II
les Romains songèrent à s'occuper sérieusement de l'Espagne ; effrayés eux-mêmes de ce long sommeil durant lequel ils avaient laissé les Carthaginois pousser impunément leurs conquêtes, ils s'efiforcèrent de réparer, autant qu'il était possible, leur erreur; mais ils n'osaient guère adresser aux Carthaginois d'énergiques sommations, ou leur déclarer la guerre, alors qu'ils voyaient les armes de la Gaule cisalpine suspendues sur leurs têtes, et qu'ils s'attendaient sans cesse à quelque terrible invasion. Ils préférèrent caresser, flatter Hasdrubal, et tourner d'abord leurs forces contre les Gaulois, n'y ayant pour eux aucun moyen de dominer en Italie, ou même d'être tranquilles dans leur patrie, avec ces voisins toujours menaçants. Ils lui envoyèrent une ambassade et firent un traité qui, sans dire un seul mot du reste de l'Espagne, r/jv ;j.lv àVAr/; 'I,3r,piav zapca'.ojTTwv, interdisait à Hasdrubal de passer l'Èbre avec / une armée ; puis aussitôt ils portèrent la guerre chez les^^ Gaulois d'Italie (1). »
Pour comprendre la nature de ce traité il faut examiner avec soin les expressions employées par Polybe. Uxoxi'.m-t/ ne veut pas dire seulement passer quelque chose sous silence, mais déclarer qu'on n'en parlera pas (2). Les Romains donnaient donc à Hasdrubal carte blanche pour l'Espagne jusqu'à l'Èbre. Ils lui faisaient seulement promettre de ne pas franchir ce fleuve avec une armée. Dès lors, de deux choses l'une : ou Sagonte était déjà l'alliée des Romains (3), et, dans ce cas, ceux-ci auraient dû le dire lors des négociations avec Hasdrubal, ou bien ils ne conclurent
(1) Ces dernières paroles permettent de fixer la date précise du traité des Romains avec Hasdubral : ce traité dut être conclu en 226.
(2) Cf. la même expression, 111,21 : « Ils déclarèrent qu'ils laissaient de côté », ou simplement » ils laissèrent de côté (-apcaiùi-wv) le traité dHasdrubal, comme n'ayant jamais existé >.
(3) Les Romains auraient pu faire alliance avec Sagonte en 231, lorsqu'ils envoyèrent des députés en Espagne pour s'assurer des progrès de la domination carthaginoise, sous le commandement d'Hamilcar.
alliance avec elle que plus tard, ce qui était une violation du traité de 226. Cette dernière supposition est la plus probable. C'était, sans doute, ce que voulait dire Hannibal aux ambassadeurs romains à Carthagène. Mais, si l'intervention des Romains dans les affaires de Sagonte était une violation du traité de 226, ce traité était rompu par le fait même. Les Romains ne pouvaient pas demander à Hannibal d'être fidèle à rengagement d'Hasdrubal et de ne pas franchir rÈbre avec une armée, puisqu'eux-mêmes n'avaient pas tenu leur promesse de ne pas s'occuper de l'Espagne au sud de l'Èbre.
Aussitôt après le départ des députés romains, Hannibal, dit Polybe (1), envoya demander à Carthage ce qu'il y avait à faire, parce que les Sagontins, forts de l'alliance romaine, osaient attaquer quelques peuplades soumises à la République. Polybe ne dit pas ce qu'on répondit à Hannibal ; mais cette réponse fut sans doute favorable, car au printemps suivant Hannibal vint mettre le siège devant Sagonte et la prit au bout de huit mois. Cette nouvelle fit sortir de leur inaction les Romains, qui n'avaient envoyé à leurs alliés aucun secours pendant toute la durée du siège.
« Les Romains, dit Polybe (2), ne se demandèrent
pas s'ils devaient déclarer la guerre à Carthage, quoi qu'en aient dit quelques historiens qui, dans leurs récits, n'ont pas manqué d'insérer les discours prononcés alors pour ou contre. Quoi de plus ridicule qu'une telle invention ? Comment croire, en effet, que les Romains qui, l'année précédente, avaient menacé Hannibal de la guerre, si ses troupes passaient sur le territoire des Sagontins, aient fait alors de cette guerre un sujet de délibération? Que veut dire de nous montrer les sénateurs, accablés de tristesse, amenant au sein de l'assemblée leurs fils âgés de douze ans, et ces en-
fants, admis à la délibération, assez discrets pour ne rien révéler à leurs familles? Ces anecdotes sont autant dénuées de vérité que de vraisemblance, à moins que la fortune n'ait donné aux Romains, sans parler de ses autres faveurs, le privilège d'être sages en naissant. Mais c'est assez parler de toutes ces ridicules imaginations d'un Sosile et d'un Chœréas ; de telles fables n'ont ni la valeur ni la dignité de Thistoire ; ce n'est que le bavardage insignifiant d'une boutique de barbier. » Mais ces délibérations étaient rapportées par des historiens plus considérables que Sosile et Chœréas. On les trouve mentionnées dans Zonaras (1), qui se contente d'abréger Dion Cassius. Or, celui-ci ne reproduisait cei'tainement pas des historiens aussi peu importants que ceux dont parle Polybe. De plus, la coutume des sénateurs romains d'emmener avec eux dans la curie leurs fils encore enfants est rappelée dans un passage d'Aulu-Gelle (2), d'après le témoignage de Caton l'Ancien. Enfin, lors de leur première ambassade, les Romains n'avaient pas tenu à Hannibal un langage aussi décidé que le dit Polybe, comme on peut le voir par le récit de cet historien cité plus haut (3). Polybe termine ainsi le chapitre 15 : « Les ambassadeurs romains, qui dès lors regardaient comme inévitable une rupture entre les deux peuples, se rendirent d'Espagne à Carthage pour faire entendre les mêmes protestations qu'auprès d'Hannibal. » Les députés pouvaient bien être persuadés que la guerre était inévitable ; mais ils n'avaient pas posé ^'ultimatum à Hannibal. C'était plutôt celui-ci qui s'était plaint hautement de la déloyauté des Romains. S'il en était comme le dit Polybe, les Romains, au moment de la prise de Sagoate. auraient déclaré la guerre, sinon aux Carthaginois, du moins à Hannibal, depuis plus de huit mois, du jour où Sagonte avait été assiégée.
(ij VIII, c. 22.
(3) Page?.
