Biology^ part. III, ch. xi et xii
3§2 LIVEB I, OHAP. IX
quelque autre ehoie qu'on appellera avec H^el idée, a?ee Sehopenhauer eotoni^, atee Schelling Vabêeluj avee Leibnis la MflpeMa divine, mais qui se dUtlnguera de la brutalité de la nalière. Le nœud de la question est de toujours savoir •i la loi de ségrégation, c'est»à«»dire du triage mécanique, est eapalile de produire uoe œuvre d'art : ear, quelle que soit la cause de Toiseau, du chien ou de l'homme, nul doute que ces créations ne se présentent à ^os yeui^ avec tous les eartelères de Pœnvre d'art.
La disproportion entre la cause et l'effet nous parait ici évi« dente s car la s^égation n*a d'autre effet, comme on l'a vu, que de séparer dans des touls dissemblables les parties sem* blabies, c'e6t>44iffe de reformer, avec des touts hétérogènes, des groupes homogènes; tandis que l'organisation consiste au contraire à foire coopérer dans une action commune des éléments hétérogènes s Tidée même de Porganiitation paratt donc réfraetaire à la loi de ségrégation.
On dit que la sélecttw naturelle est elle-même une nègrel^ttion; qu'elle eépare les forts des faibles, qu'elle laisse tomber les impuissants pour conserver les plus aptes, qu^elle rassemble ainsi tous ceux qui ont un caractère commun, une aptitude déterminée, pour les mettre à part {êêgrêgarê). Mais ce rapproehement entre la êéUctien et la $égpégaUan nous paratt arbitraire et tout extérieur. Dfins l^ordre mécanique, c'est Ut #égrégatimi qui fofme les groupes, tandis que, dans l*ordre biologique^ la sélection ne fait au« MOSçrYer doi fnmpes
L'ÉVOLUTION. H- 8PHN0ER m
tout formés* Ea ^fiM» ppiir qiia U sélection iU lien, U but déji qQa 1^ plui dpt^9 prée^^ûtent ; U &ut qu'il y ait eu prénr lableaiept formuiioa dfi sy^me« ; la «él^tioo ne fait autre cho3€i qu'AS0iir$r lii prépondérance aui plui aptes; n^ais elle ne produit pai elle-même cette adaptation* L'adaptation est présupposée ; ^ ç'^st l'adaptetion qui constitue ici la forage cohérente et définie qu'il s'agit d'expliquer; ce n'est donc pas la sélection qui a produit cette forme. Au contraire, dans l'ordre purenient méc^niquet c'est la is^r^atioa nui dans un tout hétérogène sépare les éléments semblables poar en former de nouveaux toute. Il n'y a donc entre la 9éhcHon et la t^grégiUUm qu'une analogie de noms et une difiérenee
profonde de nature.
Gomment la ségrégation, agent purement maehinal, seraitelle en état de résoudre le problème de correspondance et de proportionnalité qui est posé dans i'étre vivant el que M. Ht Spencer a lui-même m bien anelysé if fie pn^blèeie en effet se résume ainsi î t^l état du milieu A étant apte & pro<duire dans Tétre organisé tel changement a# comment se &it^il qu'à un nouvel éiat du milieu fi corresponde précir sèment dans Torganisme le changement û qui est nécessaire |M)ar que l'oi^ganisme aubsiste? fi'est ici une fègle de trok^ résolue par la nature* Comment un tel succès «^aitril r^idu possible par le seul &it de la ségr^ation des parties simir hir^*f
Que l'on comprenne bien le probi^ie. Pour èe qui est
du premier rapport, celui qui existe entre A et a, il n'y a rien à demander; car on comprend qu'un milieu quelconque, agissant sur une masse quelconque doit produire un certain effet, qui n'a rien de déterminé d'avance; et c'est cet effet qui existe. Mais, une fois ce premier rapport établi, tous ceux qui suivent sont déterminés par le premier. Il ne suffit plus d'un changement quelconque, d^un effet quelconque, mais d'un effet commandé et prédéterminé : car il doit être d'une part d'accord avec l'organisme et de Tautre avec le milieu ; or c'est cette double détermination, cette double correspondance qui ne s'explique par aucune ségrégation ou sélection, puisqu'elle doit préexister pour que la sélection ait lieu de s'opérer.
