J.-J. Rousseau, Correspond. 18 août
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deax philosophes , déjà brouiU^ à propos du tMàtrede QetA^e. Rousseau oppose d'abord à Voltaire une raisoD de sentiment, et en cela il se conforme à l'esprit général de sa philosophie. Bon cœur résiste aux doctrines du poëme de Lisbonne : elles lui paraissent tristes et cruelles; elles affaiblissait les fcnrces morales : à oet égard il préfère la maxime : tout est bien. Cette objection n'est pas tout à fait équitable^ si l'on se rappdle le dernier mot de Voltaire, ou du moins elle ne pouvait pas s'appliquer dans toute sa rigueur au poëme sur Lisbonne : elle s'appliquerait au contraire très-bien à un autre écrit de Voltaire, à son fameux Candide, dief-d'oeuTre d'ironie et de sarcasme, qui ne respire que le mépris de Vempièee humaine et qui n'est pas écrit avec le cour comme le poëme sur Lisbonne. M Voltaire se soumet à la Providooce, et o'eet oe que 9emMe oublier Rousseau.
c Le poème de Pope, lui dit«il, adoucit mes maux et me p<^te t à la patience : le vôtre aigrit mes peines, m'excite au murmm^; I et, m*ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me rédoit au V désespoir.... Dites-moi qui s'abuse du sentiment ou de la raic son*.... Si l'embarras de Torigine du mal vous forçait d'altérer « quelqu'une des perfections de Dieu, pourquoi vouloir justifier sa t puissance aux dépens de sa bonté? » Quoi qu^il en soit, ce n'est encore là qu'une objection préjudicielle, résultant d'une IncoHipatibilité d'humeur.
Rousseau cherche ensuite la cause du mal et la trouve pour le mal moral dans la nature humaine, et pour le mal physique dans la nature en général. Quant à l'homme, ayant reçu de Dieu la liberté et la sensibilité, il devait conséquemment connaître le mal et la douleur, c Je ne vois pas qu'on puisse chercher la cause an mal c moral ailleurs que dans Fhomme libre, perfectionné, partant cor- « rompu; et quant aux maux physiques, si la matière sensible et € impassible est une contradiction... ils sont inévitables dans tout c système dont Thomme fait partie..., et alors la question n'est pas « pourquoi l'homme n'est pas parfaitement heureux, fliais pour» c quoi il existe. » L'homme tel qu'il est donné est composé en partie de matière; il est donc sensible à la denlecrr comme au
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plaisir : car le plaisir n'est qu'une moindre douleur, comme la douleur n'est qu^un moindre plaisir : ce sont là les degrés d'une échelle.
Plus loin Rousseau exprime la même pensée que Kant, en adoptant le principe de Pope et de Leibniz, qui ne voient dans le mal qu'un effet accidentel des lois universelles : < Vous auriez voulu c que le tremblement de terre se fût fait au fond d'xm désert plutôt « qu'à Lisbonne. Peut-on douter qu'il ne s'en forme aussi dans, les « déserts ?... Que signifierait un pareil privilège? Serait-ce donc à t dire que l'ordre du monde doit changer selon nos caprices^ que «i la nature soit soumise à nos lois, et que pour lui interdire un < tremblement de terre en quelque lieu, nous n'avons qu'à y bâtir i une ville? »
Ce qui frappe, ce qui émeut dans ces grands désordres de la aa^ ture, c'est la soudaineté du fléau et le nombre des morts ; mais ce tremblement de terre ne nous apprend rien de nouveau et nous savions bien que tous cens qui sont morts à la fois devaient moarir un jour. Faut-il les plaindre parce que leur mort à été subite? < Est»' « il une fin plus triste, répond Rousseau, que celle d'un mouc rant qu'on accable de soins inutiles, qu'un notaire et des héritiers « ne laissent pas respirer, que les médecins assassinent dans son lit « à leur aise, et à qui des prêtres barbares font avec art savourer la « mort? »
Si le mal est une conséquence des lois naturelles, il ne pouvait être évité qu'en supprimant la nature elle-même^ c'est-à-dire la condition même du bien. Pour ne pas souffrir, il eût fallu être incapable de jouir : pour no pas mourir, il fallait ne pas être appelé à vivre, on dit : j'aimerais mieux ne pas être; mais on le dit des lèvres plus que du cœur. La plupart des hommes aiment mieux souffrir que mourir, et ceux-là donnent encore raison à la Providence.
