CHAPITRE pr
C'est principalement en médecine mentale que le rôle de l'hygiène prophylactique pourrait être efficace. Car le traitement de la folie n'a que des armes bien faibles à diriger contre le mal, qu'il serait plus facile d'empêcher.
1. HÉRÉDITÉ ET MARIAGE. — La mesurc à prendre, qui parait la plus rationnelle et qui vient tout d'abord à l'esprit, est celle qui empêcherait la procréation des individus prédisposés à la folie. Ce serait en effet couper le mal dans ses racines.
Dans le chapitre de l'hérédité, nous avons vu que — toute question doctrinale mise à part — les aliénés naissaient généralement d'individus aliénés comme eux, ou plus souvent encore de malades atteints profondément dans la structure ou le fonctionnement de leur système nerveux (névropathes), ou dans leur nutrition (intoxiqués, tuberculeux, arthritiques, etc.). Certes, tout est bien obscur encore dans cette question . Si on a relevé les antécédents des psychopathes, on n'a pas encore essayé de déterminer dans quelle proportion les maladies graves, qui y figurent d'habitude, se présentaient dans les familles de gens sains ; et il est bien fâcheux que ce terme de comparaison nous manque.
Pour l'établir, il faudrait opérer le recensement des familles et celui des maladies graves, mentales, nerveuses et autres. On pourrait alors se faire une idée, par la proportion des tares dans chaque groupe, de ce qu'est une famille normale et saine, et de ce qu'est une famille morbide.
Mais qu'elles difficultés dans l'exécution de ce plan !
Quels sont les membres qui constituent une famille ? S'arrêterait-on à la 2^, à la 3^ génération en ligne droite, pour les ascendants et descendants; au 2^, au 3^, au 4= degré, en ligne collatérale? Ensuite tel qui est le cousin dans une famille, est le centre d'une autre; chacun figurerait donc plusieurs fois. On pourrait peutêtre se contenter de constituer des groupes plus simples et composés de la sorte : chaque génération (frères et sœurs), formerait avec les deux qui l'ont précédée (parents et grands-parents), une unité familiale où l'on suivrait la transmission des tares biologiques en ligne directe durant 3 stades de reproduction. De la sorte on se rendrait compte de la fréquence plus ou moins grande des tares familiales et dans quelle proportion elles se transmettent.
Qui ne pense que ces tableaux seraient d'une très grande valeur pour les médecins et les hygiénistes qui pourraient en tirer des conclusions pratiques et importantes. Ils montreraient jusqu'à quel point et de quelle façon certaines maladies sont héréditaires, et surtout — étude presque toujours négligée actuellement — jusqu'à quel point et de quelle façon elles ne le sont pas. Car il est curieux qu'on ne s'occupe pas en général des faits négatifs, et cependant ce sont peut-être les plus nombreux. Un psychopathe a plusieurs enfants : souvent il n'y en a qu'un sur 4 ou 5 qui naît avec des défectuosités physiques ou mentales. Pourquoi? On se rappelle le cas de M. Joffroy rapporté plus haut.
Mais' qui aurait la charge d'établir ces tableaux ? Pour qu'ils aient quelque utilité, il faut qu'ils soient faits avec soin et notamment que les éléments en soient rassemblés par les médecins. Or ne pourrait-on pas créer un livret sanitaire pour chaque individu vivant en France? Ce livret serait conservé au centre de l'arrondissement et confié à l'autorité administrative. Pour dépister les indiscrétions des employés subalternes, on ne mentionnerait pas les noms des titulaires, remplacés par des numéros dont quelques chefs de service régionaux connaîtraient seuls la clef. Les médecins seraient tenus de faire la déclaration de certaines maladies classées, comme ils sont obligés aujourd'hui d'informer les autorités des maladies contagieuses qu'ils observent. Quelles richesses
de faits que cette simple mesure administrative accumulerait, et quel parti en pourraient tirer des niédecins chargés de rassembler et de grouper ces documents ! Je crois que ce sont là des raisons suffisantes pour justifier l'adoption d'une pareille mesure.