« Les Romains, dit Polybe (1), informés du mallieur de Sagonte, nommèrent des députés qu'ils envoyèrent en toute hâte en Afrique Ces députés étaient chargés de demander qu'on livrât à Rome Hannibal, sinon de déclarer la guerre. Le Sénat confia le soin de défendre les droits de Carthage au plus disert d'entre ses membres. L'orateur laissa de côté le traité d'Hasdrubal, comme n'ayant jamais existé; d'ailleurs, eût-il été réellement conclu, qu'importait à la République, puisqu'il l'avait été sans son agrément? Carthage en cela invoquait un exemple donné par Rome ellemême. Lors de la guerre de Sicile, dans les négociations au sujet de la paix, Lutatius avait consenti k quelques conditions que le peuple déclara non valables, comme acceptées sans son autorisation. Pendant toute la discussion les Carthaginois ne cessèrent pas d'insister et de s'appuyer sur le traité conclu à la fin de la guerre de Sicile, traité dans lequel ils prétendaient ne trouver absolument rien concernant l'Espagne. Il y a seulement dans le texte, disaient-ils, la garantie d'une entière sûreté pour les alliés réciproques des deux Républiques : or, les Sagontins n'étaient pas encore à cette époque les alliés de Rome. Lecture du traité fut faite à plusieurs reprises pour vider cette difficulté (2) : mais les Romains refusèrent absolument de répondre : discuter, disaient-ils, était possible tant que Sagonte était debout ; maintenant qu'elle était tombée victime d'une infâme perfidie (■zxÙTr,qoÏTzxpt(jT.o^for,[iirr,q), il ne restait plus aux Carthaginois qu'à livrer à Rome les coupables, seul moyen de montrer qu'ils étaient étrangers à ce crime et qu'il avait été commis sans leur aveu, sinon à se reconnaître complices d'Hannibal. » On sait la fin de la délibération : la déclaration de guerre faite par les Romains et acceptée par les Carthaginois.
(DIII, 20 sq.
(2) Ce détail semble prouvei' que les alliés de chaque partie contractante étaient mentionnés nominativement,
Après avoir cité les différents traités conclus par les Carthaginois avec les Romains depuis le commencement de la République, Polybe cherche sur qui doit retomber la responsabilité de la guerre d'Hannibal. « Nous avons, dit-il (1). exposé les raisons fournies pour leur défense par les Carthaginois. Voyons maintenant la réponse des Romains, non pas qu'ils en aient fait une alors, irrités qu'ils étaient de la destruction de Sagonte ; mais, à Rome, bien des gens discutent encore souvent cette question. » Ces dernières paroles prouvent que c'était ici un point controversé.
Les Romains reprochaient d'abord aux Carthaginois de n'avoir pas voulu entendre parler du traité de 226, avec Hasdrubal. Mais une convention avec un général romain non ratifiée par le Sénat et le peuple était sans valeur. Les Romains ne devaient pas s'étonner de voir les Carthaginois suivre le même principe.
Le traité qui avait mis fin à la première guerre punique, disaient ensuite les Romains, garantissait une sûreté complète aux alliés des deux peuples contractants. Or, Sagonte était l'alliée de Rome. Les Carthaginois répondaient que cette disposition ne s'appliquait qu'aux alliés de Rome et de Carthage au moment de la conclusion du traité de Lutatius Catulus, et non aux alliés à venir. Cette dernière interprétation était celle des Romains, car, suivant eux, Sagonte avait été attaquée au mépris des traités. Polybe partage l'opinion des Romains ; mais les Carthaginois paraissent avoir eu raison (2).
(2) Cf. Neum.^nn, dus Zeitalter der jmnischen Kriege, p. 226 : « En 236 les Romains avaient fait la guerre aux Boïens et leur avaient enlevé une partie de leur territoire. Il était à prévoir que cette guerre contre les Gaulois recommencerait bientôt. Si les Carthaginois, quelques années plus tard, avaient conclu une alliance avec les voisins des Boïens, par exemple les Insubres, pour arrêter de ce côté les progrés des armes romaines, les Romains auraient-ils regardé la demande de Carthage, qu'ils eussent à s'abstenir de toute attaque contre les Insu-
Sagonte, dit Polybe (1). était l'alliée des Romains plusieurs années (2) avant qu'Hannibal ne parût, et il donne pour preuve ce fait que « les Sagontins, tourmentés par quelques dissensions intestines, ne s'adressèrent point aux Carthaginois, leurs voisins, et déjà maîtres de l'Espagne, mais aux Romains, et rétablirent par leur intervention le calme dans leur République s. Mais cette intervention était une violation du traité de 226, avec Hasdrubal. Car, ne donnàt-on à TrapaT-.w-àv que le sens de X'<^sser sous silence, et non déclarer qu'on ne parlera pas^ les Romains laissaient les Carthaginois libres de soumettre toute l'Espagne au sud de l'Èbre, en vertu du proverbe : Qui oie dit rien y consent. Autrement, ils auraient dû alors avertir les Carthaginois que Sagonte était leur alliée. Ils le firent, mais trop tard, lorsque cette ville allait être attaquée par Hannibal, et encore ne dirent-ils pas qu'ils considéreraient cette attaque comme un casus belli. Polybe conclut en disant (3) : « Si l'on regarde la destrucj tion de Sagonte comme la cause de la guerre, avouons que \ les Carthaginois ont commencé les hostilités contre toute \\ justice, au mépris du traité de Lutatius, qui promettait sûreté pleine et entière aux alliés des deux Républiques, au mépris de celui d'Hasdrubal, par lequel ils s'engageaient à à ne pas faire la guerre au delà de l'Èbre. » La première preuve est douteuse, pour ne pas dire fausse ; la seconde est inexacte, puisque le passage de TÈbre par Hannibal suivit la déclaration de guerre par les Romains. « Veut-on imputer \ la guerre à l'occupation de la Sardaigne par les Romains et ( à l'augmentation du tribut imposé à Carthage? continue ■ ^ Polybe. Dès lors il faut dire que les Carthaginois coururent J
bres, comme fondée en droit, d'après le traité de 241 (av. J.-C.) ? Polybe et Tite-Live auraient eu. je pense, la loyauté de répondre non. »
(2) Et non plus de vingt ans, comme traduit M. Bouchot. Il a lu îl'xoutv, au lieu de ::X£;oai.
justement aux armes sous les ordres d'Hannibal ; ils ne faisaient que, l'occasion se présentant, en profiter pour se venger d'une ancienne injure. » Ainsi, suivant Polybe, les Carthaginois avaient raison pour le fond des choses et ils n'eurent tort que dans la forme.
Lorsque Polybe (1) examine les causes de la première guerre punique, il reproche à Philinus d'avoir dit qu' « il existait entre Rome et Carthage un pacte aux termes duquel toute la Sicile était fermée aux Romains, et aux Carthaginois l'Italie, et que les Romains foulèrent aux pieds les traités et leurs serments en passant en Sicile. Il n'y a jamais eu, dit Polybe, et il n'y a pas aujourd'hui trace d'une pareille convention (2)... Qu'on reproche aux Romains leur descente en Sicile, ajoute Polybe ; qu'on les blâme d'avoir accepté l'amitié desMamertins, d'avoir même accordé des secours à la prière de ces brigands, qui s'étaient traîtreusement emparés de Messine et de Rhégium, rien de plus légitime. Mais dire que ce fut au mépris des serments et des traités qu'ils pénétrèrent en Sicile, c'est tomber dans une grossière erreur. » Ces considérations sont très justes ; mais on peut dire en faveur des Carthaginois pour la seconde guerre punique la même chose que Polybe en faveur des Romains pour la première (3).
