Charcot s’avisa d’appliquer directement au crâne l’action vibratoire si favorable au système nerveux : sur ses conseils, un électricien distingué, M. le docteur Larat, vient de faire construire un casque dont l’apparence extérieure tient le milieu entre le heaume de M. Van Dyck dans Lohengrin et le casque de nos sapeurs-pompiers. Intérieurement, il est muni de lamelles de bois comme un « conformateur » de chapelier. Ces lamelles s’appliquent à la tête du patient et lui communiquent les secousses très énergiques qu’elles reçoivent d’un petit moteur électrique.

LA MEDICATION VIBRATOIRE

La tête entière vibre r le cerveau danse dans son liquide céphalo-rachidien.... et, chose invraisemblable mais parfaitement vraie, les malades les plus délicats de leur crâne, ceux qui redoutent le plus les heurts les plus légers, les neurasthéniques, les névralgiques, les migraineux s’en trouvent à merveille.

C’est tout nouveau, les observations ne se comptent pas par centaines, mais jusqu’à présent on a eu raison de maux de tête absolument rebelles à tout. Un mélancolique persécuté, poursuivi par des voix méchantes, n’a pas eu son accès, que la vibration du casque semble avoir fait avorter.

Ce rien, c’est tout de même un pas de plus dans la thérapeutique des maladies nerveuses.

Pauvre, pauvre humanité vraiment ! et quel comique douloureux se dégage de certains de nos maux et de nos inventions pour les guérir !

Étant donné l’accroissement de l’énervement, de la névropathie dans les centres civilisés, d’ici peu, nous ne serons plus que neurasthéniques, migraineux ou ralentis de la nutrition à Paris. J’entrevois une ère prochaine où les chapeliers ne fabriqueront plus que des casques trépidants : il y en aura de paille pour les bains de mer, à claque pour le monde.

Quand nous aurons besoin de l’intégrité de nos facultés intellectuelles, nous ferons vibrer notre tête ; « Agiter avant de s’en servir ». Dans les journaux, nous

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aurons notre casque à la salle de rédaction : nous le mettrons pour écrire un article.

L’Académie française, où les fatigués sont en nombre, va commander, affirme-t-on, quarante fauteuils trépidants. Les séances mouvementées ne seront plus l’exception . . .

LES CHIENS ENRAGES DE PARIS

Pour se délasser des alarmes que lui causent les anarchistes, M. le préfet de police se fait doctement renseigner sur les chiens enragés et le nombre de leurs victimes, ce qui ne le change pas beaucoup d’occupation.

Le rapport que le Conseil d’hygiène et de salubrité vient d’adopter à son usage , je ne puis pas me dispenser d’en dire un mot à mes lecteurs , pour leur donner la terreur de la rage qui les tourmente insuffisamment, paraît-il, et pour leur annoncer qu’on va leur museler leurs chiens 1

Le pis est que le docteur Dujardin-Beaumetz, rapporteur, adjure la presse parisienne de lui venir en aide et d’établir un courant d’opinion en faveur de mesures préventives rigoureuses. Par sentiment, je suis, nous sommes tous pour les « bons chiens », si merveilleusement chantés dans le petit poème en prose de Baudelaire. Mais les chiffres qu’a dégainés le Conseil d’hygiène sont

LES CHIENS ENRAGÉS DE PARIS

d’une éloquence terrible, et les bons chiens auront leur muselière, sous peine d’équarrissage, d’ici fort peu de temps.

A l’Institut Pasteur, les résultats sont merveilleux. Depuis deux ans, il n’est pas mort une seule des 296 personnes qu’on y a traitées après morsures de chiens enragés sur le territoire du département de la Seine. Pour les mordus venus de loin, la moyenne de mortalité a été un peu moins de 1 , exactement 0,88 0/0, tandis que les mordus non traités rue Dutot meurent dans la proportion de 14 à 15 0/0.

Le traitement de la rage par les vaccinations pastoriennes est donc en bonne voie de perfectionnement, tout proche de la perfection.

L’hésitation n’est plus permise et il faut s’y soumettre, le cas échéant.

Mais pendant ce temps-là, le nombre des chiens enragés s’accroît dans des proportions très alarmantes, et quelque plaisir qu’on éprouve à guérir les mordus, il est peut-être encore plus humain de leur épargner la morsure ! Les plus fervents pastoriens sont de cet avis-là.

