M. HENRI MONOD
protégeant la santé publique, empêchant les microbes de se propager librement.
Prononcés dans des fêtes de charité, à des cérémonies d’inauguration, voire au Sénat ou à la Chambre, où il a eu à prendre la parole comme commissaire du gouvernement, ses discours sont de forme choisie et pleins d’idées élevées; mais il faut surtout, je pense, admirer ce besoin de se faire des idées nettes, de convaincre son auditoire avec des arguments précis, qui vaut toutes les belles phrases (1).
C’est ainsi qu’il a fait voter deux des meilleures lois que l'on compte à l’actif de la IIP République, la loi du 24 juillet 1889 sur les enfants abandonnés, et la loi du 15 juillet 1893 sur l’assistance médicale gratuite. Il a pris une part active à la rédaction de la loi sur l’exercice de la médecine.
La loi du 24 juillet 1889, permettant de prononcer la déchéance des parents indignes, était déjà une grosse innovation dans notre droit, encore imbu des implacables idées romaines sur l’autorité paternelle. La loi de 1893 est une œuvre bien plus hardie, bien plus rénovatrice encore : pour la première fois est entrée dans notre législation l’obligation de l’assistance, obligation qui a pour sanction la possibilité d’imposer d’office aux récalcitrants les dépenses nécessaires. J’ai
(1) M. Henri Monod est, du reste, un lettré, un bibliophile accompli qui lit ses livres et qui écrit lui-même une langue très distinguée.
LES TRIUMVIRS DE L’hYGIÈNE
déjà dit(l) avec quelle sagesse, avec quelle modération, avec quel juste sentiment de la patience indispensable à l’évolution du progrès, cette loi était appliquée.
L’année dernière, au congrès des médecins-aliénistes de Clermont-Ferrand, M. Henri Monod, dans une communication pleine de preuves et étayée des chiffres les plus éloquents, a prouvé jusqu’à l’évidence que nos tribunaux condamnent à tous moments des fous ou des irresponsables, en imminence d’aliénation mentale formelle; que les asiles d’aliénés de France — partout du reste, il en doit être ainsi dans le monde civilisé — renferment des centaines de ces pauvres toqués qui sortent de prisons où ils n’auraient pas dû entrer; que par conséquent l’examen médico-légal des criminels d’assises ou des délinquants de correctionnelle n’est ni assez souvent ordonné, ni assez régulièrement pratiqué. Je ne crois pas qu’il soit utile d’insister sur la haute importance sociale et philosophique de cette simple étude administrative. M. Monod a le secret de faire simplement de grandes et d’importantes choses. C’est à mon sens une raison de plus pour que son nom demeure inséparable de l’histoire des progrès de l’hygiène et de l’assistance publique au lendemain de la révolution faite dans la science par la doctrine Pasteur.
(1) Page 207 et suiv.
SOUVENIRS DE CHARCOT
Je rentre de vacances (1) et je Iis tout ce que — depuis quinze jours qu’il est mort — les journaux ont conté de sa vie et de ses travaux ; et je suis tout surpris de la brièveté des oraisons funèbres, voire de la manière inexacte et injuste dont ce grand homme a été jugé à Paris.
Il a été mon maître : je l’ai longuement fréquenté, dans son service, à la Salpêtrière, chez lui, dans cette vaste bibliothèque où des tableaux et des paravents enfermaient, près d’une fenêtre, l’espace où il donnait ses consultations, et tous les ans quand, pour fêter la Saint-Martin, sa fille et son fils réunissaient, devant leur petit théâtre, ses élèves et ses amis de l’Institut et de la Faculté.
Quand on avait approché M. Charcot autrement que pour l’interviewer ou lui demander une consultation, quand on avait travaillé avec lui, on conservait pour cette intelligence fécondante de la reconnaissance et de l’affection. C’est ainsi que mon jugement ne saurait
(1) Septembre 9.3.
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être impartial ; mais au moins je ne dirai pas de choses inexactes, et je voudrais, vraiment, avant qu’il soit trop tard, tracer de lui, en quelques lignes, un portrait tel que ceux qui l’ont connu puissent le reconnaître et ceux qui ne l’ont jamais vu s’en former une idée de quelque exactitude.
Il s’était considérablement voûté, depuis quelques années, d’une voussûre spéciale, assez semblable à celle de Renan : il semblait que la tête emportât en avant les épaules et le haut du tronc, tant elle était lourde de pensées graves. Il marchait lentement, plutôt petit et de moyenne corpulence, presque coquettement vêtu d’un ample veston noir avec un gilet très ouvert sur du linge extrêmement fin.
On connaît son profil imberbe de médaille, césarien et sacerdotal à la fois ; mais sa pâleur, depuis cinq ou six mois, avait pris une intensité saisissante, une délicatesse extrême, une transparence presque plus humaine : c’était le blême spécial aux aortiques, aux condamnés à mort subite par angine de poitrine, et la noblesse de ses traits s’en augmentait encore. Ses cheveux qu’il portait longs et très soigneusement relevés en arrière, commençaient à se faire rares, on voyait, entre leurs fils grisonnants et légers, un peu de crâne nu, jusque tout auprès de la nuque.
L’œil, pour qui le connaissait bien, était l’œil d’un timide, et les paupières le voilaient très volontiers pour en cacher la flamme, si intense et qui jaillissait
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si promptement de l’orbite profonde, pour scruter un malade ou lire dans l’esprit d’un interlocuteur.
Il gesticulait assez peu, de la main droite seulement ; souvent il la portait près de la tempe droite, et l’animait d’une oscillation, d’un tremblement voulu, comme pour mieux se confirmer la vérité qu’il allait dire, et lui trouver son expression décisive. Ou bien encore, quand il se dégelait et consentait à discuter, cette main droite étalée et rigide coupait l’air verticalement, guillotinant les arguments de l’adversaire. Nul moins que lui ne la confiait aux étreintes. Même à ceux qu’il aimait beaucoup, il tendait deux doigts froids, bien vite retirés.
