‹ Les causeries de BianchonChapitre 29 sur 29 · EN SAVOIE, L’HIVER · texte numérisé non relu

EN SAVOIE, L’HIVER

...A Culoz, l’arrêt du train réveille de ce sommeil emmigrainé qu’on dort dans l’infernal ballottement des express de nuit; les lits-canapés se redressent pour rentrer dans leur haute niche; les panneaux capitonnés des fenêtres s’abaissent, sans rien laisser voir que le givre opaque incrusté aux vitres ; l’huile des lampes, au plafond, s’est à demi gelée ; les quinquets agonisent,. . . on a soif d’air pur et de jour.

Pour une étape encore, le train s’est remis à courir. Malgré le froid aigu, quelques rares têtes aux portières s’afïraîchissent au vent du matin ; des yeux bouffis, larmoyant de sommeil, cherchent à voir à travers la campagne ; et, bien que l’aube glaciale épande à peine dans les ténèbres une lividité de rêve, sa pâle promesse réjouit et repose.

Parmi le floconneux brouillard d’hiver, flotte et

EN SAVOIE, l’hiver

luit, le long des fenêtres, un vague et subtil paysage, un long décor fantôme, déjà charmant : marais de la Chautagne, vastes prés inondés d’eau grise et de brumes, d’où les gros crânes chevelus de branches grêles des saules-têtards, émergent à tout instant... Puis, roulement d’une minute sur un pont de métal sonore, c’est le Rhône vite entrevu, tout en remous, torrentueux, farouche, le Rhône qui fuit follement... On ne voit pas le ciel qui mêle ses nuages aux vapeurs de la terre, et ce qu’on aperçoit partout est gris.

Cependant les choses pâlissent et se précisent avec lenteur ; quelques marécages encore, avec, au fond, le creux où doit dormir le canal de Savières... Mais, brusquement, un mamelon coupe la vue ; à son sommet, déchiquetant la brume , c’est Châtillon et la vieille fierté de son donjon noir. Un tunnel... et voici le lac, sans horizon, sans rives et sans ciel, le lac engourdi sous le brouillard qui flotte bas, terne de froid et de sommeil ; alourdi, comme manquant d’air, il fait, tout au ras de la voie, de petites lames bruissantes, dont l’écume mauvaise bave , très lumineuse. Flanqués de tours de pierres héraldiques et ridicules comme les tours d’un jeu d’échecs , d’autres tunnels font des temps de nuit noire alternativement avec le jour de limbes... Ici Grésine, où furent les stations lacustres... encore un tunnel, puis la campagne; le lac a disparu derrière le coteau de Tresserves. Notre allure

EN SAVOIE, l'hiver

se ralentit... on reconnaît la route du Grand-Port avec la longue voûte, à présent dépouillée de ses arbres... On siffle... on siffle..., le ressaut des plaques-tournantes court de la tête au bout du train... La gare d’Aix, où personne n’attend...

La neige, peu compacte, commence à tomber avec lenteur sur la ville silencieuse.

Aix, que vous connaissez si pleine de soleil, de cris d’enfants, de chants d’orchestres, de rubans et de fleurs, de robes claires dans les jardins, de voitures sous les platanes, et de magasins colorés, et de boutiques sur les places, Aix, la ville de joie qui s’enorgueillit tout l’été de ses trente mille baigneurs, qui guérit les rhumatisants et fait rire les spleens anglais, Aix est une ville morte à présent, spléenétique elle-même et léthargique, si déserte qu’il va falloir chercher un gîte à Chambéry. Tous les hôtels ont portes closes : leurs longues façades n’alignent plus que des auvents fermés; il ne passe point de gens dans les rues.

Les boutiquiers, les voituriers, les cuisiniers et les servantes sont à Nice, en cette saison; les orchestres sont à Paris, et les Savoisiens eux-mêmes, riches pour tout l’hiver, sont allés voir la Tour Eiffel ou s’acagnardent au coin du feu.

Pays engourdi de marmottes, la ville fait son hivernage.

