AVANT-PROPOS
On a beaucoup écrit sur les affaires de Bulgarie, et, néanmoins, on ne peut dire que Topinion publique eul ropéenne en ait une connaissance exacte, ni même une
^ idée quelque peu précise. Cela tient à ce que les pu-
blications dont elles ont été l'objet étaient, les unes d'ordre théorique et abstrait, les autres incompétentes ou insuffisamment renseignées, d'autres encore inspirées par la passion ou par un parti pris manifeste. C'est surtout dans la question, si hautement intéressante des relations de la Russie et de la Bulgarie, qu'on constate, pour ainsi dire à chaque pas, de nombreuses erreurs dans l'exposé des faits, dans les commentaires et les appréciations qui les accompagnent. Comment, dès lors, s'étonner que l'opinion publique ne puisse s'expliquer pourquoi la Russie libératrice n'a pas retiré plus de profits de son œuvre et comment il se fait que la nation bulgare aff'ranchie ait semblé se soustraire au devoir de reconnaissance envers son bienfaiteur.
C'est là le grand problème qui, faute d'explications nettes et complète», est resté insoluble pour le public.
Il y aurait donc, ce nous semble, utjlit^ urgcfttc à étudier de près les termes de ce problème, a recfeeï^cber, à définir, à mettre en pleine lumière les causes flèelles qui ont amené la situation actuelle.
C'est le but que se propose cette brochure.
Pour l'atteindre, elle emploiera le seul procédé qu'admettent les esprits impartiaux, l'exposé sincère des faits authentiques.
Nous arriverons ainsi à établir que la situation actuelle a été créée, à l'encontre des désirs et des volontés du tzar libérateur et de son fils, le tzar Alexandre Hl, en opposition avec les intentions généreuses de la nation russe et les sentiments de gratitude de la nBiim bulgare :
i° Par une coterie puissante dont les membres se trouvent à tous les degrés de la hiérarchie sociale russe, militaire et civile, et s'échelonnent, de l'entourage de l'empereur jusqu'aux fonclionnaires subalternes, coterie qui, puisant sa force dans l'influence de ses membres haut placés et dans la discipline de tous ses adeptes, s'est donné pour but d'exploiter à son profit, en Bulgarie, dans une visée de lucre, les sacrifices faits par la Russie et la reconnaissance naturelle et obligée de la nation bulgare ;
2° Par les fautes de la plupart des agents russes en Bulgarie, dont quelques-uns appartenaient à cette coterie, et dont les autres étaient obligés de subir ses ordres, sous peine d'être brisés ou disgraciés. D'ailleurs, en dehors de l'action spéciale et funeste de la coterie, les fautes de ces fonctionnaires devaient être la conséquence inévitable de la position même dans laquelle tous les agents russes en pays slaves sont placés. Il est, en effet, de notoriété publique que ces agents diploma-
tiques subissent trois impulsions différentes et, le plus souvent, contraires : impulsion de leur chef légal, le ministre des affaires étrangères ; impulsion de l'entourage de Tempereur ; impulsion des comités slavophiles, dirigés par M. Katkof. Comment arriveraient-ils à contenter trois maîtres dont, la plupart du temps, les instructions se contredisent, et dont deux sont irresponsables. Obligés d'obéir au plus fort dans cette lutte d'influences où leur ministre est souvent distancé, ils sont entraînés, par le fait même de cette triple direction, à des démarches et à des actes qui ne sont nullement Texpression des vues personnelles du tzar et des intentions de la nation russe ;
3* Par le choix, trop souvent malheureux, et par les fautes personnelles de la plupart de ces agents diplomatiques qui, au lieu de se tenir en dehors de la lutte des partis, cohime le leur commandait leur position même et rintérêt de la Russie, sont entrés, au contraire, dans Tarène, prenant fait et cause pour Tun ou pour l'autre de ces partis, exposant ainsi, non seulement l'agence et leurs personnes, mais aussi le gouvernement et la nation russe, aux attaques, aux animosités et aux rancunes des partis adverses.
Ce sont là les vraies causes, les seules, peut-on dire, qui ont créé entre la Russie et la Bulgarie le malentendu regrettable dont l'aggravation progressive a amené l'état de choses actuel. Cette vérité ressortira de l'exposé des faits qui mettra en pleine lumière l'influence néfaste des trois facteurs que nous venons de signaler.
Le prince Alexandre , deuxième fils du prince Alexandre de Hesse et neveu du tzar Alexandre II, était désigné d'avance comme prince de la future principauté de Bulgarie qui, du consentement de l'Europe, devait sortir de la guerre et constituer Tunique avantage que la Russie retirerait, dans la péninsule balkanique, de son action militaire. Au congrès de Berlin, les puissances, comme on le sait, furent unanimes à donner à la principauté tous les principes de vitalité et la Russie autocratique consentit elle-même à ce qu'elle fût dotée d'une Constitution.