Ce n’était certes pourtant pas un homme dur, ni un indifférent. Aucun père ne fut plus tendre, aucun maître ne fut plus fidèle, plus efficacement dévoué aux fils de sa pensée, à ses plus modestes collaborateurs : tous ceux de son école aimaient d’affection profonde ce grand patron qui jamais n’oubliait ce que l’on avait fait pour lui ou avec lui.
Et ce fut, à coup sûr, l’un des plus hauts esprits de notre temps, l’un des mieux équilibrés aussi. Le grand public qui ne connaît de lui que quelques attitudes et quelques ordonnances, ne soupçonne pas quel
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inventeur il fut en pathologie nerveuse, en physiologie et en philosophie moderne.
A cinq ou six reprises différentes, ses trouvailles furent de qualité tout à fait géniale. Quand il se sentait fortifié de méditations suffisantes, son esprit bondissait hardiment à tel ou tel sommet réputé jusqu’alors inaccessible ; puis, pour assurer sa conquête, à ce premier élan succédaient une prudence et une patience, une sagacité, une sagesse de bourgeois, de bon bourgeois de France affamé de précision et de sécurité : c’est ce qui fait son œuvre à la fois si nouvelle et si définitive.
Songez donc ! c’est Charcot qui nous a révélé l’usage du cerveau chez l’homme, lui qui a précisé la zone motrice de nos hémisphères, lui qui nous appris à comprendre, d’une manière positive et nette, le mécanisme de la mémoire humaine et du langage. Et je ne parle pas de son débrouillement des maladies de la moelle épinière, de ces classifications, de ces dissociations d’états morbides jusque-là confondus et soignés au petit bonheur ; je veux à peine citer pour mémoire ses études toujours admirables sur les maladies des vieillards, sur les lésions du rein et du foie. Mais voyez ce qu’il fit pour l’hystérie et l’hypnotisme.
Tous ceux qui osèrent toucher avant lui à ces prétendus mystères le firent de telle sorte que cet ordre d’études fut à chaque fois discrédité pour trente
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OU quarante ans, tant se mêlaient d’erreurs inadmissibles aux bribes de vérité vraie mises à jour.
Dieu sait comment on accueillit les premières audaces du chercheur ! Les railleries dont il fut accablé ne parvinrent pas à décontenancer sa consciente audace, et il porta tranquillement à l’Académie des sciences les conclusions de ses premiers travaux. Il fallut reconnaître que jamais l’hystérie et l’hypnotisme n’avaient été étudiés de cette sorte, que jamais l’homme n’avait mis tant de sûreté de main à ce jeu d’à présent qui consiste à casser l’antique joujou du mystère pour voir ce qu’il y a dedans. Il procédait toujours du simple au compliqué, allant au type et délaissant exprès l’exception, estimant qu’il fallait laisser de la besogne aux générations suivantes, et que la hâte trop fébrile ne fait pas besogne durable. Les connaissances nouvelles que cette sagesse lui permit d’acquérir sont d’importance capitale, et elles donnent, à les lire, un autre sentiment de sécurité que toutes les télépathies et toutes les néomagies que nous a values son exemple.
C’est qu’il aimait la vérité par dessus toutes choses. Il avait un très grand orgueil, mais il le fit servir uniquement à la pureté de son renom scientifique : il ne voulut jamais qu’une observation médiocre, qu’un travail incomplet pût ternir sa gloire ; il poussa toujours jusqu’au bout tout ce qu’il entreprit, et je ne sache pas qu’aucun savant laisse après lui des lois plus inattaquables.
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Environ trois semaines avant sa mort, comme je le remerciais de l’envoi de ses œuvres complètes, il me dit avec un sourire :
— Il y en a gros, n’est-ce pas?... Juste de quoi faire un tombeau!...
Le tombeau est de bon granit : le temps ne l’effritera pas. Vous y pouvez dormir en paix, mon maître.
Ce savant, ce bourgeois, aima sincèrement, passionnément les arts : son livre sur les Démoniaques suffirait à montrer comme il connaissait bien tous les musées d’Europe.
Chose paradoxale, il ne comprenait pas Wagner, lui qui goûtait comme une volupté sévère, seule digne de son âme grave, Bach, Glück, Beethoven. Il ne se passait pas de soir qu’il ne lût du Shakespeare, dans le vieux texte anglais ; aucun poète d’aucun temps ne lui semblait aussi profond : il le citait à tous propos, et se plaisait à découvrir dans telle ou telle de ses phrases, une divination des découvertes psychologiques les plus récentes.
Il ne reste de lui comme images durables qu’une médiocre peinture, un médaillon et une statuette par madame Charcot. Il faut quelque chose de plus pour perpétuer la figure de cet homme qui fut le plus grand médecin de la seconde moitié du dix-neuvième siècle.
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Quand on édifia la statue de Pinel, sur la place de la Salpêtrière, on prit soin de ne pas la poser au milieu, mais de côté, comme pour dire qu’elle attendait une compagne, son pendant. Que de fois nous nous sommes dit, en sortant du service : « C’est un espace laissé libre pour mettre, plus tard, le Patron!... » Lui-même l’attendait, cette récompense d’outre-tombe. Un jour, comme il sortait de l’hôpital, je ne sais plus lequel de ses élèves, montrant l’espace, à dessein laissé vide, qui fait pendant à la statue de Pinel, lui dit à brùle-pourpoint :
— C’est là que vous serez quelque jour, mon cher maître !