Aussi bien l'opinion exprimée par Polybe était sa conviction intime, comme on le voit par le passage où il apprécie la réponse d'Hannibal aux députés romains, avant le siège de Sagonte. « Ainsi, dit-il (4), l'emportaient dans Hannibal
(2) De même il n'y avait pas de preuve écrite du traité des Romains avec Hasdrubal. en 226, et il est à peu près sûr «jue dans ce traité il n'était pas question de Sagonte.
(3) « Un consul romain de cette époque, dit M. Ranke {Weltg., II, 1, p. 206), a prétendu que les Romains devaient agir à Sagonte, à la prière des habitants, comme autrefois à Messine, sur la demande des Mamertins. « Mais alors où était le droit des Romains de défendre à Hannibal d'attaquer Sagonte ? C'était ici une question de force et non de droit.
la colère et l'irréflexion. Laissant de côté les griefs véritables, il invoqua de frivoles prétextes par une de ces erreurs ordinaires aux hommes qui, égarés par la passion, négligent ce qui est juste et vrai. Combien il était plus raisonnable d'exiger des Romains de remettre la Sardaigne à Carthage et de livrer le tribut qu'ils lui avaient injustement imposé à la faveur de tristes circonstances, ou de les menacer de la guerre en cas de refus 1 Mais Hannibal aima mieux taire le motif réel de sa vengeance et imaginer je ne sais quel faux grief au sujet de Sagonte (1), si bien qu'il passa plus tard pour avoir commencé la guerre au mépris de toute justice et de toute raison. » Hannibal n'avait pas si tort que le dit Polybe et l'on ne pouvait revenir sur la cession de la Sardaigne, qui avait été consentie formellement par les Carthaginois.
Nous avons dit que- Polybe critiquait Fabius Pictor, parce qu'outre la destruction de Sagonte, il voyait dans l'avarice et l'ambition d'Hasdrubal les causes de la seconde guerre punique. De même, Polybe niait, malgré le témoignage de plusieurs auteurs, qu'après la prise de Sagonte on eût discuté dans le Sénat romain la question de savoir s'il fallait ou non déclarer la guerre à Carthage. Examinons si ces deux données sont aussi ijivraisemblables que le croit Polybe.
Polybe dit que la cause principale de la seconde guerre punique fut la haine d'Hamilcar pour les Romains. Hamilcar devait se demander quel serait le plus sûr moyen de vaincre.
on plan de soumettre l'Espagne et d'y former une armée
(i) Ces paroles feraient croire que Polyhe pensait, avec les annalistes romains suivis par Tite-Live, et comme il l'avait peut-être entendu dire dans le cercle des Scipions, que les griefs d'Hanuibal contre Sagonte étaient de simples prétextes. Mais cette opinion semble inecacte, comme le montre le passage (III, 14, à la lin) où Polybe dit qu'Hannibal avait évité avec soin toute attaque contre Sagonte avant que toute l'Espagne au sud de l'Èbre ne fût soumise. CeUe abstention avait dû lui coûter, surtout en présence de la conduite du parti victorieux à Sagonte vis-à-vis des amis de Carthage, qui avaient été mis à mort avec l'aide des Romains.
aguerrie était excellent. Mais il ne suffisait pas de vaincre Rome dans les premières batailles ; il fallait épuiser ses dernières ressources. On ne pouvait y parvenir que si l'on était énergiquement soutenu par la métropole. Mais comment l'espérer, puisque Carthage était gouvernée par une oligarchie ennemie des Barcas et qui voulait aussi résolument la paix avec Rome qu'ils désiraient eux-mêmes la guerre ? On comprend alors qu'Hasdrubal ait essayé de détruire à Carthage le gouvernement oligarchique, pour y substituer une dictature militaire exercée par un Barca.
Polybe écrivait à une époque où le Sénat romain avait adopté à l'égard du reste du monde une politique hautaine et inflexible. La conduite que Polybe prête au Sénat romain dans les négociations qui précédèrent et amenèrent la seconde guerre punique, répond à ses habitudes postérieures. Mais entre la première et la seconde guerre punique la position de Rome était moins forte et son langage moins assuré. L'attention des Romains était détournée de l'extérieur par les graves événements qui marquèrent à cette époque l'histoire intérieure de la République. La longue durée de la première guerre punique et ses succès douteux avaient, malgré une paix favorable, épuisé les Romains. C'est alors que Flaminius, au lieu d'une guerre en partie maritime contre une cité commerçante, dont l'abaissement ne pouvait profiter qu'aux capitalistes romains et à la noblesse, par la création de provinces transmarines, comme la Sicile et la Sardaigne, avait fait décider qu'on soumettrait la Gaule cisalpine, dont les terres fertiles seraient, par la fondation de nouvelles colonies, distribuées aux citoyens romains, appauvris ou ruinés par la première guerre punique.
La conduite de Rome lors de la cession de la Sardaigne avait montré aux patriotes de Carthage qu'il ne fallait pas se fier à la bonne foi romaine. De là les efforts d'Hamilcar, puis d'Hasdrubal pour soumettre l'Espagne et y former une puissante armée carthaginoise. Celle-ci devait servir, sinon
à attaquer Rome, du moins à se défendre contre ses prétentions injustes. Mais une partie des citoyens à Carthage ne voyaient que le pouvoir énorme des cliefs de l'armée d'Espagne, qui étaient en même temps ceux de la faction barcine. Déjà ils accusaient Hamilcar d'avoir causé la révolte des mercenaires, en faisant en Sicile à ses troupes des promesses que le gouvernement carthaginois avait été hors d'état de tenir. Ce n'était qu'à la suite des échecs d'Hannon le Grand, le chef de la faction opposée à celle de Barcas, et en présence du péril grandissant chaque jour qu'Hamilcar avait été mis à la tète de l'armée carthaginoise contre les mercenaires, et encore avait-il dû partager le commandement avec Hannon. Il y avait donc bien à Carthage deux partis, celui de la paix et celui de la guerre, ou plutôt celui des intérêts mercantiles et celui de l'indépendance et de la défense nationales. Ce dernier s'appuyait sur le peuple, ennemi à Carthage. comme presque partout, d'une oligarchie égoïste et opulente. A Rome existait quelque chose de semblable. Là le peuple ne voulait pas entendre parler d'une guerre contre Carthage, parce que cette guerre ne profiterait qu'à la noblesse et à ceux qui avaient intérêt à l'abaissement de la première puissance commerciale de l'époque. Il ne voyait que l'avantage immédiat, tandis que la noblesse, comme tout corps aristocratique, avait l'esprit de suite et prévoyait l'avenir (1).