« Il est difficile, lisons-nous plus loin, de trouver sur ce point de la bonne foi chez les hommes, et de tout calculer chez les philosophes, parce que ceux-ci, dans la comparaison des biens et des maux, oublient toujours le doux sentiment de l'existence, indépendant de toute autre sensation, et que la vanité de mépriser la mort
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engage les autres à calomnier la vie, à peu près comme ces femmes qui, avec une robe tachée et des ciseaux, prétendent aimer mieux des trous que des taches. — Vous pensQz avec Erasme, que peu de gens voudraient naître aux mêmes conditions qu'ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise fort haut, qui en rabattrait beaucoup, s'il avait quelque espoir de conclure le marché. ^ D'ailleurs, qui doisje croire? Des riches..., des gens de lettres, de tous les ordres d'hommes les plus sédentaires, les plus malsains, les plus réfléchis et par conséquent les plus malheureux ?••• Consultez un bour^ goois..., un artisan..., un paysan même, etc... »
La vie est un bien, acceptons*en les maux, telle est la conclusion de Rousseau sur cette question.
Quant à la chaîne des êtres, le vers de Voltaire déjà cité et les notes qu'il a ajoutées à son poëme appelaient aussi une réponse. Changez un grain de sable et vous changez le tout : mais, disait Voltaire, le libre arbitre est-il conciliable avec cette théorie? C'est ' là une autre question. Ce qu'il y a de certain, c'est que toute cause suppose un effet de même que tout effet est déterminé par une cause. Voltaire pourtant n'admet pas cette chaîne du monde. On peut, dit-il, supprimer un corps sans nuire au tout. Si un caillou était supprimé, en quoi cela nUirait-il à l'univers?
c Une goutte d'eau , dit-il dans ses notes, un grain de sable do plus ou de moins ne peuvent rien changer à la constitution générale. La nature n'est asservie à auc\^ne quantité précise, ni à au* cune forme précise. Nulle planète ne se meut dans une courbe absolument régulière... La nature n'agit jamais rigoureusement... Il y a des événements qui ont des effets et d'autres qui n'en ont point. . . Plusieurs événements restent sans filiation... Les roues d'un carrosse servent à le faire marcher ; mais qu'elles fassent voler un peu plus ou un peu moins de poussière, le voyage se fait également. »
Ici Voltaire nie le principe leibnizien de la raison suffisante et contredit l'axiome de Spinoza : c Ex causa determinata sequitur effectua, • Rousseau défend contre Voltaire cette précision, cette détermination de la nature agissant toujours en rnison de lois ma^
thématiques souvent complexes, mais non moins rigoureuses parce que nous ne pouvons les saisir :
c Loin de penser que la nature ne soit point asservie à la précision des quantités et des figures, je croirais tout au contraire qu'elle seule suit à la rigueur cette précision... Quant à ses irrégularités prétendues, peut-on douter qu'elles n'aient toutes leurs causes physiques? Ces apparentes irrégularités viennent, sans doute, de quelque loi que nous ignorons, i
Disons en passant que Tastronomie a prouvé la vérité de ces assertions, et que les irrégularités signalées par Voltaire dans le mouvement des planètes sont rentrées dans la loi de Newton.
c Supposons , continue Rousseau , deux poids en équilibre et pourtant inégaux. Qu'on ajoute au plus petit la quantité dont ils diffèrent : ou les deux poids resteront en équilibre, et Ton aura une cause sans effet, ou Téquilibre sera rompu, et Ton aura un effet sans cause; mais si les poids étaient de fer, et qu'il y eût un grain d'aimant caché sous l'un d'eux , la précision de la nature lui ôterait alors l'apparence de la précision ; et à force d'exactitude , elle paraîtrait en manquer. »
Ainsi la doctrine : il i)'y a pas de cause sans effet, est aussi vraie que la réciproque, et lorsqu'une cause ne produit pas son effet, c'est qu'elle est arrêtée par une autre cause :
c Vous distinguez les événements qui ont des suites de ceux qui n'en ont point; je doute que cette distinction soit solide... La poussière qu'élève un carrosse peut ne rien faire à la marche de la voiture, et influer sur le reste du monde. .. Je vois mille raisons plansibles pourquoi il n'était pas indifférent à l'Europe qu'un jour l'héritière de Bourgogne fût bien ou mal coiffée, ni au destin de Rome que César tournât les yeux à gauche ou à droite. »
C'est avec la même force et la même finesse que Rousseau rétablit contre Voltaire le principe du bien relatif au tout et non à la partie : •
€ Vous faites dire à l'homme : je dois être aussi cher à mon maître, moi être pensant et sentant, que les planètes qui probablement ne sentent point... Mais le système de cet univers qui prodint.