Il cessa de marcher, regarda l’Autre, l’ancien de bronze, l’aliéniste philanthrope qui l’attendait, et souriant un peu mélancolique, il murmura :
— Sans doute!... Lui et moi, nous causerons, la nuit... Parole de grand homme sans hypocrite modestie, confiant en sa gloire, et que l’idée de mort exhausse à cette rêverie, à cette pensée de poète : « nous causerons, la nuit... nous causerons de la cervelle humaine, de la grandeur et de ses déchéances, nous philosopherons pendant que Paris dormira... »
C’est, en effet, au philosophe autant qu’au médecin, à celui des savants français qui a le plus contribué à nous révéler la fonction de notre âme, à nous montrer le mécanisme du cerveau, que ses élèves, ses amis, ses malades et ses admirateurs vont élever une statue.
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Le Comité, formé hier, comprend cent quinze noms.
Les cinq sections de l’Institut y sont représentées; l’ambassadeur d’Angleterre et l’ambassadeur d’Espagne ont tenu à en être; Pasteur le préside avec MM. Gréard et Brouardel pour assesseurs; et la liste de ses élèves de marque y est presque complète.
Interminable liste où plus de trente noms ont déjà leur célébrité : Fournier, Grancher, Debove, Th. Ribot, du Collège de France; le solide Jofïroy, le nouveau professeur de maladies mentales; le sénateur Cornil, Charles Richet, Gilbert Ballet, aliéniste et psychologue; Pierre Marie, le plus complet de tous peut-être; Raymond, médecin de la Salpêtrière, qui lui succédera, dit-on ; Pitres et Azam (de Bordeaux) ; Lépine et Pierret, (de Lyon), Grasset et Mairet (de Montpellier), Caubet et André (de Toulouse), Démangé et Heydenreich (de Nancy), Hanot, Poirier, Gombault, Bourneville, Féré, Gilles de La Tourette, P. Blocq, Duthil, Babinsky et Guinon, secrétaire de la Commission exécutive du Comité.
Nous autres qui savons quel maître fut Charcot, combien son œuvre fut capitale et son enseignement fécond, nous porterons chaçun notre pierre à son piédestal; et au-dessus de la liste de ses travaux sur le foie, sur le rein, sur les maladies des vieillards, sur le rhumatisme chronique, sur les maladies du cerveau et de la moelle, nous graverons en lettres plus grosses :
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Méthode anatomo-clinique; localisations cérébrales motrices; hystérie, hypnotisme et hystérie mâle; schéma de la mémoire et du langage.
Mais le public aussi doit quelque chose à la mémoire de Charcot.
A l’étranger, son nom comptait parmi les plus glorieux noms de France, et les Allemands, systématiques et obstinés détracteurs de tout ce que l’esprit français crée d’un peu superficiel, l’honoraient comme un de leurs maîtres, et n’en parlaient qu’avec un grand respect.
Sa gloire appelait à Paris, chaque année, des centaines de médecins venant s’instruire à son école, et des centaines de malades venant lui demander conseil. On partait du Brésil, du Japon, de Melbourne pour consulter le plus illustre spécialiste qui fût au monde.
Si chacun de ceux dont il a fait le diagnostic et précisé le traitement venait apporter son obole, c’est un bronze de belle taille qu’on pourrait commander à Falguière, qui s’est chargé d’exécuter le monument.
A la presque unanimité (30 voix sur 31), dès le premier tour de scrutin, la Faculté de médecine vient de désigner celui qu’elle considère comme le plus digne de tenir après Charcot la chaire de clinique des maladies nerveuses.
L’homme à qui échoit cette lourde succession est M. le docteur Raymond, agrégé à la B’aculté, médecin de la Salpêtrière.
Bien que sa renommée soit déjà fort assise pour les savants de France et de l’étranger, sa figure n’a pas conquis encore la grande popularité, et nos lecteurs nous sauront gré de dessiner pour eux, en grande hâte, la silhouette du nouveau professeur, que suffirait à rendre intéressant l’importance exceptionnelle de celui qu’il remplace.
M. F. Raymond n’a pas encore cinquante ans.
11 est de bonne taille et de prestance suffisante^ avec une figure agréable plutôt, où la barbe, presque rase aux joues, fait une pointe fine au-dessous du
menton. L’ensemble est à la fois avenant et très énergique. Il ressemble d’ailleurs, d’une façon frappante, au professeur de la leçon d’anatomie de Rembrandt.
Il parle bien, d’un verbe élégant et précis, avec une voix douce, sans rien de râpeux ni de rude, la lettre r s’atténuant jusqu’à devenir presque un /, — gant de velours sur une main de fer.
On le dit bon pour ses malades et fidèle pour ses amis. Mais sa qualité dominante est l’énergie, la pertinacité. Il suffît de raconter sa vie pour en donner idée : le cas du professeur Raymond est un des plus beaux exemples que je sache, de volonté persévérante et de vaillance d’âme.
Comme le professeur Terrier, il débuta par l’Ecole vétérinaire.
Chez les Raymond, on n’était pas très riche : les études au lycée de Tours ne purent être poussées jusqu’au baccalauréat, et le jeune garçon de dix-sept ans se contenta, faute de mieux, d’entrer second à l’Ecole d’Alfort. Il en sortit très brillamment et y rentra bientôt comme chef de service d’anatomie et de physiologie après quelques mois de présence à Saumur, puis au 19* d’artillerie. Il avait alors vingt-deux ans.
Il profita du voisinage de Paris pour suivre à Sainte-Barbe les cours complémentaires qui lui permirent d’être bachelier. Il se fit aussitôt inscrire comme étudiant en médecine et, dès lors, ayant pris pied dans la carrière de ses rêves, il y fit les progrès rapides qu’on va voir.
Nommé second au concours d’internat de 1872, il a la médaille d’or en 1875, passe deux ans auprès de Vulpian, un an près de Charcot, qui inspira sa thèse inaugurale sur V hémichorée cérébrale.
Chef de clinique de Germain Sée en 1877, il est nommé médecin des hôpitaux en 1878, et agrégé deux ans plus tard.