Mais cela n'est qu'un désir probablement bien loin d'être réalisé. Ne peut-on pas, en attendant que cela arrive, se servir des matériaux que nous possédons pour en tirer quelques considérations pratiques et nettement établies sur le mariage ? Or, il faut tout d'abord déclarer que nos connaissances en matière d'hérédité ne sont pas assez sûres pour légitimer la réclamation d'aucune loi tendant à interdire l'union de certains malades. On a plusieurs fois demandé par exemple que les épileptiques ne soient pas autorisés à se marier. Mais l'épilepsie chez l'ascendant est-elle, toujours et forcément, cause de la procréation d'êtres tarés? Il est impossible de soutenir une telle proposition, qui ne peut pas être la base d'une défense matrimoniale pour toute une classe de citoyens.
On ne saurait donc songer à introduire dans le Gode aucune disposition nouvelle dans ce sens. Cependant il est d'autres pioyens propres à rendre plus difficile que par le passé le mariage d'individus atteints de tares personnelles ou familiales. Je ne fais que citer l'influence du médecin qui peut s'exercer efficacement dans les rares cas où il est consulté ; mais on peut désirer des garanties plus grandes.
Qu'est-ce, en somme, que le mariage, sinon un contrat, fait par deux individus de sexe différent, dans le but de la propagation de l'espèce? Or il faut que chaque individu contractant s'engage en toute connaissance de cause, c'est-à-dire sache les chances qu'il a de mener à bien avec son collaborateur, l'affaire dans laquelle ils vont s'engager tous deux, c'est-à-dire d'avoir des enfants constitués le mieux qu'il soit possible. Si l'un des deux sait avoir des antécédents morbides graves et qu'il les avoue, l'autre peut accepter cette situation, et l'État n'a malheureusement pas à intervenir, étant donné notre conception moderne de la liberté individuelle. Mais si ces antécédents sont cachés sciemment, il y a tricherie dans le contrat, qui peut de la sorte être annulé.
Il semblerait donc juste que les particuliers aient recours, en cas de mariage, sur la partie contractante convaincue de mensonge ou de non déclaration réfléchie; l'ignorance serait bien entendu une excuse légale.
Le divorce, c'est-à-dire la renonciation de procréer dans des conditions manifestement mauvaises, serait la première réparation demandée. Mais il en est une autre, qui engagerait bien davantage les individus. Le résultat ordinaire des unions avec des sujets mal doués au point de vue biologique est la naissance d'être plus ou moins incapables de gagner leur vie et par conséquent susceptibles de mourir précocement ou de traîner dans de longues maladies et alors de retomber à la charge des parents . Dans tous ces cas, il n'est pas admissible qu'un des deux époux inflige à l'autre ces souffrances morales et ces dépenses pécuniaires sans être obligé judiciairement de lui accorder des dommages-intérêts. Il serait donc juste qu'une disposition légale admît l'obligation, pour les fiancés, de se déclarer mutuellement — quand ils la connaissent — l'existence des tares personnelles ou familiales, et cela sous peine de divorce et de dommages-intérêts, que l'époux trompé pourrait demander. Il serait nécessaire de protéger ^cette déclaration contre des indiscrétions ultérieures en en interdisant formellement la divulgation.
D'autres réflexions viennent naturellement quand on cherche des moyens d'assurer le mariage contre les surprises pathologiques. Pourquoi ne pas l'assimiler à un contrat passé avec une compagnie d'assurances? On sait que les compagnies de ce genre imposent à leurs clients la visite de leurs médecins, qui sont relevés de la sorte du secret professionnel. Le mariage est un contrat aussi; et je ne sais pas pourquoi les parties ne se soumettraient pas à la même obligation. La crainte de la visite médicale ferait rompre bien des pourparlers qui aujourd'hui aboutissent malheureusement à des unions regrettables.