Ëclaircissons cela par quelques exemples. Soit une masse apte à vivre plongée dans un milieu à la fois nutritif et respirable. Que ce milieu alimente cette masse vivante, il n'y aura pas là, je le veux, plus de difficulté que dans l'action du feu sur une masse minérale. Mais que les circonstances fassent changer le milieu, de telle sorte que restant respirable, il ne soit plus nutritif, et que l'élément nutritif soit seulement placé à quelque distance de l'être vivant : quelle est la modification exigée de l'organisme pour devenir apte à ce nouvel état de choses? Il est évident qu'il lui faut dès lors des organes moteurs. Or comment suffirait-il que le besoin de ces organes , se fasse sentir pour quUls se produisent ? Et, s'il en était ainsi, '
un tel fait ne prouverait-il pas une harmonie préétablie qui
suffirait amplement à démontrer la loi de finalité? Il faut donc admettre que de tels organes préeadstent, c'est-à-dire que des causes quelconques les ont produites et que, le changement de milieu survenant, Tavantage est resté à ceux qui en étaient doués; mais on voit par là que la sélection n'a rien créé et que ce n'est point elle qui est la cause véritable : car il fallait déjà que les organes existassent pour que la sélection les appropriât au milieu. Continuons l'hypothèse : au lieu d'une nourriture abondante, semée également dans toutes les parties du milieu ou tout au moins à quelque distance, supposons au contraire cette nourriture clair-semée> dispersée à de lointains intervalles, quel hasard que l'animal même doué de mouvement vienne à la rencontrer; il &ut donc quelque chose de plus : il faut un sens qui traverse l'espace et qui dirige la marche; il faut la vue. Mais, ici encore, même raisonnement que tout à l'heure. Gomment croire que le simple besoin produit l'organe ? et, s'il le produisait, quelle preuve de finalité? Donc l'organe a dû préexister pour se trouver prêt au moment où le changement de milieu Ta rendu nécessaire, ou pour faciliter à l'animal lui-même le changement de milieu, et, encore une fois, ce n'est pas la sélection qui a produit l'organe, c'est-à-dire qui a donné une forme cohérente et définie au passage de l'homogène à l'hétérogène : car l'organe, avant même d'assurer la supériorité aux plus aptes, est déjà par lui-même une forme cohérente et définie. La production des organes par l'action du milieu
Janet. 25
S86 LIVRB t, GHâP. VL
(outre i|n'elle ne rentrerait dans aôcane des lois motionnées cUdessQs) n*est pas non plus admissible : car on ne peat expliquer ainsi que les adaptations les plus superficielles. Il reste que Ton dise que des causes quelconques ont produit dans la niasse homogène primitiYe des modifications quel» conques, et que, lorsque ces modifications se sont trouvées d'accord atec l'intérêt de Tétre tirant» ces formes ont subsisté : et qui revient à dire, en termes simples et clairs, que les formes organiques sont le produit du hasard. Des causes diver^ gentes et hétérogènes produisant toutes sortes d'actions dans le milieu et dans Tètre vivant, chaque coïncidence hrareose constitue un nouvel organe ou une nouvelle espèce, de point de vue diffère peu de celui des anciens atomistes, td que le résumait Aristote, fatoç ïtuxe.
Après avoir examiné l'accord de Tètre Vivant avec son milieu, ou la comsptmdaneet considérons maintenant l'accord interne de Tètre vivant avec lui^^méme, ou la wordi*' fmtion»
Ici, la difBculté est encore plus grande que tout à Theure. Comment comprendre en effet que la coordination se produise en proportion même de la différenciation des parties? Nous admettons en effet que Thomogène primitif tende sans cesse à se différencier et que ses diverses parties arrivent aussi progressivement à des formes et à des ftmctions de plus en plus spéciales; ma^ que cette différenciation, causée par des agents purement mécaniques, soit régie par le principe