Successivement, il fait le service médical aux Incurables d’Ivry, à Saint-Antoine, à Lariboisière, à la Salpêtrière, et partout son esprit chercheur accumule les bonnes trouvailles. Ses confrères à Lariboisière et à la Faculté le désignent déjà comme un excellent professeur.
Elève de Charcot, plein de respect pour la pensée du maître qu’il admirait et qu’il aimait profondément, il se signala cependant par son indépendance et la fermeté de ses convictions personnelles : c’est ainsi qu’il a publié sur le tabes spasmodique, sur les atrophies musculaires, sur la paralysie générale et le tabes, une série de travaux remarquables, dont l’importance s’accroît avec le temps et qui portent la marque d’un esprit supérieur, capable en même temps d’analyse précise, d’observation très fine et de conceptions générales très larges.
D’ailleurs, bien qu’il ne fût pas son plus intime ami, Charcot l’avait en si haute estime qu’il le désigna lui même comme son successeur : « Pitres est doyen à la Faculté de Bordeaux ; Pierret et Lépine sont casés à Lyon ; Jofïroy enseigne les maladies mentales ;
Debove, la pathologie ; Brissaud et Marie sont trop jeunes : c’est Raymond qui prendra ma place. »
Respectueuse des dernières volontés du grand patron, la Faculté, sans hésitation, vient de ratifier son choix.
Que sera le futur professeur des maladies nerveuses ?
Succédant à un homme de génie, il est bien trop intelligent pour ne pas avoir conscience des difficultés de sa tâche.
Désespérant de l’égaler, il ne cherchera pas à l’imiter servilement.
J’imagine que, s’inspirant des tendances les plus modernes, il développera l’étude des causes des maladies nerveuses, et, faisant la synthèse des énormes matériaux acquis sous la direction de son prédécesseur, il créera la pathologie et la thérapeutique générales du système nerveux.
La tâche est belle et bien opportune aujourd’hui. Il faut être, pour l’accomplir, bon médecin, bon anatomiste, bon chercheur de microbes, bon philosophe aussi. Le professeur Raymond est tout cela : l’extraordinaire vigueur et la finesse de son esprit nous garantissent qu’il aura acquis, dès demain, tout ce qui doit faire de lui, non seulement un professeur très remarquable, mais le très digne chef de l’Ecole de la Salpêtrière.
Son tout récent travail sur les causes et les lésions de la paralysie générale montre qu’il est constamment
Causeries. — 22
en progrès et donne une très haute idée de son enseignement magistral de demain.
Sous sa direction, l’Ecole de la Salpêtrière restera ce qu’elle était : un glorieux centre scientiflque et une force.
D’ici peu, la clinique des maladies mentales, qu’enseigne le professeur Jofïroy, sera transportée à la Salpêtrière, ayant le même amphithéâtre que la clinique des maladies nerveuses. Les deux élèves de Charcot, liés d’inaltérable amitié, uniront leurs forces, grouperont leurs moyens, et l’Ecole, pour avoir perdu son fondateur, n’en sera que plus puissante, plus nombreuse, plus animée et plus unie.
J’aurai tout dit quand mes lecteurs sauront que le docteur Raymond a pour compagne une des femmes les plus distinguées du monde médical parisien. On dit qu’elle compte reprendre les traditions de large hospitalité de M”® Charcot. Les savants étrangers de passage à Paris et les amis de son mari recevront bon accueil chez elle.
LA MORT DE PASTEUR
Dimanche 29 Septembre 1895.
Une dépêche vient de m’apprendre que Pasteur est mort dans la soirée d’hier. Voilà des mois que je le savais très malade, que je le savais condamné, et je ne pensais pas qu’elle put être encore aussi poignante l’émotion que je viens d’éprouver.
... De la gare de Garches, un petit sentier pierreux que les amis de la maison connaissent mène, le long de la voie ferrée, à une porte familière du parc de Villeneuve-l’Etang.
Parqués dans le paddock, voici les chevaux inoculés pour le vaccin du croup : par-dessus le cou du voisin, les bonnes bêtes allongent la tête, évidemment surprises du nombre inaccoutumé des visiteurs.
Sur la pelouse, à gauche de l’allée, voici le cercle des fauteuils et des chaises rustiques, avec la balançoire et le gymnase pour les petits-enfants du vieux Maître. C’est là que, par les belles après-midi, la famille se groupait autour du fauteuil à marchepied et à
LA MORT DE PASTEUR
brancards qui servait à le transporter. C’est là que je l’ai vu pour la dernière fois , ce visage superbe, fatigué, labouré de rides profondes, la peau grise, la barbe grise, les cheveux drus encore coiffés d’un toquet noir, le large front plissé, tout couturé des cicatrices du génie, la bouche un peu tirée par la paralysie, mais toute pleine de bonté, d’autant plus pitoyable aux souffrances des autres qu’elle semblait meurtrie de douleurs personnelles; avec cela, sous l’ombre des sourcils, la survivance de l’idée dans le flamboiement des deux yeux. A un moment ces yeux se sont voilés : en sanglotant, il m’a parlé de la mort de mon maître, son grand ami Charcot, qu’il est allé rejoindre maintenant...
Et voici la maison.
Je ne sais trop qui, ce matin, affirmait que M. Pasteur était luxueusement logé dans une sorte de château. . .
Qu’on s’imagine de grands bâtiments de brique et de bois. Le rez-de-chaussée, très haut, sert d’écurie aux cent chevaux. Le premier étage, bas de plafond, brique et bois comme le reste, était le logis du grand homme et de sa famille.
On y monte par un escalier de hois nu, tout à fait comparable à celui d’une meunerie.
Un long corridor assez large, tendu de papier à raies vertes ; des chambres de droite et de gauche.
J’attends quelques instants dans la salle à manger : une grande table au milieu , un buffet plein en faux
LA MORT DE PASTEUR
vieux chêne à colonnes torses, que surmonte, touchant le plafond, le buste en bronze de Pasteur; huit à dix chaises , plus que modestes , presque pauvres ; pour desserte une longue console en marbre, vestige de la laiterie, aujourd’hui détruite, installée là, lors de son mariage, par Napoléon IIÏ.