EN SAVOIE, l’hiver

Elle hiverne, la villa des fleurs, les paupières de ses fenêtres closes, toute lasse de ses flons-flons et du bruit de l’or sur ses tables. Il hiverne, le Casino dont les pelouses déjà pâlies de neige semblent quelque grand gâteau vert à peine saupoudré de sucre. Elle hiverne, la Place, en été si cosmopolite, où, ce matin, tous les palmiers sont emmitouflés de paille, où le vieil arc de Campanus se ronge d’ennui provincial, où le gardien de l’établissement thermal erre sans but sous les portiques.

L’envie nous prend . de visiter l’énorme bâtisse déserte : très stupéfait d’une curiosité qui lui semble bien hors de saison, le concierge pourtant nous guide par les galeries, les piscines, les salles de douches, les étuves et les bouillons; il répète tous les vingt pas : (( C’est en été qu’il faudrait voir ça! » Mais nous allons, pénétrés du charme étrange et doux des maisons abandonnées , sous le jour morne plein de tristesse qui tombe des vitrages où la neige des nuits d’avant s’est longuement accumulée. Çà et là, quelques ouvriers réparent, agrandissent, embellissent pour la saison prochaine ; mais on imagine à grand’peine qu’il puisse revenir du monde en un lieu si déshabité, et la besogne de ces hommes a la mélancolie d’un déménagement. Parmi le dédale des couloirs, grouillant tous les matins, naguère, de malades guettant leur tour, de chaises à porteurs, de médecins très empressés, de doucheurs ne sachant où donner de la tête, plus un

EN SAVOIE, l'hiver

tapis, plus une fleur, plus un passant, pas un tapage ; seule, au loin d’un corridor sonore, une prise d’eau, frileusement garantie des gelées, fume et chante dans une vasque sa plainte monotone, navrée de solitude et d’abandon.

Même, à de certains endroits, cela devient tout à fait farouche et sinistre ; dans le soubassement, surtout, où sont les constructions d’ancienne date, dorment de sombres corridors, étroitement voûtés comme des caves, bâtis en briques d’un rouge affreux, ouvrant de droite et de gauche sur d’inquiétantes logettes d’ombre, suant de chaleur concentrée ; et dans l’obscurité torride où rien ne bouge, on ressent le frisson des historiques salles de tortures, et l’on pense aux très vieux supplices.

Il y a quelqu’un, là-dedans.

Comme, certains d’être bien seuls, nous poussions d’une main distraite, avec un peu d’anxiété, toutes les portes, mal fermées à loquet de bois, un cri d’horreur a retenti, et dans la nuit d’une cabine, la tête effarée d’une très vieille femme, décapitée par le couvercle d’une étuve, nous est apparue, roulant des yeux fous de stupeur indignée. C’est, paraît-il, une dame très puritaine, une Anglaise que nous avons surprise, la seule cliente de l’hiver, qui, tous les ans, fait sa cure à pareille époque, uniquement pour être seule et fuir les promiscuités.

EN SAVOIE, l'hiver

« ... L’automne, l’automne!

» Les Casinos,

» Qu’on abandonne » Remisent leur piano;

» Hier l’orchestre attaqua » La dernière polka,

» Hier la dernière fanfare » Sanglotait vers les gares... »

Errant et furetant par les salles vides du Cercle, je me ressouviens de ces étranges vers de mon poète aimé Laforgue, vers désolés, charmants et doux qui disent tant ce qui m’entoure !

Ici pas même un guide pour nous mener, les voleurs n’étant guère à craindre, puisque meubles, tentures, lustres, tapis-vert et bibelots sont emmagasinés pour six mois sous verroux. Une grille était ouverte, où nous sommes entrés. Tout est parfaitement nu, vide, déshabillé, hanté seulement par le mystère qui plane et doucement tournoie sur les choses endormies, sur les choses presque mortes. C’est bien ainsi que mon enfance se figurait le palais enchanté où dort, depuis cent ans, une princesse sans époux. A moins pourtant que nous ne soyions venus, comme viennent les voyageurs, visiter un temple sans Dieu, une mosquée en pays volcanique, autrefois enfouie sous les éruptions, et récemment déblayée de ses cendres, très proprement époussetée.