En 1888, on compte le chiffre énorme de 863 chiens enragés. Le préfet de police, n’écoutant que son courage

LES CHIENS ENRAGÉS DE PARIS

(il en faut beaucoup pour ce genre de déterminations), prescrit que tous les chiens seront tenus en laisse : le chiffre des animaux atteints tombe à 367, puis à 203 dans l’année. Mais les mesures se relâchent : le Parisien, né frondeur, reconquiert sournoisement la liberté pour ses toutous. La laisse tombe en désuétude; résultat net pour l’année 91 : 400 chiens enragés, et ça augmente encore depuis que l’année 92 est entamée.

Je suis de ceux qui raffolent des chiens, qui les estiment presque tous supérieurs à presque tous les hommes ; mais, outre que la muselière préserve aussi les chiens, songez-y, je vous prie, elle garantit surtout les enfants, les petits, trois ou quatre fois plus fréquemment mordus que les grandes personnes. Les statistiques nous le prouvent, à nous en donner le frisson.

Et dès lors, on a beau relire le poème de Baudelaire, écouter la concierge raconter à qui veut l’entendre que ce sont justement les muselières qui rendent les chiens enragés (textuel), on ne peut s’empêcher de trouver tout de même que le Conseil d’hygiène a raison.

A Berlin, depuis 1832, dans la Prusse entière depuis 1873, à Vienne depuis 1887, en Hollande depuis 1879, la rage humaine est une maladie littéralement introuvable, parce que tous les chiens sont astreints à la muselière, parce que l’abatage des animaux enragés ou simplement suspects est rigoureusement, impitoyablement pratiqué.

LES CHIENS ENRAGÉS DE PARIS

Il en sera de même en France, le jour où l’on voudra. On ne peut pas ne pas vouloir.

La population parisienne va protester comme elle a déjà lait ; le préfet n’en tiendra pas compte et prescrira la muselière. Ceux qui en vendent feront une grosse fortune, et, dans un an, le nombre des mordus ayant diminué dans d’énormes proportions, le danger sera oublié, on lâchera les muselières pour recommencer dans deux ans.

C’est ce qu’on nomme le progrès.

LA GDLRISON de la tubereulose

La communication du professeur génois Maragliano sur un nouveau traitement de tuberculose n’a pas cessé d’émouvoir l’opinion publique. Il ne se passe guère de jour sans qu’un journal — médical ou politique — ne lui consacre un article important, et nous, les médecins, nous ne rencontrons pas un client dans la rue sans qu’il ne nous demande ce que nous en pensons.

C’est qu’il s’agit du plus abominable des maux humains, de cette phtisie pulmonaire qui, sur les statistiques, figure à elle seule pour un cinquième de la mortalité totale.

Nous avons pensé qu’il serait du plus haut intérêt d’aller causer de ce grave sujet avec les maîtres de l’Institut Pasteur.

11 fallait que le public pût savoir ce que pensent, de la trouvaille de M. Maragliano et du fond même de la question, ces hommes qui nous ont donné tant de preuves de haut savoir, de probité intransigeante et de sagesse scientifique.

288 LA CtUérison de la tuberculose

J’ai vu et longuement interrogé les deux a pastoriens » que je jugeais être le mieux à même de nous renseigner — ils me demandent, avec leur monacale modestie, de ne pas imprimer leur nom — et je me contente de transcrire, en les simplifiant un peu pour nos lecteurs, les explications très complètes, très claires et tout à fait intéressantes qu’ils ont bien voulu me donner.

« Le travail lu par M. Maragliano au Congrès de Bordeaux échappe à la critique sérieuse, m’ont-ils dit, et vraiment on n’en peut penser ni bien ni mal.

» Pour entraîner la conviction, il aurait fallu apporter deux séries de preuves : expériences sur des animaux; traitement des malades.

)) Or, il faut bien le dire, les résultats obtenus sur des malades sont d’une extrême banalité.

» Quant aux preuves expérimentales, elles manquent absolument.

» Pour peu que M. Maragliano possède à son actif une seule expérience de laboratoire vraiment démonstrative et saisissante, qu’il la fasse connaître : nous la vérifierons immédiatement, et, si elle est probante, nous ne lui marchanderons pas notre admiration.

» Si M. Maragliano ne parle pas, c’est sans doute — cela dit sans le moindre sentiment d’hostilité envers ce savant distingué — c’est sans doute qu'il n’a pas de

chose assez convaincante à montrer. Mais nous pouvons parler, nous autres, et dire avec précision où en est, à l’heure actuelle, la question d’un traitement spécifique, d’un vaccin pour tuberculose. »

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut que mes lecteurs se fassent une idée claire de ce qu’est la tuberculine de Koch, qui a servi de point de départ à toutes les recherches ultérieures.

