‹ Les Causes occultes de la question bulgare: Russie et BulgarieChapitre 3 sur 3 · C. Les opérations hjfpothécaires et foncières · texte numérisé non relu

C. Les opérations hjfpothécaires et foncières

Art. 6.

» Le capital social est fixé à vingt-cinq millions de francs et divisé en cinquante mille actions de cinq cents francs chacune.

Art. 7.

» L'augmentation ultérieure, éventuelle, du capital de vïngt-cinq millions de francs, en cas de développement des opérations de la Banque, se fait par décision de l'assemblée générale des actionnaires, avec approbation du gouvernement bulgare.

» La première émission d'actions est souscrite par les fondateurs et par les personnes invitées par euj: à y participer.

» Pour les émissions à provenir d'une augmentation

du capital, le droit de préférence à la nouvelle souscription est réservé, pour la première moitié de cette émission, aux possesseurs (Tactitms des émissions précé" dentés, au prorata du nombre d'actions qu'ils possèdent.

» Pour la seconde moitié de l'émission, le droit de préférence appartient aux souscripteurs de la première émission, au prorata de leur participation dans la première émission.

» Les actions de ces émissions pour lesquelles le droit de préférence n'aurait pas été exercé seront mises en souscription publique sur les bases à établir par le ministère des finances.

» // sera créé, lors de la première émission, mille parts de fondateurs qui seront partagées entre les souscripteurs de là première émission, au prorata de leur participation.

Art. 15.

» La Banque jouit seule du droit d'émettre des billets de banque au porteur ayant cours légal dans le pays.

» La valeur totale des billets en circulation ne peut pas dépasser le triple de l'encaisse métallique de la Banque et ladifférence entre cette encaisse et le montant des billets en circulation doit être représentée par le portefeuille, par des valeurs facilement réalisables, ainsi que par des engagements sur des opérations admises par les statuts.

Art. 16.

» H est réservé à la Banque :

» a) La frappe des monnaies ;

)> b) L établissement de caisses de dépôt et d!' épargne;

» c) Uorganisation des Monts-dé-Piété ;

» d) Le placement au moyen de syndicats ou de sous!" criptions publiques, à la Banque ou dans les diverses Bourses de r Europe, d* emprunts de t Etal contractés pour les divers besoins de la principauté, tels que, par ^exemple, travaux publics de VElat, construction de chemins de fer

OU leur exploitation, constfmction des ports, établissement (le conduites d'eau, d'éclairage, construction de routes nationales^ de canaux, exploitation de charbonnages et autres richesses minérales de la principauté.

» Une entente spéciale entre le ministère et le conseil d'administration de la Banque devra avoir lieu pour la conclusion de chacun de ces emprunts.

» Les billets de banque, les obligations hypothécaires et les actions émises par la Banque, ainsi que, en général, tous les actes ou effets publics créés par la Banque, tous les contrats et opérations traités par elle, sont exempts de tous droits de timbre ou autres et de tous impôts ou taxes de TEtat.

Art. 26.

» Si Temprunteur ne rembourse pas en temp« voulu la somme empruntée sur dépôts (§ B., art. 17) on lui adresse, le lendemain de Téchéance, au domicile indiqué par lui, ravis d'une prolongation en sa faveur de sept jours, pour lesquels, au lieu d'intérêts, il paie, à titre de pénalité y une amende de 1/2 0/0.

» S'il ne s'est pas exécuté pendant ce délai de prolongation, les fonds, métaux, assignations, marchandises, etc., formant la garantie de son emprunt, sont vendus à l'enchère publique, dans le local de la Banque même, ou par l'entremise de courtiers, selon le gré de la Banque.

» Dans ce cas, au lieu de 1/2 0/0 de pénalité, la Banque prélève : ' ,

» 1* Les intérêts courus, au taux convenu pour le prêt, depuis l'expiration du contrat jusqu'au jour du complet remboursement, en comptant chaque quinzaine commencée pour un demi-mois ;

» 2° ^ 0/0 du montant total du prêt, à titre de pénalité.

» Ce qui reste disponible sur le produit de la vente, après que la Banque s'est couverte de son prêt et des prélèvements susdits, est rendu à l'emprunteur*

Art. 30.

» Les métaux, assignations et autres marchandises, warrants, quittances des comptoirs de transports de chemins de fer ou de Compagnies de navigation et les papiers de valeur de toute espèce, donnés en garantie à la Banque, ne peuvent être séquestrés, ni sur les instances de particuliers, ni sur celles de l'Etat et ne peuvent être portés à la masse créancière qu'après que la Banque Nationale aura été complètement désintéressée y tant en intérêts et pénalités , qu'en remboursement du principal de son prêt.

» Les billets ou récépissés émis par la Banque, en échange de dépôts d'argent, ainsi que les actions et obligations de la Banque sont acceptés comme cautiour nement dans toutes les administrations du gouvernement, pour un prix qui sera déterminé par le ministre des finances. »

Comme on le voit, ce projet de banque, soi-disant nationale, livrait la Bulgarie, pieds et poings liés à Texploitation éhontée de la coterie. Il serait oiseux d'insister. Les privilèges réservés aux souscripteurs de la première émission et les parts de fondateurs, Tarticle 16 qui. concède à la coterie toutes les entreprises financières, industrielles et même commerciales de la principauté, l'innovation des pénalités et leurs conditions léonines, dont Tune impose au débiteur en retard une prolongation d'échéance de sept jours, en lui faisant payer 1/2 0/0 pour ces sept jours, soit un taux d'intérêt de 25 0/0 par an, les intérêts exigés à titre légal des emprunteurs, l'Etat lui-même dépouillé du droit de séquestre sur les valeurs données en garantie à la Banque, toutes ces dispositions définissent et qualifient, par leur simple exposé, sans qu'il soît besoin de commentaires, l'entreprise dirigée par la coterie contre la nation et contre l'Etat bulgare.

Ce qui est vraiment extraordinaire, c'est que les meneurs de cette tentative d'exploitation ou, pour mieux dire de déprédation, se soient trompés sur le compte des Bulgares, au point de croire qu'ils accepteraient sans mot dire et les yeux fermés, cette prise de possession des richesses économiques de la Principauté. C'était bien peu connaître ce peuple économe et travailleur, très serré en affaires et dont la propension naturelle à l'examen et au contrôle des questions d'argent s'est exercée et affmée par sa participation à l'administration de la commune, de sa caisse agricole, de tous les détails de ses finances.