EN SAVOIE, l'hiver

où longuement on pense aux temps lointains. Et ce silence est infiniment doux.

Oh! je sais qu’il est magnifique, les nuits de fête, les nuits d’été, de venir dans le ruissellement des lumières, et de marcher aux rhythmes des concerts, parmi les femmes en robes pâles et l’ivresse de leurs parfums; ou bien, dans l’intimité des étoiles, de s’accouder à deux, sur l’ombre des jardins, aux fenêtres grandes ouvertes, par ou vient le doux vent du soir. . .

Mais pour les âmes qui se suffisent, mieux encore vaut évoquer de loin les merveilles que trop les voir réellement, et, devant le beau cadre vide, créer à son bon plaisir le tableau.

Dans la douceur de ce silence, s’élève et plane pour moi seul une bien plus haute harmonie ; dans la solitude enchantée, l’ampleur des salles et l’intimité des corridors imaginairement vont s’animer des radieux fantômes de mon désir : et ce palais devient à moi. Le marbre, les vitraux, les mosaïques et les ors sont la splendeur de ma demeure ; pour le spectacle de mon choix, le blanc théâtre va dévêtir son laid manteau de housses grises et s’illuminer à ravir; pour me jouer ses drames symboliques, tu relèveras ton rideau, beau Guignol rouge du vestibule, ô triste Guignol sans enfants; et les énormes glaces nues, depuis les abandons d’automne sans reflets, magiquement, selon ma seule fantaisie, se peupleront, multi-

EN SAVOIE, l’hiver

pliant à l’infini la subtile et souple démarche des femmes-reines, passant et repassant en robes de gala, la veloutine de leurs épaules et les diamants de leur cou, et la pâleur de leurs bras nus, et l’enfantine énigme de leur sourire, leur vain sourire pour moi seul.

Il y a, vous le savez bien, de très doux rêves d’une nuit, si vagues au réveil, et si tenaces qu’une gratitude attendrie en poursuit l’âme les lendemains. C’est ainsi que longtemps hantera ma mémoire le charme triste du palais qui dort. Et la plus royale des fêtes, dans l’enchantement des étés, certes, ne vivrait pas pour l’intimité de moi-même, tant que ma visite solitaire au casino d’Aix, en hiver.

Au matin, sur le lac du Bourget, la neige, fouaillée de vent, tourbillonne en miettes blanches qui vont se fondre dans l’eau bleue. Et, comme par fureur de ce harcellement qui s’obstine à pleuvoir silencieusement glacé sur toute la surface, le beau lac fait rage, moutonne, se mutine et prend des airs de mer mauvaise. Mais sa couleur inaltérée, pure et glauque malgré le ciel, dément une colère qui ne sait pas être farouche, et le fait pareil à ces femmes qui veulent se savoir jolies même en l’éclat de leurs querelles : il fait des vagues de saphir crétées de bulles qui sont des perles.

EN SAVOIE, l'hiver 369

Il penche et roule bien un peu, notre « Saint-Gilles » — c’est le charmant petit steamer où je reçois l’hospitalité — mais comme joliment il frétille de l’hélice, et file droit dans l’eau vivante qui le berce et fuit vite au long de ses flancs minces ; et quelle romantique joie de courir ainsi, fou de vent mouillé, fou d’espace, dans l’hallucination des flocons pâles !... Le bateau danse, la neige danse, si vertigineuse et démente qu’on ne sait plus si elle tombe ou si elle remonte aux nuages. 11 n’y a plus ni ciel, ni montagnes, ni rives ; dans l’air rien que du blanc, dans l’eau rien que du bleu, imperturbablement limpide, profond et pur...

Au château de Saint-Gilles, dans une salle à cinq fenêtres qui, toutes, ont vue sur le lac, nous fumons auprès d’un grand feu. Pendant le déjeûner, le vent vainqueur a chassé la neige; au ciel pâle, de hauts nuages blancs d’arrière-garde courent après l’armée en déroute, et, dans un espace clair entre eux, le débile soleil, comme au sortir d’une prison, se montre, assemblant ses rayons, ordonnant le dégel.