Des sentiments de générosité, certainement nuisibles au bien de l'espèce, ont fait voter, dans la loi de divorce, un article indiquant que l'aliénation mentale ne pouvait pas être invoquée comme une cause de séparation déflnitive. Il faut rendre hommage aux bonnes intentions des défenseurs de cette proposition qui voulaient
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protéger rinfortune. Et cependant, au point de vue supérieur de la défense sociale, de la prospérité de la nation, ce sentiment est certainement dangereux. Mais sans désirer qu'on revienne complètement sur cette mesure philanthropique, il serait possible de demander que les alcooliques, les ivrognes endurcis qui auraient été condamnés pour ivresse ou enfermés un certain nombre de fois dans un asile d'aliénés, soient déchus en quelque sorte de leurs droits d'époux et puissent être abandonnés par leurs conjoints. Chacun sait, en elïet , quelle est la descendance réellement effrayante des alcooliques, et combien il serait désirable de la restreindre le plus possible. N'y aurait-il pas quelque justice à autoriser et même faciliter, par un secours pécuniaire, la femme d'un ivrogne, qui la bal et ne travaille pas, à se débarrasser d'un homme qui lui fait mettre au monde des enfants débiles de corps et d'esprit, voués aux névroses convulsives et à tous les stigmates de la dégénérescence physique et mentale.
C'est par tous ces moyens qu'on pourra arriver à diminuer, d'une façon notable, le nombre des cas de folie ; car la meilleure mesure propiiylactique à opposer à l'aliénation mentale, c'est encore d'empêcher la procréation d'êtres susceptibles d'y tomber.
Mais les prédisposés à la folie sont nés — on ne les empêchera jamais tous de venir au monde — ; il s'agit maintenant de les pro téger contre l'action des causes occasionnelles si nombreuses. C'est d'abord le rôle de l'éducation, qui a parfois une si grande influence sur le développement des psychopathies. Une instruction saine et solide, d'où tout mysticisme est banni, où les grands problèmes religieux sont envisagés comme des questions d'histoire, est nécessaire à l'esprit des prédisposés, qui seront ainsi dirigés vers des vérités claires et dépouillées de tout l'extraordinaire qui attire si facilement les cerveaux mal équilibrés. Mais se sont là des principes qui regardent plus l'individu que la société, dont l'action ne peut guère s'exercer jusque-là.
2. Misère. — L'État a cependant bien des devoirs à remplir dans la prophylaxie des vésanies, laquelle se rattache aux plus hautes questions sociales. Il doit supprimer la misère, cette véritable maladie, cause de tant d'autres. Pour se bien porter, il faut se
nourrir suffisamment, se vêtir selon la saison, être propre, ne pas travailler au-dessus de ses forces et être plus ou moins exempt de soucis. Toutes ces conditions manquent au maliieureux dont le le cerveau succombe aussi plus facilement qu'un autre à toutes ces excitations morbides. La misère est si fréquemment l'origine des psycliopathies, qu'un des grands soucis du médecin d'asile est de savoir dans quel milieu, fortuné ou non, va tomber l'aliéné guéri qu'il met eu liberté. Le plus souvent^ les rechutes sont occasionnées par le dénùment avec son cortège de maux physiques et de souffrances morales.
Le paupérisme est la cause de l'alcoolisme, comme la plupart des auteurs l'ont écrit. Le bourgeois aisé ne sent pas le besoin de boire, car il est bien nourri, il n'a pas le souci perpétuel du lendemain, et ses occupations le garantissent de l'oisiveté, où de plus riches entretiennent leurs vices. Comme le disait le P' Jofîroy sous une forme paradoxale, il faut être riche pour ne boire que de l'eau à ses repas. Car les abstinents mangent beaucoup et les vivres coûtent trop d'argeut et de temps pour les malheureux. 11 faudrait que la Société garantît à chaque citoyen, et d'une façon imprescriptible, uu minimum de confortable ; assurer cela, ce serait protéger la race liumaiue, qui vaut bien qu'on fasse pour elle ce qu'on a fait pour tant d'espèces animales.
La misère est en outre mauvaise conseillère, et les prostituées ne se rencontrent pas d'ordinaire dans les classes aisées. Or la vie de fille publique peut se caractériser par 3 termes : surmenage, alcoolisme, vérole, trois facteurs puissants des troubles mentaux. On se rappelle que c'est dans ce milieu que l'on trouve le plus grand nombre de paralytiques générales.
