‹ Les causes financières de la Révolution française (volume 2)Chapitre 30 sur 54 · Forges de la Chaussade · texte numérisé non relu

Forges de la Chaussade

33. Indemnités pour suppressions dans les Maisons du roi et de la reine 683,369

Dépenses extraordinaires et remboursements. . 85,612,100

Total des dépenses ordinaires et extraordinaires. 372,446,469

Comme les recettes ordinaires restant dans le Trésor, défalcation faite de celles affectées à divers

objets sont, ainsi qu'on Fa vu, de 211,708,977

Le délicit se trouve être de 160,737,492

D'après un autre tableau, ce déficit se subdivise en ordinaire et extraordinaire.

Le premier résulte de [ce que les dépenses ordinaires, tant

celles assignées sur certains revenus que celles ac- Livres.

quittées par le Trésor directement, montent à. . 527,255,089

Tandis que la totalité des recettes de même nature

n'est que de 472,415,549

D'où il suit que le délicit ordinaire ne dépasse pas 54,839,540

iiJS LES CAUSES FINANCIÈHES

Reporl :;4,839,540

1,0 stH'dUil provient tlt's it'inlioursomeiils pour. . 70,502.367 De di'pt'iist'S exUaordiiiain'S pour 29,395,585

La réuninii de ces trois sornnii's forme le (h'-tieit total de i(K),737,492

Brionno et le conlrôleur général Lambert avaient eu raison d'établir une distinction entre le déficit en quelque sorte permanent et le déficit temporaire : celui-ci en elîet avait pour cause la nécessité de parer à des dettes qui venaient à échéance ainsi qu'à des dépenses qui ne devaient pas se renouveler. Cependant les lecteurs du Compte rendu de 1788 furent à bon droit efTrayés de l'écart de près de 55 millions existant entre les recettes et les dépenses normales, car il en résultait que les premières étaient annuellement inférieures aux secondes de plus d'un dixième, ce qui est une insuffisance difficile à combler, il faut en convenir. Mais ce qui les inquiéta encore bien plus, ce fut d'apprendre que le déficit temporaires'élevait à 106 millions. L'arriéré des exercices antérieurs, ou comme on disait à cette époque, la dette exigible, atteignait donc un chiffre énorme ! « Combien une année qui s'ouvrait avec des charges croissantes, lorsque déjà la moitié de son revenu avait été absorbée par des dépenses, laissait d'inquiétude à tous les porteurs de titres sur l'État, à tous ceux surtout qui, commejes rentiers, étaient à la merci de leur débiteur pour le paiement de leurs revenus ! Combien de germes de mécontentement devaient fermenter dans cette classe si nombreuse de créanciers des ministères, presque tous débiteurs eux-mêmes de ce qu'ils avaient fourni, et qui associaient ainsi à leurs plaintes contre le gouvernement tous ceux que son inexactitude associait à leurs souffrances ' ! » Los informations du Compte résidu excitèrent en conséquence une

1 ^lollien, Mé)n. d'un minisire du Trésor, I, li:J.

foule de gens à reporter toutes leurs espérances vers les États généraux. Et pourtant le Compte rendu indiquait clairement que rintention des ministres était de ne convoquer cette assemblée que le plus tard possible, à l'expiration du délai de cinq ans dont avait parlé le roi à la séance du 19 novembre 1787 I Leur irritation fut grande de voir ainsi ajournée une mesure dont ils espéraient le salut des linan- •ces, et ils se montrèrent d'autant plus sévères pour la publication de l'archevêque de Sens.

Quant au parlement, il résolut de proliter du mécontentement qu'elle soulevait pour diriger une nouvelle attaque contre le gouvernement. Instruit des vues opposées de Lamoignon et de Brienne à son égard, et persuadé sans doute que le principal minisire continuerait de ne pas vouloir ou de ne pas oser porter la moindre atteinte à ses antiques privilèges, il adopta, le 11 avril 1788, de longues remontrances contre la façon dont les choses s'étaient passées à la séance royale du 19 novembre, et taxa d'illégalité la publication de l'édit d'emprunt faite à la suite de cette séance. Si l'édit était illégal, l'emprunt ne Tétait-il pas ? Les remontrances ne craignirent pas de dire ù ce sujet : « Votre parlement n'ignore pas que des capitalistes de bonne foi, rassurés par les caractères extérieurs de l'édit imprimé, ont porté leurs fonds à l'emprunt de 120 millions ouvert pour cette année. Leur confiance serait-elle trompé ? Ce n'est pas l'intention de votre parlement. Il est possible d'assurer leur créance. A la vérité, le moyen n'est plus dans les mains de votre parlement. Mais il reste aux prêteurs une ressource dans l'assemblée des États généraux. Les États généraux pèseront dans leur sagesse les circonstances publiques, ils sentiront tout ce qu'exige la dignité de la nation, et leur zèle (éclairé confondra sans doute l'emprunt déjà rempli avec les dettes consacr(';es par la loi ». Ce langage était de nature à jeter le trouble dans l'esprit des capitalistes qui venaient d'api)orter Ifur argent au Tré-

