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MESURES D'ASSISTANCE

I.Les Asiles. — Avec leurs hautes murailles, nues et grises, leurs bâtiments qui s'éloignent du pavillon central clans un alignement sévère, et leur lourde grille d'entrée, nos asiles ressemblent à des prisons. On croirait voir des établissements pénitentiaires, construits avec le confortable moderne, planté d'arbres pour ombrager les promenades des détenus, et dont les chambres, bien éclairées, seraient destinées à des criminels peu dangereux. A l'intérieur, la surveillance étroite du personnel, le nombre des portes, qui ne sont jamais qu'entrebâillées, le bruit incessant des clefs promenées dans les corridors, les quartiers d'agités, divisés en cellules petites et obscures, les cours intérieures qui évoquent le souvenir des préaux des maisons centrales, les camisoles de force, les maillots, les ceintures et les cadenas encore trop répandus, tout manifeste la crainte continuelle d'une évasion et l'habitude d'une discipline générale appliquée sans discernement.

Il faut reconnaîtra que ces établissements, qui jouissent d'une si mauvaise réputation dans la foule, ne sont plus en harmonie avec le libéralisme et l'esprit de tolérance de notre époque. Ce mode d'assistance des aliénés, qui, hier encore, représentait un progrès notable, ne doit plus être, comme il l'a été jusqu'à ce jour, le seul moyen de secourii; l'infortune mentale. A mesure que l'hospitalisation devient plus large, les établissements publics destinés au traitement de la folie s'emplissent de personnes qui ne sont là nullement à leur place. Des alcooliques en grand nombre, des aliénés criminels ou de simples vicieux, des incurables inofïensifs

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des imbéciles, des paralysés, envahissent les asiles, qu'ils transtorment peu à peu en de vastes lieux de refuge, où la discipline, rendue nécessaire par le nombre des hospitalisés et la turbulence vicieuse de quelques-uns, pour lesquels elle ne serait même pas assez sévère, pèse trop lourdement sur d'autres pensionnaires inolïensifs.

Or, beaucoup de ces malades seraient mieux placés ailleurs : les alcooliques dans des hôpitaux spéciaux où l'on combattrait énergiquement leurs penchants et où on les soumettrait à un travail salutaire. Les sujets surtout vicieux doivent profiter d'un mode d'assistance plus sévère. D'autres pensionnaires tranquilles et nullement dangereux pourraient être confiés à des familles qui, tout en les surveillant, leur feraient partager une existence plus ouverte et plus libre. D'autres, des débiles intellectuels, des convalescents, pourraient être rendus à la vie sociale, si on les aidait à trouver du travail, si on les protégeait contre les préjugés du public, à leur sortie de l'asile. Ces deux dernières questions, l'assistance familiale et le patronage des aliénés, préoccupent beaucoup les esprits. Avant de les exposer, je dirai préalablement comment se sont formés les asiles, ce qu'ils sont et ce qu'ils devraient être; les asiles spéciaux seront aussi brièvement étudiés.

La conception d'établissements spécialement destinés aux aliénés, est une idée toute moderne. Dans l'antiquité, les fous étaient libres; inspirés parles dieux, prédisant l'avenir, ils erraient au milieu de tous, sympathiques et même respectés.

Au moyen âge, les aliénés mêlaient encore la religion à leur délire, mais celui-ci prit une couleur plus sombre. Leur inspiration s'était changée en possession. Aussi les fous perdirent toute sympathie et devinrent l'objet de la répulsion universelle.

Vers le XVlî' siècle, et sdus l'impulsion de Saint Vincent de Paul, ils furent recueillis et placés dans des dépendances d'hôpitaux inhabités et, le plus souvent, inhabitables, dans des dépôts de mendicité ou dans des maisons religieuses. Mais leur sort ne fut pas pour cela amélioré. Un préjugé terrible pesait encore sur eux, et leur condition était aussi misérable que celle des pires criminels.

Pour avoir une idée de la façon dont ces malheureux étaient maltraités au commencement de ce siècle, il faut lire le mémoire

qu'Esquirol ('), ea 1818, présenta au ministre de l'intérieur sur cette question. Les aliénés occupaient partout les locaux les plus malsains, lés plus humides et les plus délabrés. Lorsque des hospices avaient des quartiers de force, c'est là que les fous étaient jetés, confondus avec les prisonniers, et les femmes mêlées aux filles de mauvaise vie. Les cellules, où on laissait les furieux durant des mois et des années, étaient de véritables cachots, sans air, sans lumière, pavées comme les rues, et quelquefois placées dans des souterrains. L'air ne se renouvelait souvent que par la porte, qui était presque toujours fermée. Ailleurs, les agités étaient emprisonnés dans des cages « formées de barres de bois disposées en claires-voies sur les six faces ». Presque partout les aliénés, même ceux qui payaient pension, étaient nus, ou à peine couverts de loques immondes, qui provenaient des vêtements hors d'usage des prisonniers. Le plus souvent, ils n'avaient que du pain et de l'eau pour nourriture, et de la paille comme litière. Les moyens de contention des aliénés étaient des plus barbares. Les chaînes, les colliers et les ceintures de fer, étaient très employés, parce qu'ils coûtaient peu d'entretien. « Dans quelques maisons, on distribuait des nerfs de bœuf aux garçons de service ; le trousseau de clefs était dans leurs mains un instrument de correction ». L'usage de ces moyens féroces de contention était d'ailleurs partout en usage en Europe. En Angleterre, le célèbre médecin Monro, interrogé, devant le comité de la Chambre des Communes, si l'on devait attacher les fous, avait répondu « que les gentilshommes ne devaient pas être enchaînés, mais que les chaînes étaient nécessaires pour les pauvres et dans les établissements publics ».

C'est alors que Pinel (^) eut la pensée généreuse de déchaîner ses furieux de Bicêtre. Grande fut la surprise de tous, lorsque l'agitation des aliénés tomba avec leur fers. On commença de comprendre que les fous étaient encore des gens raisonnables, sur lesquels les moyens de douceur avaient plus d'effet que la force brutale, qui ne faisait qu'exagérer leur excitation. Une conception toute différente de la folie s'éleva, et un traitement plus rationnel

(1) EsQuiROL. Des maladies mentales, II, 399 et suiv.

(2) Lire sa biogi-aphie écrite par son descendant le D"^ Sémelaigne. Les grands aliénistes français, 1894, 1.

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et plus humain fut appliqué à ces malheureux. Mais un grand obstacle demeurait: c'était la répartition des malades dans des lieux si différents, où ils n'étaient, le plus souvent, qu'un embarras. La première mesure à prendre, c'était d'enlever ces malades aux maisons de détention et de construire, pour eux, des établissements spéciaux, où un personnel médical et des gardiens nouveaux leur seraient alïectés. Esquirol, qui fut le promoteur de ces idées, employa toute son activité et tout son talent à les faire accepter de l'administration et il y parvint.

Voilà donc quelle a été l'origine de l'asile. Ce mode d'assistance, au rebours des anciens qui visaient d'abord la sécurité sociale, protégeait les fous. Mais il avait un autre but, un but thérapeutique. L'asile était un instrument de traitement, par le fait seul de l'isolement des malades transportés hors de chez eux et amenés dans un milieu nouveau. Tous les aliénistes ont vanté les bienfaits de l'isolement dans le traitement de la folie et ont légitimé ainsi la séquestration qui, par certains côtés, est une mesure répugnante. Déjà le grand médecin anglais Willis avait guéri le premier accès de manie de Georges III, en changeant les meubles des appartements du roi et en le faisant servir par des domestiques étrangers.

L'isolement est le plus souvent nécessaire. Les parents d'un aliéné essayent de combattre ses idées délirantes et n'arrivent, ordinairement, qu'à irriter le malade; ils manquent aussi de la fermeté nécessaire pour imposer une certaine discipline à son excitation désordonnée. Lorsqu'il refuse de manger, ils n'ont ni l'autorité, ni l'énergie indispensables pour lui faire prendre de la nourriture, au besoin par la force. D'habitude ils se soumettent à tous les caprices du malade, ou, au contraire, essayent de discuter ses fausses conceptions et risquent alors de leur prêter une force nouvelle. Notez qu'en outre, la folie étant très souvent familiale, ce contact continuel avec un délirant est dangereux pour un cerveau prédisposé et fatigué. Mais il y a encore d'autres raisons pour que l'aliéné soit changé de milieu. Très souvent des causes déterminantes de l'accès vésanique sont des revers de fortune, des soucis inhérents à la vie domestique ou professionnelle des malades. N'est-il pas alors prudent de l'enlever complètement à

son milieu, c'est-à-dire de le soustraire à l'action de ces causes morales de sa folie? Enfin certains aliénés mentent une surveillance constante, irréalisable dans leur famille. Ceux qui ont des impulsions violentes au suicide, à l'homicide, ou encore qui sont très agités, doivent être gardés par des gens habitués à cette besogne délicate, et dans des lieux appropriés à cela.

Dans la plupart des cas d'aliénation mentale — on verra tout à l'heure ceux qui n'entrent pas dans cette catégorie — l'isolement est donc nécessaire. Jusqu'à ces derniers temps, il n'a guère été tenté que dans les asiles ; car c'est encore là qu'on pouvait le plus facilement réaliser ses conditions principales. On est étonné de voir combien l'entrée dans un de ces établissements suffit parfois pour abattre l'agitation d'un furieux et rendre doux et obéissant un aliéné turbulent et indocile, et cela sans aucun moyen physique de coercition. Aussi l'asile a paru longtemps le milieu d'isolement idéal, le seul pratique. Mais cependant il est facile d'enlever l'aliéné à sa maison, à ce qui constitue son milieu morbide, sans être pour cela obligé de le séquestrer dans un asile.