(i) Ce fut le sénat romain qui plus tard décida le peuple à voter malgré lui la guerre contre Philijspe de Macédoine. On connaît la phrase célèbre de Caton demandant à la lin de chacun de ses discours qu'on détruisît Carthage. Cette politique sans pitié s'opposait à celle des Scipions, plus loyale et plus généreuse. On s'étonne que les Romains aient profité des embarras des Carthaginois, pendant la guerre des mercenaires, pour leur enlever la Sardaigne. La conduite des Romains avait cependant été jusque là parfaitement correcte. 11 semble que le parti de la guerre à Rome ait amené ce revirement, en faisant remarquer que l'occasion présente ne se retrouverait probablement plus, si on la laissait échapper. C'était une perfidie, comme le dit nettement Polybe (III, iO). Les historiens postérieurs prétendaient que la Sar-
Si l'on ne perd pas de vue la situation des choses à Carthage et à Rome après la première guerre punique, il sera plus facile de comprendre le récit de Palybe sur les causes de la guerre d'Hannibal. et de le compléter ou rectifier par les détails dont Polybe nie l'exactitude. D'abord, on peut admettre, mais on n'y est pas contraint, que la véritable cause de la seconde guerre punique fut la haine d'Hamilcar pour les Romains.j C'est ici une cause que Polybe déduisait de ses réflexions et combinaisons ; on ne saurait toutefois l'élever à la dignité d'un fait objectif. Il en est d'elle comme des motifs attribués à Tibère par Tacite. On admire la pénétration de l'historien, sans être tenu d'ajouter à ses paroles une foi absolue. Mais jbn ne saurait douter de l'existence à Carthage des deux partis dont nous avons parlé plus haut. Les Romains, surtout l'aiistocratie, devaient chercher à entraver tous les efforts de Carthage pour recouvrer son ancienne puissance, et les Carthaginois, surtout la faction barcine, devaient appliquer toute leur attention à la puissance militaire, soutien et fondement de l'indépendance nationale et de la prospérité commerciale Hamilcar avait sans doute choisi l'Espagne pour en faire la conquête et y former une puissante armée, parce qu'il espérait dans ce pays lointain se dérober plus facilement aux regards de Rome. Il n'y réussit pas : en 231 une ambassade romaine vint lui demander des explications sur ses conquêtes. Mais du moins la vraisemblance de sa réponse endormit la jalousie des Romains. Occupés ailleurs, ils négligèrent ensuite l'Espagne et ils ne recommencèrent à suivre d'un œil vigilant les progrès de la domination carthaginoise qu'à la nouvelle de la fondation de Carthagène. Ils essayèrent, par le traité de 226, de tracer une limite aux conquêtes d'Hasdrubal.
On s'est demandé comment le général carthaginois avait
daigne avait été cédée aux Romains par les Carthaçiinoi?, on môme temps que la Sicile, par le traité de Catulus.
pu signer ce traité. Hannibal, dit-on, n'aurait jamais promis de ne pas franchir l'Èbre avec une armée : il s'enlevait ainsi la possibilité légale de faire alliance avec les Gaulois transalpins et avec leurs frères de la Cisalpine, qui menaçaient alors Rome d'une de ces invasions si redoutées par elle. Mais le traité de 226 n'interdisait pas aux Carthaginois de nouer au delà de l'Èbre des relations commerciales ; ils pouvaient légalement franchir ce fleuve, si les intérêts de leur négoce le réclamaient. Rien ne les empêchait d'entamer des négociations politiques, sous couleur de rapports commerciaux. De plus, à cette époque, la domination carthaginoise était loin d'être arrivée jusqu'aux bords de l'Èbre. Il restait au sud de ce fleuve un vaste champ ouvert à l'activité des Carthaginois, et les Romains s'engageaient à ne pas les troubler dans ce domaine.
Ce qui déterminait les députés de Rome à consentir à ces importantes concessions, c'était la crainte que les Carthaginois ne fissent alliance avec les Gaulois cisalpins. Ils ne furent pas plus tôt sûrs de la neutralité d'Hasdrubal qu'ils commencèrent les opérations contre leurs ennemis du nord de l'Italie. C. Atilius, qui avait été envoyé pour s'opposer à une attaque probable des Carthaginois en Sardaigne, arriva assez tôt pour contribuer au succès de la bataille de Télamon, remportée sur les Gaulois (1). On a supposé aussi qu'Hasdrubal n'avait conclu le traité de 226 avec les Romains qu'à son retour de Carthage, où il avait essayé de renverser le gouvernement oligarchique : il aurait renoncé à de vastes desseins, en voyant qu'il ne pouvait réaliser la première condition nécessaire à leur succès. Il ne faut pas oublier non plus qu'Hasdrubal était plutôt un politique et un homme d'État qu'un homme de guerre. Enfin, ni lui ni les Romains ne regardaient le traité de 226 comme définitif.
(4) G. Faltin, Ueber den Ursprung des zweiten punischen Krieges, p. 5.
mais seulement comme un expédient provisoire. On a répété pour ce traité les paroles d'un jésuite à propos du traité de Prague (1). Ce qui semble prouver que les deux partis, en signant cette convention, se promettaient bien de l'éluder au premier jour, c'est qu'Hasdrubal ne la soumit pas à la ratification du Sénat et du peuple de Carthage, que Polybe ne trouva pas le texte de ce traité dans les archives de Rome et que les envoyés romains, dans la discussion qui précéda la déclaration de guerre, devant le Sénat de Carthage, ne purent apporter de texte ni de preuve irrécusable à l'appui de l'existence de ce traité et de la nature des clauses qu'il contenait.
Après la victoire de Télamon, les Romains n'avaient plus à craindre qu'Hasdrubal s'alliât avec les Gaulois. Ils résolurent dès lors de préparer des obstacles à l'extension de la domination cartiiaginoise jusqu'à l'Èbre. Ils connaissaient les talents plus diplomatiques que guerriers d'Hasdrubal et ils comptaient bien que, s'il venait à apprendre leur alliance avec Sagonte, il éviterait de se plaindre et de déclarer rompue la convention de 226. Il est probable qu'il en fut ainsi. En 221, Hasdrubal assassiné fut remplacé par son beau-frère Hannibal. Les Romains crurent sans doute qu'ils étaient tenus à moins de prudence à l'égard d'un jeune homme inexpérimenté. Hannibal évita de rien dire avant d'avoir soumis l'Espagne au sud de l'Èbre. Mais lorsque les députés romains vinrent, dans ses quartiers d'hiver de Carthagène, l'avertir de ne pas attaquer Sagonte, parce qu'elle était sous leur protection, il leur reprocha d'avoir aidé la faction romaine à Sagonte à se débarrasser des chefs du parti carthaginois. C'était une réponse aux députés romains, qui lui demandaient de ne pas franchir l'Èbre, d'après les conven-
(1) Cf. Egelhaaf, Analekten zur Gesch. des zweiten punischen Krieges, SybeVs Zeitsch., 1885, tome XVII, p. 442: I.atct uhique anguis m herba ; nihil concessum, nihil conclusum quod a noslris von fuerit ponderatiim et in recessu aliquid habeat.
tions conclues avec Ha'^^drubal. Hannibal déclarait que ces conventions n'existaient plus pour lui ; elles assuraient aux Carthaginois la possession de l'Espagne au sud de l'Èbre et elles avaient été violées par les Romains à Sagonte. Rome n'avait plus affaire à un politique, comme Hasdrubal. mais à un soldat, qui ne le cédait à personne en subtilité.