de rintérét commun} qua cette division du travail se constitue d^une manière hiérarchique et systématique, et non à Taveuglei et comme un chaos : c'est ce qui ne ressort d'aucune des lôii précédentes. Dira-t^on que si la division du travail ne prenait pas cette forme systématiquei si la diversité n'aboutissait pas à des fonctions compatibles, Tètre ne vivrait pas, et que par conséquent les seuls qui puissent vivre et que l'expérience nous fait connaître sont ceux où 6*est rencontrée cette corn** patibilité? Soit, mais c'est l'explication d'Epicure ; et M. Spencer, avec toutes ses formules, n'y ajoute rien de plus. D'ailleurs, nous demanderons toujours comment et pourquoi une telle compatibilité a pu se rencontrer, puisqu'il pouvait bien se faire qu'il n'y eût paa d'êtres vitants du tout. Trouver Tunité dans le divers, c'est fiûre œuvre d'invention. Gomment la nature a»t-eile été inventive au point de produire à Tinfini des types compatibles soit avec eux-mêmes, soit avec le milieu correspondant? C'est ce dont nous ne trouvons ici aucune explication*
Aucun écrivain n'a établi avec plus de forçjS qua M. Her^ bert Spencer la corrélation étroite qui doU exister dans l'animal entre la différenciation et VintégroUon^ c'e8t*à-dire mtre la division du travail et la concentration ou coordination des parties. Voici comme il 6*exprime i ce sujet :
<tSi une hydre est coupée en detix, les liquides nutritifs diffus à travers sa substanee ne peuvent s'échapper rapidement^ puisqu'il n'y a pas de canaux ouverts pour eux^ et par eonsé^
388 LIVRE ï, CHAP. IX
quent la condition des parties à une certaine distance de la peau ne peut être que faiblement affectée. Mais, lorsque dans les animaux plus différenciés, le liquide nutritif est contenu dans des vaisseaux, qui ont des communications continues, on coupe le corps en deux, ou du moins, lorsque l'on en coupe une partie considérable, il doit nécessairement s'échapper une grande partie du liquide de ces vaisseaux ; et cela affecte la liutrition et Taction des organes le plus éloignés de la blessure. Par conséquent, là où, comme dans les animaux les plus développés, il existe un appareil pour pousser le sang à travers les canaux ramiûés, l'injure faite à un seul de ces canaux peut causer une perte de sang qui abat promptement tout l'organisme. Par conséquent encore, la naissance d'un système vasculaire complètement différencié est en même temps la naissance d'un système qui intègre tous les membres du corps, en faisant chacun d'eux dépendant de l'intégrité du système vasculaire, et par suite dépendant de l'intégrité de chaque membre à travers lequel il se ramifie. En d'autres termes, l'établissement d'un appareil distributif produit une union physiologique d'autant plus grande que l'appareil distributif est plus puissant. A mesure que chaque partie affecte une fonction différente du reste, elle modifie le sang d'une manière différente, soit par les matériaux qu'elle enlève, soit par ceux qu'elle ajoute; et ainsi plus le système vasculaire est différent, plus il doit intégrer toutes les parties en faisant sentir à chacune d'elles la modification du sang
que produit une autre. C'est ce qui se manifeste visiblement dans les poumons* En l'absence d'un système vasculaire ou d'un système qui soit nettement séparé des tissus, le plasma nutritif ou le sang cru reçoit la faible aération qu'il peut, soit en venant à la surface extérieure de Fètre ou aux surfaces intérieures baignées dans Teau; et il est probable que c'est par un échange osmotique plutôt que par une autre voie que le plasma oxygéné réussit à procréer les tissus. Mais lorsqu'il s'est formé des canaux ramifiés à travers tout le corps, et surtout lorsqu'il existe des organes spéciaux; pour pomper le sang à travers les canaux» il devient manifestement impossible pour l'aération que le sang soit conduit à un organe spécial chargé de cet office, tandis que d'autres jparties conduisent aux organes le sang aéré. Et ce qui prouve combien il est nécessaire qu'à la différenciation du système vasculaire corresponde un plus grand nombre de moyens d^intégrer les organes, c'est le fatal résultat qui arrive lorsque le cours du sang aéré est interrompu ^ »
Dans ce passage, M. H. Spencer prouve bien qu'en fait la différenciation des parties est accompagnée d'une plus grande intégration; il fait voir en outre qu'il en doit être ainsi. Mais pourquoi en est-il ainsi? C'est ce qu'il ne nous dit pas. Cette nécessité dont il parle n'est qu'idéale et intellectuelle; elle n'est pas physique. Il en doit être ainsi, s'il doit y avoir des êtres vivants ; mais que de tels êtres soient nécessaires, c'est
• Biologyi part. V, cb. ix, p. 368,
S90 LIVRE I. OHAP. IX
ce qu*on ne toU nullement. Ia liaison entre Tlnt^ratlon et la différenciation est une liaison de finalité, non de cods6« qaence et de mécanisme.