Dans ces derniers temps, on a en effet compris que bien des malades pouvaient être placés ailleurs que dans ces vastes établissements publics. Une campagne vive, surtout en Angleterre, s'est élevée contre les asiles, dont on a fait le procès avec une ardeur qui, il faut l'avouer, est parfois suspecte d'une certaine partialité.

Ce qu'on reproche surtout aux asiles, c'est de descendre, d'une façon très apparente, des dépôts de mendicité et des quartiers de force, qui leur ont légué plusieurs traits de leur organisation. Ils possèdent trop de concierges, trop de portes, trop de clefs, trop de cellules, trop d'instruments de contrainte physique, si bien que Lasègue a pu dire en riant que le fonctionnaire le plus important d'un asile était le portier. Mais la réaction contre les asiles, prisons, s'est faite peu à peu. Au commencement de ce siècle, les malades étaient enchaînés, et cela paraissait une chose nécessaire. Pinel vint, qui brisa leurs fers, et les furieux s'apaisèrent. Et encore substitua-t-on la camisole de force en toile aux

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corsets de fer; car on ne pouvait concevoir un aliéné absolument libre de tout lien. Puis, un médecin anglais, Conolly, eut l'idée de supprimer tout moyen mécanique de contention, créant ainsi le système appelé le no-restraint, qui, après bien des hésitations, s'est plus ou moins complètement introduit en France. De même, les douches ont été peu à peu abandonnées comme moyens de coercition, et les malades n'en sont que plus tranquilles, car toutes les brutalités distribuées sans raison les irritent comme elles irriteraient les gens raisonnables (').

Eûfm, en Ecosse, on a créé des asiles dits « aux portes ouvertes », où les malades sortent sur leur simple parole. Ils vont se promener dans les jardins qui environnent l'établissement, et même jusqu'à la ville voisine. On ne surveille que les grands délirants ; tous les autres jouissent d'une liberté presque complète. Et malgré cela, les évasions sont très rares. La vie dans ces maisons y est d'ailleurs très engageante. Pas de mur, mais des grillages coquets autour de l'asile ; les portes sont vitrées, les fenêtres ne sont que fermées par des glaces. Les sections, nombreuses et petites, communiquent avec des galeries vitrées, trans formées en jardins d'hiver et ornées de palmiers et de cactus (A. Marie). Tous les malades, hommes et femmes, se réunissent pour les cotations et le thé, dans un vaste hall, où ils prennent les repas en commun. Ces établissements ressemblent à des maisons privées, et la liberté, l'illusion de la liberté, surtout, est complète.

Mais on est allé plus loin encore. Et ces portes d'asile, qui ne sont qu'entrebâillées, on les a ouvertes toutes grandes pour laisser partir les malades qui peuvent vivre au dehors.

En se débarrassant d'eux, les asiles deviendront peu à peu ce qu'ils auraient toujours dû être, des hôpitaux pour les aliénés aigus -. les médecins, moins débordés, s'intéresseront davantage à eux, et les réformes nécessaires seront plus faciles à organiser.

Que sont donc ces malades qui encombrent aujourd'hui les asiles?

(1) C'est justement parce que les aliénés se comportent dans bien des circonstances comme des gens sains d'esprit que je combats toute brutalité illégitime; mais c'est pour cela aussi que je demande, pour certains d'eatre eux, une discipliae analogue à celle de la vie libre. Le principe de ces deux réclamations apparemment contradictoires est donc le même.

Au début, ces derniers ne recevaient guère que les malades atteints des formes aiguës de l'aliénation mentale, ceux qui s'accommodent le plus facilement de la surveillance rigoureuse de nos asiles, et pour lesquels cette dernière est la plus justifiée. Mais aujourd'hui, l'assistance étant de plus en plus large, les établissements de fous sont encombrés de malheureux imbéciles, épileptiques, déments, paralysés, qui ne ressemblent que de fort loin à des excités maniaques ou àdes mélancoliques anxieux, tourmentés par des idées de suicide. Pour se rendre compte de cette difïérence dans la qualité des hospitalisés, il suffît de comparer la statistique établie par Esquirol, des entrées qui ont eu lieu à Charenton, de l'année 1826 à l'année 1833, et celle des admissions à l'infirmerie du Dépôt, durant la période triennale 1886-1888, publiée par M. le docteur P. Garnier, dans son intéressant ouvrage Id. Folie à Paris (^). En faisant un calcul fort simple, on remarque qu'au commencement du siècle, les malades affectés de démence constituaient les 18 % des entrants, taudis que, actuellement, ils en représentent les 29,7 %. D'autre part, la manie, qui est la forme la plus aiguë de l'aliénation mentale, occasionnait, du temps d'Esquirol, le tiers des admissions (33%), et aujourd'hui, seulement le quinzième (6.o %).

Il est intéressant de faire le départ des malades admis actuellement dans les .asiles en deux catégories, la première coatenant ceux qui sont plus spécialement justiciables des asiles, et la seconde comprenant ceux pour lesquels d'autres modes d'assistance seraient plus ou moins applicables. Si l'on consulte les tableaux de M. P. Garnier, il est facile de voir que, pendant la période 1886-1888, il est entré à Ste Aune, 37,6 °/o de vé.^aniques divers (mélancoliques, maniaques, persécutés et dégénérés), et 62.3 o/o d'alcooliques, épileptiques et déments (y compris les déments paralytiques). On peut, je crois, soutenir sans exagération que la moitié au moins des internés pourraient être

(1) Pour pouvoir comparer les deux statistiques, dont les chiffres sont groupés sous des étiquettes différentes, j'ai été obligé de faire subir quelques petits changements au tableau de M. P. Garnier. C'est ainsi que j'ai opposé au nombre des démences d'Esquirol la somme totale des cas d'affaiblissements intellectuels, de démence sénile et aussi de paralysie générale, relevés par le médecin du Dépôt.

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placés ailleurs que dans nos asiles actuels, soit daus des hôpitaux de buveurs, soit dans des hôpitaux de vieillards ou d'infirmes, soit dans des familles, soit encore dans des asiles spéciaux pour les criminels et même les vicieux.

Il y a donc une masse importante de séquestrés, dont le séjour dans nos établissements d'aliénés n'est pas nécessaire et crée, en même temps que des dépenses considérables, des obstacles à une transformation des asiles dans le sens d'hôpitaux ouverts. En outre, cette vie obligée avec d'autres malades plus délirants, et dans un milieu très fortement discipliné, leur est plutôt nuisible ; aussi, la plupart expriment incessamment leur désir de quitter ces maisons d'aliénés, où ils sont retenus dans leur propre intérêt, étant incapables de vivre, sans protection, au dehors. Certes, on ne peut soutenir que le contact des fous puisse créer la folie de toutes pièces ; mais il est toujours pénible et peut amener certains effets fâcheux. Les agités impressionnent souvent certains maladies tranquilles d'une émotivité exagérée. La séparation des aliénés d'après le degré de l'excitation, telle qu'elle a lieu dans nos établissements, n'empêche pas d'entendre les cris des furieux, ni les conversations de propager de quartier en quartier les scènes émouvantes de l'aliénation mentale, et ne peut enfin dissiper cette atmosphère de la folie, insalubre pour des cerveaux mal équilibrés.

Or l'interné, d'organisation intellectuelle toujours vicieuse, est jeté brusquement dans un milieu imprégné de ces miasmes malsains. S'il est lui-même très agité ou dominé par un délire très absorbant, il souffrira peu du spectacle des autres fous, bien que, dans les quartiers de furieux, il est visible que les malades s'excitent les uns les autres. Mais s'il est aux trois quarts lucide, il est à craindre que le contact avec les délirants bruyants ne le' trouble. Esquirol lui-même ('), qui croyait beaucoup à la vertu thérapeutique de l'asile, disait : « Mais qui oserait assurer que l'isolement (dans un établissement d'aliénés) n'a jamais été nuisible? Je répondrai franchement oui, l'isolement a nui quelquefois^ parce qu'il est d<î la nature des choses que les meilleures ne soient pas toujours exemptes d'inconvénients. Que conclure?

(1) EsQuiuoL. Ouvi". cité, ÎI^ 775.

Qu'il ne faut point abuser de l'isolement, qu'il ne faut point en faire une application tfop générale et trop exclusive, qu'il n'appartient qu'au médecin expérimenté de prescrire ». On doit ajouter que certains mélancoliques ont une recrudescence de leur délire au moment de l'internement, qui paraît, à leur esprit troublé, une incarcération.

Mais l'asile exerce, par sa vie disciplinée et sans initiative, une influence néfaste sur la plupart des malades, en déprimant leur énergie morale. Déjà les aliénés présentent naturellement une diminution de la volonté et de l'activité. Séquestrés, ils mènent une existence très douce, mais réglementée d'une façon étroite, et vivent, en somme, dans des conditions absolument anti-sociales. Devenus convalescents, ils ne peuvent trouver, dans ce milieu artificiel, les incitations nécessaires pour récupérer leur énergie, indispensable dans la lutte pour la vie qui les attend au dehors. Aussi, les vieux internés, même les plus lucides, deviennent incapables, après un certain temps, de reprendre leur existence passée. Ils sont des enfants en tutelle, qu'il faut constamment diriger ; et ils en arrivent à redouter la liberté, comme le convalescent d'une longue maladie craint l'air vif du dehors, lorsqu'il fait sa première promenade loin de sa chambre.

On a reproché aussi aux asiles d'être des lieux de paresse, où le travail, si utile aux aliénés, ne peut être organisé. On a tenté, cependant, d'annexer à ces établissements des fermes ou certaines entreprises industrielles, mais les résultats n'ont pas été heureux. Les malades forment une compagnie de travailleurs incessamment renouvelés, c'est-à-dire incessamment désorganisés, et pas assez entraînés pour fournir un labeur productif. En outre, tous ne peuvent être occupés au même genre de travaux, et il est impossible d'en créer pour tous ceux, ouvriers, employés ou appartenant aux classes libérales, qui peuplent les asiles.

