CHAPITRE XVII
Caractères du septennat et du quinquennat. — Anciennes résistances du Reichstag. — Lois du 27 mars 191 1, du i4 juin 1912 et du 3 juillet igiS. — La peur des Slaves et le discours du 7 avril I9i3. — Progression budgétaire — Les dettes de 1900 à 1909. — La souscription des emprunts en mars I9i3. — L'impôt sur la fortune. — Son caractère. — Déception. — Encouragements à la prodigalité. — Dépenses de l'Empire allemand eniraînent dépenses des autres pays.
Nous avons vu lé régime du septennat fonctionner sous le gouvernement de Bismarck; mais les augmentations de dépenses militaires trouvaient de l'opposition au Reichstag.
Le projet du 2.5 novembre 1886 se heurta à l'opposition du îcntre, représenté par Windhorst, des libéraux représentés jslv Richter, des socialistes représentés par Grillenberger. Le
4 janvier, le Reichstag adopta un amendement de Stauffcn- Dérg en limitant les effets à trois ans. Immédiatement Bisnarck lut un message de l'empereur prononçant la dissolution. Les élections donnèrent, en faveur du septennat, une najorité de 227 voix contre 3i et 84 abstentions. Quand le [Chancelier Gaprivi présenta son projet portant l'effectif pour a période 1898 à 1899 a 492068 hommes, la commission chargée d'examiner le projet le rejeta le 12 janvier 1893; et le » mai, le général de Gaprivi dut dissoudre le Reichstag; le
5 juillet, il obtint le vote de la loi militnirf* par 201 voix :ontre i85.
Les résistances du Reichstag n'étaient pas ralilîées parles îlecteurs.
YVES OUYOT. l6
242 LES CAUSES écONOMIQUES DE LA GUERBÉ
Nous avons déjà vu que le septennat engageait le Reichstag pour un minimum de dépenses militaires, mais n'engageait pas le chancelier. Il en fut de même pour le quinquennat établi par la loi du 27 mars 191 1. Il fut suivi par la loi du ik juin 1912, qui ajouta 29000 hommes sur le pied de paix aux 10 000 hommes ajoutés l'année précédente, et on ajouta aux dépenses prévues une nouvelle dépense de 880 millions de M., échelonnée sur les budgets de 1912 à 1917.
Cette loi fut suivie de la loi du 3 juillet 1918.
Cette dernière loi fut la conséquence de la guerre des Balkans. La population allemande ne constitue dans le centre de l'Europe qu'une minorité relativement à la population slave; sur les 65 millions d'habitants de l'Allemagne, il faut déduire les 3 millions de Polonais du duché de Posen, sans compter i million d'étrangers. Si on y ajoute les 12 millions d'Allemands habitant l'Autriche-Hongrie, on a, au maximum, 74 millions d'Allemands. Or, la Russie d'Europe seule a i32 millions d'habitants; et sa population augmente plus rapidement que celle de l'Allemagne : déduction faite de
10 millions de Magyars, de 3 millions de Roumains, la population de l'Autriche-Hongrie comprend plus de 26 millions de Slaves.
Quand l'Allemagne se comparait à la France elle avait l'orgueil du nombre; quand elle se comparait à la Russie, elle en avait la terreur.
Dans son discours du 7 avril 191 3, M. de Bethmann-Hollweg, assura que si l'Allemagne voulait être prête à la guerre, elle ne rêvait que paix. S'il n'y avait pas de méchants voisins, la paix perpétuelle serait assurée. Mais quels voisins.!^
11 affirma les bonnes relations de l'Allemagne et de la Russie; il déclara qu'une guerre de race était peu probable. Il affirma les bonnes relations de l'Allemagne avec la Grande-Bretagne. Restait donc la France .î> M. de Bethmann-Hollweg dénonça les chauvins français ; mais si les chauvins français s'agitaient inutilement et trop bruyamment, leurs prétentions étaient moindres que celles des pangermanistes.