Aussi l'impression produite sur les ministres bulgares fut-elle très fâcheuse. Bien qu'ils n'eussent guère été préparés par leurs occupations antérieures aux fonctions gouvernementales, l'excès même des demandes leur ouvrit les yeux, leur bon sens leur tint lieu d'expérience et, comme le prince Alexandre, dans son désir naturel de complaire aux hauts personnages russes, insistait avec force auprès des ministres pour l'adoption des propositions Outine, dans la séance où il les leur soumettait, M. Balabanof lui dit en propres termes : i< mais laissez-nous au moins lire ce papier et le méditer, ne nous mettez pas ainsi le couteau sur la gorge. »

Le ministère, après en avoir délibéré, prit un moyen terme. Il décida de réserver à plus tard l'examen du projet de Banque et de présenter à la Chambre la proposition Gunzbourg et Poliakow relative aux chemins de fer.

Les élections législatives eurent lieu les 29 août et 10 septembre. La Chambre aurait dû être ouverte le 27 octobre. Mais un grand nombre de députés étant arrivés en retard, les séances du Sobranié ne furent Inaugurées que le 2 novembre.

Conformément à la détermination prise par le cabinet, le discours du trône faisait mention du projet d'études

dil chemin de fer Sofia-Roustchouk. Maïs la Chambre préludait, dès les premières séances, à Tagitation, aux violences dont le renouvellement allait devenir plus tard Tune des causes du coup d'Etat. Elle renversait le ministère sans motif plausible.

Bientôt après, le 6 décembre, le prince, par décret, numéro 335, prononçait la dissolution de la Chambre et il modifiait le ministère, en mettant à sa tête, comme ministre-président, Mgr Clément, archevêque de Tirnovo et en nommant M. T. Economof, ministre de Tintérieur.

Il est à remarquer que MM. Bourmof et Balabanof, les deux ministres évincés, étaient précisément ceux qui avaient fait aux projets présentés par MM. Outine et Tcherni et appuyés par le prince Alexandre, l'opposition la plus vive et la plus ferme.

Ici trouve sa place un incident qui nous fournira une nouvelle indication sur les procédés étranges et sur rinfluence toute puissante de la coterie.

La chute du ministère Bourmof avait tout particulièrement réjoui MM. Outine et Tcherni. Le jour même où le ministère annonçait au Sobranié qu'il donnait sa démission, on entendit M. Outine dire à haute et intelligible voix, dans la tribune du public : « enfin on aura un ministère avec lequel on pourra travailler, »

Ce propos fut relevé par le Vitocha^ organe officieux du ministère démissionnaire et ce journal ne manqua pas d'expliquer la portée de cette exclamation significative. M. Outine s'en plaignit vivement à M. Davydow qui, n'entendant nullement subordonner les grands intérêts dont il avait la garde aux convenances de la coterie, répondit : « Si vous ne voulez pas qu'on écrive contre vous, ne vous mêlez pas des. affaires intérieures du pays. »

Dès ce moment, la coterie déclara la guerre à M* Davydow et, bien que ce fonctionnaire honnête et- dévoué

fût le favori de rimpératrice, il ne pouvait tenir contre rassockktion puissante dont il s'était refusé à servir les intérêts. M. Davydow recevait bientôt après la iiouvelle de son changement de résidence et, le 3 février 1880, il quittait la Bulgarie qui a gardé à sa mémoire un souvenir d'estime et de reconnaissance.

D'ailleurs, ce n'était pas seulement contre la coterie qua M- Davydow avait eu à lutter. Les inconvénients de la multiplicité des directions imprimées aux agents îittBses avaient commencé à se manifester simultanément. Le prince Alexandre se trouvait placé entre deux conseillers, le colonel Schepelew, son conseiller privé, et le général Parensof , ministre de la guerre, qui ne parvenaient pas à s'entendre et qui étaient également en divergence de vues presque constante avec M. Davydow. Les deux officiers correspondaient directement avec Saint-Pétersbourg et M. Davydow adressant, de son côté, ses dépêches à son ministre, chacun d'eux présentait les choses sous un jour différent, de telle sorte qu'il s'en suivait, à Saint-Pétersbourg, un grand désordre d'idées provoquant des instructions contradictoires et, à Sofia, un désaccord permanent entre les trois conseillers du prince, ce qui n'était guère de nature à l'éclairer sur les résolutions à prendre et à faciliter sa tâche, et ce qui explique cependant les fautes commises et dont le prince a dû seul endosser la responsabilité.

M. Davydow dont la coterie avait rendu la position impossible, ainsi que nous l'avons dit, fut remplacé à Sofia par M. Coumany qui avait abandonné son poste de conseiller de l'ambassade de Russie â Constantinople, pour devenir le représentant du baron de Hirsch et de sa société de chemins de fer, près de la Sublime Porte. Bientôt après, Midhat pacha, devenu grand vizir, obligea le baron de Hirsch à remercier M. Coumany, ne voulant pas accepter un sujet russe comme représentant d'une Compagnie autrichienne.

Le prince Alexandre se voyant privé dçs conseils éclairés de M. Davydow, et craignant de se trouver à la merci du colonel Schepelew, qui lui avait fait sentir si durement sa tutelle, demanda à l'empereur le rappel de ce conseiller. Le colonel Schepelew partit en mômé temps que M. Davydow et devint, dès lors, l'ennemi implacable du prince qui n'avait pu accepter sa prétention de gouverner la Bulgarie et d'en disposer à sa guise. Il est utile de noter ici que le colonel Schepelew était un membre actif de la coterie.

Quant au général Parensof, le prince Alexandre, qui avait constaté son insuffisance comme ministre de la guerre, demanda également son remplacement, lors du voyage qu'il effectua, à cette époque, en Russie, pour assister aux fêtes du 25® anniversaire de l'avènement au trône du tzar Alexandre II. Ces fêtes devant avoir lieu le 3 mars 1880, le prince partit le 3 février.

C'est à ce voyage que se rattache le fait historique dont on n'a pas perdu le souvenir. Le père du prince Alexandre, qui venait d'arriver à Saint-Pétersbourg, avait été invité à dîner au palais. Il fut en retard de cinq minutes et, comme le tzar l'attendait, l'explosion §ous la salle à manger eut lieu avant que la famille impériale se fût mise à table. Une grande catastrophe fut ainsi évitée par ce retard fortuit du chef de la famille Battenberg,

Le tzar accorda au prince Alexandre le remplacement du général Parensof et désigna comme ministre de la guerre de la principauté le général Ehrnrooth, un homme loyal, instruit, énergique, d'une droiture inflexible, un organisateur éminent.

Le prince Alexandre rentrait à Sofia le 1" avril. Le lendemain, le général Parensof donnait sa démission et était remplacé provisoirement par le colonel Plevé, son secrétaire général. Le 14 avril, le général Ehrnrooth arrivait en Bulgarie et prenait possession de son poste.