oonsepve et perpétue tous les êtres sentants et pensants, lui doit être plus cher qu'un seul de ces êtres... Je crois, j'espère valoir mieux aux yeux de Dieu que la terre d'une planète; mais si les planètes sont habitées... pourquoi yaudrais-je mieux à ses yeilx que tous les habitants de Saturne? » En un mot, Texistenoe d'un être vivant est liée à toutes sortes de lois plus précieuses que cet
être seul.
c Mais, dit Voltaire, le beau soulagement d*ètre mangé des vers 1 » Rousseau répond à cette boutade : < Que le cadavre d'un homme nourrisse des vers, dos loups ou des plantes, ce n'est pas, je l'avoue, un dédommagement de la mort de cet homme ; mais si dans le système de cet univers, il est nécessaire à la conservation 4u genre humain qu'il y ait une circulation de substance entre les hommes, les animaux et les végétaux» alors le mal particulier d'un individu correspond ai} bien général. »
Arrivant à la conclusion, Rousseau finit par rencontrer Voltaire. Rousseau ne nie pas qu'il y ait du mal dans le monde et Voltaire déclare qu'il n'a pas voulu dire autre chose : o'est donc la forme seule qui diffère :
c Pour e^ revenir au systèïne que vous attaquer, je crois qu'on ne peut l'examiner convenablement sans distinguer avec soin le mal particulier dont aucun philosophe n'a nié l'existence, du mal général que nie l'optimisme. Il n'est pas question de savoir si chacun de nous souffre ou non, mais s'il était bon que l'univers fût, et si nos maux étaient inévitables dans sa constitution. Ainsi, l'a'j • dition d'un article rendrait, ce semble, la proposition plus exacte : et au ^eu de tout est dten, il vaudrait peut«être mieux dire le tout est bien^ ou tout est bien pour le tout* »
Ainsi personne en réalité ne nie l'existence du mal; et si les stoïciens ont paru le faire, c'était dans les mots plus que dans les chpses. Seulement, on se demande si ce mot est absolu ou relatif, s'il est universel ou partiel ; s'il l'emporte sur le bien, ouMsi au oontraire, c est le bien qui l'emporte, pébat difficile à trancher, et que trancheraient d'ordinaire la sensibilité et l'imagination de chacun. Les gens de bonne humeur sont optimistes; les pessimistes sont les |
goYio, de mauvaise humeur. La Rochefoucauld a dit : c Le bonheur est dans le goût et non dans les choses t. L'expérience ne nous donne aucune solution satisfaisante, et la question doit être résolue par des raisons à priori, ainsi que le dit encore Rousseau :
c Les vrais principes de l'optimisme ne peuvent se tirer ni des propriétés de la matière, ni de la mécanique de l'univers, mais seulement des perfections de Dieu qui préside à tout ; de sorte qu'on ne prouve pas l'existence de Dieu par le système de Pope, mais le système de Pope par l'existence de Dieu. >
En d*autres termes, l'optimisme est la conséquence de l'existence de Dieu, et ne peut être oontredit par l'expérienee. Le monde est aussi bon quil pouvait l'être, parce <}ue Dieu ne peut être le diable, c'est-à-dire le principe du mal *.
€ Toutes ces questions se ramènent, dit encore Rousseau, à celle de l'existence de Dieu. 61 Dieu existe, il est parfait ; sMl est parfait, il est sage, puissant; s'il est sage et puissant, mon Ame est immortelle ; si mon âme est immortelle, trehte ans ne soni Hen pour mol et sont t)eut-être nécessaires au bien de l'univers, t
On voit qu'après tout, cette conclusion n'est pas ttrès-différente de celle de Voltaire : .
a \iù Jour tout sera bien, voilà noire espéraQCê* « Teute«t bteniel btit voflà liUiuieii. •
1. Sur la question du mal, voir encore le dernier chapitre de nofre livre : De la fin suprême de la nature.
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