iiO LES CAUSES FINANCIÈRES

sor, et par cela même il rendait à peu près irréalisables les emprmils successifs annonces par Tcdit de novembre : il compronieilail donc le crédit public, dans un moment oîi lo recours au crédit était la seule ressource de l'État. En outre, par Tinvocation qu'il contenait aux Ëtats généraux, il était en opposition absolue avec les tendances du Compte rendu. Les remontrances du 11 avril constituèrent en conséquence un véritable acte de provocation vis-à-vis du ministère, et celui-ci, à bon droit indigné, mit dans la bouche du roi une réponse sévère. Cette réponse, en date du 17 avril, contient en eflet le passage suivant : « Si la pluralité dans mes cours forçait ma volonté, la monarchie ne serait plus qu'une aristocratie de magistrats, aussi contraire aux droits et aux intérêts de la nation qu'à ceux de la souveraineté... Je dois garantir la nation d'un pareil malheur' ». La thèse soutenue par lo roi, c'est qu'il est le législateur suprême, et qu'à l'exemple de ses prédécesseurs il fera respecter sa volonté, « non seulement sans égard à la pluralité des suffrages, mais contre cette pluralité même, et malgré la résistance des parlements ». Affirmation imprudente, car le pays était de moins en moins disposé à s'incliner devant le principe de l'autorité absolue du monarque !

« La fermentation s'accroît de jour en jour, et commence à bouillonner dans quelques classes de la capitale. On prétend que M. l'archevêque de Sens a été pendu en effigie par une troupe de mutins... Les alarmes que cause la disposition presque générale de la nation font penser très sérieusement à la convocation des États généraux. » Telles sont les nouvelles que notait, à la date du 20 avril, la Correspondance secrète, et deux jours plus tard elle donnait l'information suivante ^ : « Les intendants de province ont reçu

1 En accusant les magistrats de former «une aristocratie », Brienne et Lamoif>non cherchaient à se venger des injures que le parlement leur avait adressées le 11 avril; il avait, en effet, dénoncé « leur despotisme, leur intrigue, leur ambition ».

2 Corresp. secrète, II, 248, 249.

le 20 do ce mois l'ordre de se rendre sans délai dans leur généralité. Un ordre semblable a été donné aux commandants. Tout concourt à annoncer un coup violent et prochain. Quelques spéculateurs le fixent au 4 de mai. Au moins est-il certain que vingt ouvriers d'imprimerie ont été appelés à Versailles et y travaillent jour et nuit dans le plus grand secret, et sans avoir la permission de sortir de leur atelier : quatre sentinelles en gardent les portes. La refonte des parlements en est évidemment le premier objet. Le roi dit hautement qu'il s'ennuie d'être en tutelle bourgeoise; il veut s'en affranchir ». Ainsi \e bruit qui courait depuis deux mois, et d'après lequel le gouvernement allait enlever à la magistrature toutes attributions politiques,, semblait être à la veille de se réaliser. Chacun, suivant son opinion, s'en réjouissait ou s'en indignait. Les ministres avaient au surplus fait effort pour rendre l'opinion publique favorable à ce changement. Lamoignon s'était adressé à Mirabeau, et avait obtenu qu'il composât une brochure contre les parlements. Cette brochure parut au mois d'avril, sous le titre de Réponse aux alarmes des bons cito'/ens. Elle accuse les membres des cours souveraines de se laisser guider par des considérations d'intérêt personnel, d'avoir repoussé la subvention territoriale afin d'échapper au payement de cet impôt, et d'avoir peu à peu usurpé un pouvoir législatif incompatible avec les fonctions judiciaires. Mais en même temps elle soutient que « le roi n'a pas d'autre intérêt que de rendre aux citoyens les droits qui leur appartiennent et d'associer la majesté du trijue à celle de la nation », elle réclame des assemblées nationales périodiques et fait remarquer que « le prince qui a rétabli les assemblées provinciales et convoqué les Notables, n'aura point promis en vain la convocation des Ëtats généraux ' ».