. Entre temps, M. Outine avait présenté son projet de Banque au ministère Clément qui adopta de suite, visà-vis de cette proposition, la môme attitude que le cabinet précédent. Néanmoins, on comprendra, sans peine, la perplexité de cçs hommes d'Etat improvisés qui se trouvaient placés, dès la première affaire soumise à leur décision, entre le désir de sauvegarder les intérêts de leur pays et la crainte de déplaire au prince et à la Russie.

De longues séances furent consacrées par les ministres à Texamen de ce projet (1). Ils éliminèrent certains articles parmi les moins acceptables, mais, sous la pression du prince, qui tenait à témoigner sa reconnaissance à la cour de Russie, et sur l'insistance de M. Coumany, le nouvel agent diplomatique qui faisait preuve d'une grande diligence pour soutenir la proposition Outine, le ministère dût promettre que le discours du trône annoncerait la présentation d'un projet de loi pour la création d'une Banque nationale.

Il est de toute justice de constater ici que ce ministère a su, de môme que le précédent, discerner et accomplir son devoir dans la position pénible qui lui était faite. Ce ne fut que dans la prévision du rejet par la Chambre de ce projet de loi, qu'il se décida à le présenter, pour parer au plus pressé, c'est-à-dire pour prévenir une rupture inévitable et périlleuse avec le prince et les Russes.

L'attitude du cabinet était d'autant plus méritoire que MM. Outine et Tcherni exigeaient la signature immédiate de la convention, sauf à la présenter ensuite à la Chambre, sous forme de projet de loi. Le ministère, en refusant d'obtempérer à cette mise en demeure de MM. Outine et Tcherni, se fit deux ennemis mortels. En effet, ces messieurs, voyant que le cabinet ne céderait pas, se lièrent immédiatement avec le parti poli-

(1) Voir les protocoles du conseil des ministres»

tique adverse, dont les chefs étaient MM. Zankof et Karavelof. En gens pratiques, ils remirent 200,000 francs à M. Karavelof pour faire de l'agitation dans le pays et préparer les élections, de manière à faire sortir des urnes une majorité de libéraux avancés qui renverserait le ministère Clément. Le fait de la remise de 200,000 francs à M. Karavelof, pour cet objet, est connu dans la Bulgarie entière. Nous avons entendu M. Davydow Tafflrmer à Saint-Pétersbourg, dans un cercle d'amis, en 1883, avant son départ pour le Japon, en ajoutant, à Tappui de son dire, qu'en Bulgarie le fait était de notoriété publique.

Le décret n*» 380 ordonnant les nouvelles élections avait paru le 25 janvier et, par décret n° 98 du 12 mars, la Chambre fut convoquée pour le 4 avril.

Pas n'est besoin de dire que, grâce aux libéralités des agents de MM. Gunzbourg et Poliakow, la campagne contre les libéraux modérés (les conservateurs) avait été rudement menée par M. Karavelof et ses partisans. Aussi les élections donnèrent-elles la majorité aux libéraux avancés.

Le 3 avril, le ministère Clément était démissionnaire, la session de la Chambre était inaugurée le lendemain 4 et, le 7, le prince Alexandre appelait au pouvoir, conformément à la règle constitutionnelle, le ministère Zankof- Karavelof, expression de la majorité nouvelle.

Le ministère Clément, avant de se retirer, avait tenu l'engagement qu'il avait pris et, parmi les projets de loi mentionnés dans le discours du trône, celui relatif à la création d'une Banque nationale figurait sous le n** 15.

Pour la lucidité de l'historique de ce projet de loi, nous devons indiquer ici l'attitude que M, Coumany avait adoptée, dès son arrivée à Sofia, vis-à-vis du prince, des partis politiques bulgares et de la coterie. Nous qualifierons exactement cette attitude en disant qu'elle était le contre-pied de celle de son prédécesseur*

M. Davydow s'était toujours étudié à se tenir en dehors et au-dessus des partis, bien que ses préférences d'homme sage et prévoyant fussent tout naturellement pour le parti modéré, dans cette principauté naissante, au milieu de ce peuple nouveau venu à l'existence politique ;

Au contraire, M. Coumany inaugura le système détestable qui devait faire descendre les agents officiels de la Russie de leur haute position de représentants et de gardiens des intérêts de la puissance libératrice au rôle, peu digne et essentiellement dangereux pour l'influence russe, de chefs avoués ou occultes de tel ou tel autre parti.

M. Coumany embrassa immédiatement la cause des libéraux avancéSj se plaçant ainsi, de son plein gré, en état d'opposition à l'égard du prince auprès duquel il était accrédité, le prince Alexandre s'appuyant à cette époque sur les libéraux modérés. Les choses furent poussées à ce point que l'agence diplomatique de Russie devint le quartier général du parti avancé, le centre de son action. En outré, M. Coumany se prononça si nettement en faveur de la coterie qu'il autorisa le soupçon de sa complicité dans la tentative d'exploitation et d'asservissement économique de la Bulgarie.

Le zèle de M. Coumany à servir les intérêts représentés par M. Outine se manifesta tout particulièrement dans la question du projet de loi de la Banque nationale.

Il y avait à cette époque à Sofia un fonctionnaire du ministère des finances français, M. Hogdé, qui avait été engagé par contrat, par le premier ministère, au service de la principauté, en qualité de conseiller financier. M. Hogdé était un homme loyal, hautement honorable, un spécialiste remarquable, dont MM. Coumany et Outine ne pouvaient espérer le concours dans leur entreprise. Sa présence était un danger pour leur projet. Il était certain que, consulté sur cette proposition^ il aurait

montré les dangers que présentaient certaines parties du statut de la Banque soi-disant nationale pour le développement économique du pays, et aurait émis Tavis de voir ces parties dangereuses modifiées ou rayées de ce statut, ce qui ne faisait pas le compte de la coterie. Aussi ces messieurs imposèrent-ils à M. Zankof l'obligation de faire casser le contrat de M. Hôgdé par la Chambre, avant que le projet de loi de la Banque nationale fût venu en discussion devant elle. L'annulation du contrat fut obtenue, avec un dédit de 80,000 francs, sur lesquels M. Hogdé, par un trait qui peint exactement son caractère, fît don de 40,000^ francs aux écoles françaises de Sofia.

Mais M. Outine n'avait pas, pour cela, cause gagnée. Ainsi que nous avons déjà eu l'occasion de l'indiquer, les Bulgares ne traitent pas les affaires d'argent à la légère. Les conditions extraordinaires de la concession qu'on leur demandait firent naître leurs soupçons et l'Assemblée refusa de voter le projet de loi. Elle décida qu'il serait l'objet, de. la part du gouvernement, d'une étude plus approfondie et plus détaillée, de manière à lui être présenté de nouveau dans une prochaine session.

