‹ Les causes finalesChapitre 108 sur 142 · Physique, liv. 11^ oh. VIII, éd. de Berlin, p. 198, B · texte numérisé non relu

Physique, liv. 11^ oh. VIII, éd. de Berlin, p. 198, B

plus que rhomme ait inventé le langage comme il a inventé la charrue. Ceux qui disaient que le langage est nécessaire pour expliquer Tinvention du langage avaient raison s'ils parlaient d'une invention réfléchie, mais il n*en est pas ainsi. Suivant toute probabilité, rhomme a toujours parlé, comme il a toujours vécu en société. Ainsi cet usage spontané et nécessaire de nos organes et de nos facultés ne peut pas être comparé à Fusage artificiel des objets de la nature. L'argument de Lucrèce, qui repose sur cette comparaison, succomberait donc avec elle. Car que dit-il? Que si les organes avaient été créés pour un but, ce but aurait dû précéder déjà la production des organes, puisque, étant la cause de cette production, il devait à ce titre préexister. C'est ainsi que les hommes s'étaient déjà combattus avant de créer des armes pour les combats; de même, il semble que pour Lucrèce la vision aurait dû déjà exister quelque part avant qu on inventât des yeux pour voir ; cela ne serait vrai que si Thomme inventait lui-même ses yeux, ce qui est absurde, ou seulement en inventait Tusage, ce qui est faux. Il y a plus : c'est qu'on peut rétorquer contre Lucrèce le principe dont il se sert : car lui-même semble dire que c'est l'homme qui a déco uvert l'usage de ses yeux et de ses jambes, de même qu'il a découvert l'usage des armes ou des lits . mais alors il faudrait que dans le premier cas, comme dans le second, il eût trouvé un. modèle; c'est donc dans son hypothèse qu'il faudrait que la vision eût 'précédé les yeux et que la marche eût précédé les jambes. Mais, comme cela est absurde, il s'ensuit que l'usage des yeux et des jambes est naturel et non artificiel.

En dégageant l'objection de- Lucrèce des complications qui l'obscurcissent et qui l'affaiblissent, il reste simplement, comme nœud de l'objection, cette difficulté fondamentale, que la doctrine de la cause finale intervertit la cause et l'effet : omnia perversa prœpostera sunt ratione, ce que Spinoza a exprimé en ces termes : « Le premier défaut de la doctrine des causcfi finales est de considérer comme cause ce qui est effet et rcci-

proquement ^. » Mais qui ne voit que cette objection n'est autre que la question même? car, s'il y a des causes finales, Teffet n'est plus seulement un effet v c'est aussi une cause (du moins en tant qu'il est représenté à priori dans la cause efïi« ciente). La question est donc précisément de savoir s'il n'y a pas des effets qui sont en même temps des causes; et Ton ne peut présenter à titre d'objection ce qui est précisément l'objet du débat. Si le mécanisme a raison, sans doute nous aurons pris Teffet pour la cause; mais, si nous avons raison, c'est le mécanisme lui-même qui aura pris l'effet pour la cause. L'objection vaut donc de part et d'autre; ou plutôt elle ne vaut d'aucun côté, car elle suppose de part et d'autre ce dont on dispute. En réalité, ce n'est plus une objection, c'est une doctrine, la doctrine du mécanisme que nous avons examinée à fond (voir notre chapitre Mécanisme et finalité) et ^ur laquelle nous n'avons pas à revenir.

Dira-t-on qu'il implique contradiction qu'un effet soit une cause? et qu'une chose ne peut agir avant d'exister? C'est ce que nous disons nous-mêmes; et c'est pourquoi nous ramenons la finalité à la prévision du but. Ce n'est pas l'effet luimême qui est cause : c'est l'idée de l'effet; or cette idée, en tant qu'elle déterminerait la cause efficiente, est antérieure à son action. L'objection ne vaudrait donc que contre l'hypothèse d'une finalité inintelligente et inconsciente, qui serait déterminée d'avance par un effet non existant et non représenté. Elle ne porterait donc en réalité que contre une cer taine manière d'entendre la finalité qui n'est pas la nôtre et que nous avons examinée dans notre seconde partie (voir notre chapitre Finalité instinctive) : mais elle ne porte nullement contre l'hypothèse de la finalité, considérée en elle-même.