Du fait seul de sa présence, tout s’apaise, tout s’agrandit, se colore et se vivifie : la houle s’étale bien vite; le décor s’amplifie là-bas jusqu’aux pics de la Maurienne ; la neige des monts devient nacre, et tout autour, en haut des crêtes, au bout des promontoires, apparaissent et se précisent, jaunes et violettes dans la lumière heureuse, des chapelles et des

Causeries. — 24.

EN SAVOIE, l'hiver

chalets, des châteaux et des monastères, Châtillon, la Chambotte, Saint-Innocent, la Maison du Diable, Bourdeau, la Chapelle du Mont-du-Chat, et, tout près de nous, Haute-Combe.

Accoudés, maintenant, aux balustres de la terrasse, nous nous laissons griser par l’atmosphère radieuse. Entre nous et le lac, l’orangé neuf des tuiles de la ferme surplombe le lapis des eaux, dont le bleu réveillé vibre, chante, emplit l’air, si puissant et doux qu’il exalte. Un train, comme un jouet d’enfant, sort d’un tunnel sur l’autre rive ; il a l’air de courir sur l’eau, et le panache nuance de mauve de sa fumée traîne horizontalement en arrière, très loin, très loin. On devient puéril à contempler cette trop aimable nature; les hautaines pensées de la mélancolie n’ont que faire en un lieu pareil, et ce nous est un grand amusement que de voir au loin le convoi se tapir sous tant de tunnels, puis ressurgir, courir encore, se faire engloutir de nouveau, et d’entendre, en dépit des kilomètres qui nous en séparent, d’entendre le ronron qu’il fait en trottinant.

De Saint-Gilles à Haute-Combe la route que nous parcourons serpente à mi-côte entre les domaines jumeaux du châtelain notre hôte et du roi d’Italie ; route aérienne et joyeuse, où l’air froid gonfle les poitrines, où l’on éprouve le besoin de marcher en chantant, où l’âme se sent jeune et ne médite plus, et s’emplit de la joie de vivre.

EN SAVOIE, l'hiver

(Excursion recommandée), la grotte de Raphaël est toute proche : mais, vraiment, pour ma saine matérialité d’aujourd’hui, je la trouve bien trop littéraire, et je ne me sens aucune envie d’y faire pèlerinage, d’aller y rêvasser sur les amours, chères pourtant à mon adolescence, du doux et grand poète qui vint là.

Sous les vieux marronniers, la légendaire Fontaine des Merveilles ne m’attire pas davantage à quitter pour une minute le chemin d’espace où je vais; il me suffît que le ruisseau, son fils, gambade et courre à mes côtés, juvénile compagnon de route, car les ruisseaux, en ce pays, les froids et purs ruisseaux de la montagne sont gamins, bondissants et cabris, faisant cascade à propos d’une feuille, sifflotant à l’air du ciel des inflexions d’ironie, ou parfois murmurant d’étranges choses inarticulées, sur un mode interrogateur. . .

A Haute-Combe, j’avoue n’avoir été que médiocrement ému par la collection, chère aux touristes, de tant de cadavres princiers; et trois cents sépulcres pavant l’église, la vaine virtuosité des sculptures italiennes, les peintures en trompe-l’œil, n’ont point su m’inspirer les méditations élevées que tous les guides prophétisent au visiteur, en termes identiques : En face d’un si grand spectacle, devant ce livre du passé ouvert aux générations futures, l’âme du philosophe-.. », on sait la suite. J’ai vu simplement, sur un gracieux promontoire, au bord de l’eau char-