A côté des misérables vivent les déclassés, qui mènent une vie irrégulière, où les déceptions fréquentes et l'impossibilité habituelle de subvenir aux premières nécessités de l'existence sont des vents de folie bien dangereux pour des esprits vacillants. Mais pour ceux-là, on est bien souvent désarmé. Tel est un raté parce qu'il a une certaine débilité tnontale, une certaine déséquilibration intellectuelle, qui s'accommodent mal des efforts soutenus, rendus aujourd'hui nécessaires par l'encombrement et la difficulté de toutes les carrières. Pour ces débiles orgueilleux, ne pourrait-on
MESURKS PllOPlIYLACriQUES. 351
ouvrir à leurs activités des débouchés loin de la métropole, dans des milieux nouveaux, où leurs défauts seraient moins dangereux et peut-être même utiles. Mais n'est-ce pas un rêve que de demander tant de choses et surtout l'extinction du paupérisme? En attendant, ne pourrait-on donner une impulsion plus vive à des réformes sociales plus aisées à accomplir, au développement de l'assistance et àl'extensiou de l'hygiène publique par exemple. Aider les vieillards, les veuves et les enfants misérables, les rejetons d'ivrognes ou de névropathes, voilà une noble et utile tâche. On empêcherait bien des cas de folie de se manifester, et l'on redresserait bien des tempéraments morbides, prêts d'éclore en floraisons psychopathiques au milieu de la misère et des vices.
3. Maladies infectieuses. — L'hygiène peut rendre des services tout aussi importants, en débarrassant un pays civilisé et instruit de la plupart des maladies infectieuses, occasions fréquentes de troubles mentaux. L'obligation de la vaccine, la déclaration des maladies contagieuses, l'assainissement des villes, voilà les mesures les plus propres à diminuer progressivement le nombre des états infectieux. De leur côté, les chirurgiens, en diminuant les cas de septicémies, ont rendu de très grands services. Des accoucheurs ont cru remarquer qu'ils observaient, moins souvent qu'auparavant, des cas de folie puerpérale, fait qui a été expliqué plus haut.
Mais il existe une maladie infectieuse, la syphilis, qui est, parmi toutes les autres, la plus fréquente et la plus dangereuse par sa facilité à éveiller les troubles nerveux. On a vu que son rôle dans l'étiologie de la paralysie générale est considérable. Les moyens qu'on a proposés pour éteindre la vérole, visent tous plus ou moins la réglementation de la prostitution, question des plus délicates et dans laquelle je ne veux pas intervenir. Mais je crois que toutes les mesures de police, les inspections, les emprisonnements n'auront jamais de très grands résultats. Ce qu'il faut, c'est donner à une femme seule le moyen de vivre sans être obligée de se prostituer. Plus instruite, plus fortunée, elle se donnera moins souvent, et, malade, voudra et pourra se soigner davantage. Faites-la l'égale économique de l'homme ; il est certain qu'elle sera génitalement plus sage que lui, car elle est naturellement plus froide. En attendant
cet âge d'or, peut être assez proche, il est indispensable de soumettre à la surveillance médicale toutes les prostituées, comme d'autres marchandises sont justiciables du laboratoire municipal.
Il est nécessaire aussi d'empêcher le plus possible la prostitution libre, et, pour cela, de favoriser les maisons officielles de débauche, où la surveillance est plus facile. Là on pourrait peut-être cliarger et au besoin obliger la patronne, généralement exercée, de refuser tout individu qui ne lui paraîtrait pas en parfaite santé. Elle se tromperait quelquefois, tantôt dans un sens optimiste — ce qui ne détruirait pas le bien de ces diagnostics exacts — et tantôt dans un sens pessimiste — ce qui serait, après tout, un petit malheur pour l'innocent condamné injustement... à l'abstinence.
4. Intoxications. —Il appartient à l'hygiène d'empêcher l'empoisonnement de milliers d'individus par des substances toxiques qui déséquilibrent parfois leur cerveau et frappent plus facilement encore leurs descendants.
a) Alcoolisme. — C'est une lèpre de la société moderne, qui envahit peu à peu tous ses membres et finira, si on ne réagit pas violemment, par détruire ou paralyser les meilleurs de ses organes. On a vu les méfaits de l'alcool. Il est le principal facteur de la folie, et peut-être de la paralysie générale; à Paris, on rencontre son action dans le tiers des cas d'aliénation mentale qui surviennent chez l'homme. Il ne se contente pas de produire chez l'individu les maladies les plus variées et les plus graves, parmi lesquelles les troubles cérébraux; mais il agit sur la descendance des buveurs, dont les rejetons sont frappés par les stigmates physiques et moraux d'une dégénérescence évidente. Tout le monde sait cela; car les travaux autorisés sur cette question sont nombreux. Et aucune mesure sérieuse n'est prise {'').