Enfin un dernier grief formulé contre ces établissements c'est qu'ils marquent dune tare les malheureux qui y ont été enfermés. Les plus grands intérêts, ceux d'une situation commerciale, d'un emploi, d'un mariage, peuvent être compromis par un séjour à l'asile, et la famille du malade reçoit souvent le contie-coup de cette dépréciation. Il est donc nécessaire de rechercher de nouveaux modes d'assistance, ne comportant pas cette flétrissure

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imméritée, et dont on leru bénéficier tous ceux dont la séquestration dans les maisons actuelles n'est pas rendue nécessaire par la violence de leur délire, par le danger qu'ils courent ou qu'ils font courir aux autres.

2. Placement dans les familles. — L'assistance familiale, appliquée aux malades de l'esprit, compte des défenseurs bruyants et des détracteurs systématiques. Pratiquée depuis longtemps dans certains pays étrangers, elle a rencontré en France, une opposition qui semble aujourd'hui s'apaiser. Dans une courte revue qu'il y a trois ans je publiais sur les colonies d'aliénés ('), je mettais surtout en lumière les arguments des opposants, sans avoir moimême une opinion bien arrêtée. La création d'une colonie à Dun-sur-Auron, sur laquelle je m'étendrai tout à l'heure, et dont il était alors qu-estion, sans qu'on connût exactement la façon dont elle devait être organisée, paraissait une tentative hardie et même quelque peu avantureuse. L'événement semble devoir donner tort aux mauvais pronostics. D'autre part, je suis allé visiter la colonie de Gheel, et je crois qu'on est obligé d'admettre que le système préconisé, s'il n'est pas exempt d'inconvénients, a des avantages sérieux qu'il est juste de reconnaître.

L'assistance familiale réalise l'isolement de l'aliéné, sans recourir à la dure nécessité de la séquestration. Le malade, placé chez des étrangers, se trouve dans des conditions qui se rapprochent de celles de son existence antérieure. Il vit en quelque sorte en liberté, et l'influence démoralisatrice de la discipline des grands asiles est remplacée par cette autre, toute réconfortante, du labeur des gens du dehors. Le malade partage la vie et quelquefois le travail de ses hôtes, se fait d'eux une nouvelle famille qui remplace celle perdue et reprend goût à la vie dans un milieu nouveau, mais point entièrement différent du sien. Il se sent à peine surveillé et a ainsi l'illusion d'une liberté complète, qui le réconforte dans son exil. Il peut croire faire une simple villégiature nécessaire au rétablissement de ses forces morales.

(1) Ed. Toulouse. Les colonies d'aliénés, G«r. des Hupit., 1892, 268.

D'autre part, ce contact d'aliénés avec le grand public répand peu à peu des idées plus justes sur ce qu'est le plus souvent un aliéné. On comprend que les fous le sont moins que les profanes ne se l'imaginent ; et le préjugé, si funeste aux intérêts des malades et de leur famille, s'atténue ainsi peu à peu.

Au point de vue financier, l'assistance familiale olïre des avan tages considérables, qu'il ne faut pourtant pas exagérer. Car, dans certains asiles, à Gand (^) notamment, le prix de journée est inférieur à celui d'une catégorie de malades placés chez des nourriciers de Gheel. L'établissement une fois existant et aménagé, il est plus facile, à prix égal, de procurer un plus grand bienêtre à plusieurs centaines de malades, formant une collectivité, que s'ils sont dispersés dans autant de familles différentes. Cependant les frais de construction et d'installation des asiles sont tellement considérables qu'on doit prendre en considération un système d'assistance qui permet de les éviter. Mais l'économie ne doit pas être le seul but à atteindre; il y a même là un écueil à éviter. Il ne faudrait pas que, sous prétexte de soulager les budgets départementaux , on arrachât des malades à leurs établissements confortables pour les placer dans de pires canditions matérielles.

Les inconvénients reprochés au système du placement familial sont assez nombreux. On a beaucoup écrit sur les mauvaises conditions matérielles dans lesquelles étaient, en certains pays, les aliénés placés chez les étrangers. Mais on pourrait dire que les malades étaient traités au dehors comme dans les asiles, selon les idées plus ou moins généreuses qui inspiraient l'assistance publique aux diverses époques. Les chaînes ont disparu des maisons privées de Gheel, comme des cellules des établissements publics ; et le bien-être est allé en augmentant, chez les particuliers comme dans les hôpitaux. On constate de temps à autre des grossesses chez des aliénées placées à domicile. Ce sont là, des faits très graves. Mais ces accidents, tout regrettables qu'ils soient,

(1) A l'asile de Gand, le prix de journée des malades est de 96 centimes. A Gheel, il est de 84, 94 el 99 centimes, selon la catégorie.

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ne doivent pas faire condamner un système d'assistance, s'il est utile à un nombre considérable d'aliénés. Que l'on prenne des mesures de protection plus grandes encore que par le passé et que l'on édicté des peines encore plus sévères pour punir les coupables de ces méfaits ; mais on ne peut cependant supprimer la liberté des autres aliénés, pas plus qu'on ne songe à enfermer toutes les filles mineures, parce que quelques-unes sont parfois débauchées. Les suicides et les homicides sont aussi excessivement rares. A Gheel, depuis le meurtre du bourgmestre de la commune, survenu il y a déjà longtemps, aucun homicide n'a été commis par un aliéné. Le meilleur moyen d'éviter le retour de ces accidents, c'est la surveillance exercée de près par les médecins. Des inspections fréquentes les éclairent sur les idées délirantes et les tendances de leurs malades ; et la présence d'une infirmerie centrale permet la réintégration des aliénés suspects.

Le placement des aliénés à domicile comprend plusieurs modes. Le premier, celui qui paraît le plus naturel, consiste à laisser le malade dans sa propre famille. Comme le fait remarquer M. le docteur Bourneville ('), c'est un système vraiment démocratique. Quoi de plus juste et de plus humain, en effet, que de conserver à l'aliéné son foyer et les siens, en aidant pécuniairement ses parents ! Malheureusement, ce procédé présente, dans la pratique, des inconvénients graves. Un des premiers est de lasser le malade justement dans le milieu où la folie l'a atteint, et où par conséquent, les mêmes causes de dérangement intellectuel peuvent agir sur son esprit. Ensuite les parents, on le sait, sont généralement de mauvais gardiens, ils ont rarement la force de volonté et le sang-froid nécessaires pour soigner leur malade d'une façon raisonnable. Parfois ils sont très pauvres, et il est à craindre que le secours destiné à l'aliéné serve à d'autres usages et ne contribue pas à l'amélioration des conditions matérielles de ce dernier. Enfin ils ne sont pas toujours les gardiens les plus affectueux. Beaucoup de séquestrations illégales signalées ont eu lieu dans les familles mêmes des malades ou par leur volonté (-). Il faut donc

(1) Bourneville. Àrch. de neurol., 1892, XXIV, 301.

(2) Parant. Delà séquestration des aliénés dans leur famille, Àitib. iiitd. psychoL, 1884, XI, 390.

être circonspect et n'étendre l'assistance au domicile même du malade que lorsque l'état de l'aliéné ne nécessite pas son isolement et que les conditions de bien-être et les dispositions morales des parents le permettent.

Que le malade soit laissé à son foyer ou placé chez des personnes étrangères, le mode d'assistance est toujours le même. C'est le traitement familial, qui comprend deux formes, selon que les aliénés sont dispersés dans diverses localités plus ou moins éloignées ou, au contraire, réunis en une agglomération qui constitue une colonie. Deux pays ont donné leur nom à ces deux systèmes d'assistance : L'Ecosse au premier et la Belgique au second. Étudier l'organisation du traitement des aliénés à domicile dans chacun de ces États, c'est passer en revue les essais les plus sérieux et les résultats les plus sûrs qu'on ait tentés et obtenus dans cette voie (').

Le placement des aliénés dans les familles, sans groupement colonial, est pratiqué en Ecosse depuis près d'un demi-siècle. C'est \epnimte dwelUng system. Le chiffre des placements familiaux s'est accru dans ces dernières années ; il a atteint 1998 pour la décade 1880-1890, Les maisons privées reçoivent actuellement le cinquième des aliénés de l'Ecosse. Mais cette proportion est plutôt un minimum, car beaucoup de fous tranquilles, n'étant pas soumis aux inspections, ne figurent pas dans les statistiques établies, et ces derniers sont en nombre considérable. La proportion des placements familiaux, relativement aux différentes hospitalisations, varie selon les localités, c'est-à-dire selon les opinions des inspecteurs et des médecins d'asiles ; elle atteint, dans certains comtés du Nord (Shetlands et Orknays) 58,51 et mêuie 92,98 o/o. Ces chiffres ont leur signification. Ils prouvent qu'une bonne partie des aliénés peut être traitée sans inconvénient dans les familles. Ce mode d'assistance est d'ailleurs très populaire en Kcosse ; et, dans ces dernières années, beaucoup de malades aisés y ont été soumis. Jadis, les aliénés étaient, en général, laissés dans

(1) On peut consulter avec fruit deux livres récents, le premier de M. Féré [Le traitement des aliénés dans les familles), le second de M. A. Marie [L'assistance des aliénés en Ecosse), qui contiennent sur ces deux questions des renseignements intéressants où j'ai puisé.

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leurs propres familles ; ainsi, en 1864, les 4/5 des malades placés hors l'asile étaient dans ces conditions. Aujourd'hui, l'assistance dans les foyers étrangers paraît plus en faveur. Les malades assistés de cette manière étaient d'abord des chroniques, des incurables, des déments. Mais, dans ces derniers temps, on a tenté d'étendre ce mode d'assistance à des aliénés plus actifs et plus délirants .