EN SAVOIE, l'hiver

mante, une grande bâtisse blanche, un peu caserne, d’aspect tranquille et réjoui. Au-dedans, l’auguste nécropole, vêtue de marbre blanc et de peintures bleu de ciel, m’a paru dénuée de gravité funèbre et de mystère. Les bons moines, yêtus de blanc, eux aussi, ont l’aspect souriant, l’abord facile, pleins d’accueillante courtoisie, j’allais dire de galanterie, ils ne m’ont rien montré de ce superbe dédain du monde, de cette hauteur dans le renoncement, qui font inoubliable et poignante une visite à la Grande- Chartreuse. Aussi quels sites dissemblables ! seul et farouche en son désert, inabordable sous les neiges à ce moment de l’année, le monastère des Chartreux ne peut avoir rien de commun avec cette abbaye d’Haute-Combe , avenante même l’hiver, paisible et gracieuse au bord d’un lac qui rit toujours et ne veut pas des méditations trop austères. Et l’impression de bénignité peu rigoriste que l’on ressent ici est si persuasive que j’écoute, sans trop m’indigner, la mensongère légende d’antan qu’on -me raconte et que voici.

« 11 était une fois, vers la fin du siècle dernier, sur la rive Est du Bourget, pas bien loin de Saint- Innocent, une meunière bien jolie, ayant un vieux meunier méchant. Un beau jeune moine d’Haute-

EN SAVOIE, l'hiver

Combe, venu récemment d’Italie, fut adoré de la meunière et ne sut point assez renoncer sa tentation. Et chaque nuit après matines, au lieu de s’en aller dormir sous le cilice, il descendait au bord du lac, cachait son froc sous de grosses pierres, puis, silencieusement, se jetait à la nage. Sur l’autre bord, une lanterne aux mains de son amie complice, servait de phare pour guider sa venue... On dit qu’il ne rentrait en sa cellule que peu avant la messe d’aube.

» Or, une fois, le vent d’orage souffla sur le signal d’amour; au milieu du lac en furie, dans la nuit noire qu’il faisait, le coupable comprit enfin toute l’étendue de sa faute et que, pour avoir follement préféré ce triste fanal de péché à la matutinale étoile qui ne s’éteint jamais, il allait être châtié. Et comme il élevait à Dieu son âme contrite, une vague le prit et vint lui fracasser le crâne sur les roches au bord de l’eau... Au petit jour de cette nuit, le meunier s’éveilla, tout surpris de ne pas trouver auprès de lui son épouse jolie. Longtemps il la chercha en criant son nom dans la brume; mais, près du lac, des sanglots retentissaient éperdus parmi le bruit des vagues : et il vit la femme adultère pleurer on gémissant sur un beau cadavre sanglant qu’elle couvrait de ses baisers. Elle ne l’entendit point venir ; mais il prit uns pierre énorme qui ne tenait plus au rocher, la balança, les bras levés, au dessus

EN SAVOIE, l'hiver

des deux jeunes têtes, qu’il écrasa du même coup. Puis, dans une fureur croissante, il traîna les deux corps maudits dans le lit du torrent tout proche, rentra chez lui, comprit bien qu’il allait être toujours seul, incendia la maison vide, et, fou, s’enfuit dans la montagne. »

En bas du monastère, sous un ciel si doucement pur qu’on oublie le froid du vent, nous regagnons notre bateau qui fume à l’ancre au pied des roches. Et le retour est enchanteur; les rais obliques du soleil étalent leur caresse d’or sur le bleu paisible des eaux; le dégel a fait la montagne pareille aux ailes des pintades, tachée de blanc, tachée de roux, partout où il y a des branches; mais là haut, de grands champs sans arbres restent couverts de neige, de neige intacte qui bleuit, devient violette en deuil de l’astre à son déclin; et le silence est si total, la lumière si pleine d’or, le couchant si pompeux, l’orient si mélancolique dans ses vapeurs couleur de lin, que l’àme s’endort, satisfaite, comme un enfant longtemps bercé.

Vers le Nord, tout juste en face des longs sillages qui nous suivent, suspendu dans le ciel, comme détaché de la terre, le Colombier nous apparaît, diaphane, léger, subtil, tout pareil aux vieilles images du Mont Sacré des Japonais : son incertaine base est d’ombre violette; un long nuage blanc le ceint en son milieu; et, plus haut qu’on n’oserait croire, sa

EN SAVOIE, l’hiver

cime exhalée de pâle nacre rose sourit, voluptueusement divine, comme le Venusberg de ce pays d’amour.

