‹ Les causes finalesChapitre 3 sur 142 · II PREFACE · texte numérisé non relu

II PREFACE

l'on défend; la critique voit le faible et le fort de part et d'autre. La polémique est engagée d'avance et poursuit un but déterminé; la critique est désintéressée, et elle se laisse conduire au résultat par l'analyse et l'examen. La critique est le doute méthodique; c'est donc la méthode philosophique par excellence. Dans une science où l'on n'a pas à sa disposition les méthodes de vérification rigoureuse que possèdent les autres sciences , à savoir l'expérience et le calcul, dans une science où Ton ne dispose que du raisonnement, si l'on se contente d'un raisonnement unilatéral, qui ne présente les choses que sous une seule face, on pourra sans doute penser ce qu'on voudra, et chacun, pensant de son côté, aura le même droit ; mais il y aura alors autant de philosophies que d'individus, et point de philosophie commune, point de philosophie objective. Le raisonnement philosophique, selon nous, pour compenser ce qui lui manque du côté de la vérification rigoureuse, doit donc se contrôler lui-même, être bilatéral, examiner à la fois le pour et le contre, être enfin ce que les Anglais appellent l'examen contradictoire, cross-examination.

C'est cette méthode que nous avons essayé d'appliquer au principe des causes finales. Notre but était donc beaucoup moins la critique des adversaires de ce principe, que la critique de ce principe lui-même : car plus il nous est à cœur, plus nous devons tenir à ce qu'il résiste à toutes les épreuves ; plus nous devons nous assurer de sa solidité. Ne fonder une doctrine que sur la négation de la doctrine opposée est un établissement fragile : car, de ce que les autres ont tort, il ne s'ensuit pas que nous ayons raison ; et de ce que nos objections sont fortes, il ne s'ensuit pas que les objections des adversaires soient faibles. On considère quelquefois cette part faite à l'objection comme

DE LA DEUXIEME ÉDITION lu

une concession de complaisance inspirée par le désir exagéré de la paix. Erreur absolue! C'est au contraire une méthode de vérification, qui remplace, très imparfaitement sans doute mais dans une certaine mesure, la vérification de l'expérience et du calcul. L'objection, en métaphysique, c'est la part des faits oubliés et méconnus. Taire Tobjection ou l'exprimer mollement, c'est taire un côté des faits, c'est présenter la part des choses qui nous convient et dissimuler celle qui ne nous convient pas ; c'est prendre plus de soin de notre opinion que de la vérité elle-même. Si, par cet examen contradictoire, la vérité paraît bien plus difficile à découvrir, ce n'est pas notre faute, c'est celle de la nature des choses; mais mieux vaut une vérité incomplète exprimée d'une manière modeste qu'une prétentieuse erreur ou un emphatique préjugé.

D'après cette règle, la doctrine des causes finales, précisément parce que c'est la nôtre, a été soumise par nous à la critique la plus sévère; nous l'avons fait passer par toutes les épreuves; nous avons poussé' les affaires du mécanisme aussi loin que nous l'avons pu; car il ne faut pas multiplier les causes sans nécessité. Tant que le mécanisme suffit, nous n'avons que faire des causes finales; s'il suffisait partout, il n'en faudrait nulle part. Mais, si belle qu'on lui fasse la part, il vient toujours un moment où il échoue et se brise, ne fût-ce par exemple que devant les causes finales dans l'homme; c'est alors, que par voie de régression, on peut reprendre peu à peu le terrain en apparence abandonné : de la finalité psychologique, remonter à la finalité physiologique et organique, et de celle-là plus haut encore, jusqu'à ce qu'on finisse par reconnaître que le mécanisme non seulement ne suffit pas partout, mais qu'il ne suffit nulle part, qu'il n'explique que l'apparence, et

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