Tous les ans en prenant 280000 recrues l'Allemagne lais- ,sait 60000 hommes de côté. Dans son discours le chancelier M. de Bethmann-HoUweg posa la question suivante : « Devonsnous nous payer le luxe de renoncer à des milliers de soldats exercés si nous pouvons avoir ces milliers de soldats? »
La loi de igiS^ comportait un accroissement numérique
de l'effectif de paix de 4 000 officiers; t5ooo sous-officiers;
17000 hommes; 27000 chevaux. Elle fixait le nombre des
unités des diverses armées à 669 bataillons, au lieu de 65i;
55o escadrons de cavalerie, au lieu de 5i6; à 633 batteries
le campagne, sans augmentation; à 55 bataillons d'artillerie
pied au lieu de 48; à kk bataillons de pionniers, au lieu de
Î3; à 3i bataillons de troupes de communication, au lieu de
8; à 28 bataillons du train, au lieu de 25. L'effectif budgé-
;aire de l'armée allemande se trouvait être de 36 000 offi-
iers ; 1 10 000 sous-offîciers, au lieu de gSooo; 661 000 soldats,
m lieu de blxkooo; auxquels il faut ajouter 6000 employés
upérieurs et 4 000 employés subalternes dont les fonctions
ont remplies en France par des militaires et 18000 volon-
.aires d'un an, au lieu de i^ooo; soit un total de 835 000, les
ncorporations en surnombre augmentant d'ailleurs l'effectif
éalisé qui devait atteindre 870 000 au début du printemps. La
oi devait recevoir sa complète application pour le i*'' octobre
9i5; elle l'avait reçue, dès le i"^ octobre igiS, en ce qui
oncernait les trois armées principales.
Septennats ou quinquennats, toujours extensibles, étaient mpreints d'un vice budgétaire.
Au moment où ils étaient votés, on prévoyait un certain
hiffre pour les dépenses qu'ils comportaient; mais à leur
xpiration, la plus grande partie de ces dépenses devait
ontinuer.
En 1872, le budget de l'Empire était de /|5o millions de
I. La Via militaire m France et à Vétrangcr. a* «innée I9i2-i9ï3,p. 22a et liv. (F. Aloan.)
M., dont 270 millions pour l'armée et 25 millions pour la marine.
En 1912-1913, les dépenses de la guerre et de la marine atteignaient i 335 millions de M. Si on y ajoutait les "secours aux vétérans et le service des emprunts contractés pour la défense nationale, on arrivait à i 558 millions de M.
Les dépenses budgétaires de l'Empire et des États confé- (léiés atteignaient pour 1912-1913, d'après le ministre des Finances, M. Wermuth, 8600 millions de M. ou 5 200 millions, si on fait abstraction des exploitations se suffisant ii elles-mêmes.
A la fin de 1870, la dette impériale était de /i85 millions de M ; en 1880, elle était de i 2^0 millions. jl
Le ministre des Finances, M. Wermuth, en 1912, recon-' naissait que de 1900 à 1909, l'Empire avait dû empruntci 2700 millions de M. :
i/i p. 100 du total de celte delte, disait-il, ont été appliqués à des dépenses productives, c'est-à dire aux dépenses de la poste et des chemins de fer; les autres 86 p. 100 ne représentent, en réalité, qu'un appoint plus ou moins déguisé aux budgets ordinaire et extraordinaire, 60 p. 100 concernent la guerre et la marine, plus de i4 p. 100 les expéditions dans l'Asie orientale et le Sud-Ouest africain. Une partie minime a été employée à la construction et à l'agrandigsemenl du canal Empereur-Guillaume, à l'administration des protectorats; le reste a indubitablement le caractère d'emprunt destiné à couvrir le déficit budgétaire.
Et il ajoutait :
Faire continuellement face aux dépenses d'armement pendant une longue période de paix au moyen d'emprunts qu'on n'amortit pas, cela s'appelle se débarrasser du soin d'assurer l'existence de la nation sur la génération suivante et aggrave doublement à cet égard les charges de cette génération.
La première semaine de mars 1913, les Allemands furent
appelés à souscrire deux emprunts; l'un de i5o millions de M. de rente pour l'Empire et pour la Prusse; un autre de j 4oo millions de bons du Trésor de Prusse à 4 p. loo, émis à 99 et remboursables en cinq ans.
Les souscriptions des rentes se sont montées à 200 millions de M., soit en plus 4o p. 100; les souscriptions pour les bons du Trésor n'en fournirent que la moitié, quoique toutes les grandes banques eussent compté sur un succès. En réalité, les souscriptions individuelles furent insignifiantes pour l'un et l'autre emprunts.
Les frais nécessités par les deux lois militaires et navales de 191 1 et de i9i2restantà couvrir, étaient de plus de 55o millions de M. qui devaient être répartis sur quatre années.
En plus, il y avait des déficits; on avait évalué le produit de l'impôt sur l'alcool à 36 millions de M.; il n'avait été que de 18; on avait ajouté aux prévisions budgétaires une prévision de plus-values de 45 millions de M., pour les douanes ; mais cette plus-value n'avait été que de 28 millions.