Les aliénés placés dans les familles, en Ecosse, se divisent on deux groupes : les uns sortent d'un asile, les autres n'ont jamais été traités dans un établissement de ce genre. Tous, à part quelques exceptions définies par la loi, sont soumis à des inspections périodiques, médicales et administratives.

Les malades sont placés dans une maison étrangère par une ordonnance du shérif ou une autorisation du Boœrd in Lunacy. Les nourriciers ne peuvent obtenir jamais plus de quatre malades. Leurs hôtes leur sont retirés s'ils se trouvent dans des conditions matérielles défectueuses, s'ils ne sont pas bien traités, ou si leur état mental rend nécessaire leur envoi dans un asile. L'indemnité que ces nourriciers reçoivent est fixée par les inspecteurs. Elle est, en général, de 6 à 7 shillings par semaine, ce qui porte le prix de journée du malade à 1 fr. 25 et même à 1 fr., au lieu de 1 fr. 80 (asiles royaux). Ordinairement, les nourriciers sont choisis parmi les cultivateurs; mais, lorsque l'aliéné a un métier, on le place chez un gardien qui exerce sa profession. De la sorte, pouvant se rendre utile, il n'en est que mieux soigné. Parfois, il se fait embaucher pour un travail plus rémunérateur, ce qui lui procure quelques petits bénéfices.

Les malades placés dans les familles sont, la plupart, satisfaits de leur sort. La menace du retour dans un asile aurait bien des fois sulTi, paraît-il, à amener une meilleure conduite de certains aliénés indisciplinés. Les évasions ne sont guère plus fréquentes que dans les établissements fermés : et comme il s'agit, en général, de malades inofïensifs, le danger pour la sécurité publique estnuL Les accidents sexuels sont des plus rares. D'autre part, les habitants n'ont rien à craindre des- malades qu'on leur donne et qui, la plupart, peuvent facilement être maîtrisés, en cas d'excitation, par des personnes d'une force peu développée. C'est une erreur

de croire que les aliénés sont capables de grands efforts, soutenus en vue d'une action Jjien déterminée. Leur puissance musculaire volontaire est constamment au-dessous de la moyenne, ainsi que je l'ai constaté dans des expériences laites récemment ('). Leur énergie est faible ; ils ne savent pas vouloir. Et lorsqu'ils deviennent violents, leurs efforts, même quand ils sont considérables, ne sont nullement coordonnés ; aussi des gens, beaucoup plus faibles qu'eux, peuvent s'en rendre maîtres. Les gardiens connaissent bien, en général, cette infériorité des malades, qu'ils ne redoutent plus après quelque temps de vie en commun.

Un inconvénient que présente le système écossais, c'est de ne pas grouper les familles des nourriciers autour d'un centre pourvu d'une infirmerie, condition qui se trouve réalisée dans la colonie d'aliénés. Tantôt cette dernière est annexée à un asile, et c'est ce qui a lieu en Allemagne ; mais alors l'organisation est des plus simples et ne mérite pas ici une description particulière. Tantôt, au contraire, la colonie est autonome et possède généralement un petit établissement hospitalier, dont elle reçoit les malades et auquel elle les renvoie en cas de nécessité. Ce système, qui est florissant en Belgique et qu'on tente en ce moment d'implanter chez nous, paraît offrir des garanties de surveillance plus grandes que le système des placements familiaux isolés.

La plus célèbre et la plus ilorissante des colonies d'aliénés est, sans contredit, celle de Gheel (en Belgique). Son organisation est très connue et a été souvent décrite (^), aussi je me contenterai d'en donner ici une brève analyse, en utilisant des documents récents (').

La ville de Gheel possédait, au moyen-âge, une église dévouée à sainte Dymphne, à laquelle la légende attribuait la guérison des aliénés, Des pèlerinages nombreux y amenaient des fous, qui étaient laissés chez les habitants, afin de leur permettre d'assister à plu-

(1) Ed. Toulouse. Recherches dynanouiétriques chez les aliénés, communication à la Société de biologie, séance du 3 juin 1893.

(2) Ed. Toulousk. Gaz. des HôpiL, 8 mars 1892.

(3) Peeters. La situation actuelle de la colonie de Glieel. Bulleù. de la Suc. de mcd. ment. cleBelg., 1894, 371. — J. Morel, Art. Gheel, in Dict. of psythmedic.

MiîS[jREs d'assistanck.. 375

sieurs cérémonies religieuses. Ce l'ut là, dit-on, l'origine de la colonie. Celle-ci occupe actuellement une superficie de plus de 10.000 hectares, c'est-à-dire le territoire de la commune de Gheel, qui compte uue agglomération principale de 5.000 habitants et 22 villages environnants, peuplés par environ un millier de personnes. Le nombre des aliénés était en 1894 de 1.900.

Au commencement du siècle, et lorsque Esquirol la visita, Gheel ne possédait aucun hôpital, où l'on put observer les malades avant de les placer dans les familles. Aujourd'hui une infirmerie a été construite sur le type de ^]lospice^Guislain, à Gand. Elle contient actuellement environ 100 lits, dont 60 à 65 en moyenne sont occupés et destinés à recevoir les malades nouvellement arrivés, et qui sont étudiés au moins durant cinq jours avant d'être confiés à des familles. Elle est ouverte aussi aux aliénés atteints d'une affection intercurrente, à ceux qui refusent de manger et qu'il faut alimenter à la sonde œsophagienne, aux excités et enfin à ceux qui se sont livrés à des excès alcooliques. Cette infirmerie a donc un rôle très important, bien qu'elle ne serve d'asile que d'une manière tout à fait exceptionnelle. Elle est aménagée comme un petit asile et divisée en quartiers. Le docteur Peeters (') la dirige avec un zèle éclairé.

Les nourriciers ne peuvent avoir plus de deux pensionnaires du même sexe. On leur accorde une indemnité qui varie avec l'état du malade, et qui est entre 60 et 75 centimes. Si l'on ajoute à cette indemnité ce que coûte l'aliéné pour ses vêtements, les soins médicaux et de surveillance, on a un prix de journée variant entre 84 et 99 centimes. La chambre où couche le malade a nécessairement 2 m. 50 de hauteur, 2 mètres de largeur et 3 mètres de longueur; la nourriture doit être la même que celle du nourricier. Les effets sont fournis par l'administration. Les aliénés aident aux travaux du ménage et surveillent les enfants de la maison. Le travail n'est pas obligatoire, mais il est pour le malade une source de bénéfices minimes.

L'impression, que Gheel a donnée aux visiteurs étrangers, a beau-

(1) Je saisis cette occasion pour remercier ici M. le docteur Peeters pour la bonne grâce avec laquelle il m'a montré son intéressant service. Que M. le docteur Cuisenaire veuille bien aussi agréer mes remerciements pour son amabilité et la peine qu'il a prise en me faisant visiter le village de Gheel.

coup varié. Les uns sont revenus enthousiastes, les autres désillusionnés. Actuellement la majorité des médecins qui retournent de ce pèlerinage scientifique paraissent satisfaits. Je suis resté trop peu de temps dans le pays pour me faire une opinion bien fondée sur la valeur de ce système particulier d'assistance. Toutefois, j'ai été favorablement impressionné. Les maisons que j'ai visitées sont propres et bien tenues. Les aliénés semblent se plaire chez leurs hôtes et apprécier fort la liberté dont ils jouissent. Il paraîtrait que la grande majorité préfèrent vivre dans des familles de paysans, où le confortable est parfois modeste, que dans les établissements publics, où cependant la vie matérielle est plus large. C'est l'essentiel, car l'opinion des aliénés sur leur sort n'est pas négligeable ; elle compte bien un peu dans la question.

On est étonné de voir comment ces malades, dont quelques-uns sont très délirants et d'autres demandent une surveillance sérieuse à cause de leurs mauvais inctincts, comment ,tous vont, circulent, vivent de la viecominuneau milieu des gens deGheel. Les évasions sont rares, les évadés vite rattrapés ; les agressions contre les personnes, exceptionnelles. La mortalité a diminué dans ces dernières années et n'était plus en 1893, que de 6 %• La proportion des guérisons atteint 21 % et même 25,4 %, c'est-à-dire le quart si l'on compte les sorties par amélioration, qui souvent se transforment en guérisons. Il arrive encore malheureusement de loin en loin quelques cas de grossesse chez les aliénées assistées ; c'est ainsi qu'on en a constaté 1 en 1888 et 1 en 1894. Ce sont là des incidents fâcheux.

Le spectacle de Gheel est certainement encourageant pour le système de l'assistance familiale. On voit que ce système est pratique, réalisable, et offre des avantages qu'apprécient les premiers ceux qui y sont soumis, Mais il demande une surveillance constante des médecins et des gardiens auprès des nourriciers, pour que les aliénés aient le maximum de confortable exigé par le Gonirat.

Les heureux résultats obtenus à Gheel ont engagé le gouvernement belge à créer une nouvelle colonie à Lierneux. Elle a été inaugurée le 19 avril 1884. Vingt mois après, le 31 décembre 1885, elle avait 109 aliénés, et au 31 décembre 1886, ce nombre avait

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augmenté de moitié. L'organisation est en tous points analogue à celle de Glieel. x\ussi,, je ne m'étendrai pas sur elle, préférant dire quelques mots sur notre colonie française de Dun-sur-Auron.

Dès avant 1870, l'administration du département de la Seine avait eu l'idée d'établir une colonie pour les malheureux atteints de maladies chroniques, mentales et nerveuses ; mais la guerre emporta ce projet, qui fut repris par le Conseil général en 1891. M. le docteur Deschamps, président de la troisième commission de cette assemblée, lit un rapport concluant à l'établissement d'une colonie de déments séniles. L'administration chargea M. le docteur A. Marie d'organiser cette colonie, et le 17 décembre 1892 commencèrent les premiers transfèrements. Il y a donc plus d'un an que cette colonie fonctionne ; aussi est-il intéressant de savoir les résultats obtenus. Mon ami, M. le docteur A. Marie, a bien voulu me communiquer des renseignements sur les observations qu'il a faites au cours de son administration (').