Pénétrez avec moi dans le laboratoire et fabriquons ensemble de la tuberculine.

Voici des bacilles de la phtisie; ensemençons-les dans du bouillon vulgaire additionné (selon la formule de Roux et Nocard) de 4 % de glycérine.

Pendant quarante jours, laissons cette culture pulluler dans l’obscurité propice, à la température favorable de 37“ centigrades. A cette date, les microbes auront déposé dans le bouillon des poisons émanés de leur venimeuse personne, des toxines — c’est le terme usuel — que nous allons utiliser.

En les tuant par l’ébullition — aucun d’eux ne résiste à la température de 100“ — débarrassons-nous des microbes eux-mêmes, et tamisons le bouillon à travers un filtre où leurs cadavres resteront ; évaporons au bain-marie jusqu’à 1/10® de son volume primitif cette solution de toxines et nous aurons de la tuberculine, telle que la fabriqua, le premier, le professeur Koch, de Berlin.

Causeries. — 19.

L’erreur de Koch fut de penser que sa tuberculine était un remède, que l’on pouvait guérir la tuberculose avec cette décoction de poisons émanés des microbes mêmes de la tuberculose.

On sait quelle déception cruelle fit suite à cette hâtive espérance.

Tout bien analysé, la tuberculine n’était nullement un remède, mais simplement un remarquable moyen de diagnostic : injectée à un sujet sain, elle ne détermine aucun effet appréciable ; inoculée à un tuberculeux, elle provoque, on le sait, de la fièvre et tout un cortège de signes révélateurs.

Si la tuberculine, directement inoculée à l’homme malade, faisait plus de mal que de bien, peut-être pouvait-on tout de même l’employer utilement à immuniser des animaux, dont le sérum serait le vaccin souhaité. C’est la question que se posa l’éminent professeur d’Alfort, M. Nocard, quand les belles expériences de MM. Chantemesse et Widal pour la typhoïde, de MM. Roux et Chamberland pour le vibrion septique, l’eurent mis sur la voie.

Mais, phénomène inexpliqué, la méthode qui réussit pour d’autres maladies infectieuses, n’a donné aucun résultat pour la tuberculose. Jamais la tuberculine n’a

rendu un animal réfractaire au bacille, et jamais le sérum d’un animal inoculé n’a donné, chez l’homme malade, de résultats thérapeutiques décisifs.

On n’a jamais eu à enregistrer que des améliorations vagues — dans le genre de celles dont parle M. Maragliano — mais à la rue Dutot, on n’a point coutume de se contenter d’arguments approximatifs.

Ces tentatives d’immunisation par la tuberline, c’est la voie suivie jusqu’à ce jour à Berlin comme à Paris, chez Robert Koch comme à l’Institut Pasteur.

M. Maragliano, mieux inspiré, a-t-il trouvé le joint? S’est-il engagé dans une voie parallèle qui n’aboutisse pas, comme l’autre, à une impasse? Si oui, pourquoi ne pas le dire ? Mais il est permis d’en douter, après les efforts, jusqu’à ce jour infructueux, de gens comme R. Koch, qui, depuis vingt ans, ne cesse d’appliquer ses exceptionnelles facultés intellectuelles à la solution de ce problème-là.

Tous ceux, d’ailleurs, qui se sont occupés de cette question sont obligés de reconnaître qu’elle présente des difficultés et des complexités toutes particulières.

Tous les microbes d’un phtisique, fussent-ils instantanément détruits, il resterait encore à lutter contre leurs toxines , contre les poisons qu’ils abandonnent post mortem, avec une lenteur qui semble une survie de leur malignité.

Faut-il donc renoncer à l’espoir de guérir l’homme atteint de tuberculose ?

Non certes, puisque la phtisie guérit, assez souvent en somme, d’elle-même; elle guérit toutes les fois que la santé de l’homme sur qui elle évolue est assez vigoureuse pour triompher de l’envahisseur et le mettre hors d’état de nuire.

Etudions donc la manière dont l’organisme vivant se défend contre le microbe : nous y puiserons les plus précieux indices pour l’invention d’un traitement rationnel.

Cette étude de la résistance de nos tissus à l’envahisseur a été suivie dans ses moindres phases par le maître à qui nous devons la connaissance des lois de la défense de l’organisme contre ses ennemis microbiens, par M. Elie Metchnikofï.