Les finances étaient dans cet état, lorsque le nouveau projet de 1913 exigea une dépense de i milliard de M., soit I 23o millions de francs. Cette dépense a été couverte par un impôt sur les fortunes qui ne devait fonctionner que pour cet objet déterminé.
Les socialistes exultèrent : « 11 s'agit d'un pas courageux vers un plein socialisme! » s'écrièrent-ils. La mégalomanie militaire forgeait la clef qui permettrait à la révolution sociale d'ouvrir les coffres-forts.
Mais cette joie était compensée par quelque méfiance. Le nouveau système militaire entraînait des dépenses annuelles de 260 à 280 millions de M.; quels seraient les impôts destinés à les payer. î> Tandis que l'impôt sur la fortune serait iccidentel, les autres seraient permanents.
L'annonce de cet impôt produisit une baisse générale rt 3leva à 6 p. 100 le taux de l'escompte. La Gazeite de Francfort lit : « Derrière le demi-assentiment, on remarque de l'hési- .ation et des hochements de tête. » Et elle constata qnrlquc
danger après que la menace de cet impôt avait eu pour résultat l'exportation de capitaux, d'où une double conséquence : diminution du capital imposable et diminution du stock d'or.
Pas plus que les contribuables des autres pays, les contribuables allemands n'ont de vocation pour augmenter leurs charges.
L'impôt sur la fortune ne fut pas un impôt d'Empire. Les États confédérés payaient une contribution matriculaire de
I M. par tête. Elle fut élevée à 2 M. Mais la répartition m fut pas établie sur la population, mais sur l'évaluation de h fortune.
Les États fédérés durent se procurer ce supplément ai moyen d'un taux sur la fortune, sur les successions 01 quelque autre du même genre. Le choix fut laissé à leur! diètes respectives.
Un député libéral national, M. Lucke, ayant demandé ui impôt sur les successions, le chancelier le repoussa avC' beaucoup de force, comme étant de nature à provoquer ui dangereux conflit avec les Etats.
La Loi comportait une amnistie fiscale en casderectificatioi spontanée dans les déclarations de capitaux et de biens pré cédemment dissimulés. Cette disposition ne provoqua pa un grand excédent. Il y eut de fortes déceptions. On aval espéré que l'impôt rapporterait i milliard et demi etqu'oi pourrait ainsi supprimer le versement de la troisième année
II n'atteignit que le milliard. On avait compté que Berlii et sa banlieue donneraient 200 millions de M. Le résultat fu i45. On avait évalué la fortune de Francfort à 33oo million qui auraient dû fournir 45 millions. On n'obtint que 35 mil lions.
Pour l'année 1914-1915, le budget de l'Empire allemani se réglait de la manière suivante :
Total des recettes 8797900000 dans lesquelles il fallai comprendre 83 1 millions pour les postes et télégraphes 162 millions pour les chemins de fer; des recettes diverse
' millions ; des recettes extraordinaires dont 5388 millions provenant d'emprunt.
Les dépenses permanentes étaient de 2669 millions et les dépenses « pour une fois seulement », de 786 1/2; les dépenses extraordinaires de 5 SgS millions : soit un total de 8798 millions de M.
Dépenses Dépenses
Dépenses « pour une extra-
permanentes, fois ». ordinaires.
(Millions de M.)
Administration militaire 871 338 —
— de la marine. . . 221 235 29
Dépenses pour la guerre — — 5 3oo
Millions de M.
Dettes de l'Empire d'Allemagne portant intérêt... 4897 Sans intérêts :
Bons du trésor 160
Papier monnaie 1 20 280
Total 5 177
Augmentation depuis 191 2 95
Une dépêche de Berlin du 11 juillet 1914 annonçait qu'une nouvelle taxe de guerre destinée à la marine serait demandée en automne.
Les professeurs Delbrûck et Ballod poussaient à la dépense en répétant ces paroles de List :
Les nations, appelées à parcourir les mer, se moquent du système de parcimonie des peuples attachés au sol.
Mais toute augmentation de dépense de l'Allemagne pour l'armée et la marine avait pour effet une augmentation do dépense en France, dans la Grande-Bretagne et la Russie. L'Allemagne, haletante, mais voulant tenir tête, devait s'épuiser dans cette lutte. Elle ne pouvait y mettre fin qu'en provoquant une catastrophe.