Voici les élèves favoris du Maître : MM. Duclaux, Roux, Metchnikoff, les traits tirés par le chagrin. Voici son fils, M. J. -B. Pasteur, rentré hier de l’ambassade de Madrid, et M. René Vallery-Radot, son gendre, la figure baignée de larmes. M. Vallery-Radot, l’historien charmant de la vie et de l’œuvre de son beau-père, ne le quittait pour ainsi dire jamais ; c’est lui qui se faisait l’interprète de ses pensées, c’est lui qui l’a soigné jusqu’à la dernière minute avec la plus filiale tendresse. Sa douleur est vraiment touchante.
11 me conduit jusqu’à la chambre mortuaire.
Un paravent d’étoffe noire à fleurs claires masque le pied du lit, un lit de palissandre, bien simple, bien bourgeois , où il dormait à l’ordinaire, où il semble dormir encore.
Il est vêtu d’une chemise de nuit garnie de rouge au col, au milieu du plastron, aux poignets. Ses deux mains, très petites, sont jointes comme pour la prière, et tiennent un crucifix de cuivre.
Très renversée sur l’oreiller, sa tête est admirable, avec la douce majesté de ses paupières closes, son menton un peu raccourci, les mâchoires étant serrées.
LA MORT DE PASTEUR
Le front est vaste, la barbe courte, bien nette, bien soignée, les cheveux abondants grisonnent à peine.
A gauche du lit, dans la ruelle qui le sépare de la muraille, la petite-fille du mort, Camille Vallery- Raiot — elle a huit ou dix ans — d’un geste tendre et incessant, chasse les mouches qui veulent se poser sur l’auguste visage.
Au pied du lit, une couronne de feuillage et de pensées. A droite et un peu en arrière, sur la nappe du petit autel improvisé sur une table, un petit crucifix, une soucoupe bleue avec un brin de buis dans l’eau bénite, et deux bougies qui brûlent, projetant sur la face du mort , sur ses mains jointes sur la courtepointe du lit, leur chaude lueur orangée aux froides ombres bleues.
On a laissé les stores aux fenêtres , et le soleil passe au travers, tamisé une fois encore par des rideaux de tulle rouge : cette chambre de mort est d’une douceur, d’une sérénité d’où la tristesse est presque absente.
Quelle simplicité partout ! Deux fauteuils de velours vert ; sur la cheminée au marbre nu, des immortelles dans des vases, une photographie de lui, une pendule de voyage qui sonne l’heure dans sa boîte avec un son lointain de vieux beffroi. Quatre chaises de salle à manger pauvre, deux armoires de bois peint en blanc et clouées au mur. Sur le panneau de l’une d’elles, à un crochet, pend la montre de Pasteur, un
LA MORT DE PASTEUR
beau chronomètre tout neuf, qu’on lui avait donné récemment. Sur le mur, un petit papier de tenture à dix-huit sous le rouleau, Louis XVI, à raies verticales et à fleurs bleues.
Le train vient d’amener quelques-uns des amis du Maître, ses collègues à l’Institut : J. Bertrand, Troost, J. Claretie. Et voici M. Poincaré, ministre de l’instruction publique, qu’accompagne M. L. Liard, directeur de l’enseignement supérieur.
Le ministre vient apporter à Pasteur ses condoléances personnelles et celles du gouvernement : il a fait l’offre des obsèques nationales et de l’inhumation au Panthéon. Mais la famille du vieux Maître veut qu’il soit inhumé à l’Institut de la rue Dutot, dans une crypte qui sera creusée sous le monument du berger Jupille, élevé en mémoire du premier cas de guérison de rage.
En quittant Mme Pasteur, M. Poincaré et M. Liard sont entrés un instant dans la chambre mortuaire.
Et ce n’était pas un spectacle sans intérêt que celui de ce ministre de trente-cinq ans, évidemment ambitieux de devenir, lui aussi, un grand homme, contemplant avec ce visage volontaire et presque dur qu’on lui connaît, un peu bouleversé d’émotion pourtant, cet incomparable savant dont les découvertes ont plus fait pour l’humanité que ne pourront jamais faire les
LA MORT DE PASTEUR
lois les plus ingénieuses, les décrets les plus opportuns , les innovations les plus intelligentes des plus brillants hommes d’Etat.
C’est le mardi l®"" octobre, à deux heures, que le corps de Pasteur a été mis en bière. On n’a pas voulu qu’il lût touché par les mains médiocrement pieuses de ceux qu’on nomme les « croque-morts ». Il a été enseveli et couché dans le cercueil par ses plus chers amis : Roux, Grancher, Chantemesse, par son fils et son gendre.
Le corps est arrivé rue Dutot vers quatre heures. On a dit des prières, pendant qu’on mettait la dernière main à la décoration de l’Institut Pasteur et de la chapelle ardente. Ce décor funèbre, je l’ai vu à la nuit tombante : C’est bien certainement un des plus magnifiques, 'un des plus impressionnants qu’on ait réalisés jusqu’à ce jour.
Celui que j’avais vu, dimanche, si simplement couché dans une chambre si modeste, repose maintenant dans la plus somptueuse, dans la plus belle chapelle ardente. On ne fait pas mieux pour les rois , et le fils du tanneur d’Arbois est maintenant honoré comme les plus grands de la terre.
Du dehors, la façade apparaît toute vêtue de noires draperies.
LA MORT DE PASTEUR
Du crêpe aux inflexions douces et des panoplies de drapeaux enveloppées de voiles sombres ornent le frontispice. Les fenêtres sont encadrées. Tout le long du premier étage règne un vaste bandeau de drap noir à crépines d’argent, parsemé de cartouches portant la lettre initiale de Pasteur, alternant avec des palmes argentées d’une belle forme archaïque. Du haut en bas du mur tombent de grands plis majestueux et lourds.