Pays d’amour, c’est bien ainsi que, même sans ses atours d’été, m’est apparu cet heureux coin de la Savoie.

Pays féminin, souriant, enjôleur, doux pays, comme dit à merveille mon compagnon de voyage, mais dénué de grandeur vraie, sans puissante émotion d’art : jamais un peintre au talent mâle ne fut tenté de faire une œuvre avec tant de couleur ; et les idylliques poètes qui l’ont chanté n’y furent-ils pas surtout des amoureux?

Mauvais endroit, d’ailleurs, pour travailler, où toute la journée se passe en contemplation sans but, pour la joie purement physique des yeux; où, même, il devient impossible de penser à de grandes choses, où la paresse sans remords vous enlace, — et bon seulement pour l’oubli.

Des montagnes, même farouches, à plus forte raison de cette « grâce alpestre » comn^e disait si bien Hugo, je ne sais quoi de peu grave, de presque comique, se dégage, qui, malgré moi, me fait songer aux décors du « Châlet » vus le dimanche, en matinée, à ces guéridons surprenants illustrés de paysages en nacres nuancées, à des voyages de vaude-

EN SAVOIE, l’hiver

ville. L’altitude des plus neigeux colosses , dont s’extasient presque tous mes semblables, semble assez mesquine, en somme, si l’on veut bien considérer que le géant Himalaya lui-même ne parvient pas à sensiblement déformer la rondeur d’ensemble de notre petite terre. C’est, partout, l’horizon borné par ces dénivellements médiocres qui coupent court, de toute part, au désir de voir loin, très loin, à notre souhait d’infini.... Et puis, les monts que l’on voit dans les nuages, l’irisement de leurs glaciers, leurs lacs faits de ciel bleu, la féerie de leurs changements à vue, et leur flottante marche aux profondeurs de l’air, tout auprès du soleil, ne sont-ils pas plus doux à la chimère, plus miraculeux et plus fous, plus chéris des poètes que ces trop tangibles réalités?...

Oh ! l’étalement de la mer, comme il prête aux pensées plus larges, aux rêves qui n’ont pas de lin, à l’invitation au voyage ! Pays de plaines monotones, désertes landes de bruyères où l’envie vous prend de courir d’une chevauchée sans rencontres, route blanche qui fuit au loin bien droite entre les peupliers, maigre canal industriel rectiligne à perte de vue que le soleil en enfilade couvre d’or aux heures du soir, parallélisme indéfini de deux rails de fer dans la Beauce — combien profondément vous me parlez à l’àme de sublime uniformité, et que je vous bénis de ne pas être pittoresques!...

Puis, la montagne est sans parfums. L’odeur des

EN SAVOIE, l'hiver

bois mouillés, l’odeur des foins, l’odeur des bêtes meurent vite dans l’air trop pur, dans l’air trop sec, dans l’air trop vierge ; il faut aux senteurs, pour vivre, plus de chaleur stagnante, plus de fermentation lourde, plus de fixité d’atmosphère. Ici tout est semblable aux torrents faits de neige, roulant, parmi des îlots maigres de cailloux, leur onde immaculée, cristalline, froide et rapide, sans miasmes, mais sans saveur. Les sages et les hygiénistes s’en trouvent mieux que les poètes décadents.

Et cependant, quoique l’on puisse dire, ce pays, parcouru par le froid hiver, je l’ai quitté plein de tristesse. Il m’a fait l’effet d’une femme dont j’aurais bien un peu méprisé l’esthétique, mais dont le charme tout physique irrésistiblement se serait fait aimer. C’est que, sur les bords sans grandeur de ce lac « bleu couleur-du-temps », l’oubli délicieux, le sommeil des pensées, le repos absolu de l’esprit vous font lâche aussi bien que la caresse d’une femme, et se font regretter après.

Aussi, je sens très bien qu’il faudra qu’un jour je retourne revoir ces Alpes enfantines et ce lac trop joli, que vraiment je n’admire guère, et que, pourtant, j’aime d’amour.

Page 1