De Carthagène les députés romains allèrent à Cartilage. Il serait très important de savoir ce qu'on leur répondit. Mais Polybe n'en dit rien. Peut-être leur laissa-t-on croire que le gouvernement de la métropole ne voyait pas avec plaisir une attaque d'Hannibal contre Sagonte (1). Mais ce sont ici de simples conjectures.
Comment expliquer l'inaction des Romains pendant toute la durée du siège de Sagonte ? On pourrait dire qu'ils n'étaient pas sûrs de la justice de leurs prétentions. Mais ce ne sont pas les questions de droit qui ont généralement arrêté les Romains. Peut-être croyaient-ils, comme le dit nettement Fabius Pictor, que tout ce qu'il y avait de considérable et de bien pensant à Carthage désapprouvait l'agression d'Hannibal contre Sagonte (2). Telle était sans doute l'opinion dominante dans les cercles dirigeants à Rome. Cette opinion
(1) Cf. G. Faltin, OiJ. cit., p. 12: « Il est probable que des membres du parti hostile aux Barcas, lequel, après la mort d Hasdrubal, s'était énergiquement remué et avait essayé de remettre la main sur le gouvernement, firent espérer aux dé})utés romains que la crainte d'être entraîné à une guerre avec Rome, par suite de l'agression d'Hannibal contre Sagonte, détruirait l'influence des Barcas et entraverait les vues d'Hannibal «.
(2) Ce qui semble prouver qu'il y avait réellement à Carthage un parti hostile aux Barcas et à la guerre contre les Romains, c'est qu'Hannibal, avant d'attaquer Sagonte, fit demander à Carthage ce qu'il devait faire pour la défense des peuplades sujettes des Carthaginois, maltraitées par les Sagontins, et qu'après la prise de Sagonte, il envoya une partie du butin à Carthage. De même, Polybe nous dit (III, 34) qu'Hannibal, avant de franchir l'Èbre, « fut exalté par les nouvelles qu'il reçut de Carthage et que, certain dès lors de la bienveillance de ses concitoyens, il excita ouvertement ses soldats à la guerre contre Rome ».
avait pu être confirmée par les espérances données à Cartilage aux députés romains.
Polybe dit (1) qu'après leur entrevue avec Hannibal, les ambassadeurs romains regardaient comme inévitable une rupture entre les deux peuples. « Du reste, ajoute-t-il, ils ne pensaient pas encore qu'on dût combattre en Italie : ils faisaient de l'Espagne le théâtre futur de la guerre, et de Sagonte leur point d'attaque contre les Carthaginois. » Ces dernières paroles font croire que l'opinion des ambassadeurs, comme celle des Romains, était qu'on n'aurait à combattre qu'Hannibal. De plus, elles montrent la pensée secrète des Romains en nouant des relations avec Sagonte : ils voulaient avoir dans le domaine qu'ils avaient primitivement abandonné aux Carthaginois une base d'opérations contre eux. On voit ici la duplicité romaine.
LLe droit des Romains était trop contestable pour que le Sénat pût espérer obtenir du peuple une déclaration de guerre aux Carthaginois pour secourir Sagonte. Le peuple romain se déhait de ces guerres longues etdifhciles, qui ne servaient qu'à l'épuiser lui-même, au profit de la noblesse et des capitalistes. Aussi bien, l'indépendance de Sagonte n'avait qu'un intérêt secondaire. Ce qui importait au Sénat romain, c'était que les Carthaginois ne franchissent pas l'Èbre avec une armé^ Mais comment passionner l'opinion publique à Rome avec la clause concernant le passage de l'Èbre îTSi le Sénat romain respectait plus la lettre que l'esprit de la loi, le peuple avait conservé un sentiment profond de la justice. On pouvait lui faire croire que Sagonte étant l'alliée de Rome, les Romains étaient strictement obligés de la secourir. Ne l'ayant pas fait, ils devaient la venger. C'est pour cela que le passage de l'Èbre, qui était le point important, s'efi'ace peu à peu devant la question de Sagontg^
De plus, on espérait encore, dans la noblesse romaine, que
les Carthaginois reculeraient devant la menace d'une déclaration de guerre, et que, pour conserver la paix, ils abandonneraient Hannibal, comme autrefois ils avaient cédé la Sardaigne. Telle était peut-être l'espérance secrète qui, en présence de l'aversion du peuple romain pour toute guerre nouvelle contre les Carthaginois, avait décidé le Sénat à ne pas secourir Sagonte, assiégée par Hannibal. Ce calcul était faux, comme le montra l'événement; mais il reposait sur une expérience passée et sur un fait certain, quoi qu'en dise Polybe : l'existence à Carthage d'un parti hostile aux Barcas et qui inclinait à la paix avec Rome.
(Les historiens critiqués par Polybe avaient donc raison, lorsqu'ils disaient que les causes de la seconde guerre punique étaient le siège de Sagonte et le passage de l'Èbre par Hannibal J Ce ne sont pas les causes premières, mais ce sont les causes immédiates. Les Romains déclarèrent la guerre aux Carthaginois parce qu'Hannibal avait refusé de s'engager à observer la clause de la convention avec Hasdrubal, par laquelle celui-ci ne devait pas franchir l'Èbre avec une armée. Le siège et la prise de Sagonte avaient montré aux Romains qu'Hannibal était résolu à ne pas subir les exigences injustes de Rome! comme lors de la cession de la Sardaigne. Les Romains avaient signé la convention de 226 pour empêcher Hasdrubal de s'allier avec les Gaulois. Ke redoutant plus ce péril, ils avaient pris sous leur protection Sagonte, pour pouvoir attaquer la domination carthaginoise au sud de l'Èbre, qu'ils avaient promis de ne pas inquiéter. C'était un pas de plus contre les Carthaginois. Mais l'intérêt principal des Romains était que la domination carthaginoise restât bornée à l'Èbre. C'est pour cela qu'ils insistèrent sur ce point dans l'ambassade àHannibal, puis à Carthage avant le siège de Sagonte ; c'est pour cela que, lors des discussions dans le Sénat de Carthage, avant la déclaration de guerre, l'orateur carthaginois refusa de reconnaître l'existence ou la validité du traité de 226 avec Hasdrubal.
Mais ce traité n'avait aucun rapport avec le siège de Sagonte et la demande des Romains qu'on leur livrât Hannibal. La réponse de l'orateur carthaginois semble ne pas s'adresser à la demande des Romains. Comment expliquer cette divergence ?
On a vu que le traité avec Hasdrubal renfermait la promesse par ce dernier de ne pas franchir l'Èbre. Or, la domination carthaginoise était arrivée jusqu'à l'Èbre. Il était facile de prévoir qu'elle allait s'étendre au nord de ce fleuve, sur le pays entre l'Èbre et les Pyrénées. Alors rien n'empêcherait plus Hannibal de donner la main aux Gaulois de la Transalpine et aux peuplades de la Cisalpine en guerre avec Rome. Le gouvernement carthaginois, en niant l'existence ou la validité du traité de 226 avec Hasdrubal, refusait d'arrêter Hannibal.