La Constituante bulgare se réunit à Timovo, le 22 février 1879 et, le 29 avril, le Grand Sobranié électoral élisait, par acclamation, le prince Alexandre, candidat de la Russie, prince de Bulgarie. Une députation, choisie par l'Assemblée, porta à Livadia, où la famille impériale se trouvait réunie, le protocole de l'élection du prince.
Après avoir visité les souverains et les chefs d'Etat des puissances signataires du traité de Berlin, le prince Alexandre débarquait à Varna et de là il se rendait h Tirnovo, où la cérémonie du sacre eut lieu, le 9 juillet, dans l'antique basilique des Quarante - Martyrs qui avait vu le sacre des anciens rois de Bulgarie.
Par un manifeste, daté du même jour, le prince annonça son couronnement au peuple bulgare et déclara qu'il prenait en mains la direction des affaires.
Le 14 juillet, le prince Alexandre arriva à Sofia et, le 17 du môme mois, le premier ministère bulgare fut constitué. Il était composé de : MM. Bourmof, président du conseil et ministre de rintérieur, G. Grecof à la justice, G. Natchevitch aux finances, Balabanof aux affaires étrangères, G. Athanassovitch à Tinstructton publique, général russe Parensof à la guerre.
Ce ministère était conservateur.
Il est nécessaire d'expliquer ici qu'au cours des débats de la Constituante, qui avait été réunie à Timovo au mois de février précédent, deux partis politiques s'étaient formés. L'un s'était intitulé parti libéral et avait âonné à l'autre le nom de parti conservateur. Mais il faudrait segacrder d'appliquer à^es déBominations la signification qu'on leur attrib^ie en Europe.
Les Bulgares, on l'oublie trop souvent, sont tous imbus des principes constitutionnels, on le comprendra aisément si l'on réfléchit aux conditions de leur existence antérieure, comme communauté et organisation communalGj sous le régime turc. La Sublime-Porte a pour règle de laisser toute latitude aux communautés non musulmanes de son empire, pour les affaires religieuses et de statut personnel, pour l'organisation de leurs écoles, de leurs hôpitaux, de tout ce qui se rapporte, en un mot, à la vie communale. Le mode de perception de l'impôt lui-même, dont le quantum est fixé par le Trésor ottoman pour chaque commune, abandonne aux habitants le droit et le soin de la répartition de la quotepart due par chacun, proportionnellement à sa fortune, et a contribué ainsi à préparer les Bulgares à la pratique du self-government . Les paysans bulgares les plus ignorants, ayant été de la sorte façonnés à l'administration de leurs propres affaires, il est naturel que l'élite de la nation, que leurs députés et leurs ministres soient tous des constitutionnels et ne conçoivent l'existence et le progrès de la Bulgarie que sous ce régime et par son
fonctionnement normal, avec cette nuance toutefois, que les uns voudraient une Constitution en rapport avec la culture intellectuelle du peuple, etque les autres, plus jeunes et plu3 ardents, demandent toutes les libertés, sans faire suffisamment entrer en ligne de compte l'aptitude ou rinaptitude de la nation à les esiercer. Il est donc plus logique et plus Juste de désigner ces deux partis, ainsi que le faisait la récente brochure du docteur Koch, sous les noms de libéraux modérés et de libéraiix avancés.
Lât proclamation du prince Alexandre et la constitution du ministère inauguraient l'entrée en fonctions du gouvernement bulgare.
Le prince Alexandre n'avait, à cette époque, que vingt et un ans. Son éducation, presque exclusivement militaire, ne Tavait guère préparé au rôle de diplomate et de chef d'Etat que les événements l'appelaient à remplir. Par surcroît de conditions défavorables, rien n'existait, tout était à créer, à organiser dans cette principauté, dont il devenait le chef responsable. La tâche aurait été très ardue pour un homme d'Etat, ayant pour lui la science et l'expérience des affaires. Aussi, les quelques fautes que le prince Alexandre a pu commettre, dans cette œuvre essentiellement complexe et difficile, sontelles, en toute impartialité, parfaitement excusables.