Je ne sais pas de roman d’aventures, de récits de guerre plus poignants que cette lutte héroïque, tragique d’infiniment petits.

Pour sujet de ses recherches, M. Metchnikofï a fait choix d’un petit rongeur d’Algérie, la gerbille d'Afrique, petite bête qui a pour caractéristique de ne jamais mourir de la tuberculose. On l’inocule et les bacilles l’envahissent, mais invariablement, au bout d’un temps plus ou moins long, l’organisme de l’animal a pris le dessus, et les bacilles sont mis hors de combat.

On sait que ce sont les globules blancs de notre sang, les phagocytes, pour employer le mot technique, qui sont chargés de ce service de la sûreté, de cette défense contre les microbes.

Eh bien ! en immolant — à différents moments de leur lutte contre les microbes envahisseurs — un certain nombre de gerbilles, on voit au microscope la série de tableaux saisissants que voici :

Premier acte. — Le bon globule blanc, avec son air un peu lourd et paterne, rencontre sur sa route le petit bâtonnet fin, net, presque élégant qu’est le bacille de Koch. Ils viennent au contact, et le globule blanc absorbe le microbe : on distingue le bacille intact, vivace, en pleine vigueur, en pleine malignité par conséquent, dans l’intérieur de la cellule-phagocyte.

Deuxième acte. — Sous l’influence de véritables sucs digestifs sécrétés par le phagocyte, le bacille, rongé, altéré, se creuse ici, se gonfle là, perd sa finesse rectiligne, devient une sorte de branche noueuse, qui s’effrite, puis disparaît, digérée, anéantie par le globule blanc vainqueur.

Mais, bien souvent, la bataille est plus longue, la victoire plus disputée.

Penchez-vous sur ce microscope, voyez d’autres phases du drame.

Ici, le phagocyte n’est pas assez vigoureux pour digérer le microbe ; le microbe n’est pas assez fort pour faire dégénérer et périr la cellule ; les deux adversaires se valent.

Alors, pour se soustraire aux sucs digestifs qui le menacent, le microbe construit des fortifications, s’entoure d’enveloppes stratifiées, sécrétées par lui-même, et qui vous apparaissent au microscope comme les enveloppes concentriques d’un bulbe d’oignon.... Cela le protège pour un temps ; mais cette carapace finit par lui être fatale : il y meurt d’inanition.

Et le globule blanc , pour achever de l’emmurer, sécrète autour de lui des couches de phosphate de chaux qui lui serviront de tombeau — si bien que le rasoir du bactériologiste s’ébrèche sur ces tissus calcaires quand il veut en faire des coupes pour les monter en « préparations ».

N’est-ce pas un spectacle du plus prodigieux, du plus mélancolique attrait, que cette bataille, que ce siège en règle mille fois répété aux profondeurs de nos tissus ? Est-elle assez* toujours la même cette lutte pour l’existence, qu’il s’agisse de peuples, d’individus humains, de bêtes fauves ou de ces êtres microscopiques dont la longueur moyenne est de 5 millièmes d’un millimètre !

Et comme la Providence apparaît loin de tout cela ! Comme la Nature est indifférente, impassible, aban-

donnant les adversaires à leurs propres moyens de luttes, sans discernement ni justice !

A ses yeux, il n’y a ni bon ni mauvais droit, ni oppresseur, ni opprimé, ni globule blanc, ni microbe, ni Prussiens, ni Français : c^est le plus fort qui a raison !

Chez la gerbille, c’est toujours le globule blanc le plus fort ; chez l’homme, il est le plus souvent vaincu.

Mais lorsque l’un de nous guérit de la phtisie — spontanément ou grâce à une efficace hygiène — c’est par un mécanisme analogue d’emmurement du microbe, de calcification des lésions. Le phagocyte tue le bacille et l’enferme, avec ses poisons, dans un tombeau solidement scellé.

Cette fière besogne, les globules blancs l’accomplissent chaque fois qu’ils en ont la force, chaque fois que notre vigueur individuelle est à la hauteur de sa tâche.

Quand nous sommes trop faibles, le bacille vainqueur fait dégénérer la cellule : le mal est maître du terrain.

Il reste donc, en somme, un large espoir de guérison de la tuberculose.

Cette guérison, il ne faut vraisemblablement pas la chercher dans des agents chimiques capables de tuer le bacille ; car, tuerait-on, d’un coup, tous les microbes, leurs toxines demeureraient aussi nuisibles qu’eux.

