I. LucnÈCET*— Objection des Épicuriens
Suivant Lucrèce, la théorie des causes intervertit Tordre des faits ; elle prend Veffet pour la cause : Toiseau vole parce qui\ est capable de voler ; Tœil voit parce qu'il est capable de voir. La vision. le vol sont des effets; les finalistes en font des causes. Lucrèce exprime ainsi cette objection :
Istud in his rébus vcliementer et Istum EfTugere errorem, vitareque piiemeditalor, Lumina ne facias ocaloram clan creata Prospicere nt possimus ; et, nt proferre via
Prooeros passas, ideo f^sligia posse Surarnm, ao feminum pedibas fuDdata plicarl ; Brachia tum porro validis ex ap(a lacertis £s«e ; manusqae datas utraque ex parie ministras Ut facere ad vitam possemus^ quœ foret usos.
Caetera de génère boc inter quœcamque pretantar ; Omnia perversa prspostera sunt ratione.
Nil ideo quonîrm natum est in oorpore nt ati Possemus, sed qaod oatum est, procréât usam. Nec fecit ante videre oculorom lumîne nata, Nec dictis orare prins, qaam lÎDgua creala est, Sed potius longé lingose prsecessit origo Sermonem ; muUô que creatœ snnt prias aares Quam sonus est auditus ; et omnia denique memlra Ante faere, nt opinor, eorum quam foret usus. ' Haod igîtur potnere utendi crescere causa.
At contra oonferre manu certamina pugnse Et lacerare artus, fsedareque membra crnore Ante fuit multo quam lucida tela volarent. Et volnus vitare prius natura coegit, Qnam daret objectum parmal Isva per artem. Scillcet et fessum corpus mandare quieti
(. Multo aniiquias est, quam lecli molUa strota.
kt sedare sitim prius est, quam pocula, natum.
Hœc igitur possunt utendi cognita causa t Credier, ex usu qosB sunt vitaque reperta.
|t Ilia quidem seorsum sunt omnia, quee prius ipsa
Nata, dedère snse post notitiam utililatis. ^- Quo génère in primis sensus et membra vldemus.
jf Quare etiam atque etiam procul est ut credere possis
Utilitatis ob ofHcium potuisse creari ^
^ « Mais avant tout, ô Memmias, mettez-vous en garde contre
une erreur trop commune : ne croyez pas que la brillante orbite de nos yeux n*ait été arrondie que pour nous procurer la vue des it objets ; que ces jambes et ces cuisses mobiles n'aient été élevées
f sur la base des pieds que pour donner plus d*étendue à nos pas ;
f que les bras enfin n'aient été formés de muscles solides et termir
9 nés par les mains à droite et à gauche, que pour être les ministres
de nos besoins et de notre conservation. Par de pareilles interprétations on a renversé l'ordre respectif des effets et des causes. Nos membres n'ont pas été faits pour notre usage ; mais on s'en
!. Lucrèce, lîv. IV, 8?2,
est servi parce qu*on les a trouTés faits. La vue n'a point précédé les yeux; la parole n*a point été formée ayant la langue; au contraire, le langage a buîtî de bien loin la naissance de l'organe; les oreilles existaient longtemps avant qu'on entendît des sons, et tous nos membres longtemps avant qu'on en Ct usage. Ce n'est donc pas la vue de nos besoins qui les a fait niûtre.
« Au contraire, on combattait avec le poing, on se déchirait avec les ongles, on se souillât de sang, longtemps avant que les flèches volassent dans Tair. Lia nature avait appris à l'homme à éviter les blessures, avant que Tart lui eût suspendu au bras gauche un bouclier pour se mettre à couvert. Le sommeil et le repos sont beaucoup plus anciens que le lit et le duvet. On apaisait sa soif avant Tinvention des coupes. Toutes ces découvertes, qui sont la suite du besoin et le fruit de Texpérience, on peut croire qu'elles ont été faites en vue de notre utilité. Mais il n'en est pas de même des objets dont Tusage n'a été trouvé qu'après leur naissance, tels que nos membres et nos organes. Ainsi, tout nous éloigne de penser qu'ils aient été faits pour notre usage. »
Aristote, résumant la même objection, déjà faite selon toute apparence par les atomistes, l'expose [d'une manière plus exacte et plus profonde encore que Lucrèce : f Mais ici l'on élève un doute. Qui empêche, dit-on, que H nature n'agisse sans avoir de but et sans chercher le mieux des choses? Jupiter, par exemple, ne fait pas pleuvoir pour développer et nourrir le grain ; mais il pleut par une loi nécessaire ; car, en s'élevant, la vapeur doit se refroidir; et la vapeur refroidie, devenant de Teau, doit nécessairement retomber. Que, si ce phénomène ayant lieu, je fropaent eu profite pour germer et croître, c'est un simple accident. Et, de même encore, si le grain que quelqu'un a mis en grange vient à s'y perdre p^r suite de la pluie, il ne pleut pas apparemment pour que le grain pourrisse, et c'est un simple accident, s'il se perd. Qui empêche de dire également que, dans la nature, les organes corpprels eux-même^ 3ont soumis à la même Ipi, et que les dents, par exemple, poussent nécessairement, celles de devant incisives et capables de déchirer les aliments, et les molaires larges et pro-
LUCRÈCE, BACON, DESCARTES ET SPINOZA m
près à les broyer, bien que ce ne soit pas en vue de cette fortction qu'elles aient été faites, et que ce ne soi^ (}u*un6 simple oôincidence? Qui empêche de faire la même remarque pour tous les organes où il semble qu'il y ait une fin et une destination spéciale *? »
Il est facile de voir que Lucrèce n'a fait que reproduire l'objection d'Aristote, mais en Tafîaiblissant et en y ajoutant des considérations peu philosophiques. Car, par exemple, supposer un intervalle entre la naissance des organes et leur usage est très déraisonnable. Il est évident que le cœur a dû battre, et le poumon respirer, aussitôt qu'ils ont été produits; la bouche a dû ingurgiter la nourriture, et les membres la prendre, presque aussitôt après la naissance : autrement Fanimal n'aurait pas vécu. En outre, Lucrèce compare improprement l'usage des organes à des inventions artificielles, qui sont des phénomènes d'un tout autre genre. Ce n'est pas du tout de la même manière que l'homme se sert de l'œil pour voir, ou d'un bâton pour marcher. Le premier est naturel, le second artificiel. Personne ne soutient que l'utilité des organes est du même genre que l'utilité des armes, des meubles, des ustensiles de l'industrie humaine. Il y a au contraire une différence capitale, tout à l'avantage des causes finales. Dans le second cas en effet, c'est Fhomme qui applique lui-même à son utilité toutes les choses de la nature : mais, en cela, c'est lui qui se propose un but; et l'on peut hésiter à dire que c'est la nature qui a préparé ces choses à son usage, pour qu'il en tirât parti. Au contraire, l'usage des organes est tout à fait naturel ; il est faux et absurde de supposer que l'homme, s' étant aperçu que les jambes étaient bonnes pour marcher, s'est mis à marcher, que les
yeux étant capables de voir, il s'est mis à voir. Il y a même certains usages de notre activité, qui ont paru longtemps des résultats artificiels de notre volonté, et que l'on s'accorde aujourd'hui à considérer comme naturels et spontanés. Tels sont par exemple le langage et la société : personne aujourd'hui ne croit