1. Ethique^ !'• part., Appendice, BufTon a ditaabsl : c Ceux qui croient pouvoir répondre à ces questions par des causes finales ne s'aperçoivent pas qu'ils prennent l'effet pour la cause. y>{Hi8t, des animatix, ch. I.) Descarlesdit également: « J'ai dessein d*expli';ucr les effets par les causes et non les causes par les effets, » [Principes lllf 4.)

. D'ailleurs cette objection vient de oe qa'on ne voit pas la jquestion, là où elle existe véritablement. En effet, il Ta ms dire qu'une oauee étant donnée, tel effet doit s'ensuivre, a Tel •organcy telle fonction. » Mais la question est de savoir comment tel organe se trouve donné. Si Ton suppose l'existence de Tœil, la vision s'ensuit. Mais comment se f^ut-il que Tœil existe? Là est le problème. Toute fonction est la solution dan problème qui oonsiste à mettre d'accord les conditions internes de l'organisation avec les conditions externes du milieu physique. Que, Taceord une fois trouvé, Teffet s'ensuive, c'est oe qui va de soi; mais comment l'aeeord s'est^il rencontré, o'est ce qui n*est pas résolu par là, et c'est ce qui reste à chercher. L'objection ne se place dotie pas au vrai point de vue : elle oe touche pas au vrai problème.

II. BAOOff. -^ Les êoienceê et les causes finales, « L'habitude de chercher des causes finales dans la physique, dit Bacon, en a chassé et comme banni les causes physiques. Elle a fait que les hommes, se reposant sur des apparences, ne se Mtit pas attachés à la recherche des causes réelles. En effet, si, po<ff expliquer certaines dispositions et conformations du corps hO' main, l'on disait que les paupières aveo les poils qui les coovrent sont comme une haie pour les yeux; ou que la fermeté de la peau ehes )es animaux a pour but de les garantir du chaud et du froid; ou que les os -sont comme autant de golonnes ou de poutres que là nature a élevées pour servir d'appui à l'édifice du oorpe humain; ou encore que les arbres p^ sent des feuilles afin d'avoir moins à souffrir de la part du soleil et du vent; que les nuages se portent vers la région supérieure alin d'arroser la terre par des pluies ; ou enfin que b terre a été condensée et consolidée afin qu'elle pût serfir de demeure stable, de base aux animaux; toutes les explications de cette espèce sont semblables à ces remores qui, cemiiD^ Tont imaginé certains navigateurs, s'attachent aux vaiBseaux et les arrêtent... Elles ont fait que la recherche des causes phy' Biques a été longtemps négligée; aussi la philosophie de DémO'

crite et de ces auteurs contemplatifs qui ont écarté Dieu du bystème du monde nous parait, quant aux causes physiques, avoir plus de solidité que celles de Platon et d'Aristote <. »

C'est de cette objection de Bacon que date et qu'a pris naissance la guerre que les savants n'ont cessé depuis de faire aux causes finales. Mais cette guerre vient d'un malentendu. Nous l'avons dit déjà : les savants sont seuls juges de la méthode qu'il convient d1;mployer dans les sciences. S'ils ont suffisamment vérifié par l'expérience que les causes finales les trompent plus qu'elles ne leur servent, si elles ont en effet le fâcheux résultat de détourner l'esprit de la recherche des causes physiques et d'enco.urager ainsi la philosophie paresseuse, ce n'est pas nous qui leur contesterons ce droit. L'objection de Bacon a pu êfere fondée historiquement; elle Test peut-être encore dans une certaine mesure. On pourrait faire remarquer que dans certains cas, par exemple dans le cas si souvent cité des valvules du cœur, c'est la cause finale qui a mis sur la voie de la cause physique ; on pourrait dire, avec Schopenhauer, qu'en physio* logie la cause finale est souvent plus intéressante que la cause physique >; mais, encore une fois, c'est là une question à débattre entre savants : qu'ils la résolvent comme ils rentendent ; qu'ils excluent absolument les recherches téléologiques, ou qu'ils s'en servent dans une certaine mesure, o'eftt leur affaire. Leur fonction est de découvrir les faits et les lois. Lorsqu'ils ont observé de vrais faits et découvert de vraies lois^ ils oai fait leur eauirre, et l'on n a rien de plus à leur demander.

Que si maintenant, pour s'être abstenus des causes finales, ils croient avoir réellement exclu et supprimé cett6 notion de l'esprit humain,- ila déplacent la question* D'une question de logique et de méthode, ils passent sans s'en douter à une quee^ tion de métaphysique et de fond : ce sont là deux points de vue profondément différents. De ce que la pr^nière est résolue dans

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