1 Tout en attaquant les prétentions parlementaires, le futur oratour de la Constituante n'entendait pas, c'est une justice à lui rendre, sacrifier les droits de la nation. Ainsi, le 18 avril 1788, il adressa à M. de

t'fl LliS CAUSES FINA.NCIKHES

La confliisiou (|ui se dégageait de l'écril de Miiabouu (Hail donc (|U(' l'organisaliou des parlements ponvaiL être modifiée sans dommage pour les citoyens, et que ceux-ci trouveraient au contraire dans les États généraux des garanties infiniment supérieures. En résumé, une crise parais sait imminente, mais quelles en seraient les suites? Â cet égard personne n'était rassuré, et bien des gens partageaienl l'opinion (pie le comte de Mercy exprimait on ces termes : » Il paraît que l'on médite le projet de réduire les parlements aux simples fonctions de judicature et d'établir une cour plénièie. Il est peu vraisemblable qu'une tentative de cette importance, et qui changerait la constitution de la monarchie, puisse réussir entre les mains de ceux qui font imaginée ' ».

Pour (pi'un coup d"Élat soit couronné de succès, il faut autant de secret dans sa préparation que de vigueur dans son exécution. Or, la première des conditions manqua entièrement à celui que Brienne et Lamoigaon étaient décidés à accomplir. A la vérité, le roi et la reine croyaient le contraire : on en a la preuve dans ce passage d'une lettre en date du 24 avril, écrite par Marie-.\ntoinette à son frère

Montmorin une letti'o où uous lisons ceci : « Eh ! ne voyez-vous pas, monsieur le comte, qu'au premier rnot solennel qui indiquera d'une manière précise la convocation des États généraux, tout sera calmé? Que les bons citoyens, les hommes paisibles, seront remplis d'espoir et de docilité à cet instant même? Que si le gouvernement a besoin de secours momentanés, d'un crédit temporaire, c'est encore là le meilleur moyen de se les procurer, parce que les États généraux sont aussi nécessaires comme la seule ressource de finances que comme moveu unique de coustituer le royaume? » (De Loménie, Les Mirabeau, IV,'ll4.)

' Curresp. de .Vf'/'c//; lettre do .AFercy à Kaunitz, 2o nvri) 178S. 11, 17o.

Joseph H * : « Nous sommes au momont de l'aire de yrands changemenls dans les parlements... Il me semble qu'on a pris toutes les mesures et précautions compatibles avec le plus grand secret, qui était nécessaire ». Au contraire, depuis deux mois, les projets du gouvernement étaient parfaitement connus. Les magistrats savaient même si bien ce qui les menaçait % que pour mieux se protéger ils résolurent de se couvrir de l'assentiment public en censurant une fois de plus le pouvoir et en s'érigeanl en défenseurs (\r l'intérêt des contribuables.

Le 29 avril, le parlement tient donc une assemblée générale ; les pairs sont présents, et un jeune conseiller des enquêtes, Goislard de Montsabert, prononce un long discours pour dénoncer les abus commis par l'administration dans la perception des vingtièmes. « J'ai l'honneur, dit-il, de déférer à la cour un abus contraire aux lois et à la tranquillité des citoyens. Des particuliers, connus sous le nom de contrôleurs des vingtièmes, munis d'ordres ministériels, sont répandus dans les campagnes, ils parcourent plusieurs provinces du ressort de la cour; ils adressent des ordres circulaires aux syndics des paroisses ». Ces ordres prescrivent d'augmenter les cotes des contribuables dont les revenus seraient reconnus supérieurs à ceux pour les(iuels ils acquittent rimpôt. Or, le parlement a toujours soutenu la doctrine de la fixité des cotes individuelles, et l'édit du 25 février 1780, portant prorogation du second vingtième, stipule que « les cotes des propriétaires ne pourront, sous quelque prétexte que ce soit, être augmentées ni examinées de nouveau ». Il est vrai que l'édit du mois de septembre 1787 dispose qu'à l'avenir les vingtièmes seront perçus « sur l'universalité des biens qui y sont soumis, et ce dans la juste proportion des riïvenus ellccUls qui doivent sup-

1 Corrcsp. de Merci/ et de Joseph II, 11, ITi.

^ « Le, parlemcnl ifij^noriiit rien de ce qui se lf;mi;iil. » hallii'i', Annales françalnen, til.)