Dun-sur-Auron est une commune du Cher ; les habitants sont pauvres, la vie y est à bon marché. Au centre de la commune a été installée une infirmerie, qui sert aux mêmes usages que celle de Gheel. Elle est un quartier d'observation pour les nouveaux arrivants et un hospice pour les maladies intercurrentes. Avant d'être envoyés àDun, les aliénés, déjà choisis par les chefs de service des asiles de la Seine, passent dans la division de M. le docteur Bouchereau, à Sainte-Anne, qui est chargé de les étudier durant quelques temps avant de les faire partir dans le Cher. Ce séjour à Sainte-Anne, sous l'observation d'un médecin expérimenté et prudent, est une des meilleures garanties de succès. Les aliénés, qui doivent être transférés à Dun, sont donc soumis à une triple sélection, opérée d'abord par le chef du service où ils se trouvent primitivement, ensuite par M. le docteur Bouchereau a Sainte- Anne, et enfin par le médecin de la colonie de Dun, qui peut, si l'état du malade s'est transformé, le faire interner dans un asile voisin ou le retourner dans un des établissements de la Seine. Ce

(1) Consulter : D^ A. Marie : Rapport auPréfeLpour l'année 1895. — Id. Congrès des aliénistes (Session de Glermond-Ferrand, 1894). — Td. Congrès de médecine (Session de Lyon, 1894). — Id. Congrès international (Session de Rome, 1894).

mode de fonctionnement empêche toute méprise et toute erreur. Une convention avec l'asile de Bourges, situé à une heure de Dun-sur-i\.uron, permet de réinterner, presque sans frais, les malades qui ne peuvent pas ou plus bénéficier du traitement familial. Il serait désirable que l'on bâtit au centre de la colonie, une petite infirmerie, qui servirait d'asile pour les malades qui, temporairement, ne peuvent plus bénéficier du placement dans les familles.

Le personnel est des plus réduits : un médecin, un commis aux écritures et un ménage d'infirmiers, dont le mari est surveillant et la femme s'occupe de la lingerie et du vestiaire et prépare aussi les repas pour les malades de passage à l'infirmerie.

Les premiers transférés à Dun étant des déments tranquilles, cela a fait tomber les préjugés qui pouvaient exister dans la population, de telle sorte que la liste des nourriciers, qui était primitivement de 40, atteint maintenant le chiffre de 70, et que les demandes affluent sans cesse. Les gardiens sont désignés par la municipalité, au point de vue de la moralité, et choisis par le médecin, sous le rapport de l'installation matérielle et aussi du caractère et de la profession. Les malades partagent les aliments des nourriciers, c{ui doivent fournir par semaine un litre de vin, de la viande fraiche à quatre repas; le laitage, les œufs et les légumes frais constituent le fond du régime. Ils sont habillés par l'AduiinisIralion, qui s'attache à leur fournir des effets peu différents de ceux des habitants, afin d'éviter une curiosité désagréable au malade. Les femmes travaillent à confectionner et à raccommoder les vêtements et touchent de ce fait un petit salaire.

Les nourriciers doivent promener leurs pensionnaires et ne pas les abandonner sur la voie publique, sous peine de se les voir reprendre. Jusqu'à présent, la plupart se sont bien comportés. D'ailleurs, le médecin, en visitant chaque malade, au moins une fois par semaine, exerce une surveillance rigoureuse sur les logeurs. Ses inspections lui ont permis de découvrir et de réprimer quelques abus. Ainsi certains nourriciers portaient les habits des malades, ou préparaient une nourriture qu'ils étaient seuls à manger.

Durant l'année 1893, il n'y a pas eu d'évasion et les 118 malades n'ont donné que 2 décès. La plupart des assistés acceptant

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leur nouvelle situation sans récriminer. Un tiers se trouvaient plus heureux dans les familles et ne seraient rentrés à l'asile que forcés. Un second tiers était indifférent. Les autres regrettaient, non pas tant les asiles de la Seine que Paris, où ils avaient l'espoir chimérique de trouver encore quelques places lucratives. Jusqu'à présent, l'expérience tentée à Dun sur-Auron parait encourageante. Au point de vue financier, le prix de journée est sensiblement moins élevé que dans les asiles de la Seine ; celui atteint par l'exercice 1893 est de 1 fr. 91, et l'on espère qu'il pourra être réduit bientôt, lorsque les frais généraux se répartiront sur un plus grand nombre de malades. Cette tentative a d'abord porté sur les déments séniles. Dans l'année 1893, on a admis des déments organiques et même quelques vésaniques. L'âge minimum, qui tout d'abord était de 60 ans, a été abaissé à 45 ans. On l'étendra peu à peu à d'autres malades, à mesure que la population se sera habituée à recevoir des aliénés. On a récemment élevé à 300 le nombre des malades pouvant être assistés à Dun-sur-Auron.

Comme on le voit, le système d'assistance familiale donne de bons résultats partout où on l'essaye. Aussi faut-il espérer que l'on ne se bornera pas à cette timide tentative, telle qu'elle est pratiquée à Dun. La circulaire ministérielle autorisant la création de la colonie de Dun, ne fait mention, parmi les malades susceptibles d'être envoyés là-bas, que des déments. Il faudrait pouvoir étendre maintenant ce mode d'assistance aux aliénés curables, ainsi que le demandent le D^' Peeters, le distingué médecin-inspecteur de la colonie de Gheel, et le D^A. Marie, médecin-directeur de la colonie de Dun-sur-Auron.

On pourrait fixer, ainsi que le propose ce dernier, le délai de d.eux ans, après lequel les malades des asiles seraient, sous certaines conditions, envoyés dans les colonies d'aliénés. De la sorte on pourrait désemcombrer nos grands établissements publics et arriver à faire des services de 100 lits ('), ce qui assimilerait complètement l'asile à l'hôpital.

(1) EsQumoL demandait déjà en 1818, dans son rapport au ministre de l'intérieur f/)es maladies mentales, 11,428), que les asiles à construire ne contiennent pas plus de 200 à 250 lits. Or les établissements nouveaux sont aménagés pour recevoir 1 ,000 à 1 ,200 malades .

3. Asiles spéciaux. — Un moyen de désemcombrer nos établissements publics, tout en leur laissant une population plus homogène, justiciable d'une même discipline et de traitements analogues, c'est la création d'asiles spéciaux.

M. le Dï" Bourneville, rapporteur à la Chambre des Députés, réclamait dernièrement des établissements particuliers ou des sections particulières pour servira l'assistance et à l'éducation des enfants idiots et arriérés. On a aussi demandé la création de maisons où l'on ne recevrait que des épileptiques.

On s'est beaucoup préoccupé, dans ces derniers temps, de cons truire des asiles uniquement destinés aux aliénés criminels. Et c'est en elïet une lacune dans notre assistance. Uu fou commet un crime. Il y a expertise ; on le reconnaît irresponsable et on l'envoie dans un asile, — quand il n'est pas mis en liberté. Voilà donc un criminel qui va être confondu avec d'autres aliénés, pour lesquels il peut être un danger. Souvent en effet cet individu a de mauvais instincts qui nécessitent une surveillance rigoureuse, difficile à obtenir dans des asiles ordinaires, qui doivent tendre à se rapprocher de plus en plus des hôpitaux (').

On peut faire les mêmes réflexions au sujet des autres délinquants, même de cette classe de fous moraux qui, sans avoir commis de délit, manifestent des tendances perverses et se montrent absolument incorrigibles. Pour tous ceux-là il faut, si on les conserve en France, un asile spécial, "où la discipline soit plus ferme, où le travail soit imposé à tous, et d'où les pensionnaires, reconnus malades mais dangereux pour leurs concitoyens, ne puissent sortir avec la même facilité qu'aujourd'hui.

Enfin, dans ces dernières années, on s'est beaucoup occupé d'asiles spéciaux pour les alcodliques. Il y a déjà longtemps qu'il en existe à l'étranger, aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en France. Bien qu'Esquirol et Morel aient déjà demandé l'internement dans un but thérapeutique des buveurs

(1) Le Congrès pénitentiaire international de Paris (juillet 189o) vient d'émettre le vœu qu'il soit construit des asiles ou des quartiers spéciaux pour l'internement des individus acquittés ou renvoyés des poursuites en raison de leur état mental, lesquels n'en pourraient sortir que par une décision prise à la fois par l'autorité judiciaire, l'autorité administrative et le Corps médical.

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d'habitude, la question n'a été réellement posée que depuis 25 ans, d'abord par M. J. Bergeron, à l'Académie de Médecine en 1871, puis par MM. J. Falret, Lancereaux, Th. Roussel, et plus tard par M. Legrain et MM. Motet et Vétault. Dans ces derniers temps, sous l'impulsion de M. Magnan, la question, qui était restée à l'état de vœu platonique, a pris une tournure plus pratique. Le D^' Dubois, conseiller général de la Seine, mit toute son activité et son influence à la faire aboutir et déposa le 15 novembre 1893, avec M. Paul Strauss, une proposition tendant à créer un asile pour le traitement spécial de l'alcoolisme. Cette proposition rencontra l'appui du Conseil général, notamment de M. Rousselle, actuellement Président du Conseil municipal et de M. le D"" Deschamps, de la Commission de surveillance des Asiles de la Seine, présidée par M. Barbier, et aussi del'Administrationreprésentée par M. Le Roux, Directeur des affaires Départementales, et M. Pelletier, Chef du service des aliénés.