Un large tapis sombre monte pompeusement les marches du perron, suit le grand corridor du rez-dechaussée, tendu aussi de noir avec les mêmes écussons et les palmes ; dans tous les angles, d’énormes lampadaires argentés, trapus et magnifiques.
Et tout à coup, à gauche, s’ouvre la grande salle, la bibliothèque, où le catafalque apparaît dans le braisillement des cierges.
Sous un dais porté par quatre belles colonnes noires à cannelures et incrustations d’argent, parmi les plantes vertes, les massifs lampadaires et le hérissement d’une forêt de cierges, le cercueil en plan incliné semble venir à vous.
Il est ouvert.
Sur le coussin de satin blanc , on voit la tête , et vers le milieu du linceul, les deux mains croisées l’une sur l’autre dans un geste de grande paix , de repos souverain.
Quant au visage, c’est celui d’un saint. Avec cette peau grise, ces rides adoucies, cette barbe pétrifiée et
LA MORT DE PASTEUR
la bouche un rien entr’ouverte , c’est la vision d’un vieux saint, faiseur de miracles, comme on en voit sculptés sur les tombes datant de la première moitié du moyen âge.
Au bas du linceul blanc, un large flot de moire rouge avec la grand’croix de la Légion d’honneur. Un peu plus bas, le crucifix d’argent. Les innombrables croix étrangères reposent sur quatre coussins de velours, sous une gaze noire.
A droite et à gauche, sur deux prie-Dieu de velours noir, deux religieuses font les prières. Debout, le chapeau à la main, un garçon de laboratoire et deux graves jeunes hommes, deux élèves préparateurs, font la veillée funèbre.
Puis ce sont des remparts de chaises habillées de noir et d’argent, un large corridor pour faire défiler la foule, d’autres chaises encore, et sur le mur, vêtu de tentures épaisses qui amortissent tous les bruits et font le silence plus morne, les bustes des souverains bienfaiteurs de l’Institut Pasteur, une écharpe de crêpe ceignant leurs épaules de marbre.
Tout de suite les portes ont été ouvertes à la foule.
Depuis ce moment-là elle s’écoule sans un moment de cesse, paisible, triste, plus recueillie que curieuse.
LA MORT DE PASTEUR
C’est la foule la plus touchante qu’on puisse voir : on y rencontre des étrangers en tenue de voyage, d’élégantes parisiennes et du peuple, beaucoup de peuple, de bonnes ménagères propres, menant leur bambin par la main, et des pauvresses en haillons, tenant dans leurs bras un marmot aux joues barbouillées, au regard arrondi par un immense étonnement.
On n’entend pas une parole. Tout le monde marche dans le plus grand ordre sur le tapis qui étouffe le bruit des pas ; et il vient tellement de monde que ce tapis est recouvert par le gravier que les semelles apportent du dehors.
Dans la rue Dutot, deux camelots chantent d’une voix creuse l’inévitable complainte Pasteur n'est plus (regrets à l’immortel savant) : trente badauds écoutent, achètent, s’efforcent de retenir l’air, mais n’osent reprendre le refrain en chœur, dans la crainte religieuse de manquer de respect au mort.
La nuit est venue tout à fait.
Dans les couloirs de l’Institut Pasteur où je promène ma rêverie, je rencontre quelques-uns des plus éminents parmi les élèves du Maître, et je songe à ce que va devenir maintenant cette maison-ci.
En vérité, je crois que. Pasteur mort, l’œuvre qu’il a fondée n’aura rien perdu de sa force.
LA MORT DE PASTEUR
La mort de ce grand homme, c’est tout à fait la mort d’un saint qui regagne le ciel après avoir fondé un ordre , car c’est vraiment une façon d’ordre religieux que cette maison d’hommes éminents et probes, bénédictins ou missionnaires qui , sans relâche, travaillent au laboratoire, ou vont porter au loin, dans des pays de peste, de choléra, de fièvre jaune, le bon exemple et la bonne parole.
Ils ont l’esprit communautaire : chacun d’eux se soucie beaucoup plus de la gloire de la maison que de sa notoriété personnelle. Ils ne connaissent pas les jalousies ni les rivalités. Ils ont le mépris de l’argent. Sur les 4,000 francs qu’il touchait comme sous-directeur de l’Institut, M. Duclaux en abandonnait 1,000 pour le réfectoire des jeunes chercheurs. L’année dernière, M. Roux avait 7,000 francs de traitement; malgré lui, on l’a inscrit sur la feuille d’émargement pour un traitement annuel de 10,000 ; il touche les 3,000 francs de surcroît , puisqu’il ne peut faire autrement, mais il les reverse intégralement à la caisse commune.
Ils ont fini par se ressembler presque tous avec leur barbe en pointe et leur air de renoncement. Ils habitent des logis pauvres, et il n’est pas jusqu’à ce nom de « Pastoriens » qui n’ait l’allure conventuelle.
Bien que j’aie personnellement un goût marqué pour l’initiative individuelle, j’avoue que la dignité de tous ces braves gens est douce à contempler, auprès du
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train d'enfer que prend la lutte pour l’existence chez la plupart de nos médecins séculiers.
La rue Dutot demeurera la maison mère de cet ordre qui aura , qui a déjà des succursales scientifiques dans les pays les plus lointains : d’Odessa à Rio, de Madrid à Saint Pétersbourg.
Sans contestation aucune , M. Duclaux , de l’Académie des sciences, professeur de chimie biologique à la Sorbonne et sous-directeur de l’Institut de la rue Dutot, sera demain le directeur en titre. M. Roux lui succédera à la sous-direction; il s’y refusera peutêtre, mais il lui faudra bien céder.