M. Outine se le tint pour dit, d'autant plus que, si M. Coumany le soutenait avec persévérance, le général Ehrnrooth, qui jouissait de la pleine confiance du prince et dont l'influence augmentait de jour en jour, ne voulait absolument pas entendre parler des entreprises de cette nature. Après la clôture de la Chambre, M. Outine quitta la Bulgarie et, bientôt après, il mourait de chagrin, fût-il dit à cette époque, d'avoir vu échouer tous ses projets d'exploitation de la Bulgarie. Mais MM. Giinzbourg et Poliakow n'abandonnèrent pas complètement la partie; Nous verrons bientôt M. Coumany revenir à la charge pour la question des chemins de fer et, lorsque cet agent zélé de la coterie partira à son tour, elle con-

fiera la succession de ses entreprises à d'autres personnages dont cet exposé signalera les actes.

On doit noter que cet insuccès de la proposition la plus importante de MM. Gunzbourg et Poliakow dut être attribué par la coterie, pour une grosse part, au prince Alexandre qui n'avait pas su composer ses ministères de manière à leur faire signer les concessions de certaines entreprises, ainsi que des souverains d'Etats voisins lui en avaient donné l'exemple, dans des conditions identiques. De là aussi, une sourde irritation contre lui, de la part des hauts personnages intéressés dans la question. Mais ils étaient encore assez réservés dans l'expression de leurs rancunes, parce qu'ils connaissaient la grande affection du tzar Alexandre II pour son neveu, parce qu'ils savaient que le caractère ferme et généreux du tzar rendrait vaines leurs récriminations et leurs intrigues contre le prince Alexandre,

Le 4 juin, le prince Alexandre effectua un nouveau voyage en Russie. L'Impératrice qui venait de mourir inopinément lui avait toujours témoigné une grande tendresse et le prince qui fut très affligé de la perte de sa bienfaitrice, tenait à lui rendre les derniers devoirs et à assister à ses obsèques.

Le 16 juin, la session ordinaire de la Chambre fut close par le ministre président, qui avait reçu une délégation du prince à cet effet.

Le prince Alexandre rentra en Bulgarie à la fin du mois de juin.

Le 4 octobre, il partait pour Belgrade où il allait visiter le roi Milan. Le 10 octobre, le prince Alexandre était de retour en Bulgarie et, le 21 du môme mois, il recevait à Roustchouk la visite du prince Charles de Roumanie.

Le 27 octobre, M. Zankof, président du conseil des ministres, ouvrit, par délégation, la session ordinaire du Sobranié. Le discours du trône faisait ressortir, pour a

deuxième fois, la nécessité urgente de la construction des chemins de fer en Bulgarie. Cette insistance était d'autant plus singulière que l'Assemblée avait tout à organiser dans le pays, qu'on ne connaissait même pas encore les ressources budgétaires, qu'il était absolument illogique, en un mot, d'engager la principauté dans une question pareille, avant qu'elle fût flxée sur ses ressources et qu'elle eût assuré l'organisation et le fonctionnement de ses divers services, des éléments essentiels et constitutifs de son existence même.

Aussi la présentation nouvelle et anormale de l'une des deux propositions Gunzbourg-Poliakow ne provenait-elle pas de l'initiative du gouvernement. Elle était le résultat de la campagne active que M. Coumany, secondé par M. Kopitkine, directeur des travaux publics depuis 1879, et dont nous aurons à parler encore, avait poursuivie avec ténacité auprès du prince Alexandre et de ses ministres. L'action de l'agent diplomatique de Russie, en faveur de la coterie, avait été fortement entravée par le général Ehrnrooth qui, avec sa franchise d'honnête homme, ne discontinuait pas d'exprimer sa façon de penser sur la coterie et sur ses actes. Nous lui avons entendu dire plus d'une fois, alors qu'il parlait des maisons Gunzbourg et Poliakow : « C'est la gale de la Russie et voici qu'elle vient envahir la Bulgarie. » Mais M. Coumany apportait, dans son plaidoyer, obstination et habileté. Il rappelait, à chaque instant, au prince Alexandre, les recommandations pressantes qui lui avaient été adressées de Saint-Pétersbourg, en faveur de ce projet. Il invoquait auprès de lui le caractère d'utilité stratégique que, dès ce moment, les pro-» moteurs du chemin de fer avaient commencé à lui attribuer, pour emporter plus sûrement l'affaire. Il fallait se hâter d'établir cette voie qui faciliterait l'action militaire éventuelle de la Russie en Bulgarie, avant que l'on eût construit la ligne de jonction Vakarel-Sofla-Tza^

ribrody qui serait d'une si grande utilité pour l'Autriche. On devait prendre les devants. C'est par cette argumentation que M. Goumany était parvenu à impressionner l'esprit du prince Alexandre et à le décider à donner suite à la proposition Giinzbourg-Poliakow. Quant aux ministres, ils ne pouvaient opposer un refus à l'agent diplomatique qui était entré avec tant d'ardeur dans leur coterie politique, leur avait donné tant de preuves d'amitié et n'était d'ailleurs que l'avocat de M. Outine, qui avait acquis des droits spéciaux à leur gratitude par ses largesses électorales.

C'est ainsi que le projet de loi sur les chemins de fer fut mentionné dans le discours du trône et présenté à la Chambre.

Le Sobranié, avec le bon sens et la prudence soupçonneuse qui distingue les assemblées bulgares dans les questions d'argent, fît siennes les propositions Giinzbourg-Poliakow. Il adopta, en principe, la construction d'une ligne ferrée Sofia-Roustchouk et, comme ces maisons n'avaient présenté aucune étude, aucun devis estimatif, à l'appui de leur demande, dans le but manifeste d'escamoter une concession indéterminée, en trompant les Bulgares, le' Sobranié autorisa le gouvernement à faire lui-même les études nécessaires, l'invitant à lui soumettre un projet de loi complet pour cette ligne, dans la prochaine session.

La constatation par la Chambre de l'utilité de cette ligne et la décision qu'elle avait prise, en principe, de procéder à sa construction ne constituaient pas pour la coterie un succès complet. Néanmoins, elle en pouvait éprouver une certaine satisfaction, par comparaison avec ses déboires antérieurs et en considérant que la décision du Sobranié laissait le champ ouvert à ses espérances.