n est ftidle de s'en containcre, si Ton compare Tintégration mécanique avec l'intégration organique. Dans le premier cas, llntégration a lieu lorsque, dans un tout déjà différencié, les parties semblables se séparent pour former dés groupes nouveaux; mais l'intégration organique, au contraire, est la réunion d'éléments hétérogènes ou dissemblables en un groupe commun, c'est-à-dire en un organisme. Le problème h rê^ soudre est d*expliquer la formation d'une unité dans une multitude de parties diveigentes. C'est ce que la loi de s^régation n^explique en aucune manière. Lors même qu'on dirait qae c'est par ségrégation que les parties dissemblables se séparent, et que les parties semblables s'attirent de manière à former des organes distincts, il resterait toujours la même difficulté, à savoir comment ces organes distincts coopèrent ensemble. Ajoutez que l'organe lui-même n'est pas toujours composé de parties semblables, et qu'il est souvent lui*mème l'unité et Tharmonie d'une multitude de parties composantes très distinctes : par exemple, Pœil. Enfin, le groupement de parties semblables en des touts diflërents n'expliquerait pas encore la structure et la forme que prennent ces touts, et l'accommodation réciproque de ces structures et de ces formes*
Le terme d'équilibration ne sert qu'à masquer la difficulté sans la résoudre ; car l'équilibre dont il s'agit ici est un équi-
L'ÉVOLUTION. H. BPBNCER 99(
libre parement idéal, qui n'a rien à ifoir aveo réquilibre mécanique, ou balancement de forces. Il n'y a aucun balan* cernent de forces qui puisse expliquer comment il se feût que \h où il s'est produit un organe pour séparer l'urée du sang, et un autre pour en séparer la bile, il se soit produit en même temps des canaux pour fiiire communiquer le sang do l'un h Tautro; ce genre d'accord ne peut être représenté ni mesuré par aucune formule mathématique : il y a ]k un rapport d'un autre ordre.
Il reste donc pour expliquer la coordination internoi comme la correspondance externe, la loi de sélection naturelle ; mais cette loi n'est que négative et non positive; elle supprime les impuissants, mais elle ne produit rien par eUe«mémet II faut que l'adaptation et la coordination existent déjii pour qu'elle conserve ceux qui en sont doués. Nous en revenons donc toujours au même point : c'est que, des agents quelconques ayant produit sur la matière vivante des modifications quel* conques, les seules de ces modifications qui puissent subsister sont celles qui se êrùuvmt d'accord enti^ elles et avec le milieu* Encore une fois, c'est le dit d'une rencontra heureuse i et c'est là ce que tout le monde appelle le hasard. Tout Tappa*reil scientifique de M. H. Spencer, tout Tamai de fies exemple! accumulés à satiété, toute cette terminologie mécanique et dynamique, rien ne peut masquer ni relever ce résultat brutal et banal, le seul que Ton puisse dégager de ses amplifications diffuses, à savoir i que les formes organiques sont le produit
9n LTVRB I, COAP. IX
des combinaisons fortuites de la matière; et il n*y a pas d*aatre hypothèse possible, dès lors qoe Ton rejette tont principe directeur interne on externe. Le fortait, yoilà le Yéritable artiste, Tagent séminal de la nature. G*est le deiis obteondiku; on n*en prononce pas le nom ; mais il est caché derrière la scène. An moins Lamark, et même Darwin qnelqaefois, laissaient subsister la possibilité d*un principe plastique , qui donnerait la forme à la matière; mais nous avons tu que M. Spencer exclut expressément et systématiquement cette hypothèse ; or, comme les coordinations organiques n^existent pas en puissance dans les lois de la force et du mouvement, elles ne peuvent résulter que du jet heureux des éléments. Tel est le dernier mot de ce système, qui, malgré toutes ses promesses, ne nous fournit aucun moyen nouveau de combler Fabtme qui sépare une cause aveugle d'un effet ordonné.
En résumé, la théorie de révolution peut avoir deux sens : on bien elle n'exprime autre chose que la gradation des êtres s*élevant peu à peu ou par intervalles des formes moins par&ites aux formes plus parCûtes; et, dans ce sens, cette doctrine, qui est celle de Leibniz et de Bonnet, n'a rien d'opposé à la doctrine des causes finales; et même, au contraire, elle rappelle naturellement; ou bien la théorie de révolution n'est, comme forme plus savante, que la théorie des combi* naisons fortuites; elle exprime les t&tonnements successifs qu^a essayés la nature, jusqu'à ce que les circonstances favorables aient amené tel coup de dé que Ton iqipelle une organisation
faite pour vivre; et, ainsi entendue, la doctrine de l'évolution tombe sous les objections qu'une telle hypothèse a soulevées dans tous les temps. Le transformisme, sous quelque forme qu'il se présente, n'ébranle donc aucune des raisons que nous avons données plus haut en faveur de la finalité naturelle, car d'une part il n'est pas inconciliable avec elle, et de l'autre il est inexplicable sans elle.
Cette dernière épreuve franchie, nous pouvons croire accomplie notre première t&che^ qui était d'établir l'existence d'une loi de finalité dans la nature. Quelle est maintenant la cause première de cette loi? Cette seconde question, bien plus ardue encore que la première, sera l'objet de la seconde partie.