Mais pourquoi à Carthage n'a-t-on pas fait comme Hannibal, qui s'était plaint à l'ambassade romaine à Carthagène que les Romains, dans de récents démêlés à Sagonte, eussent aidé à mettre à mort les chefs du parti carthaginois? C'était leur dire que le traité avec Hasdrubal ayant été violé par les Romains eux-mêmes, ils ne pouvaient l'invoquer contre les Carthaginois.
Il semble que le Sénat de Carthage avait un autre motif pour écarter ce traité. Les Romains auraient pu dire : « Dans le traité avec Hasdrubal, nous n'avons pas parlé de l'Espagne au sud de l'Èbre. Mais vous saviez parfaitement que nous avions promis notre protection à Sagonte (1). Notre conduite vis-à-vis d'elle n'a donc rien eu que de légitime. Ce qui le prouve, c'est qu'Hannibal ne s'est plaint de notre intervention dans les affaires de Sagonte qu'au moment où il allait assiéger cette ville. » Ce langage n'aurait pas manqué de produire une grande impression sur les membres du parti
(1) On admeUrait alors que les Romains avaient fait alliance avec Sagonte avant de conclure le traité de 2;26 avec Hasdrubal.
opposé à celui des Barcas. L'orateur carthaginois préféra s'en tenir au traité de 513 (U. C).
Ce motif, dit-on, n'est pas le véritable. Les Carthaginois ne voulurent pas entendre parler du traité de 226 avec Hasdrubal, parce que ce traité contenait l'engagement par le général carthaginois de ne pas franchir l'Èbre avec une armée. Or, Polybe croyait, comme Appien, que Sagonte était située au nord de l'Èbre : pour attaquer cette place, il fallait qu'Hannibal commençât par franchir le fleuve. Le siège de Sagonte était donc intimement uni avec le passage de l'Èbre. Ce passage était, pour ainsi dire, le commencement de l'entreprise dont le siège de Sagonte était la fin. Cette interprétation semble confirmée par le passage, cité plus haut, où Polybe indique sur qui doit retomber la responsabilité de la seconde guerre punique (1). C'est pour cela qu'on a supposé qu'il y avait ici une lacune dans le texte de Polybe (2). Mais on remarquera que Polybe ne nommerait alors le passage de l'Ebre qu'en seconde ligne ou après la destruction de Sagonte, ce qui fait supposer qu'Hannibal ne franchit l'Èbre qu'après avoir pris Sagonte, et non avant de l'assiéger. De même, plus haut, à un autre endroit de Polybe. la prise de Sagonte vient avant le passage de l'Èbre (3).
On a quelquefois accusé Polybe de la même erreur géographique qu'Appien, au sujet de la position de Sagonte (4).
(1) III, 31 : Si l'on regarde la destruction de Sagonte comme la cause de la guerre, avouons que les Carthaginois ont commencé les hostilités au mépris du traité de Lutalius, qui promettait sûreté pleine et entière aux alliés des deux Républiques, au mépris de celui d'Hasdrubal, par lequel ils s'engageaient à ne pas faire la guerre au delà de l'Ebre.
(2) ill, 31. Après « la destruction de Sagonte » il y avait probablement « et le passage de l'Èbre ». (Cf. Hesselbarth, Hist.- Krit. Unters. im Bereiche der dritten Dekade des Livius, prog. de Lippstadt, 1882, p. 9.)
(3) III, 6 : « Quelques historiens.... voulant nous exposer les causes de la guerre entre Rome et Carthage, citent d'abord le siège de Sagonte parles Car'lhaginois, ensuite le passage de l'Èbre. »
(4) NiEBLHH, Vortnïge, II, 69 ; Partsch, Gôtt. Gelehrfe Anzeigen, 188-1, p. 321 sqq.
Mais on ne saurait guère attribuer une pareille méprise à Polybe, qui a fait en Espagne un voyage, où il avait visité l'emplacement de Sagonte.
Le traité avec Hasdrubal contenait peut-être une stipulation au profit de Sagonte. Il suffirait de replacer deux mots dans le texte de Polybe (1). Mais on ne saurait dire que ces mots ont été omis par un copiste négligent. En effet Polybe, qui cite plusieurs fois le contenu du traité avec Hasdrubal, ne parle jamais de Sagonte (■2).
On a donc prétendu que la clause concernant Sagonte avait été omise sciemment par Polybe, et cela dans l'intérêt des Romains (3). Si ceux-ci avaient garanti la sûreté de Sagonte, ils auraient dû lui envoyer des secours, lorsque cette ville fut assiégée par HannibaL
Ce qui prouve, dit-on, que le texte du traité avec Hasdrubal donné par Polybe n'est pas exact, c'est que, d'après ce texte, Rome limitait en Espagne la sphère d'action des Carthaginois, sans accorder à ceux-ci aucun avantage en échange de leur promesse de ne pas franchir l'Èbre avec une armée. — Mais n'était-ce donc rien que de laisser les Carthaginois libres de conquérir comme ils voudraient toute l'Espagne au sud de l'Èbre? On pourrait répondre que cette permission aux Carthaginois ne leur était pas accordée expressément. De plus, la conduite des Romains, qui employèrent la flatterie et les caresses pour obtenir d'Hasdrubal la promesse de ne pas franchir l'Èbre avec une armée, prouve qu'ils attachaient une importance extrême à ce qu'il ne s'unit pas avec les Gaulois de la Cisalpine. Mais Hasdrubal était un politique trop habile pour se laisser tromper par de belles
il) 11. 13 : « Les Romains firent un traité qui, sans dire un seul mot du reste de l'Espagne, à re.rce/^f!'ow r/ es Sagoutins ywpU Za-/.avOa;o)v, interdisait à Ila'^diubal de |)asser l'Èbre avec une armée. »
.2) Egei.iiaaf, Op. cit., p. 451.
^3; 0. GiLBEJiT. Rom und Karthago, V : der \ ertrag des J. 529, p. 138 sqq.
paroles, et assurer, en échange, à ses ennemis mortels un avantage positif. Cet avantage positif était donc payé par une concession aussi importante et parfaitement explicite. Cette concession est rapportée non par Polybe, partial en faveur des Romains, mais par un auteur qui. s'il vivait plusieurs siècles après Polybe, reproduit le récit des anciens annalistes romains. Appien dit : « Les Sagontins (ancienne colonie de Zacynthe et situés entre l'Èbre et les Pyrénées), ainsi que les autres Grecs d'origine qui habitaient à Empories et en d'autres endroits de l'Espagne, envoient à Rome des députés. Le Sénat, ne voulant pas que la puissance des Carthaginois prît de trop grands développements, fit partir une ambassade pour Carthage. On convint alors que l'Èbre serait en Espagne la limite de l'empire carthaginois: les Romains ne devaient pas attaquer les nations en deçà de ce fleuve soumises aux Carthaginois ; par contre, il était défendu aux Carthaginois de porter la guerre au delà de l'Èbre ; Sagonte et les autres cités grecques seraient libres et exemptes de tribut. Ces stipulations furent ajoutées aux traités entre les deux peuples (1). »
On lit dans Tite-Live à peu près la même chose (2).