Et, de nouveau, la ruche laborieuse reprendra sa tâche une et multiple, la lutte contre le mal, contre la mort. Un peu brouillés de larmes pendant les premiers jours, les yeux, assidûment, se remettront au microscope. . . Dans la cour, un Pasteur de bronze remplacera le cher vieillard qu’on aimait tant à voir entrer dans les laboratoires, traînant la jambe et souriant à tous.
Avec un technicien incomparable comme Roux, un chercheur de génie comme Metchnikofï, des bactériologistes accomplis comme Chantemesse, Nocard, Charrin et tant d’autres; avec Yersin, qui est revenu du Yung- Nam où il étudiait la peste pour aller pourchasser, à
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Madagascar, 1’ « hématozoaire » de la lièvre intermittente; avec le D’' Albert Calmette, qui cherche le vaccin du venin des serpents et qui s’en est allé, depuis six mois, organiser à Lille un institut Pasteur municipal vraiment modèle ; avec Nicolle, qui dirige à Constantinople le laboratoire d’hygiène destiné à barrer au choléra la route d’Occident, l’Institut Pasteur ne risque pas de péricliter.
Son futur directeur, M. Duclaux, est non seulement un savant de premier ordre, mais encore un esprit critique aussi lumineux, aussi droit, aussi sage qu’il est possible de le souhaiter. Tout le monde déjà écoutait ses avis, et chacun le prenait pour guide. Il est bien le prieur qu’il faut à un tel ordre.
11 se pourrait que, reprenant les premières expériences de M. Pasteur sur les fermentations, il doublât d’importance l’Institut de la rue Dutot en lui annexant une école des industries de fermentation.
Avec la vente du vaccin du croup, celle du vaccin pour le rouget-des-porcs et du vaccin pour le charbon, un jour viendra où, tous ses membres étant pauvres, la communauté sera riche. Il se pourrait qu’alors, refusant toute subvention des ministères , elle vécût indépendante et ne devant rien à personne.
Elle n’en serait que plus forte. Je crois beaucoup à l’avenir de l’Institut Pasteur.
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Ce sera un jour une belle histoire à écrire que l’épopée de ce fils de tanneur, qui entrera bientôt dans la légende. ,
On honore à Rouen, je crois, un grand saint, qui fut vénéré par le peuple et canonisé par l’Eglise pour avoir miraculeusement anéanti certaine bête monstrueuse qui ravageait tout le pays et décimait les habitants.
Ceux qui n’aiment pas les légendes et qui ont pris coutume de casser les joujoux des peuples enfants pour regarder ce qu’il y a dedans, affirment que ce monstre était tout bonnement la fièvre intermittente, et que l’évêque avait surtout desséché des marais. Sous sa mitre romane et sa chasuble d’or, ce grand saint n’était qu’un savant, une façon d’ingénieur-hygiéniste du onzième.
Si les siècles à venir sont encore capables de symbolisme et d’émerveillement, quelle ne sera pas la légende de celui qui vient de mourir ?
L’antisepsie chirurgicale, la préservation des maladies contagieuses, les vaccinations, tout ce monceau de découvertes pratiques à jamais bienfaisantes, dérive de lui.
Quand l’homme apprit à se garer des bêtes fauves, il fit le premier pas vers la civilisation. Aujourd’hui
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Thomme apprend à se préserver des microbes : c’est un pas d’égale importance. Un jour viendra où dans Berlin, dans Londres, dans Paris, on ne mourra pas plus de diphtérie, de scarlatine, de typhoïde, de choléra ou de tuberculose qu’on n’y meurt aujourd’hui de venin des serpents ou de la dent des loups.
Ce sera la plus radicale des révolutions accomplies, depuis le temps où l’humanité s’initia à bâtir des maisons et à se soumettre à des lois.
Il a cessé de vivre parmi nous, celui qui aura fait cela.
^4 monsieur le Dr Le Sourd, rédacteur en chef de la Gazette des Hôpitaux.
Mon cher directeur et ami,
Mes causeries de quinzaine, qu’un événement cruel vient d’interrompre, vous voulez bien me prier de les reprendre par un éloge du professeur Armand de Fleury, que vient de perdre la Faculté de médecine de Bordeaux.
La tâche douloureuse et douce en même temps que vous me donnez là, je veux essayer de la remplir comme un pieux devoir. Je m’efforcerai d’oublier pour quelques minutes celui qui fut le plus tendre des pères, pour ne me souvenir que de celui qui fut mon premier maître, le maître qu’ont aimé tous ceux qui l’ont approché.
Il était né à Ruffec le 22 avril 1830, d’une très ancienne famille du Poitou, dont tous les jeunes
(1) Avril 1892.
Causeries. — 23.
hommes, subissant l’ardeur romantique, commençaient à tourner leurs goûts vers les travaux de l’esprit. Il fut élevé par son père, gentilhomme universitaire, professeur, puis inspecteur .et recteur d’Académie. Il commença avec lui de fortes études classiques, puis il vint à Paris faire sa médecine. Mais, au moment du coup d’État, pour avoir manifesté trop vivement son indignation, il fut contraint de s’en aller à Montpellier achever ses études. Il en était à ses derniers examens de doctorat quand éclata la guerre de Crimée.
Armand de Fleury s’engagea volontairement, prit du service comme médecin auxiliaire à bord du vaisseau « le Jupiter )), et fit la campagne jusqu’au jour où, devant Constantinople, il fut pris à son tour du choléra auquel il disputait les marins de son bord.
On le crut mort, tant il était algide. « Je me suis vengé, avait-il coutume de dire, en écrivant ma thèse sur le mal qui avait failli m’emporter. »
Il était à peine docteur, quand il apprit que le choléra décimait une petite ville de son pays natal. Cela suffit pour lui faire oublier ses ambitions plus hautes, et il courut à Mansle soigner les cholériques jusqu’à l’extinction complète de l’épidémie. C’est en 1859 seulement qu’il vint à Bordeaux, s’y maria, et concourut la même année pour une place de médecin adjoint des hôpitaux et de professeur suppléant à l’École préparatoire.