(1) La Chambre vient de voter (juillet 1893) une excellente loi, qu'il serait désirable de voir accepter par le Sénat, el qui comprend les articles suivants: dégrèvement de l'impôt sur les boissons hygiéniques (vin, cidre, etc.) ; augmentation de l'impôt sur l'alcool; interdiction des essences (absinthe, etc.), reconnues mauvaises par l'Académie de médecine ; disposition prévoyant le monopole de la rectification de l'alcool.
Les moyens qu'on a proposé d'employer contre la marche envahissante de l'alcoolisme, sont nomhreiix. Ils ont été exposés dans divers travaux, dont le plus récent et celui qui résume le mieux la question, est celui de M. Legrain ('). Ils peuvent se classer en deux groupes : ceux qui visent l'alcool, et ceux qui visent l'alcoolique.
Le remède le plus simple ([ui vienne à l'esprit est de prohiber absolument l'usage de l'alcool, puisqu'il est reconnu que c'est là un produit qui n'est nécessaire ni à l'alimentation ni à la thérapeutique, et qui est au contraire dangereux. Une loi qui, tout en respectant les droits de l'industrie et de certaines professions, interdirait la vente ou le dépôt de tout alcool de consommation, aurait les résultats, les plus sûrs. Plus d'alcool, plus d'alcoolisme. A priori cette loi paraît une utopie irréalisable. Or elle a été édictée et appliquée dans certains États de l'Amérique du Nord. J'ignore les conditions dans lesquelles cette expérience a été faite ; je sais seulement que les pharmaciens ont été accusés de favoriser les penchants des buveurs en leur vendant de l'alcool sous forme médicamenteuse. Je ne veux retenir que ce fait qu'un État a pu concevoir la nécessité et la possibilité d'une loi prohibant l'alcool de consommation.
Certes, ce n'est point demain que l'on pourrait faire voter en France une pareille interdiction légale. Il faut-d'abord préparer les esprits par la parole et la plume; il faut transporter, devant le grand public, ces préoccupations qui actuellement ne sortent guère d'un milieu fermé desavants et de législateurs. Le livre, la conférence, l'image, tous les moyens qu'on a employés pour créer de grands mouvements politiques, seraient nécessaires pour faire comprendre à la foule le danger permanent et très grave de l'alcoolisme. ,,
Il est plus facile de provoquer dans les collectivités un élan de
(1) LilGuain. Dégénérescence sociale et alcoolisme, ouvr. cité. — Ce livre contient, outre les vues personnelles de l'auteur, celles de M. Magnan, dont oa connaît la haute compétence dans cette question. — Consulter aussi l'excellent rapport de M. Ladame, au Congrès des aliénistes et neurologistes (Session de Clermont-Ferrand, 1894), et enfin la savante et très documentée leçon de M. le \" Jof- FnoY. Alcool et alcoolisme. Gaz. des Hôpitaux, 1895, 237. — Lancereaux, Académie de médecine, 1893. — Lanxeloxgue. Discours à la Chambre des députés, juillet 189o. — Laborde, Bergerox, M.vgxax, etc. Discussion à l'Académie de médecine, juin et juillet '189o.
foi que de les convaincre de vérités scientifiques. Aussi la foule comprendra mieux une proposition simpliste, prohibant absolument le poison alcool, que la nécessité de supprimer le privilège des bouilleurs de crû ou de ne livrer aux consommateurs que des produits ayant subi une suite de manipulations complexes tendant à les rendre moins nocifs. En outre tant d'intérêts particuliers sont opposés à ces mesures qu'il faudra un impétueux mouvement d'opinion pour les réduire au silence.
Mais l'heure n'est pas encore venue pour cette réforme radicale. D'autres, plus modérées, sollicitent aujourd'hui l'attention des médecins et des hommes politiques. Puisque donc on ne peut empêcher la consommation de l'alcool, il faut essayer de la restreindre, et d'abord la rendre moins dangereuse en n'autorisant que la vente des meilleurs produits.