ï\'t LES CAUSES FINANCIEHES

porter lesdites impositions » ; mais cet édit se réfère à la législation existante, et « il est absurde de supposer une extension contre laquelle les principes, les lois antérieures, la volonté de la compagnie, Tédit même, résistent également* «. Dans la séance du 19 novembre, le roi n'a-t-il pas d'ailleurs promis que de nouveaux impôts ne seraient pas établis ? Or, « les augmentations des cotes seraient, ^ans contredit, un impôt tout nouveau... Les extensions des vingtièmes sont donc contraires au vœu du roi, à sa volonté légitime ; elles alarmeront sans doute sa justice ». Aussitôt cette harangue finie, la cour s'empresse de prendre un arrêté par lequel elle invite « les gens du roi » à commencer une instruction relativement à la conduite des contrôleurs des vingtièmes. Les motifs de cet arrêté sont : « Que Taugmentation progressive des vingtièmes, sur l'augmonation progressive des revenus, serait destructive de la propriété des citoyens et de leur industrie, et que Tédit de septembre, vérifié à Troyes, ne l'a point autorisée ».

Ainsi le parlement, non content d'avoir détourné quelques jours auparavant les capitalistes de prêter de l'argent à l'État, excite maintenant les contribuables âne pas payer l'impôt et menace de poursuites les agents du fisc : le gouvernement néanmoins ne sévit pas encore. Sa longanimité fait croire aux magistrats que plus ils se montreront arrogants, moins on osera les frapper. En conséquence, ils se réunissent de nouveau le 3 mai, et d'Eprémesnil, qui est parvenu à se procurer une épreuve du projet d'édit concernant la cour plénière, leur dénonce les attentats préparés contre la magistrature. Aussitôt, sur sa proposition, ils proclament que les entreprises des ministres n'ont pour

• Il fallait toute la passion des parlementaires pour nier que 1 edit du mois de septembre précédent autorisât une perception des vingtièmes plus rigoureuse que par le passé. Le texte était formel, et le parlement, alors exilé à Troyes, avait consenti à ce que l'impôt frappât les revenus d'une manière plus exacte, parce que c'était la condition expresse de sou rappel.

but que de se dispenser de convoquer les États g'énéraux, et qu'elles ne laissent « à la nation d'autre ressource qu'une déclaration précise par la cour des maximes qu'elle est chargée de maintenir ». Cette déclaration des droits, prélude de celle de l'Assemblée constituante, affirme, entre autres maximes, « le droit de la nation d'accorder librement les subsides, par l'organe des États généraux, régulièrement convoqués et composés; le droit des cours de vérifier dans chaque province les volontés du roi; le droit de chaque citoyen de n'être jamais traduit en aucune matière par-devant d'autres que ses juges naturels, qui sont ceux que la loi lui désigne; et le droit de n'être arrêté que pour être remis sans délai entre les mains de juges compétents ». En outre les membres du parlement jurent à l'unanimité qu'aucun d'eux « ne prendra place dans aucune compagnie qui ne serait pas la cour elle-même, composée des mêmes personnages et revêtue des mêmes droits ». Le lendemain ils siègent encore et adoptent des remontrances pour protester contre la politique du ministère. « Les ministres, disent-ils, ne doutent pas de nos pouvoirs, ils rendent justice à nos bonnes intentions, tantqu'ils espèrent abuser de nos suffrages pour accabler la nation d'emprunts ou d'impôts, et ne voient plus en nous que d'ambitieux aristocrates, quand nous refusons de favoriser ou de partager leur despotisme. Non, Sire, point d'aristocratie en France, mais point de despotisme. Telle est la constitution : tel est aussi le vœu de votre parlement, et l'intérêt de Votre Majesté. » Ils démontrent ensuite longuement que la volonté du roi n'est pas toute-puissante en France, que le roi est tenu de respecter la loi, et que s'il lui appartient de tenir des lits de justice, il ne doit pas oublier « que le règne du feu roi, marciué par tant de lits de justice, l'est aussi par l'excès des impôts, des emprunts et des profusions ».