Il venait là tenter fortune, sans relations, sans appui, et l’on s’étonnait quelque peu de l’audace du nouveau venu. Mais il fit de telles épreuves que sa nomination s’imposa. Outre qu’il était fort instruit, servi par une puissante mémoire, par une intelligence lumineuse et d’une extrême promptitude à s’assimiler toutes choses, il parlait merveilleusement, et l’on pouvait, dès ce temps-là, prévoir que les élèves iraient à son cours comme à un régal de l’esprit.
C’est qu’il était artiste pour le moins autant que savant.
Pendant sa vie d’étudiant, sur son navire, à Mansle, aux heures de loisir, il avait écrit de très nombreuses poésies, œuvre de vrai poète, qui a toujours un peu déteint sur son œuvre scientifique, non pour en atténuer le mérite foncier, la valeur documentaire, mais pour donner à ses livres comme à ses leçons une forme impeccable, imagée, captivante, tenant toujours l’intérêt en éveil.
Ses vers, quelques rares intimes sont seuls à les connaître. Sept ou huit pièces seulement ont été imprimées. En revanche, il a publié de très nombreux mémoires scientifiques, dans le domaine de la physiologie et dans celui de la thérapeutique.
En physiologie, la question qu’il a le plus creusée, où il a mis sa marque personnelle indélébile, c’est celle de la circulation cérébrale.
C’est lui qui a donné l’idée juste, définitive, de
l’irrigation comparée de l’hémi-cerveau gauche et de l’hémi-cerveau droit. C’est lui qui a montré que le surcroît de fonction, dévolu au cerveau gauche,
n’allait pas sans un surcroît d’irrigation sanguine, sans une arrivée plus directe et plus large du flot sanguin, résultant de la disposition anatomique du tronc brachiocéphalique et de la carotide primitive. Quand le mémoire, intitulé Du dynamisme comparé des hémisphères cérébraux, fut présenté à l’Académie, Paul Broca, dans le rapport qu’il eut à rédiger, ne lui marchanda pas l’éloge.
Nommé professeur de thérapeutique à l’école secondaire, puis à la Faculté quand elle fut créée, Armand de Fleury s’appliqua à donner à son enseignement une marque bien personnelle.
Il rédigea tour à tour une Classification thérapeutique, l’une des plus logiques et des meilleures, à coup sûr ; un Traité de thérapeutique, que l’excessive modestie de l’auteur empêcha de réimprimer ; les Actions médicatrices et enfin un très vaste ouvrage d’importance considérable. Étude comparative de la constitution chimique des médicaments et de leur action physiologique. Il y travaillait depuis huit ans, lorsque la mort l’a pris. L’œuvre n’est pas tout à fait achevée, mais au dire de ceux qui en ont connaissance, elle constitue, par l’ingéniosité de Fidée première et la quantité des documents entassés, ce qu’on est convenu de nommer un monument scientifique.
Le professeur Armand de Fleury fut donc un savant de mérite. Il fut encore un admirable médecin des pauvres.
Tour à tour chef de service aux Incurables, aux Vieillards et à l’hôpital Saint-André de Bordeaux, chargé pendant la guerre du vaste service de varioleux organisé à l’hospice Pellegrin, il se résignait malaisément aux nécessités de la clientèle lucrative, mais il se donnait tout entier à ses pauvres, à ceux de son service et à ceux de la ville qui savaient sa générosité. 11 les aimait, et il faut croire qu’il avait su s’en faire aimer, car sa tombe est toute submergée de couronnes modestes et de pauvres petites croix fleuries apportées par des anonymes.
Parmi ces couronnes, à côté de celle des professeurs de la Faculté, ses collègues, il y en a une, de dimensions énormes, et qui porte sur ses rubans la dédicace des étudiants de Bordeaux. Le jour de ses obsèques, celui qui a parlé au nom de la jeunesse universitaire a rappelé, en mots profondément émus, ce qu’il avait été pour ses élèves, le plus fraternel, le plus dévoué, le plus secourable des maîtres. Aux examens, il avait mille ruses pour les sauver, quand ils se fourvoyaient. Comme bien d’autres, il avait de l’esprit, mais il ne s’en servait jamais pour ridiculiser un candidat troublé : il n’en faisait usage que pour lui tendre la perche et ranimer son courage. A ses cours, il les charmait en émaillant, d’anecdotes
à lui, la chimie trop austère et la fade thérapeutique; à l’hôpital, il leur faisait des cours de thérapeutique clinique extrêmement appréciés. Il apportait à tout cela la qualité qui demeure la qualité maîtresse de sa vie, une bonté profonde, inaltérable, qui lui valait la popularité parmi les étudiants et les humbles, l’affection de tous ses confrères, l’adoration de ceux qui le touchaient de près.
Mais il serait injuste de n’admirer en lui que son grand cœur et d’oublier qu’il fut un poète inspiré, un physiologiste, un chimiste, un thérapeute de grand mérite, un professeur et un écrivain médical de premier ordre, l’un des esprits les plus originaux et les plus distingués dans cette école bordelaise qui compte parmi les meilleures de France.
Médecin d’hôpital et professeur pendant trente-deux ans, ayant fait preuve, au coup d’État, de courage civique, en Crimée, de courage militaire, à Constantinople, à Mansle, à Bordeaux, de courage professionnel, en choisissant le poste du péril parmi les cholériques et les varioleux, il n’était pas de la Légion d’honneur.
Il est mort après de très longues et de terribles souffrances, avec le grand courage calme qu’ont
presque tous les médecins qui font eux-mêmes le diagnostic et le pronostic de leur mal.
Puissent ces quelques lignes, pieusement consacrées à sa chère mémoire, lui valoir quelque sympathie de ceux qui ne l’ont pas connu.