On sait que les alcools industriels sont des corps complexes, contenant à des degrés divers et selon leur provenance, des alcools dits supérieurs, très toxiques. On sait aussi que l'alcool éthylique pur n'est pas ou que peu nocif. La conclusion s'impose donc de ramener tous les alcools du commerce au type de l'alcool éthylique le moins dangereux. Elle s'appuie sur des expériences très originales et absolument probantes, poursuivies par MM. Laborde et Magnan (').
Ces savants ont tout d'abord essayé l'action de l'alcool de vin, comparativement à celle de l'alcool de betterave et de maïs, c'est-àdire d'un alcool industriel commun. Ces derniers ont provoqué des symptômes d'ivresse beaucoup plus graves que le premier. Ensuite tous les trois ont été convenablement rectifiés et transformés en alcools éthyliques, qui ont déterminé 'chez les animaux des symptômes sensiblement les mêmes et analogues à ceux provoqués par l'alcool vinique pur, ce qui prouve qu'un alcool de mauvaise provenance peut être ramené au type physiologique et toxique de l'alcool éthylique, le moins dangereux. Comme contre-épreuve, les résidus des diverses distillations ont été essayés. Ils devaient à priori contenir les agents qui rendent nocifs les composés industriels ; et en effet, leurs effets ont prouvé cette légitime conclusion.
(1) Labokue et Magnan. L'Alcool ei sa toxicité, ouvr. cité.
MESURES PROPHYLACTfQUES. 355
Il faut doue que l'alcool subisse la rectification avant d'être vendu ('). Qui la fera? C'est ici que Fou discute. Les uns veulent que ce soit l'État ; c'est ce qu'a proposé récemment à la Chambre M. Guillemet. Les autres (M. Ballet), faisant remarquer que l'État est un excellent contrôleur, mais un mauvais industriel voudraient qu'il se contentât de surveiller l'opération. M. Alglave (') a proposé un autre système, d'après lequel l'État achèterait au producteur l'alcool, qu'il n'accepterait qu'après en avoir vérifié la rectification ; après cela, il le vendrait aux consommateurs, comme il le fait pour le tabac, en le garantissant pur. D'autres enfin, ont demandé que l'État se charge même de la fabrication de l'alcool.
Ce sont là des problèmes bien difficiles, qu'on ne peut résoudre qu'après une étude approfondie, où il entre l'examen de questions financières très spéciales.
Pour nous, médecins, nous n'avons qu'à demander que l'alcool ne soit vendu que rectifié. Il nous importe peu après tout qu'il le soit par l'action même ou seulement sous le contrôle de l'État, et que ce dernier fabrique lui-même les produits ou encore les achète aux producteurs, tout purifiés ou à purifier.
Quelque solution que l'on adopte, il est clair qu'une des conséquences de tous ces projets, c'est la suppression .des bouilleurs de crû qui produisent, par ignorance et insuffisance de matériel, les alcools les plus impurs et par conséquent les plus dangereux.
Mais ce n'est pas tout que de fournir au public un alcool meilleur ; il faut essayer d'en restreindre la consommation. Pour cela, on a proposé d'élever considérablement l'impôt qui frappe ce produit (M. Léon Say, M. Magnan). Or il est évident que la surtaxe de l'alcool ne peut avoir de bons résultats que si l'on empêche que la mauvaise qualité croisse parallèlement ; il semble donc que ce moyen ne pourra avoir d'heureux résultats que tout autant que la rectification de l'alcool sera assurée et que les bouilleurs de crû, les fraudeurs ordinaires, seront interdits.
(1) JoFFROY. Alcool eu Alcoolisme, ouvr. cité, 244.
(2) Alglavè. Le monopole faculkitif de l'alcool, 1886.