Depuis que les Bulgares avaient été appelés à la vie parlementaire, les assemblées de leurs députés n'avaient

pas brillé, on doit le dire, par le calme et la dignité. L'agitation avait été la règle du Sobranié. La session dont nous nous occupons fut marquée par des scènes plus orageuses encore, plus profondément regrettables, ainsi que par des changements partiels et répétés dans le cabinet. Cette progression dans le manque de tenue des députés, les injures qu'ils échangeaient, le désordre confinant à l'anarchie qui en était la conséquence, firent sur Tesprit du prince Alexandre une impression très vive et très fâcheuse. Il est à peu près certain que ce triste spectacle lui fit concevoir dès cette époque l'idée et le projet d'avoir recours, pour la conduite des affaires de la principauté, à un autre mode de gouvernement.

La session fut clôturée le 30 décembre 1880. Avant cela, M. Zankof, le chef reconnu du parti libéral avancé, avait été écarté du pouvoir, par ordre du prince, à la suite d'un incident grave provoqué, dans la question de la réglementation de la navigation du Danube, par la manière étrange de ce ministre de comprendre et de pratiquer les obligations internationales, incident qui avait failli amener la rupture des relations entre TAutriche et la Bulgarie. M. Karavelof avait succédé à M. Zankof comme chef du parti. Il était, à cette époque, président du conseil et il s'était adjoint, comme ministre de rintérieur, M. P. Slaveikof, le poète national.

Le 14 mars 1881, le prince Alexandre partait pour la Russie, où son oncle, le tzar Alexandre II, venait de succomber sous les coups des assassins. Le 28 avril, il rentrait à Sofia et, le 9 mai, le coup d'Etat avait lieu. La Chambre était dissoute, le ministère renversé, la présidence du nouveau cabinet confiée au général Ehrnrooth avec tous les pouvoirs dictatoriaux et la mission de faire les élections. Le 23 mai, le prince adressait au peuple une proclamation dans laquelle, après avoir exposé l'état lamentable de la Bulgarie, il demandait, pour organiser le pays, les pleins pouvoirs, pendant un délai

.de sept anô, après lequel une grande assemblée serait réunie pour porter un jugement sur ses actes. Le prince ajoutait que, dans le cas où ces pleins pouvoirs ne lui seraient pas accordés, il déposerait son mandat entre les mains du peuple qui l'avait élu.

Ce coup d'Etat a été apprécié diversement. Bien qu'il n'entre pas dans notre cadre de discuter à fond la question, nous devons dire néanmoins que ce coup d'Etat était une faute grave. Il aurait été beaucoup plus logique de modifier les articles de la Constitution qui, d'après l'expérience déjà acquise, opposaient des obstacles à la marche progressive et normale de la nation bulgare. C'était là ce qu'il aurait convenu de faire et tout le monde a eu tort, le prince qui a fait le coup d'Etat, les libéraux modérés (conservateurs) qui ont aidé à son accomplissement, les libéraux avancés qui, par leurs exigences déraisonnables, par le désordre et les violences qu'elles occasionnaient dans l'Assemblée et dans le pays, en avaient fait germer l'idée dans l'esprit du prince Alexandre, et avaient rendu indispensable un changement du régime gouvernemental. ^

Mais, dans cette répartition des responsabilités, nous ne devons pas publier ceux qui ont été les auteurs directs quoique occultes du coup d'Etat et à qui il est juste, par conséquent, d'en attribuer la plus grosse part.

On s'est souvent demandé comment il se faisait que lé prince Alexandre n'eût pas eu recours à la modification de la Constitution, au lieu d'assumer la charge si lourde que les pleins pouvoirs allaient faire peser sur lui. La réponse est facile pour ceux qui ont suivi de près ces événements. C'est que, lors de son récent voyage à Saint-Pétersbourg, le prince Alexandre avait subi une influence décisive. Encore sous le coup de l'agitation inquiétante des assemblées bulgares, qui avait pris une si grande intensité et provoqué de si fâcheux incidents dans la dernière session du Sobranié, il n'avait pas

caché aux personnages russes la préoccupation que cet état de choses lui inspirait, au point de vue de Texercice du pouvoir dans la principauté. Les membres de la coterie virent de suite Texcellent parti qu'ils pouvaient tirer, pour leurs propres affaires, de cette situation d'esprit du prince Alexandre. Ils n'avaient rien pu obtenir encore en Bulgarie, où la résistance des ministres et du Sobranié avait écarté toutes leurs demandes d'entreprises. Le moyen s'offrait de réparer le temps perdu et de s'assurer des bénéfices qui leur avaient jusqu'alors échappé. Il s'agissait simplement, pour cela, d'abonder dans les idées du prince Alexandre, de le pousser au coup d'Etat et, lorsqu'il serait devenu le maître en Bul* garie, d'obtenir de lui des concessions qu'il ne pourrait plus refuser.

Ici apparaît avec éclat l'influence néfaste et toute puissante de la coterie. L'idée du coup d'Etat fut patronée, propagée, exaltée par les membres de cette association, aussi bien dans les ministères et dans l'entourage de l'empereur, qu'auprès du prince Alexandre et c'est ainsi que, sous l'influence souterraine de cette coalition d'exploiteurs placés à tous les degrés de la hiérarchie, la politique de la Russie fut détournée des nobles buts visés par les volontés paternelles du tzar, par les intentions généreuses de la nation russe, et engagée dans une fausse voie, sous l'action d'intérêts antipatriotiques, d'intérêts inavouables.

Ce n'était autre chose qu'un guet-apeas à la Russie et au prince Alexandre.

Le tzar, son gouvernement, la Russie, le prince Alexandre et ceux des Bulgares qui ont participé au coup d'Etat étaient également de bonne foi et croyaient sincèrement qu'on entrait ainsi dans la bonne voie pour le progrès et le salut de la Bulgarie.

Pour la coterie, le tour était joué* Elle avait cause gagnée. La Russie approuvait le coup d'Etat. Le fait de

cette approbation est démontré, en ce qui concerné le ministère des affaires étrangères, par les instructions qu'il adressa, à cette époque, à son agent à Sofia, instructions qu'une indiscrétion a livrées à la publicité. Du reste, le doute n'est pas permis lorsqu'on considère que c'est le général Ehrnrooth qui fut investi des fonctions dictatoriales par le prince Alexandre, ce que la Russie n'aurait sûrement pas permis si elle n'avait pas approuvé le coup d'Etat.