Reconnaître, dit-on, que Sagonte et les autres colonies grecques en Espagne seraient libres et autonomes, c'était pour les Romains s'enlever le droit de faire avec elles une alliance, qui conduirait bientôt à une suprématie de la part des Romains, et qui leur donnerait en Espagne un point d'appui et un lieu de débarquement toujours libi'e pour faire la guerre aux Carthaginois. Renoncer à ces avantages était pour les Romains une concession importante et qui équivalait à la promesse faite par Hasdrubal de ne pas franchir l'Èbre avec une armée.
(1) Iber., 7.
(2) XXI, 2, à la lin: Cum hoc Hasdrubal c... fœdus renomverat populus Romanus, ut finis Ktrmsque imperii csset amnis Hiberus, Saguntinisque mediis inter imperia duorum populorvm libertas nervaretur.
Mais il est faux que Sagonte fût située entre l'Èbre et les Pyrénées. De plus, on s'étonne que les Romains aient conclu directement cette convention avec Carthage, et non avec Hasdrubal, comme le dit Tite-Live après Polybe. Il ne s'agirait pas alors d'un arrangement particulier, mais d'une convention solennelle, puisqu'Appien nous dit que ces stipulations furent ajoutées aux traités entre les deux peuples. Tite-Live ne parle pas de ce détail ; mais il en mentionne un autre également invraisemblable : il dit que, d'après le traité avec Hasdrubal, l'Èbre devait être la limite entre l'empire des deux peuples. Mais à ce moment les Carthaginois seuls avaient des possessions en Espagne. On ne pouvait donc parler d'une limite tracée aux possessions romaines dans ce pays. Le contenu du traité des Romains avec Hasdrubal, tel que le donnent Appien et Tite-Live présente plusieurs invraisemblances ou même impossibilités.
On s'est demandé, dans ces derniers temps, si Sagonte était d'origine grecque, et la chose a paru douteuse (1). Sans doute à cette époque Rome était l'alliée de Marseille, la colonie phocéenne, et soutenait les colonies grecques, qui étaient les rivales du commerce, phénicien et les ennemies de Carthage. Peut-être même y avait-il en Espagne des colonies grecques alliées de Marseille. Mais Sagonte et ces colonies grecques n'étaient pas naturellement les alliées de Rome, sinon en vertu du proverbe : Les mnis de nos amis sont nos amis.
Pouvons-nous comprendre qu'Appien, d'après le témoignage de Polybe, ait donné ce contenu au traité de 226 avec Hasdrubal? D'abord, on s'étonne qu'Appien place Sagonte entre l'Èbre et les Pyrénées. Mais Polybe ne dit pas que cette ville était au sud de ce fleuve. Il a dû connaître sa véritable position géographique ; mais nulle pari il ne l'indique nettement. Plusieurs modernes ont même cru qu'il plaçait
(Ij Meltzeh, .Z>t! belli Punie i sectmdi pritnorclm,\>. XIX, n. 4.
faussement Sagonte au nord de l'Èbre. Tite-Live, dans le passage cité plus haut, semble s'être représenté Sagonte comme située entre les possessions romaines et carthaginoises séparées par l'Èbre, c'est-à-dire que Sagonte était sur l'Èbre (1). Dans cette supposition, Sagonte aurait pu être située sur la rive gauche aussi bien que sur la rive droite. De là à la placer un peu au nord de l'Èbre, il n'y avait qu'un pas. Appien dit que les stipulations au sujet de l'Èbre furent ajoutées aux traités entre les Romains et les Carthaginois C'est ici une inexactitude : mais elle vient peut-être d'un détail analogue chez Polybe (2).
Venons à la condition principale, celle qui a fait rejeter le récit de Polybe et adopter celui d' Appien et de Tite-Live : Sagonte et les autres colonies grecques en Espagne devaient être libres et exemptes de tribut. On a vu là une clause au désavantage des Romains, compensant la concession d'Hasdrubal, qui s'engageait à ne pas franchir l'Èbre avec une armée. Mais cette clause ne pouvait pas existei-, car les députés romains à Carthagène avertirent Hannibal que Sagonte était sous leur protection. C'eût été avouer hautement la violation du traité avec Hasdrubal.
La condition mentionnée à la fois par Appien et par Tite- Live devait avoir un autre but. (^i Rome ne secourut pas Sagonte, c'est qu'elle n'y était pas formellement obligée. Mais il y avait pour Rome obligation de ne pas abandonner cette ville, puisque les députés romains avaient déclaré à Hannibal que Sagonte était sous leur protection. Entre
(i : Tite-Live fait dire à Hannibal rappelant les exit,^ences des Romains (XXI, 44l : « Ne transieris Hihenim, ne quid rei tibi sit cum Saguntinis. » Ad Hiberum et^t Sayioitum. Le texte n'est pas sur. On lit dans l'édition de M Wi Ifflin, revue par M. Luterbacher : Atliberum est Sagiintum.
('il in, 27 : « Api'ès la révolte des mercenaires, les Romains décrétèrent, on le sait, la guerre contre Carthage, et alors fut ajouté au traité, comme appendice : Les Carthaginois sortiront de la Sardaigne et payeront en outre douze cents autres talents. »
Sagonte et Rome existait un traité d'alliance, non pas public et former^- c'eût été une violation manifeste du traité avec Hasdrubal, tel que le donnent Appien etïite-Live aussi bien que Polybe, —(mais secret ou tacite"r'Toutefois, les Romains pouvaient dire alors qu'ils n'étaient pas tenus de secourir SagonteCLeur inaction pendant toute la durée du siège fut une marque éclatante de la déloyauté romaine} La réponse des peuplades espagnoles aux députés romains qui parcouraient l'Espagne en cherchant des alliés, après avoir déclaré la guerre dans le Sénat de Carthage, le prouve clairement. Mais le reproche de déloyauté, qu'on pouvait faire aux Romains, tombait, si le traité avec Hasdrubal contenait une clause qui, assurant aux Sagontins la liberté, imposait par là même aux Romains le devoir de ne pas intervenir dans leurs affaires. Celui qui avait alors violé le traité, c'était Hannibal,en assiégeant Sagonte. Non-seulement les Romains n'étaient pas tenus de la secourir ; strictement, ils ne le devaient pas. Tel devait être le récit des annalistes romains, jaloux de défendre l'honneur de Rome.
Mais la situation véritable était tout autre. Nous l'aa'ons vu en étudiant le récit de Polybe. S'il en avait été comme le disent Tite-Live et Appien, les Sagontins n'auraient pas compté sur le secours de Rome, et Hannibal n'aurait pas tenu aux députés romains à Carthagène le langage énergique et résolu que rapporte Polybe.
Récit des principaux historiens modernes sur les préliminaires de la seconde guerre punique.
Avant de poursuivre cette étude, nous nous arrêterons un instant pour examiner le récit des principaux historiens modernes sur le point qui nous occupe : les préliminaires de la seconde guerre punique.