356 LES CAUSES DE LA FOLlE.
On joint généralement à ce projet celui de dégrever les boissons dites hygiéniques. Bien des réserves doivent être faites sur ce point. Car si le vin naturel et le cidre méritent plus ou moins le titre d'hygiénique, la plupart des bières ne peuvent y prétendre. Le dégrèvement du café, du thé et du sucre, serait plus justifié. Je proposerai à ce sujet que l'on mît au concours la fabrication d'une boisson réellement inofïensive et douée de propriétés organoleptiques telles qu'elle pût lutter efficacement, dans les établissements publics, contre les boissons habituelles. Il est curieuxqu'on ne se soit pas encore inquiété de cela. Tout le monde sait que la plupart des gens prennent au café des liqueurs alcooliques, parce qu'ils ne savent que boire. Que l'on crée une consommation réellemmt agréable, qu'on la prime et qu'on aide à sa propagation par la réclame que l'État peut aisément faire, et l'on aura apporté dans la lutte contre l'alcool un adversaire des plus redoutables.
La limitation et même la diminution progressive des cabarets est une des mesures sur lesquelles il ne faut pas trop compter. -L'ivrogne fera, pourboire, quelques pas de plus ou aura chez lui sa bouteille.
Parmi les moyens moraux, on a proposé d'appliquer plus sévèrement la loi sur l'ivresse. L'objection que la plupart des ivrognes sont des malades n'est pas suffisante pour interdire toute répression. Car il n'est pas irraisonnable d'essayer de triompher d'un vice par des suggestions, et la condamnation à une peine légale en est une des plus puissantes. Mais toutefois il serait peut-être plus équitable, ou moins répugnant aux sentiments philanthropiques si développés aujourd'hui, de sauvegarder la Société par un mode d'assistance particulier (étudié plus loin) qui remplacerait le violon tout en mettant le buveur dans des conditions capables de le corriger de ses fâcheuses habitudes. La déchéance légale du père ivrogne, l'intempérance habituelle pouvant être réclamée comme cause de divorce, voilà des mesures de protection sociale d'une utilité incontestable. Enfin la relégation hors de France, des alcooliques incorrigibles serait encore une mesure heureuse, si toutefois l'on s'occupait de faire travailler les relégués, pour qu'ils ne restent pas à la charge de la métropole.
Il resterait encore à agir sur le buveur par l'exemple, les con-
seils, l'aide sociale clans les moments difficiles. C'est le but que se proposent les sociétés de tempérance qui seraient, parait-il, assez puissantes à l'étranger. M. Puteaux (') a observé en Suisse, où le Di' Forel est un apôtre éclairé, le fonctionnement de ces associations intransigeantes et religieuses qui font beaucoup de bien, à cause môme du fanatisme qui les anime. En France, l'esprit est trop libéral, trop sceptique, disons le mot : trop gouaillleur, pour que des sociétés de ce genre aient une pareille autorité. Mais en en modifiant l'esprit, pourquoi n'obtiendrait-on pas des résultats analogues? Je crois fermement, que l'on pourrait agir sur l'esprit des ivrognes en leur prônant l'abstinence absolue, car en cette matière les demi-mesures sont inutiles. Leur montrer que l'on se porte très bien en ne buvant que de l'eau, que l'on est doué d'une meilleure énergie, d'un entrain plus grand au travail intellectuel comme au travail physique, c'est encore faire la guerre la plus meutrière à l'alcool. Et je comprends qu'en ces croisades on gagne vite la foi. Pour moi, qui suis ce qu'on pourrait appeler un abstinent héréditaire, et qui, après avoir bu du vin durant mes années d'étudiant, me suis remis à l'eau pure, source de toute force et de toute santé, je me sens parfois, quand je cause de ces sujets, une ardeur vraiment sectaire. Et je suis étonné de reconnaître là le vieux mouvement des fois défuntes, qui, dans une nouvelle et plus prosaïque manifestation, se dirige aujourd'hui vers la carafe d'eau obligatoire.
b) Morphinisme. — Par bien des côtés les morphiniques se rapprochent des alcooliques. Les mêmes asiles leur conviennent. Mais en négligeant complètement ce point ^le vue prophylactique de cette intoxication volontaire , on peut se demander quelles autres mesures plus préventives seraient à conseiller. Ce qu'il faut obtenir, c'est empêcher les gens sains de s'adonner à la morphine. Il est bien clair que si personne ne pouvait acheter de la morphine que sur une ordonnance médicale, le problème serait résolu aussitôt ("). Malheureusement, il n'est pas facile, pratiquement, d'empêcher les morphiniques de se procurer leur poison. On
(1) Poteaux. Étude sur ValcooUsiue en Suisse, 1894. -
{2) Ed. Toulouse. Les Morphiniques, Gaz. des Hôpitaux, 1892, 266.
connaît la ruse de ces malades, les stratagèmes qu'ils emploient pour obtenir quelques centigrammes du précieux alcaloïde (^). Les mensonges, les faux, les bassesses les plus honteuses, rien n'arrête ces malheureux.