Ce qui complète, d'ailleurs, l'évidence sur cette question, c'est que, quelques jours après le coup d'Etat, le prince Alexandre recevait de son cousin, l'empereur Alexandre III, le grarid cordon de Saint Alexandre Newski, c'est encore que, vers la même époque, le il juin, l'agence diplomatique de Russie à Sofia communiquait officiellement au gouvernement princier une dépêche qui, par les soins du ministère, fut répandue dans tout le pays. En voici le texte :

« Le cabinet impérial a gardé réserve sur la crise bulgare, par déférence pour l'indépendance du prince et de la nation. Cette réserve ayant été exploitée par des agitateurs comme un blâme, il croit devoir constater que le prince élu, ratifié par l'Europe, est un gage du présent bien-être de la Bulgarie. Le cabinet impérial a confiance dans ses sentiments, son désir de remplir sa mission solennellement acceptée. Si le prince a déclaré impossible de continuer à assumer la responsabilité de la situation dangereuse pour l'avenir du pays et fait appel à la nation, il a certainement obéi à sa conscience, avec la ferme résolution de se consacrer à la prospérité de la Bulgarie. Le cabinet impérial désire que le peuple bulgare maintienne son union indissoluble avec le prince et rejette les entraînements d'agitateurs ambitieux qui cherchent à troubler cet accord. (1) »

(1) Voir Journal Of/iciel, année 1881, 11 juin.

La coterie ne se contentait pas de détourner la polir tique de la Russie de ses buts naturels et de faire de son gouvernement Texécuteur inconscient du programme qu'elle s'était tracé. Son action se manifestait jusque dans le choix des agents officiels envoyés en Bulgarie. Les moins clairvoyants furent forcés de s'en apercevoir, lorsqu'on vit arriver à Sofia, au moment même du coup d'Etat, M. Hitrovo qui, du consulat général de Saloniquc, avait été transféré dans la principauté, en remplacement de M. Goumany, rappelé sur la demande du prince. La coterie avait eu la main habile. Nul ne pouvait mieux s'incarner en elle et la représenter exacten^ent que ce personnage, exempt de préjugés et de scrupules, dont les goûts dissipateurs, le rôle public et la vie privée, Icj aventures retentissantes ont laissé un souvenir durable dans toutes les contrées où il a séjourné. Nous le verrons à l'œuvre, comme agent dévoué de la coterie.

Les élections pour le Grand Sobranié avaient eu lieu. L'Assemblée se réunit à Sistovo et, placée dans l'alternative du départ du prince et de l'anarchie probable qui en serait la conséquence, ou bien de l'acceptation de ses conditions, elle accorda, comme on s'y attendait, les pleins pouvoirs au prince Alexandre.

Dans la première période que nous venons d'exposer et qui prend fin ici, le lecteur a vu naître et se développer, au récit des événements, les tristes résultats des trois causes du malentendu entre la Russie et la Bulgarie, des trois facteurs de la situation actuelle que nous avons indiqués dès le début.

La coterie a entrepris, sans grand succès il est vrai, mais avec ténacité, l'exploitation de la Bulgarie.

La triple direction imprimée aux agents russes a produit ses effets naturels de désaccord et de désordre d'idées, alors que l'union et l'action méthodique et énergique pour la création des divers services et l'organi-

sation de la principauté auraient dû être la règle unique et souveraine.

La série des fautes personnelles de ces agents a été ouverte par M. Goumany qui, en entrant de sa personne dans Tarène de la politique intérieure et en embrassant la cause de Topposition, a compromis les intérêts dont if avait la garde et placé le prince dans la nécessité de demander son déplacement.

La nation bulgare a assisté avec étonnement à cette succession de faits que la tribune de la Chambre, les journaux et la rumeur publique portaient à sa connaissance. Ne vivant guère que du travail agricole, si peu rémunérateur, n'ayant aucune idée des opérations financières et des grandes entreprises commerciales, le Bulgare ne connaît que les petits profits et la stricte économie dans les dépenses qui en est la conséquence naturelle. Les projets de Banque nationale et de chemins de fer ne pouvaient donc que lui déplaire, par les grosses dépenses qu'ils évoquaient. Cette sarabande de millions était pour effrayer le Bulgare parcimonieux, pour susciter ses soupçons. Et le pire, c'est que les propositions venant de hauts personnages russes et étant appuyées par plusieurs agents russes très en vue, le peuple bulgare, ne pouvant établie la disctinction nécessaire entre un groupe d'exploiteurs et la Russie, était amené à observer avec défiance, à réfléchir et a méditer sur le problème ainsi posé devant lui. De môme, dans la <mestion de politique intérieure, en voyant l'agent diplomatique de Russie prendre fait et cause pour les libéraux avancés, alors que le prince choisi par le tzar, s'appuyait sur les libéraux modérés, les Bulgares ne s'expliquaient pas cette contradiction et ne savaient à qui l'imputer, à l'agent russe ou à son gouvernement.

De làj cette conséquence regrettable qu'on commençait à discuter en Bulgarie ce qui, jusqu'alors était resté

hors de discussion, les intentions et les actes de la puissance libératrice.

Les libéraux avancés et leurs chefs, MM. Zankof, Karavelof , Slaveikof ont commis la faute grave d'amener le prince à l'idée du coup d'Etat, par leurs impatiences hâtives, par leurs exigences, par l'agitation qu'elles ont provoquée. Les libéraux modérés (conservateurs) en participgtfità ce coup d'Etat, sont tombés dans une erreur fâcheuse pour le prince, pour la Bulgarie et pour leur propre parti.

Par la mort du tzar Alexandre II, le prince Alexandre a perdu son puissant protecteur, dont l'affection le soutenait dans sa tâche épineuse et qui ne prêtait pas l'oreille aux accusations que les Schepelew, les Parensof, les Coumany, etc., devenus des ennemis, portaient déjà contre lui. En prenant les pleins pouvoirs sur l'incitation de conseillers intéressés qui visaient l'exploitation de la Bulgarie, le prince Alexandre a assumé une lourde charge au moment même où la protection de son oncle vient de lui faire défaut. Et pendant que la situation du prince devient plus difficile, ses ennemis vont trouver un champ d'action plus propice à leurs intrigues, le tzar Alexandre III, malgré sa bienveillance pour le prince Alexandre, ne pouvant avoir pour lui les sentiments de l'empereur Alexandre II, qui l'avait élevé comme son fils.

'La seconde période de cette étude, dans laquelle noua allons entrer, va nous montrer le développement rapide et intense des germes du malentendu entre la Russie et la Bulgarie d'où est sortie la crise actuelle.

Le 13 juillet 1881 fora époque dans Thistoire do la Bulgarie. C'est la date que portent des actes importants qui devaient avoir une grande influence sur l'avenir du pays. Dans cette journée mémorable, le prince Alexandre reçoit les pleins pouvoirs du Grand Sobranié et adresse au peuple bulgare un manifeste par lequel, après l'avoir remercié de sa confiance, il abandonne spontanément à la représentation nationale l'examen et la solution do toutes les questions financières. Ce môme jour, le général Ehrnrooth donne sa démission, M. Hitrovo, accentuant son action personnelle, annonce au prince la prochaine arrivée du général Struvé, qui vient demander la concession des chemins de fer, et il joue un rôle prépondérant dans la formation du ministère.