Le parlement eût été un corps électif, ayant pour devoir

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de défendre les dioils de ses coniiuollaiils violés par le pouvoir exécutif, qu'il n'aurait pas pu déployer une plus hautaine fernu'lé. Le ministère se lassa d'être bravé, et il donna l'ordre d'arrêter dans l;i nuit d'Eprémesnil et Goislard de Montsabert. Mais soit trahison, soit maladresse, ceux-ci furent prévenus, et Ton sait ce qui se passa ensuite : la retraite des deux magistrats au sein de la cour, l'arrêté par lequel elle les mit « sous la sauvegarde du roi et de la loi I-, la députation qu'elle envoya à Versailles, l'investissement des salles du parlement par les gardes françaises, l'assemblée siégeant en permanence toute la journée du 5 mai et toute la nuit, enfin d'Eprémesnil et Goislard enlevés de leurs sièges malgré les protestations de leurs collègues. Ces divers incidents sont trop connus pour que nous ayons à les raconter. Il nous suffira de faire remarquer que si dans le monde du Palais et dans une partie de la bourgeoisie ils excitèrent une vive irritation, ils ne causèrent au contraire dans le peuple, toujours prêt à applaudir aux coups de force, « pas d'autre émotion que celle de la curiosité ' ». Dans ces conditions, le moment parut enfin venu à Brienne de réaliser les changements législatifs sur lesquels les ministres s'étaient mis d'accord, et un lit do justice, auquel les princes du sang, les pairs et les grands officiers de la couronne furent invités à se rendre, fut convoqué ])our le 8 mai à Versailles.

« 11 n'est point d'écart auquel mon parlement de Paris ne se soit livré depuis une année. » Ainsi débute le discours par lequel Louis XVI ouvrit la séance. Apres s'être }>laint également de l'attitude des parlements de province, le roi ajoute : « Je veux convertir un moment de crise en une époque salutaire pour mes sujets; commencer la

* Corrcsp. secrèle, II, 253. — Weber dit de lurme {Mém., 128) : « Il n'y eut pas l'ombre de mouvement », et le marquis de Clermont-Gailerande {Mém^ I, 38) : « Soit indiflérence, soit qu'il fût frappé de ce coup imprévu de l'autorité, il est remarquable que le peuple no. témoigna qu'un intérêt très léger. pour le parlement ».

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réforniation de Tordre judiciaire par celle des tribunaux, qui en doit être la base ; procurer aux justiciables une justice plus prompte et moins dispendieuse... Il faut à un grand État un seul roi, une seule loi, un seul enregistrement; des tribunaux d'un ressort peu étendu, chargés de juger le plus grand nombre des procès ; des parlements auxquels les plus importants seront réservés; une Cour unique, dépositaire des lois communes à tout le royaume, et charg-ée de leur enregistrement ; enfin des États généraux, assemblés non une fois, mais toutes les fois que les besoins de l'État l'exigeront. Telle est la restauration que mon amour pour mes sujets a préparée, et consacre aujourd'hui pour leur bonheur ». C'était là un vaste plan do réformes. Les motifs et les détails de ces réformes furent déveloi»pés par le garde des sceaux dans une série de discours remarquables; puis lecture fut donnée d'une ordonnance instituant dans le ressort de tous les parlements uu certain nombre de grands bailliages et de présidiaux, et leur attribuant la connaissance de la plupart des affaires civiles et criminelles, d'un édit supprimant les tribunaux d'exception, d'un autre portant suppression de deux chauibres des enqu(Hes dans le parlement de Paris, d'un troisième créant une Cour plénière investie du droit d'enregistrement au lieu et place des parlements, et de deux déclarations, l'une réformant la procédure criminelle, l'autre suspendant jusqu'à nouvel ordre le parlement de Paris de l'exercice de ses fonctions. Il ne rentre pas dans l'objet de nos études de discuter le mérite et l'opportunité de ces ditférentes mesures; il nous suffira de dire (pi'eii légiférant sur des points aussi importants (»l en bouleversant raiitnpir organisation judiciaire de la l'"rauce , Louis X\l ne i)arvint même pas à intimider les magistrats dont i) se proposait de vaincre la résistance. Avant (|ue la séance du S mai ne lût levée, le })remier président du })arlement [)rotesta, en efi'et, contic tout ce (jui venait