Comment les morphiniques se procurent-ils leur aliment ? MM. Lutaud et Descouts ('), qui ont étudié ce point spécial, croient que les pharmaciens sont de moins en moins portés à délivrer de la morphine irrégulièrement, c'est-à-dire sans ordonnances ou sur des ordonnances ayant déjà servi. Des condamnations "sévères, et aussi une plus juste conception de leur devoir, les ont rendus plus circonspects.
Mais, outre les pharmaciens qui vendent de la morphine en quantité plus ou moins grande, certains droguistes et fabricants peu scrupuleux distribuent généreusement au public des quantités considérables de cet alcaloïde. Le Congrès international de médecine légale de 1889 a vu là un abus criant et a émis le vœu suivant :
1° Les droguistes et les fabricants de produits chimiques et pharmaceutiques ne peuvent vendre de la morphine et de la cocaïne qu'aux pharmaciens ; la livraison des toxiques ne peut avoir lieu qu'à domicile .
'2p Les pharmaciens ne peuvent exécuter qu'une seule fois, à moins de mention contraire inscrite par le médecin, une ordonnance contenant de la morphine ou de la cocaïne. Malheureusement, ces vœux, comme tant d'autres, sont restés stériles, et aucune modification n'a été apportée à l'ordonnance de 1846, qui réglemente la vente en gros des toxiques et dont la seule exécution rigoureuse empêcherait déjà les principaux abus. Cela est regrettable, caries moyens proposés par le Congrès sont les seuls propres à enrayer l'extension du morphinisme.
Les autres moyens conseillés (^) sont aléatoires. On a dit qu'il
(1) M. JoFFROY en citait, dans une de ses dernières leçons, des exemples réellement curieux.
(2) Lutaud et Descouts. Questions inédico-légales relatives l( l'abus de la morphine, Rapport présenté au Congrès international de médecine légale de 1889.
(3) Lefèvre. De l'internement des morphinomanes, Ann. d'hypn. et de psychiât., mars 1891.
fallait considérer le fait de se faire une piqûre de morphine, sans autorisation médicale, comme un délit assimilable à l'ivresse- Or, pratiquement, il serait impossible de constater le délit. En outre, si la répression de l'ivresse a une excuse dans le désordre public que cause un homme ivre, celle du morphinisme ne peut avoir ce prétexte .
On a proposé de frapper la morphine d'un lourd impôt. Mais c'est là un médicament précieux, dont il serait peu démocratique d'élever le prix. Si on adoptait cette mesure, le morphinisme ne serait plus qu'une maladie des riches ; et encore n'est-il pas bien certain que le coût élevé du médicament ait pour résultat d'en dégoûter les pauvres. I) est bien plus simple d'empêcher la vente clandestine de la morphine que de prendre un moyen détourné, qui frapperait aussi bien les malades, qui ont réellement besoin de ce médicament, que les personnes qui s'en servent pour s'intoxiquer. Il y alà un procédé suret qui serait parfaitement efficace pour enrayer le mal. On conçoit que pour l'alcool, qui est un objet de consommation publique, on ne puisse prendre facilement des mesures protectrices absolues. Mais la morphine est un médicament. Que, dans aucun cas, elle ne soit vendue aux simples particuliers en dehors d'une ordonnance médicale (^), et du coup, le morphinisme sera bien près de s'éteindre.
(1) M. JoFFROY, dans la leçon que je rapportais plus haut, citait de nombreux cas où le coupable inconscient était le médecin qui, maladroitement, avait fait la première piqûre. Toutefois il faut dire que les médecins tendent aujourd'hui à devenir très prudents en cette matière.