Mais si tout le monde est d'accord sur le principe de l'établissement destiné aux buveurs, les aliénistes qui ont publié des travaux (') sur ce point, manifestent quelques petites divergences d'opinion. On ne sait encore ce que sera le cinquième asile que le Conseil général de la Seine va faire édifier en Seine-et-Oise. Très probablement il sera mixte et comprendra : un établissement pour des aliénées femmes et un autre spécialement affecté à l'alcoolisme. 11 est malheureux que l'asile de buveurs ne soit pas complètement indépendant de l'autre .

De ce qui a été essayé à l'étranger, on peut dégager quelques principes généraux sur les établissements d'alcooliques. Une première question se pose : quel caractère doit-on leur donner ? La raison de discipline et de surveillance, qui prime là toutes les autres, exige que ces établissements soient des asiles, bien que construits et organisés de telle façon que le séjour y soit agréable. Maintenant qui doit on y mettre ?

(1) On peut citer parmi les derniers : L.\d.\me. Congrès des médecins aliénistes et, neurologistes (Clermont-Ferrand, 1894). — M.vrandox de Montyel. Asiles de Buveurs, Gar. des Hôpit., 1894. — Sérieux. L'assistance des alcooliques en S lasse, en Allemagne, en Autriche, 189o. — Joffroy. Alcool et alcoolisme^ ouvr. cité.

M. le Pi' Joïïroy ('), qui s'est occupé récemment de cette question, divise tout d'abord les alcooliques en plusieurs catégories. Une première est constituée par les buveurs simples, ne présentant aucun trouble mental, aucune lésion viscérale grave. Valides, ils doivent être secourus par un mode d'assistance qui utiliserait leur activité. Il faudrait donc créer pour eux une maison d'abstinence et de tramil. C'est parmi ces malades que l'on rencontrerait le plus grand nombre de prosélytes qui, une fois guéris, iraient porter les bonnes paroles au dehors. A côté de ces buveurs simples, bien portants, M Jolïroy distingue encore les alcooliques qui sont atteints de maladies mentales et ceux qui souffrent de lésions, d'autres organes que le cerveau, de l'estomac, du foie, des reins. Les uns et les autres devraient être nécessairement hospitalisés dans des établissements différents. Les alcooliques aliénés seraient envoyés dans des asiles d'abstinence et les alcooliques gastritiques, hépatiques ou rénaux, dans les liôpitaux d'abstinence. En effet il n'est pas juste que l'on ne s'occupe que des buveurs, qui sont devenus fous, et pas du tout de ceux chez lesquels l'alcool a lésé un autre viscère que le cerveau. M. Jofîroy fait encore remarquer que parmi les alcooliques aliénés, tous ne pourront pas être envoyés dans les asiles spéciaux ; les incurables, les paralytiques généraux, les déments, devront être internés dans nos établissements généraux d'aliénés, car ils encombreraient sans profit les maisons spéciales de buveurs.

Eu attendant que les pouvoirs publics entrent dans ces vues, qui occasionneraient de grandes dépenses, parfaitement justifiées d ailleurs, on peut désirer la création d'asiles-hôpitaux de buveurs, complètement indépendants en titre et en fait (') des établissements d'aliénés. C'est là une des conditions du succès, si l'on veut attirer non seulement les alcooliques du cerveau, mais aussi les alcooliques des autres organes, aussi dignes d'intérêt et aussi dangereux pour l'espèce que les autres.

On a proposé aussi de construire de petits établissements, contenant chacun peu de malades — d'où une discipline plus aisée — et

(1) JoKFHoy. Alcool et alcoolisme, ouvr. cité, 24o.

{2) On pourrait par exemple les appeler Hôpitaux ou Plaisons d'abslinentx.

MESURES d'assistance. 383

chacun, des malades différents, aliénés, non aliénés, etc.. Mais comme le fait remarquer M. Sérieux, on peut obtenir le même classement avec le système de pavillons indépendants, formant de petits hôpitaux dans le grand asile. Les entrants, les délirants, les tranquilles, les pensionnaires, les gens cultivés qui soulïriraient de certaines promiscuités seraient ainsi séparés dans des quartiers distincts.

La condition nécessaire pour l'admission dans ces établissements doit être l'habitude des boissons alcooliques. Mais cette condition n'est point suffisante. Car le but de ces maisons étant la guérison du vice pour amener la disparition des accidents morbides, x-iussi a-ton proposé d'éliminer les ivrognes suivants :

1° Ceux qui ont des lésions chroniques incurables. Un alcoolique arrivé à la démence n'a presque rien à gagner du séjour dans un hôpital d'abstinents, qu'il encombrerait sans utilité. Sa place est à l'asile ou dans des colonies familiales.

On peut en dire autant des individus, atteints d'altérations chroniques et peu curables des grands viscères autres que le cerveau. Un vieil artério-scléreux doit être placé dans un hôpital général en attendant qu'on crée des hôpitaux d'alcooliques, où l'on pourrait recevoir tout le monde. Car il est atteint de lésions où l'alcool ne joue plus le rôle prédominant.

2p Ceux qui, paralytiques généraux ou autres malades du cerveau, auront fait des excès de boissons à l'occasion de leurs troubles intellectuels. Chez eux l'alcoolisme n'est qu'un incident saus importance. Toutefois les hystériques, les épileptiques, dont l'ivrognerie retentit sur leurs crises convulsives, se trouveront bien de l'abstinence. Mais il sera bon de ne pas accepter certains déséqui: libres vicieux et buveurs par impulsion ou par calcul, qui jetteraient le trouble dans l'établissement par leur caractère indisciplinable.

3° Ceux enfin chez lesquels l'alcoolisme a provoqué des délires tenaces où l'intoxication n'a joué qu'un rôle de cause tout à fait occasionnelle. Ils guériront tout aussi bien dans les quartiers d'asiles, où l'abstinence leur sera d'ailleurs imposée. Et leur séjour prolongé dans les hôpitaux d'abstinents aurait pour conséquence d'encombrer ces maisons de délirants.

Mais il me semble qu'il suffirait prescfue d'une seule condition d'admission dans les établissejnents spéciaux qu'il est question de créer, celle ci : l'absence de troubles intellectuels ou leur cessation. La mesure paraîtra tout d'abord étrange. Et cependant si l'on réfléchit à ceci, que le but de ces maisons est essentiellement de corriger des habitudes alcooliques, il importe d'entreprendre cette œuvre dans les meilleures conditions possibles. C'est pour cela que la plupart des auteurs sont d'accord sur ce principe, que les troubles provoqués par l'alcool soient curables. Mais alors il est bien plus simple d'attendre qu'ils soient guéris. Lorsqu'un individu est atteint de delirium alcoolique subaigu, il est séquestré. On le soumet à l'asile à un régime d'abstinence, qui n'est pas aussi rigoureux qu'il le sera dans un établissement spécial, mais qui est suffisant pour lui permettre de redevenir sain d'esprit, si cette terminaison de sa maladie, étant donné sa constitution cérébrale, est possible. Notez que tant qu'il délire, il reste le plus souvent au quartier, où il peut difficilement se procurer des boissons alcooliques, assez tout au moins pour entretenir son mal. Quand il est guéri (et cela peut arriver en peu de jours comme en quelques mois), c'est le moment pour lui d'être envoyé dans un milieu spécial, où il sera abstinent — ce qui est de peu d'importance actuellement puisqu'il ne présente plus de troubles aigus — mais où surtout il apprendra à l'être désormais — ce qui l'assure contre les rechutes futures.

Car le but d'une maison de buveurs est non point tant de sevrer les pensionnaires de toute boisson alcoolique, mais surtout — et c'est là leur originalité propre et leur grande utilité — de les suggestionner à être sobres toute leur vie. Or ce traitement purement moral ne peut être entrepris qu'autant que le cerveau est assez valide pour le comprendre et en tirer profit. L'entreprendre chez des délirants, c'est peine perdue, c'est s'exposer à conserver trop longtemps des aliénés , dont l'amélioration mentale toujours escomptée tarde indéfiniment à venir et qu'en attendant troublent l'ordre de la maison, c'est enfin imposer aux autres buveurs une camaraderie choquante.

Je voudrais donc que l'on n'envoyât dans les hôpitaux d'abstinents que les alcooliques complètement guéris de leurs troubles

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mentaux. Cette condition efface presque les autres, tout en établissant une répartition plus juste. Car elle élimine à jamais tous les incurables, tous les chroniques dont l'état psychique est irrémédiablement atteint, les déments qui ont fait des excès à cause même de leur affaiblissement intellectuel; elle écarte, seulement pendant la durée de leur aliénation, ceux qui, comme les maniaques ou certains persécutés curables, ont bu sous l'influence de leurs troubles psychopatliiques et ceux aussi, fortement prédisposés, chez lesquels l'alcool n'a fait qu'éveiller des délires plus ou moins tenaces. Mais ceux-là qui n'auraient pu être acceptés d'emblée dans les maisons spéciales pourront, de la sorte, y entrer une fois leur guérison mentale obtenue. Il aurait été fâcheux de les écarter définitivement, car ils ont autant d'intérêt que bien d'autres à être abstinents toute leur vie .

Compris ainsi, ces établissements deviennent des hôpitaux pour les alcooliques à l'exception de ceux qui délirent encore. Ils attireront plus facilement les ivrognes du dehors, les débutants, ceux qui n'ont pas encore été frappés par les troubles cérébraux et chez lesquels le traitement est des plus importants parce qu'il est préventif. Leurs familles seraient plus engagées aussi à les placer ; et l'opinion publique comprendrait plus facilement que des lois nouvelles autorisent la séquestration d'office des buveurs d'habitude, par exemple ceux condamnés pour ivresse publique.