Il faut chercher dans la voie des stimulations de l’organisme : il s’agit, au total, d’inventer un moyen de décupler la force du phagocyte, de lui faire sécréter des sucs digestifs capables de tuer le bacille, et des sécrétions calcaires capables de l’emmurer ensuite.

Celui qui fera cela guérira la tuberculose.

Il aura mérité la plus belle statue sur la plus belle place des plus belles villes du monde.

Où est-il à l’heure actuelle, car il est né probablement?... C’est un enfant rêveur sur les bancs du collège , un étudiant à tête blonde et à lunettes du laboratoire de Koch, un jeune élève de Nocard ou de Roux... Ce serait drôle si c’était Maragliano, tout de même !...

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Puisque l’on va pouvoir, enfin! causer d’autres choses que du choléra qui se meurt (1); puisqu’il est sur toutes les lèvres, prémices d’un retour à la saine gaieté, le jeu de mots trop facile à prévoir, qui sert d’oraison funèbre au bacille : « Il était temps de mettre un point à cette odieuse virgule! » il faut ne pas laisser passer inaperçu ce premier Congrès de gynécologie qui vient de réunir à Bruxelles, dans la grande salle des académies, avec alternative de dîners somptueux et de discours savants, trois cents des plus fameux guérisseurs de la femme, parmi lesquels nos compatriotes Segond, Péan, Richelot, Jules Chéron, Doyen (de Reims), le Britannique Spencer Wells, très illustre « ovariotome », le Berlinois Martin, très célèbre « laparotome », l’Allemand Kusserow,Engelman, des États-Unis, l’Italien Porro, le Russe Reus, le Norvégien Schonberg, Vuillet, de Genève, et Consolas, compatriote d’Esculape, sans oublier Pawlaky-bey, que délégua tout exprès le Sultan dans sa sollicitude pour les sultanes.

(1) Septembre 92.

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Il faut parler de ce Congrès, parce qu’il a tourné très à la gloire de la France, et aussi parce qu’on y a traité, sous son aspect uniquement technique, une question de morale nouvelle, d’une modernité vraiment très curieuse, comme vous pourrez en juger!

On a fait la part belle aux chirurgiens de notre pays. Péan et Segond notamment ont eu de grands succès avec leur hystérectomie par les voies naturelles.

Mais ce sont là surtout régals à savourer entre gens du métier. C’est le docteur Chéron, un vieux praticien de sage expérience et de haute valeur, qui fut l’âme de la querelle dont je veux parler maintenant.

Oh! le sujet est délicat... Si quelque mot trop spécial m’échappe d’aventure, je demande pardon d’avance à mes lectrices. Mais, si j’en crois les psychologues, ce ne sont plus là choses à provoquer leur indignation. Ils prétendent que, dans le monde, quand on voit maintenant chuchoter deux femmes qui mêlent des sourires à des airs inquiets, c’est qu’elles papotent entre elles des douleurs dont le ciel inclément les afflige; le grand motif à confidences ce serait la consultation dernière, quel docteur il faut préférer, et, le tout, justement, dit en termes techniques, qu’il est aussi chic de savoir que les mots spéciaux au steeple ou au tennis :

— Une salpingite, ma chère!

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— Ma mignonne, figurez-vous que Pozzi a diagnostiqué (( métrite parenchymateuse! »

— Ectropion antérieur, mais c’est affreux, ma chère belle!

Puis, des discussions, chacune prônant la douceur, la discrétion, le savoir du maître à qui elle s’est confiée. Et c’est à qui sera plus gravement atteinte, comme, après la venue au monde d’un enfant, c’est à qui s’enorgueillira d’avoir plus souffert que les autres.

Seules, les mères-grand qui, de leur temps, n’avaient pas ces soucis, s’ébahissent de voir tant de jeunes femmes soignées, et les accusent, non sans quelque raison, d’y mettre un soupçon de snobisme, d’en faire une manière de sport chirurgical, le plus moderniste des sports.

Donc et sans autre guide que les conseils d’une amie plus expérimentée, elles vont, ces jeunes malades, ou chez un médecin ou chez un chirurgien spécialiste. Leur sort est différent selon celui qu’elles consultent.

La médecine est lente : elle met du temps à guérir, contrainte qu’elle est d’employer plusieurs moyens simultanés. Elle est en grands progrès depuis quelques années : par crainte des interventions trop terribles, elle se risque aux opérations bénignes, et elle y réussit. Elle s’efforce de guérir sans violences, professe que l’ablation d’un organe est une défaite et non une

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victoire, surtout quand cet organe est celui par quoi l’on est mère. Elle s’enorgueillit d’être conservatrice.