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de se faire, déclara que rautorilé royale iravait pas le droit de violer « les lois fondamentales du royaume », (lut'lle ne serait aimée « qu'autant qu'elle serait tempérée par la justice et la conservation dos formes anciennes », et que les innovations consacrées dans le lit de justice étaient le châtiment immérité de « la réclamation du parlement pour que les impôts fussent délibérés et consentis par la nation assemblée légalement en États généraux». A la Cour des aides et à la Chambre des comptes, où le comte de Provence et le comte d'Artois avaient été envoyés le même jour pour faire procéder à l'enregistrement des édits, les protestations furent aussi très vigoureuses; le premier président de la Cour des aides, M. de Barentin, dénonça '( le renversement de la constitution française », et celui de la Chambre des comptes, M. de Nicolay, exprima la crainte que ce jour, où se déployait dans sa toute-puissance l'autorité royale, ne devint « l'époque tristement mémorable de la décadence ou de la subversion des lois ». Grâce à la faiblesse de Louis XVI et de ses conseillers, la date du 8 mai 1788 est au contraire celle à partir de laquelle le pouvoir royal, attaqué et bravé constamment, cessa de plus en plus d'inspirer le respect.

Lorsqu'un gouvernement jusqu'alors timide est entré dans la voie des rigueurs et du despotisme, Une peut plus, en effet, l'abandonner sans se déconsidérer; son incurable timidité ressort d'autant mieux qu'il a momentanément essayé de faire preuve d'énergie. Or, dès le lendemain du lit de justice, Brienne manifesta de l'hésitation. A la vérité, ceux des membres du parlement qui avaient été désignés pour faire partie de la cour plénière, reçurent l'ordre de se rendre le 9 mai au palais de Versailles, et ils apprirent delà bouche du roi « qu'il persisterait toujours dans l'exécution d'un plan qui avait pour but l'ordre général de son royaume et le bonheur de ses sujets », et qu'il les convoquerait de nouveau quand il aurait déterminé les autres

personnes qui siégeraient avec eux dans la cour plénière. Mais la séance se borna à cette déclaration; la cour plénière qui, pour être prise au sérieux, aurait eu besoin d'être immédiatement complétée et d'affirmer son existence par de fréquentes délibérations, ne fut pas réunie, et la nomination des personnages qui, d'après l'édit de création, auraient dû la composer, n'eut jamais lieu. Bien plus : les magistrats que le roi y avait appelés signèrent tous une lettre où ils disaient n'avoir obéi à la convocation « que par suite d'une obéissance purement passive », et que de leur présence il ne pouvait être « induit aucune sorte de consentement ou d'acquiescement à la formation de la cour plénière». De leur côté, les pairs annoncèrent l'intention de protester contre la création de cette cour, où les ministres avaient eu le tort de les introduire contrairement à leur gré. « Le premier ministre se trouva tout à coup ne sachant que résoudre. Les magistrats retenus à Versailles par Tordre du roi, erraient dans les rues de la ville ou dans les appartements du château, sans jamais entrer dans la chambre préparée pour leur séance. Il fallut les renvoyer dans leurs terres, pour se donner le temps d'imaginer une conduite à tenir. On bafoua, ou chansonna de toute part cette malheureuse cour plénière, morte avant d'être née '. »

Quel accueil les édits de mai reçurent-ils du public ? Il faut distinguer. La nombreuse clientèle du Palais et la jeunesse turbulente occupée chez les hommes de loi crièrent à la tyrannie ; des manifestations se produisirent sur la voie publique, on afficha sur les murs des placards aussi inju-

» Weber, Mém., 135. — « On parle, dit-on, du mariage de très haut et très puissant seigneur Monseigneur Déficit, avec très haute et très puissante demoiselle Plénière; mais il s'élève, ajoute-t-on, de grandes ditBcultés contre cette alliance : la première, c'est que Monseigneur est d'uue taille énorme, et mademoiselle très petite et très peu formée; on prétend aussi que l'union serait incestueuse, tous deux étant enfants du même lit. » (Co/ves/i. de Grimm, XV, 260.)

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