« Héritier de l'ambition des Barcas, avec plus de génie et d'audace, dit M. Duruy (1), Annibal voulut se faire aux dépens de Rome un empire qu'il n'était pas assez f07H pour se faire aux dépens de Cartha'je. Une guerre italienne était d'ailleurs un moyen glorieux de mettre un terme à la lutte que soutenaient sa famille et son parti, et, malgré les traités^ onalgré la plus saine partie du Sénat, il la commença... Sa conduite devant Sagonte, le choix de la route qu'il prit pour ne point se mettre dans la dépendance des flottes de Carthage ; ses promesses à ses troupes, son traité avec Philippe, l'abandon où Carthage le laissa après Cannes, le pouvoir presque illimité que, vaincu, il sut encore saisir dans sa patrie, montrent ses secrets desseins et ce qu'il aurait fait de la liberté de son pays, s'il y était rentré victorieux. La seconde guerre punique n'est qu'un duel entre Annibal et Rome. ] L'historien français adopte sans réserve les vues de Fabius Pictor, combattues par Polybe.
* Dans le traité imposé par Rome à Asdrubal, dit ensuite M. Duruy (2), l'indépendance de Sagonte avait été formelle-
(-1) HiH. des Romains, éd. illustrée, I, p. 540. (2) Op. cit.., p. 541.
ment garantie. » C'est ici la tradition suivie par Tite-Live et par Appien. Quant au traité de 226, il n'avait pas été imposé à Hasdrubal, mais librement consenti par lui. L'épithète employée par M. Duruy ferait croire que la politique des Romains était déjà aussi orgueilleuse et impérative qu'elle le devint par la suite.
« Il y avait à Carthage, dit M. Mommsen (1), un parti de la paix et un parti de la guerre. » Suit le récit de la conduite d'Hamilaar pendant et après la guerre des mercenaires. Le point de vue est tout à fait conforme aux idées de Fabius Pictor. M. Mommsen exagère même, comme lorsque nous lisons (2) que « les chefs du gouvernement de Carthage entretenaient à Rome des relations qui touchaient à la trahison ».
« Vers l'année 528 (226), se souvenant de leur hellénisme de fraîche date, les Romains firent alliance avec les deux villes grecques ou semi- grecques de la côte d'Espagne, Sagonte et Empories ; et quand ils apprirent cette nouvelle au général carthaginois Hasdrubal (?), ils l'avertirent en même temps de ne pas pousser les conquêtes au delà de l'Èbre, ce qu'il promit de faire. » Appien seul parle d'Empories. Quant à Sagonte, on ne sait à quelle époque les Romains nouèrent amitié avec elle ; mais ce dut être après le traité de 226. Dans ce traité, il n'était pas question de Sagonte.
« Hannibal, dit M. Mommsen (3), résolut immédiatement après sa nomination, printemps de 534 (220), de commencer la guerre. Le moment était bien choisi : les Celtes étaient encore agités et la guerre paraissait imminente entre Rome et la Macédoine... Son armée fut bientôt prête à entrer en campagne; son trésor était bien rempli par suite de quelques razzias. » Il y a ici plusieurs inexactitudes : Hannibal prit le commandement après la mort d'Hasdrubal, en 221 et non
(1) Hist. rom., trad. de Guerle, II, 294.
(2) O}). cit., p. 297.
(3) Op. cit., p. 308.
220. M. Monimseii ne dit rien des deux campagnes, très importantes, contre les Espagnols, qu'Hannibal fit avant de venir assiéger Sagonte. Il parle seulement de quelques razzias ; ce n'est pas dire assez.
€ Hannibal essaya de provoquer les Sagontins à rompre la paix ; mais ceux-ci se contentèrent de se plaindre à Rome. Quand les Romains, au reçu de cette plainte, envoyèrent des commissaires, il essaya de les forcer à une déclaration de guerre en les traitant rudement (1). Mais lés commissaires virent où en étaient les choses ; ils ne dirent rien en Espagne, afin d'envoyer leurs plaintes à Carthage, et de faire savoir à Rome qu'Hannibal allait frapper un grand coup et que la guerre était imminente. Le temps se passait. . . . Chaque jour était précieux : Hannibal arrêta ses résolutions. Il fit savoir, d'une façon sommaire, à Carthage, que les Sagontins inquiétaient les Torbolètes, sujets de Carthage, et qu'il était obligé de les attaquer : puis, sans attendre la réponse (2), il commença, au printemps de 5:25, le siège d'une ville alliée avec Rome, c'est à-dire la guerre avec Rome (3). »
M. Mommsen dit ensuite que les Romains, maîtres de la mer et de places favorables au débarquement, auraient pu secourir Sagonte. Par ces « places favorables », il entend sans doute Empories et l'autre colonie grecque sur la côte occidentale d'Espagne, c'est-à-dire qu'il accepte le récit d'Appien sur le traité de 226 avec Hasdrubal.
Suivant Michelet, l'histoire est une résurrection. Mais il faut se défier des poètes en histoire. Ils ne se contentent pas de retrouver le passé; bien souvent ils le refont, comme
(1) M. Mommsen ne rend pas avec exactitude le récit des auteurs qui sont suspects, loin de suivre celui de Polybe : les députés romains n'avaient pas reçu le droit de déclarer la guerre.
(2i Polybe n'indique jjas quelle réponse on fit à Hannibal ; Appien dit qu'on lui permit de faire ce qu'il jugerait utile {Iber., '10 : t] [jouXt] TïpoaEtaÇcV a'jKo, îïpocaaeiv s; Zaxav6a;ouç oxt 8oxt[i.â'î£i£).
(.S) Ce point était plus douteux qu'on ne le croirait en lisant M. Mommsen.
Niebuhr pour les premiers temps de Rome. De même M. Mommsen, dans son Histoire romame, donne souvent des faits une image fantaisiste.
On ne peut adresser à M. Ranke les mêmes critiques qu'à M. Mommsen. M. Ranke voit les faits en eux-mêmes, et non au travers de son imagination et de sa passion. Dans les analecta (\\\\ forment le second volume de la troisième partie de son Ilisloire universelle (l), il montre bien que, pour les causes de la seconde guerre punique, les vues de Fabius Pictor, rejetées par Polybe, méritent une sérieuse attention. Dans son propre récit sur l'origine de la seconde guerre punique (2), il dit que le traité conclu avec Hasdrubal laissait aux Carthaginois toute l'Espagne au sud de l'Èbre, à l'exception de Sagonte. qui était l'alliée des Romains. C'est, au fond, le contenu donné au traité par Appien. « Il est étonnant, dit en note M. Ranke, que Polybe (3) ne mentionne pas la condition qui concernait Sagonte. Mais le silence de Polybe sur un détail n'est pas la preuve que ce détail est faux.'Tite-Live suit Polybe, et cependant, lorsqu'il parle du traité, il mentionne la condition au sujet de Sagonte (4). Dans un discours qu'il met dans la bouche d'un Carthaginois ennemi des Romains, il dit : EiX; fœdere quod cum ffasdrubale ictum est, Saguntini excipiuntur (5). Appien est un mauvais géographe ; mais il puise ici à de bonnes sources historiques. Or, il s'accorde absolument avec Tite- Live. »
. (4) Page 176 sqq.
(2) II, 1, p. 199.