Plus en progrès encore, accoutumée à réaliser des prodiges, la chirurgie est plus impatiente, plus active, plus radicale. Elle enlève, elle extirpe, comme c’est son métier, et Chéron pousse un cri d’alarme, affirmant qu’on en ôte trop.

Chéron est surtout médecin. Il est l’homme de ce qu’il a lui-même baptisé « la gynécologie médico-chirurgicale conservatrice. » Il opère pour épurer, très rarement pour extirper : peut-être prêche-t-il un peu pour sa paroisse puisque le voilà leader du nouveau parti conservateur. Mais il nous a fourni des arguments fort sages et de nature à faire réfléchir. Je ne puis guère les rapporter ici, le public étant mauvais juge en pareille matière. Mais il y a un grand courant d’opinion contre ce que Kùfïerath, le grand accoucheur de Bruxelles, premier président du Congrès, a nommé sans détour a les excès de la chirurgie sur le terrain gynécologique ».

Ceux qui ne connaissent pas notre corps médical français et son hautain souci de dignité professionnelle, pourraient croire que cet abus n’est qu’un fait de cupidité, chaque opération en ville représentant quelques milliers de francs de plus. Il n’en est rien, je dois l’affirmer nettement, et il faut chercher d’autres causes d’un domaine plus relevé.

Les merveilles de l’antisepsie ont seules fait le mal

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et le succès a engendré l’excès. Ce qui grise les chirurgiens, c’est l’optimisme de leurs statistiques; c’est la proportion, hier encore invraisemblable, des guérisons opératoires. Parce qu’ils ne perdent qu’une malade sur dix ou quinze qu’ils ont couchées sur la table d’opération, la responsabilité qui leur incombe pour l’une d’elles leur échappe. L’attrait de la difficulté à vaincre les attire peut-être au-delà du permis.

C’est surtout la laparotomie que j’accuse, cette manie d’ouvrir le ventre aux femmes, de faire du Paris moderne une succursale de l’antique Japon, où il était de bon aloi de pratiquer des boutonnières à sa paioi abdominale!

Eh bien! c’est vrai que l’on mutile trop de femmes que des soins médicaux suffiraient à guérir. C’est vrai qu’on expose leur vie sous des prétextes trop futiles et qu’on ouvre le ventre pour un oui, pour un non, pour une douleur névralgique, pour des crises de nerfs ou pour faire un diagnostic, pour « explorer », comme l’on dit. Les statistiques de laparotomies donnent au minimum de 10 à 15 Vo de décès. C’est quelque chose, je crois bien.

C’est pourquoi j’ai cru qu’il était temps de dire aux Samouraï de la chirurgie moderne qu’un courant d’opinion était en train de se faire contre leurs abus inconsidérés.

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Mais les femmes, me direz-vous, les malades, pour qui sont-elles dans ce débat abominablement moderne?... Sans doute, pauvres créatures délicates et timorées, pour la médecine temporisatrice et les moyens les moins osés?

Eh bien! — et c’est ici que la question se hausse à une très réelle importance morale — les malades sont les pires complices des excès de la chirurgie d’à présent ! Le besoin d’en finir vite avec des maux attardants qui vous éloignent des joies du monde, l’envie de retourner au bal ou de se montrer au théâtre, que dis-je? la détestable crainte d’être mères, leur fait braver la mort, cette mort qui les fauche dans la proportion que je vous disais tout-à-l’heure. Et beaucoup de femmes, beaucoup, entendez-vous? vont trouver un chirurgien pour que ce soit plus vite fait, et lui disent : « Je veux » quand il est hésitant! Heureusement qu’il dit souvent : « Je ne veux pas ». Mais il lui faut vraiment quelque courage, quand la dame appuie son discours de cinq billets de mille francs.

Le temps présent est plein de révélations effarantes. Celle-là me paraît être du nombre, suffisamment pour capter un moment l’intérêt des moralistes ou des sceptiques curieux.

Moi qui ménage mes lecteurs et qui cherche à leur épargner les horreurs trop fréquentes de notre métier médical, j’ai failli à mon habitude et je viens d’être d’une franchise un peu brutale, j’en ai peur. Si cet

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article pouvait dissuader quelque malades de recourir trop vite aux soins trop radicaux, en ce pays qui n’a certes pas besoin qu’on favorise sa dépopulation, je serais aussi content de moi que peut l’être M. Brunetière quand il enlève un souscripteur au monument de Baudelaire.