Dans tous les cas, une nécessité du traitement est que les malades soient maintenus pendant 6 mois au moins. Au-dessous de ce délai, l'alcoolique n'est pas encore devenu un abstinent suffisamment solide pour éviter les écueils de la vie du dehors. Mais comment retenir ces malheureux? On sait que la loi de 1838, qui régit les asiles, n'autorise pas les médecins à prolonger la séquestration de l'aliéné guéri. Or nombre d'alcooliques, qui seront traités dans les hôpitaux d'abstinents, demanderont leur sortie dès qu'ils ne seront plus délirants. En iVngleterre, ils s'engagent librement, avant leur séquestration, à rester un temps déterminé dans un asile; il est vrai que ce consentement est arraché le plus souvent par la crainte des poursuites à l'occasion de leur délit d'ivrognerie. Quoi qn'il en soit, cet engagement est reconnu valable et la loi maintient les ivrognes jusqu'à l'expiration du contrat. En Amé^

rique et en Suisse, la séquestration des buveurs d'habitude peut être ordonnée d'office. 11 serait donc désirable que l'on suive dans cette voie ces trois nations, si respectueuses de la liberté individuelle, et qui n'ont pas craint de la violer pour le salut des personnes mêmes que l'on en privait, et surtout pour le bien de la collectivité.

En France, actuellement, la loi n'autorise pas le maintien de l'alcoolique ni d'aucun aliéné non délirants. Si on le demande avant d'organiser la maison d'abstinence (^), on risque fort de ne pas l'obtenir de sitôt. Que l'on construise d'abord les établissements et le Parlement sera mieux à même déjuger de l'opportunité de prendre les mesures législatives nécessaires. D'autant que la question doit être posée autrement que ne le font ceux qui déclarent qu'on aura à garder un alcoolique guéri de ses troubles aigus. On peut soutenir que la maladie délire alcoolique comprend deux éléments: un élément aigu, la phase bruyante des troubles intellectuels avec hallucinations, et un élément chronique, l'appétence à l'alcool, princii)ale cause des désordres psychiques. Un alcoolique guéri de son délire, ne l'est pas de sa passion morbide, qui est le véritable mal, autrement grave que les épisodes qu'elle provoque de temps à autre. On a donc parfaitement le droit de conserver, pendant quelques mois, un ivrogne dont le délire a disparu. D'ailleurs les médecins aliénistes nel'exerceDt-ils pas tous les jours ce droit, qui est même pour eux un devoir ? Et mettent-ils en liberté le malade dès le lendemain de la disparition des troubles délirants, laquelle survient souvent deux ou trois jours après son entrée ? Non, et personne n'a jamais réclamé, ni l'administration, ni les malades eux-mêmes. Hé bien ! Il s'agit d'ériger en système ce qui se fait depuis longtemps partout. Et puis croit on que l'on naura pas des sujets qui viendront volontairement — d'autant plus volontairement que l'établissement ne contiendra pas de délirants — se faire séquestrer en sachant d'avance qu'ils ne pourront plus sortir qu'après un certain temps ? Est-ce que les morphinomanes ne viennent pas dans les asiles et n'y restent-ils

(1) BouuNEVtLLt:. Un nouvel asile à alcooliques et aliénés. Progrès inédical^ 189.0, 149.

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pas alors qu'ils pourraient, encore mieux que les alcooliques puisqu'ils n'ont jamais déliré, exiger leur sortie ? La vérité est que si on viole la loi, on la viole depuis longtemps et qu'il est plutôt vrai de dire que l'on passe par une phase évolutive qui précède et appelle les réformes législatives, lesquelles, comme celles de l'Académie, ne font souvent que régulariser des habitudes prises. A ce point de vue, le Parlement répugnera d'autant moins à cette régularisation que les alcooliques seront maintenus dans une maison qui n'aura pas, comme je le demande, le titre d'asile et ne contiendra pas de délirants aigus, tout en étant une maison de séquestration.

Je ne peux m'étendre ici sur les détails d'organisation de ces maisons de santé spéciales. Tout le monde a admis, en se basant sur l'expérience, que le régime de ces hôpitaux devait être V abstinence complète, absolue. L'alcoolique, qui se restreint seulement et qui continue de prendre — même à des doses très modérées — des boissons dites hygiéniques (vin, bière, cidre) où il entre de l'alcool, celui-là n'est pas guéri et il refera demain des excès. C'est en cette matière qu'il faut être d'une intransigeance absolue. Toutes les sociétés de tempérance fondées sur la modération et non sur la prohibition ont échoué.

L'hôpital d'abstinents doit être, comme on l'a vu plus haut, une tribune de suggestion. Le médecin et ses aides, les employés et les infirmiers doivent donc donner l'exemple et ne boire, eux aussi, que de l'eau. Il est important que pas une voix discordante, pas une raillerie, d'où qu'elle vienne, n'entravent l'action du traitement (Magnan). La lecture des journaux, les conversations, les conférences, tout doit être mis en œuvre pour frapper les esprits des malades et les raffermir dans leurs bonnes résolutions ('). Et lorsqu'ils sortent, le traitement commencé n'est pas fini. Il faut que les Sociétés de Patronage les secourent, les aident, les surveillent même. S'ils ne trouvent pas facilement du travail, ou qu'ils

(1) Aussi est-il nécessaire de ne pas enfei-raer dans ces maisons les vieux chevaux de retoui- de l'alcoolisme, qui comptent jusqu'à 30 séquestrations, qui choisissent souvent la saison et les moments difficiles de leur existence pour se faire interner, et qui sont des causes continuelles de désordre dans les services. M. P. Dubuisson demande avec raison qu'on ne les hospitalise pas. Je réclame cependant pour eux une hospitalisation, mais d'un autre genre, et loin du « Doux Pays ».

reprennent la même profession où ils ont été entraînés à hoire, la rechute est fatale. Les cafés de tempérance, où l'on ne consomme que du lait, du thé, du chocolat, de la limonade, doivent être créés en grand nombre pour mettre en garde les anciens ivrognes contre les suggestions des déhits de boissons alcooliques. A l'étranger, ils sont très nombreux ; à Paris, il n'y en a encore qu'un, rue Letellier, à Grenelle (Sérieux). En résumé, l'alcoolique guéri est un mineur; et la loi, l'initiative privée, la société toute entière, doivent le protéger contre lui-même, qui est son plus redoutable ennemi.

4. Patronage des aliénés. — Ainsi, par le système des placements familiaux, ou débarrasse les asiles de beaucoup de malades qui souffrent de la discipline de ces maisons, ou qui encombrent les quartiers, en transformant ces établissements en des lieux de refuge. Par l'ouverture des asiles spéciaux, on ouvre de nouveaux débouchés. Mais beaucoup d'autres pensionnaires pourraient être, non pas envoyés chez des nourriciers, mais rendus à la vie commune. Or, dans l'état actuel des choses, il est impossible de le faire, et l'on garde ainsi des malheureux dont la séquestration prolongée n'est pas légitime.

Voici quelle est leur situation. Ce sont des imbéciles, des alcooliques invétérés, des gens âgés non encore infirmes, des malades quelconques, qui sont entrés à l'asile à l'occasion d'un accès de folie plus ou moins intense. Guéris, ils demandent à rentrer dans leurs foyers. Or, personne ne veut se charger d'eux ; leurs parents sont morts ou se soucient peu de s'embarrasser de leurs personnes. D'autre part, ils sont, quoique guéris de leurs troubles mentaux, dans un état d'affaiblissement moral ou physique qui exige une existence tranquille. Que faire ? Leur accorder leur sortie ? Mais une fois dehors, ils vont se trouver aux prises avec les plus dures nécessités. Sans appui, sans gîte, repoussés le plus souvent partout où ils se présenteront — parce qu'ils sortent d'une maison de fous — , ils seront incapables de gagner leur vie. En peu de jours la faim, le désespoir et les excès alcooliques que ces mauvais conseillers soufflent à l'esprit des désespérés, les auront fait retomber à la charge de la société et quelquefois les reconduiront à l'asile plus malades qu'ils n'en sont sortis. L'expérience est malheureusement là

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pour prouver que ces appréhensions sont légitimes, parce qu'elles se sont trop souvent réalisées. Aussi, les médecins hésitent, dans bien des cas, à accorder leur sortie, à ces malheureux abandonnés, qui grossissent la population des asiles, tout en souffrant d'un internement qui n'est plus justifié par leur état mental.

Il faut donc que l'on s'occupe de ces infortunés, au sortir de l'établissement d'où ils partent guéris, qu'on les protège contre la misère, qu'on leur trouve du travail, qu'on lutte pour eux contre les tristes préjugés qui les font repousser de tous, qu'on les soutienne enfin jusqu'à ce qu'ils aient recouvré leur énergie antérieure et qu'ils se soient réaccoutumés au labeur quotidien. C'est là le rôle des sociétés de patronage qui existent pour les criminels libérés et qui ne se sont pas encore occupées des aliénés guéris.

Après une étude faite par le Conseil supérieur de l'Assistance publique qui donna lieu à un remarquable rapport de M. le docteur Bourneville, l'administration a fait, l'an dernier, une enquête dans chaque département, sur la nécessité de créer des sociétés de ce genre et la manière dont on pourrait les organiser. En outre, cette question a été soumise au récent Congrès des médecins aliénistes de la Rochelle et a donné lieu à un très substantiel rapport de M. le docteur Giraud (^), qui, aidé de M. le docteur Ladame, a exposé ce qui a été fait dans cette voie et les résultats qu'on doit chercher à obtenir.