En raison de l'inexpérience du prince Alexandre, la Russie avait placé auprès de lui le colonel Schepelew, comme conseiller privé. Cet officier supérieur venait de participer à la préparation du statut de la Roumélie Orientale, en sa qualité de chef de la délégation russe dans la commission internationale chargée de ce travail. On avait pensé qu'il aurait acquis, dans ce stage, la connaissance des hommes et des choses de Bulgarie et qu'il pourrait ainsi rendre de grands services en aidant le prince de ses lumières. Cette espérance fut complètement déçue. Au lieu de se renfermer dans son rôle de
conseiller, le colonel Schepelew s'érigea en tuteur altier du prince, lui faisant sentir durement sa situation dépendante et, dans bien des cas, paraissant même oublier son existence et tranchant du dictateur. Il devint bientôt évident que ce personnage était absolument au-dessous de sa tâche et qu'il ne possédait aucune des qualités nécessaires pour la fonction si délicate de directeur irresponsable des affaires d'Etat.
Le général Parensof, ministre de la guerre, était le second conseiller du prince et, ce mandat, il le tenait de la Constitution elle-même. Il se montra inférieur à sa mission et ses dissentiments immédiats avec les deux autres agents russes n'allaient pas tarder à rendre son remplacement indispensable.
Le prince Alexandre avait un troisième conseiller, celui-ci excellent de tous points, M. Davydow, qui fut lo premier agent diplomatique de la Russie dans la principauté. M. Davydow était arrivé en Bulgarie avant la réunion de la Constituante, du temps du prince Doudoukof-Korsakof. Il avait acquis de suite toutes les sympathies et l'estime publique lui fit cortège pendant le temps trop court de son séjour dans la principauté. M. Davydow avait admirablement compris que, pour remplir les intentions du tzar, pour maintenir et fortifier l'influence russe , l'agent diplomatique devait se manifester aux Bulgares comme un conseiller ferme mais bienveillant et impartial, se tenant en dehors des questions de personnes et des coteries, s'efforçant de solidariser, à un point de vue général, les intérêts de la Russie avec ceux de la Bulgarie, tout en laissant au peuple affranchi une suffisante liberté d'allures, un champ d'action assez vaste, dans son administration intérieure, pour donner satisfaction à son amour-propre national et à' son aspiration légitime vers le progrès moral et matériel. Si ces principes avaient été constamment appliqués par les agents russes, s'ils avaient ainsi
strictement accompli le programme personnel du tzar, il n'existerait pas aujourd'hui de question bulgare. Mais l'influence de la coterie et les autres causes que nous avons indiquées devaient former obstacle à la mise en pratique des vues élevées dont s'inspirait M. Davydow. Lui-même allait bientôt succomber, pour avoir été fidèle à son devoir de fonctionnaire loyal.
La coterie, dans sa hâte extrême de prendre possession de la Bulgarie, n'avait pas attendu, pour se manifester, que le gouvernement fût constitué.
Lorsque le prince Alexandre débarqua à Varna, avant môme qu'il se fût mis en communication avec la nation bulgare, deux individus, MM. Outine et Tcherni, s'étaient présentés à lui comme représentants des maisons Giinzbourg et Poliakow. Ces délégués du banquier et de l'entrepreneur de travaux publics, l'un et l'autre bien connus, étaient porteurs de nombreuses recommandations de hauts personnages russes et, entre autres, d'une lettre émanant de la chancellerie impériale qui recommandait très chaudement au prince Alexandre ces personnes et leurs propositions.
Le prince fit à cette demande la réponse naturelle qu'elle appelait. Il dit à MM. Outine et Tcherni qu'il ne pouvait rien décider, n'ayant pas encore pris possession du pouvoir, mais qu'il les invitait à se rendre à Sofia, dès que le ministère serait constitué, et qu'il leur promettait tout son appui, pour se conformer aux recommandations instantes qui lui étaient adressées.
En effet, quelques jours après la constitution du ministère», le prince Alexandre réunissait le conseil des ministres et lui soumettait les propositions des maisons Giinzbourg et Poliakow, dont MM. Outine et Tcherni étaient porteurs (1).
(1) Voir le protocole du conseil des ministres du 21 juillet 1879.
Ces propositions comprenaient deux objets :
l"" Le projet de création d'une Banque natieiiale ;
2? La demande du privilège, pour ces deux maisons, des études du chemin de fer Sofla^Roustchouk, avec la réserve expresse qu'il ne serait permis à personne de faire ces mêmes études avant que les concessionnaires tes eussent terminées.
La reproduction du texte de quelques-uns des articles du projet de la Banque nationale va nous édifier, du premier coup, sur le programme et le but de la coterie, représentée par MM. Outine et Tchcrni.
Voici ces artidcs, sur lesquels nous appelons lattentitm toute spéciale du lecteur :
Art. 3.
« Les charges et fonctions qui incombent à la Banque se classent en trois catégories, savoir :
A. Le service des caisses de FEtat;
B. Les opérations financières relatives aux transactions commerciales et entreprises industrielles du pays;