En remettant l'administration et le contrôle des finances au peuple bulgare, au moment même où il recevait les pleins pouvoirs, le prince Alexandre dénotait son souci d'alléger la lourde responsabilité qui allait peser sur lui. Il se gardait ainsi contre les obsessions dont les financiers et les entrepreneurs de la coterie allaient l'assaillir; il prévenait, du môme coup, les commentaires désobligeants et les insinuations perfides que sa gestion financière n'aurait pas manqué de provoquer de la part d'adversaires très en éveil et naturellement soupçonneux. En cette circonstance, le prince Alexandre fut donc très heureusement inspiré. Il aurait certainement succombé s'il n'eut pris cette détermination qui fortifia sa

position, en lui permettant de renvoyer les demandes de la coterie à Texamen public de la Chambre et en le dégageant, vis-à-vis de son peuple, de tout soupçon de connivence dans les questions d'argent.

Parmi les autres faits saillants qui marquèrent la journée du 13 juillet, nous avons mentionné la démission du général Ehrnrooth. Il motivait cette détermination par des raisons de famille. Ce n'était là qu'un prétexte. En réalité, sa nature foncièrement honnête et loyale ne pouvait ^'accommoder des allures et des procédés de M. Hitrovo, le nouvel agent diplomatique de Russie, Il voyait avec tristesse la politique de son pays détournée de ses véritables buts, sa clairvoyance discernait les conséquences regrettables qui en résulteraient pour rinfluencc de la Russie, et l'arrivée du général Struvé, venant solliciter la concession des chemins de fer, combla la mesure et le décida au départ. Les plus fermes caractères ont de ces défaillances. Mais le général Ehrnrooth n'aurait pas dû déserter la lutte, alors que la situation devenait plus difflcile, au moment précis où le jeune prince allait avoir plus besoin que jamais de l'appui do son expérience et de son énergie. Le général Ehrnrooth aura sûrement éprouvé plus tard un vif regret, comme un- remords, en assistant, de loin, à une succession d'événements malheureux que sa présence à Sofia aurait pu peut-être prévenir ou diriger dans un autre sens. . l

C'est également le 13 juillet, avons-nous dit, que M. Hitrovo annonçait au prince Alexandre la prochaine arrivée du général Struvé, venant demander la concession du chemin de fer Sofia-Roustchouk, c'est-à-dire la rentrée en scène de la coterie. Le général allait formuler sa demande au nom du gouvernement russe dont il se disait le représentant officiel. Il était porteur de recommandations pressantes, principalement du général Obroutchew, chef de l'état-major général. .

MM. GUnzbourg et Poliakow étalent toujours les bailleurs de fonds de Ventreprise, le général Struvé Ta avoué plus tard, en ajoutant que son rôle se bornait à la di* rectlon des travaux. Mais on ne prononçait pas ouver» tement les noms de ces capitalistes, et ce n'était 1& qu'une habileté nouvelle de la coterie. Bien que restant dans rombre,elle dirigeait, en réalité, toute l'affaire, au moyen de ses membres actifs, MM. Obroutchew, Hitrovo, Remlingen et Struvé. Si elle s'effaçait, c'était pour rassurer les Bulgares qui avaient déjà appris à la connattro« Si elle mettait le gouvernement impérial en avant, c'était pour obtenir plus sûrement une concession.qu'ello n'avait pu emporter directement elle-même.

M. Hitrovo pouvait se dire qu'il n'avait pas perdu sa journée, Car c'est également le 13 juillet que le ministère fut constitué et tous ceux qui, comme nous, se trouvaient, à cette époque, è. Sistov et étaient au courant de ce qui se passait dans les coulisses, savent que la plupart des ministres furent désignés au choix du prince par M, Hitrovo. La composition du nouveau cabinet est d'aiU leurs, à ce point de vue, tout à fait démonstrative :

Intérieur et Travauœ publics . Lieut.-colonel Remlingen .

Guerre. . é .*•«».•• . Général Krilow.

Finances Gelescovitch.

Justice Theoarow.

Affaires étrangères et Cultes, Voulcovitch.

Instruction publique. ...» C. Iretchek.

Le lieutenant-colonel Remlingen et le général Krilow étaient Russes ; M. Theoarow, Koutzo-Valaque, élevé en Russie, pouvait être considéré comme Russe, et M. C. Iretchek était un étranger, un Tchèque, un homme très instruit, précédemment conseiller du ministère de l'instruction publique et à qui on doit une excellente histoire de la Bulgarie.

Sur les six ministres, il n'y avait donc que deux Bul-

gares, MM. Gelescovitch et Voulcovitch, ce dernier également bien vu à Tambassade de Russie de Gonstantinople et recommandé par M. Hitrovo. Les chefs du parti conservateur contribuèrent eux-mêmes à ce résultat. Ils avaient aidé le prince dans l'accomplissement du coup d'Etat, et, pour ne pas être accusés d'en avoir profité personnellement, ils refusèrent d'entrer dans le ministère. Ils conseillaient au prince de s'entourer d'hommes nouveaux, qui n'avaient pas été initiés jusqu'alors aux luttes des partis (1). C'est ainsi que le cabinet ne compta qu'un seul membre appartenant ouvertement au groupe conservateur, M. Voulcovitch, qui venait de la Roumélie Orientale.

La grande critique à adresser à ce cabinet, c'est la place restreinte qu'on y faisait à l'élément national, alors que, d'après les précédents et tout naturellement, les portefeuilles auraient dû être attribués à des Bulgares, à l'exception de celui de la guerre, qu'il convenait de régerver à un officier russe, dans cette période d'organisation de l'armée. Les Bulgares furent surtout choqués de voir que le ministère de l'intérieur, celui qui est le plus intimement lié à tous les actes de l'existence personnelle de la nation, n'était pas confié à un de leurs compatriotes. Il est vrai qUe' M. "^Hîtrovo," en désignant le colonel Rémlingen pour ce hiinrstèrè, avait eu surtout en vue la direction des travaux publics qui eh dépendait et sur laquelle il voulait conserver la haute main, dans son propre intérêt et dans celui de la coterie. Mais cette combinaison que les faits allaient révéler n'était certainement pas poui* rendrp moins amère la déception éprouvée chez les Bulgares.