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Dans un grand journal politique, comme celui où j’ai l’honneur d’écrire, il se fait un échange continuel de vues entre le chroniqueur et son public. Un très grand nombre de lecteurs répondent à tel ou tel article qui les touche, pour le commenter, pour le discuter, pour le compléter, pour en complimenter l’auteur ou l’accabler de durs reproches. Et c’est un fait à remarquer que rien ne rend prolixe comme les questions médicales.

Bon nombre de ces lettres n’ont aucune importance, étant écrites par de vieilles demoiselles de province que l’oisiveté a jetées dans la manie épistolaire. D’autres sont plus instructives et fort bonnes à méditer, certaine, notamment, que j’ai reçue ces jours derniers.

(( Prenez garde, m’écrit-on, les médecins sont en train de gâter leur prestige. Ils ont su conquérir une situation merveilleuse dans la société contemporaine : nous leur disons tout, comme au prêtre, nous leur obéissons, nous croyons en eux, même sans les comprendre, et je ne sais quelle auréole les entoure, malgré les honoraires qu’il faut leur payer en janvier...

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Eh bien ! il commence à se ternir, le nimbe. La profession médicale est en train de perdre, non pas de son éclat (elle n’a jamais été si brillante) mais de sa considération, de sa respectabilité. Certains événements récents, que vous connaissez mieux que moi, y contribuent pour une large part. Voilà un bon sujet d’article : écrivez-le. »

Elle voit un peu noir, mais elle voit malheureusement assez juste, cette lettre. Le rédacteur du Figaro a eu la bonne idée de n’en rien dire à ses lecteurs, que ces histoires-là ne doivent pas intéresser, et sagement il m’a passé la main, estimant que c’est ici, dans la famille médicale (1), qu’il est bon d’en causer un peu.

Oui, mes confrères, le public écrit des lettres comme celle que vous venez de lire, d’autres encore, qui ont pour conclusion une phrase comme celle-ci : « Chez vous, tout est pareil à votre concours d’agrégation : de la poudre aux yeux ! »

11 y a des causes à ces états d’âmes. Tâchons donc de les rechercher, tant qu’il n’est pas trop tard pour y porter remède.

Il y a, tout d’abord, un changement notable dans l’attitude des journalistes. Naguère encore, le reporter allait interviewer le médecin, comme on allait jadis consulter les oracles, avec respect et avec foi. A chaque ligne, dans son article, on trouvait le mot « maître » et le mot (( éminent ». A présent, l’ironie s’en mêle avec

(1) Article publié par la Gazette des Hôpitaux.

Causeries . - 20.

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je ne sais quel sentiment de révolte. Je vous le dis en vérité, on relit Molière dans les salles de rédaction. Et puis, le journaliste a trouvé plus habile, plus facile et plus généreux en même temps de prendre, une fois pour toutes, la défense du malade contre le docteur, et comme qui dirait de l’oppressé contre l’oppresseur !

Oppresseur, l’aliéniste qui, peut-être, qui sait ? se livre chaque jour à des débauches de séquestrations arbitraires ! Oppresseur, le chirurgien, qui persuade à une faible femme qu’il est indispensable de lui ouvrir le ventre et d’en extirper un ovaire légèrement congestionné, et le public trouve cela très bon, très charitable à son égard.

Le douloureux événement par chloroforme, survenu récemment dans le service d’un des chirurgiens les plus justement estimés de Paris, a déchaîné une série d’articles hostiles à notre profession. A la première ou à la seconde page des journaux, on a vu s’étaler des titres comme celui-ci : 3Iéfiez-vous des médecins ! ou bien encore : Homicide par imprudence ! Dans l’espèce, la chose est d’autant plus grave, plus regrettable, qu’il y a en ce moment-ci, dans Paris, des centaines de personnes sur le point d’être opérées, auxquelles il faudra bien tout de même donner du chloroforme, et que l’on terrorise comme à plaisir — sans compter le sérieux dommage que l’on risque de causer, en imprimant son nom, à un chirurgien qui se trouve être précisément

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l’un de ceux que préoccupe le plus la question du chloroforme.

11 y a donc, dans la grande presse, un commencement d’hostilité à notre égard, hostilité redoutable, parce qu’elle revêt des apparences chevaleresques, et prétend à sauvegarder les droits du faible, du malade, contre la (( tyrannie sans contrôle » du médecin.

Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? La lutte pour la vie est devenue si âpre, la concurrence si ardente que, non content de s’élever soi-même, on veut abaisser ses rivaux. Quand un journaliste se trouve dans un milieu médical, il interroge pour se renseigner, pour se faire une opinion sur tel ou tel homme en renom. Et savez-vous ce qu’il entend ?

— Un tel?... c’est un charlatan : sur dix malades qu’il opère, il y en a bien six qu’il vaudrait mieux laisser mourir ou vivre en paix !

— Un tel?... c’est un faiseur : pour augmenter le nombre de ses consultations, il traîne en longueur ses malades !

— Un tel?... c’est un bandit: il oblige tous ses clients à aller prendre leurs remèdes chez le même pharmacien ; on partage les bénéfices.

Que diable voulez -vous qu’il pense, le pauvre reporter assailli par ces médisances dont l’exagération ou la fausseté lui échappent, parce qu’il n’est pas du métier! Logiquement, il en conclut que tous les médecins sont plus ou moins des charlatans, aveugles sur

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leur propre charlatanisme, trop clairvoyants sur celui des autres. Et dès lors, voici le raisonnement qu’il se tient et qu’il n’a point de peine à faire adopter du public.

En cas de maladie, il y a deux personnes en jeu ; d’une part le malade, très désarmé, très pitoyable et très intéressant : 1° parce qu’il souffre ; et 2'’ parce qu’il paie; et, d’autre part, le médecin, dont le pouvoir est sans contrôle, qui n’est pas responsable du bien ni du mal qu’il vous fait, et qui touche des honoraires, même s’il ne vous a pas guéri !

Opinion cent fois erronée, qu’il faut combattre de tout notre pouvoir. Crions-le sur les toits, parce que c’est vrai, cent fois vrai, le médecin est le meilleur ami de son malade ; il ne pense jamais qu’à lui faire du bien ; et s’il se trompe, sa conscience n’a rien à lui reprocher. Dans l'intérêt réel de ceux qui souffrent, il faut toujours prendre le parti du médecin, et nous pouvons le faire en France hardiment, parce que, en France, le médecin a toujours été et demeure un honnête homme.

Mais tout de même, prenons garde. Les désaccords du dernier concours d’agrégation ont suscité, dans le public, une stupeur tout à fait dangereuse. « C’est là, a-t-on dit de toute part, c’est là cette grande barrière qui sépare le professeur du simple praticien? C’est là ce qui consacre l’autorité des maîtres?... » Et, dans le monde, la surprise a été si vive, que pour peu que l’on tienne à la considération de ceux qui sont

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la clientèle, un changement s’impose dans le mode de recrutement.

Notre profession est incontestablement la plus belle. Le médecin peut être aussi puissant au XN* siècle que fut le prêtre au XIV*. Il ne tient qu’à nous de devenir les grands éducateurs, les grands bienfaiteurs des hommes. Mais pour cela il nous faut oublier un peu les petites rivalités, les querelles mesquines, les jalousies qui nous rendent injustes. Soyons très bons, laissons-nous même un peu voler ; donnons à la rigueur des consultations gratuites à des gens qui pourraient payer, mais ne nous livrons pas en spectacle aux ironistes de la presse et aux railleurs du monde. Dans une profession comme la nôtre, il faut savoir être honnête jusqu’au scrupule et généreux presque jusqu’à la bêtise. C’est à ce prix-là seulement que nous aurons le respect et la confiance des autres.

LES TRIIIMIRS DE L'BÏCIÈRE

M. Brouardel, M. Proust, M. Henri Monod

Trois aimables despotes, armés, en temps d’épidémie, de pouvoirs formidables, influents comme des gens qui s’y connaissent, auprès du gouvernement qui ne s’y connaît pas.

Suffisamment unis d’amitié, toujours d’accord quand il s’agit de prendre promptement quelque décision salutaire, résolus en dépit de toutes les routines, en dépit des petits intérêts locaux mal entendus, à tout braver, même l’impopularité momentanée, pour attacher leur nom à cette œuvre aussi belle que malaisée : l’abaissement de la mortalité dans ce pays où nous avons tant de peine à comprendre que le fait de pouvoir nous défendre contre des maladies contagieuses, est une liberté assurément plus précieuse que celle qui consiste à contaminer son voisin sans entraves.

Depuis tantôt six ans qu’il fonctionne, ce comité de salut public possède à son actif un joli nombre d’actions méritoires. A des titres divers, les trois

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