Ce qui a été tenté peut être exposé en peu de mots. L'idée de ce patronage aurait d'abord été exprimée par un ancien interne de la Salpêtrière, le docteur Cazauvielh, qui l'éclamait, pour les aliénés sortis guéris des établissements hospitaliers, un peu de cette sollicitude philanthropique qu'on accorde si généreusement aux criminels libérés. A peu près à la même époque, M. le docteur J.-P. Falret, aidé de l'abbé Christophe qui, fut plus tard évêque de Soissons, fonda une société de patronage pour les aliénés sortant de son service de la Salpêtrière . Cet exemple fut suivi par les docteurs Baillargeret Mitivié, qui organisèrent une nouvelle association de bienfaisance, ayant le même but et qui se confondit bientôt avec

(1) GiRAUb et Ladame. Des sociétés de patronage des aliénés, rapport au Congrès des médecins aliénistes (Session de/La Rochelle, 1893).

celle de M. J.-P Falret. De cette fusion sortit la première société de patronage des aliénés qui fonctionna en France. Elle est aujourd'hui très prospère et s'adresse indifféremment aux hommes et aux femmes. Elle est autonome et s'administre elle-même. Les sociétaires, parmi lesquels des dames, visitent les protégés, leur distribuent des secours et s'informent auprès de leur entourage, de leur genre de vie. On s'occupe aussi de les placer et de leur procurer du travail . En outre, un asile-ouvroir pour les femmes a été fondé et reçoit, pendant quelque temps, des personnes secourues qui n'ont point de domicile, ou auxquelles on n'a pu trouver encore un emploi. Des réunions hebdomadaires réunissent les protégés, auxquels on distribue un repas. Cette société, subventionnée par le ministre de l'Intérieur et par la charité privée, a eu, en 1889, des recettes s'élevant à près de 40.000 francs, qui ont été presque intégralement dépensés. Environ 100 femmes ont été reçues, au cours de cette même année, dans l'asile-ouvroir, et plus de 800 personnes secourues à domicile.

Quelques années après l'heureux essai de M. Falret, une autre société fut fondée à Strasbourg. Elle diffère de celle de Paris en ce qu'elle se confond presque avec l'administration de l'asile. Les membres de la commission de surveillance, ledirecteur, le médecin en chef, les aumôniers, le receveur et l'économe en constituent le comité. Les secours en argent et en nature sont distribués aux aliénés guéris, à leur sortie, par les soins du directeur et du médecin de l'asile.

Une autre association de bienfaisance, ayant le même but, a été créée à Nancy, en 1848. Elle devait secourir tous les infirmes physiques et moraux, les aliénés, les sourds-muets, les aveugles et les orphelins. C'est probablement parce qu'elle s'adressait à trop de misères, qu'elle n'a pu réussir. Enfin, dernièrement, une société de patronage, dont l'organisation est calquée sur celle de la société de Strasbourg, a été fondée auprès de l'asile de Bailleul, dans le département duNord(').

Des associations philanthropiques, ayant le même but, ont été

(1) Récemment on s'est occupé de créer dans la Seine une Société de patronage, qui ne fonctionne pas encore.

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créées un peu partout à l'étranger, et notamment en Suisse, en Allemagne, en Italie, en Belgique et en Autriche. Il ne m'est pas possible de donner ici une analyse des différentes organisations de ces sociétés. Elles se divisent, d'ailleurs, assez naturellement en deux groupes : les unes sont indépendantes et autonomes, comme celle de Paris ; les autres sont plus ou moins intimement liées à l'administration de l'asile. Le premier système semblerait, d'après M. le docteur Giraud, mieux convenir aux grands centres, et le second aux milieux ruraux. Le patronage à la campagne peut s'exercer, en effet, plus facilement et presque sans intermédiaire, de l'asile à l'aliéné sorti.

Comme conclusion, on peut établir qu'il est nécessaire et possible que des sociétés de patronage s'organisent partout, et prennent en quelque sorte à leur charge, tout au moins morale, les aliénés guéris. Ces œuvres philanthropiques devront, pour avoir une utilité réelle, contenir à la fois des éléments officiels, qui leur amèneront l'aide des pouvoirs publics, et des éléments privés, dont l'influence est plus variée et plus féconde. C'est à chaque département à organiser la société selon les ressources et les conditions du milieu. Mais on doit désirer que les médecins des asiles aient un rôle, au moins consultatif, très étendu. Mieux que toute autre personne, ils connaissent les besoins des malades qu'ils font sortir, après guérison, des établissements publics.

Recueillant les anciens malades, les aidant matériellement à vivre durant les premiers jours de leur mise en liberté, les plaçant à l'atelier ou aux champs, les protégeant contre la suspicion du public, ces sociétés philanthropiques auront aussi le grand mérite de permettre aux médecins de vider peu a peu le trop plein de leurs établissements, et cela sans danger pour les malheureux rendus à leur liberté. Et l'on ne verra plus, comme à Paris, le fait a lieu encore trop souvent, des aliénés guéris retomber malades dans la semaine qui suit leur sortie, ou encore arrêtés comme vagabonds, presque à la porte de l'asile.

J'ai essayé de montrer, au cours de ce chapitre, l'évolution des idées en matière d'assistance des aliénés. D'abord emprisonnés avec les malfaiteurs, puis jetés dans les quartiers les plus sales et

les plus laids des hospices, ces malheureux, que jusque-là on n'avait considérés que .comme des êtres dangereux, ont attiré la pitié des médecins et par eux des pouvoirs publics. Élevés à la dignité de malades, on a cherché à leur donner le bien-être matériel et les soins qu'ils méritaient. L'asile a été construit spécialement pour eux ; il assurait la sécurité et aussi la sécurité de la foule. Mais cette seconde préoccupation, héritage d'une vieille défiance envers les fous, s'est trop manifestée dans l'organisation de ces établissements, qui sont des maisons de détention autant que de santé. Cependant, des idées plus justes et plus libérales sur les aliénés se faisaient jour, et elles amenèrent dans ce siècle des réformes importantes. Les chaînes ont été à jamais brisées, les corsets et les camisoles de force tendent aujourd'hui à disparaître ; en certains pays, les asiles ressemblent à des établissements de villégiature ; ailleurs les malades tranquilles sont envoyés dans les familles, qui les soignent. Ici et là on s'occupe des aliénés guéris, et, en facilitant leur sortie, on leur rend la liberté à laquelle ils ont droit. Toutes ces réformes, tentées un peu partout, indiquent que le mode d'assistance par l'asile, n'est plus le seul auquel on doive toujours tendre. Certes, à l'essai on fera, en matière de réorganisation, le décompte de ce qui est pratique et de ce qui ne l'est pas, de ce qui est réellement un progrès et de ce qui n'en est que l'apparence. Il serait téméraire d'accepter un système avec l'idée arrêtée de le généraliser, comme il serait tout aussi aventureux de rejeter absolument l'asile et de ne plus vouloir des services qu'il peut encore rendre. Mais ce que l'on est autorisé à dire, dès maintenant, c'est que nos établissements d'aliénés ne doivent plus être les seuls lieux de traitement pour les malades de l'esprit, et aussi qu'il est nécessaire d'assouplir leur organisation au souffle libéral de notre époque. Il faut d'abord les transformer en hôpitaux, ouverts seulement aux délirants aigus, et pour cela les débarrasser de tous leurs éléments étrangers, des débiles de corps et d'esprit, des incurables ou des vésaniques inofïensifs, que l'on peut, sans inconvénient, mettre ailleurs, dans les familles par exemple ; des déments, des idiots, de certains épileptiques qui sont mieux placés dans des hospices ; des alcooliques, pour lesquels des maisons de traitement s'imposent; des délinquants et des vicieux

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incorrigible, à assister par le travail et à reléguer. Car la pitié doit, dans un but utilitaire, se concentrer sur les psychopathes dont les instincts ne tendent pas à détruire la Société ; pour les autres, la pitié doit être plus éclairée et moins maternelle.

Quand on aura mené à bien ces grandes réformes, les médecins, moins surchargés, pourront s'occuper des malades restants, susceptibles de guérir. Ces derniers seront répartis dans des sections différentes, où la discipline variera avec l'état mental des pensionnaires qui les habiteront. Aux agités et à ceux qui menacent la sécurité publique, des quartiers sévèrement gardés ; aux autres, une liberté plus grande ; aux convalescents, la sortie garantie par les Sociétés de patronage. Que chacun enfin soit traité selon sa lucidité, le degré d'intégrité dé ses facultés de raisonnement, la force et le caractère de ses impulsions morbides. Proportionner la rigueur de la séquestration et la douceur du mode d'assistance à l'intensité et à la nature des troubles intellectuels et moraux, voilà la doctrine toute moderne, qui repose sur une conception plus rationnelle des formes variées, et si différentes entre elles, de ce qu'on appelle de ce mot vague et indéfini : l'aliénation mentale. L'application n'en est pas très commode au point de vue administratif, et à cet égard, l'organisation actuelle, avec son asile uniforme pour tous, était l'idéal de la simplicité^ Mais c'est contre cette simplicité même, injuste et ignorante, qu'il faut aujourd'hui lutter.

Il serait logique de faire suivre le chapitre sur l'assistance des aliénés de cfuelques considérations médico-légales, qui en seraient le complément naturel. Ceux de mes lecteurs, qui ne sont pas médecins aliénistes, y trouveraient certaines iiidications pratiques qui pourraient leur être de quelque utilité. Je me contenterai cependant de reproduire ici, en son entier, la célèbre loi de 1838 sur les aliénés, si attaquée dans ces dernières années et qui est menacée d'être remplacée par un des nombreux projets législatifs, qui depuis longtemps attendent la discussion.

Il est donc .utile que les médecins, que les choses de l'aliénation mentale intéressent, connaissent cette loi pour mieux suivre les polémiques qui ne manqueront pas de s'engager à son sujet dans un avenir prochain.

Pour terminer, je donnerai le modèle d'un certificat d'aliénation mentale, puisque tous les praticiens sont appelés à en délivrer et que malheureusement tous ne sont pas assez familiarisés avec la pathologie mentale pour se passer d'un conseil sur ce sujet.

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