(1) M. Hitrovo avait désigné, au choix du prince Alexandre, MM. Theoarow, Drinof et Stanichef, ce dernier, sous-directeur du lycée de Katkotf, à Moscou. MM. Drinof et Stanichef refusèrent d'échanger leurs places sûres et lucratives contre des portefeuilles ri Sofia»

De même, on n'avait guère lieu d*ôtrc satisfait dii changement survenu au ministère de la guerre. Le général Krilow était un honnête homme dont on put apprécier les vertus domestiques, mais il laissait à désirer comme activité, comme énergie, comme capacité administrative. Ce fut un médiocre auxiliaire pour le prince, qui s occupait avec passion de tout ce qui touchait à Tarmée. D'ailleurs le général Krilow, qui tenait à sa place, ne tarda pas à s'incliner devant la toutepuissance de la coterie, sans toutefois s'identifier à elle.

Le prince Alexandre était rentré à Sofia le 15 juillet. M. Theoarow, ministre de la justice, et Voulcovitch, ministre des afTaires étrangères, n'étaient pas encore arrivés, le premier de Russie, le second de. la Roumélie Orientale, de sorte que le gouvernement ne fut au complet que vers la fin de juillet.

Le premier conseil des ministres se réunit, dans le palais du prince et sous sa présidence, le 30 juillet. Etaient présents à ce conseil : le prince Alexandre, M. Hitrovo, le lieutenant-colonel Remlingen, le général Stfmvé, MM. Kopitkine, Iretchek, Gelescovitch et Voulcovitch.

Le lecteur remarquera, sans doute, la composition singulière de ce conseil, où l'on comptait autant d'étrangers que de ministres et où l'on voyait le concessionnaire discuter lui-même ses intérêts dans une affaire encore inconnue, sous l'œil et sous la protection de son patron tout-puissant, M. Hitrovo, dont la présence devait intimider les ministres bulgares et les rendre souples et dociles. On ne s'occupa, dans cette séance, que d'une seule affaire, de la grande affaire, peut-on dire, du chemin de fer Sofîa-Roustchouk. Il y avait là une coïncidence qui frappa tout le monde en Bulgarie, à cette époque, et dont le souvenir s'est perpétué. Car, de même que le projet de chemin de fer de MM. Outine et Tcherni, représentant les maisons Giinzbourg et Polia-

kow, avait été soumis au conseil des ministres tenu, pour la première fois, sous la présidence du prince Alexandre, lors de son arrivée dans la principauté, ainsi la coterie avait pris ses mesures pour que le môme projet de chemin de fer de ces mômes maisons GUnzbourg-Poliakow fût présenté, par le général Struvé, au premier conseil des ministres du gouvernement des pleins pouvoirs, réunis sous la présidence du prince.

Le général Struvé demanda la concession immédiate du chemin de fer Sofla-Roustchouk, en se basant sur la décision antérieure du Sobranié qui, sous une haute pression et sans conviction aucune, avait reconnu le caractère d'utilité de cette ligne et la nécessité de sa construction. Mais, comme il n'existait aucune étude, aucune donnée sur ce chemin de fer et, môme, sur son tracé approximatif, le général Struvé proposa que le prix de revient ne fût fixé qu'après l'achèvement, par ses soins, de ces études, laissant au gouvernement la faculté de les vérifier et de les approuver, ainsi que le cahier des charges qu'il présenterait en môme temps.

Les ministres bulgares, MM. Gelescovitch et Voulcovitch, répondirent que la concession ne pouvait ôtre accordée dans la forme demandée par le général Struvé ; que, comme ministres bulgares, ils entendaient que la construction des chemins de fer dans la principauté no pût ôtre donnée que conformément aux lois du pays, c'est-à-dire par voie d'adjudication et avec le consentement de la Chambre, à laquelle appartenait, d'après le manifeste môme du prince, l'examen de toutes les affaires d'ordre financier, ainsi que les décisions à prendre.

Le général Struvé ne paraissait s'attendre ni à ces objections, ni au ton très ferme avec lequel elles étaient présentées. Mais, se rendant compte de suite qu'il n'en pourrait avoir raison, il modifia, séance tenante, ses propositions, en les limitant à la demande de la conces-

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sion des études, avec cette réserve expresse que per» sonne autre ne pourrait ôtre autorisé h faire ce travail sur la môme ligne. Les ministres bulgares firent obser^ ver que cotte nouvelle demande était également inacceptable, par la raison que le principe de la mise en adjudication des travaux, dont on ne pouvait se dépar* tir, entraînait, comme conséquence, la liberté des études pour tous ceux qui voudraient concourir à l'adjudication. Néanmoins le conseil décida, par faveur spéciale pour le caractère de représentant du gouvernement russe, dont le général Struvé se prétendait revêtu, que le soin de faire les études lui serait confié, que le coût ne devrait pas dépasser 300,000 francs et que, dans le cas où il n^obtiendrait pas la concession des travaux, dans Tadjudication qui serait ouverte, le concessionnaire ou le gouvernement lui rembourserait ces 300,000 francs. Il fut décidé, en outre, que le ministre de l'intérieur, qui avait la direction des travaux publics dans ses attributions, communiquerait, par lettre officielle, au général Struvé, les décisions qui venaient d'être prises. Or, quelques jours après, le lieutenant-colonel Remlingen, ministre de l'intérieur, adressait, en effet, une lettre au général Struvé, mais — fait incroyable — cette lettre falsifiait la décision prise par le conseil des ministres. Il y était dit, contrairement à la vérité, que le droit de faire les études et de présenter un cahier des charges en règle, ainsi que les devis, pour la concession de la ligne Sofia-Roustchouk était accordé exclusivement au général Struvé. Le prince eut immédiatement connaissance de cet acte aiidacieux et il put ainsi apprécier la valeur morale de son ministre de l'intérieur. Le public, qui suivait avec attention l'affaire Struvé, ne tarda pas à apprendre, à son tour, ce qui s'était passé, et l'incident porta une nouvelle atteinte au prestige des agents de la Russie, de môme qu'à l'influence de cette puissance. La lettre Remlingen fut connue par une indiscrétion

des bureaux du ministère de Tintérieur, et plusieurs copies de ce document circulèrent dans le public. Plus tard, M. Gelescovitch publia lui-même une série de lettres politiques, dans le journal Tenxowska Constitutiay où Ton trouve de nombreux détails sur toute cette affaire.

Le ministère avait trompé les calculs de M. Hitrovo, en se montrant moins souple et moins docile qu'il ne l'avait supposé. Aussi, Tagent diplomatique prit-il, à partir de ce jour, une attitude hostile. Et, comme M. Theoarow n'était pas encore arrivé et que M. Iretchek, peu familier avec les questions administratives et étranger au pays, se tenait à Técart, la mauvaise humeur de M. Hitrovo se porta principalement sur MM. Voulcovitch et Gelescovitch.

Bientôt après, le général Struvé partait pour la Russie, où il allait recruter son personnel pour se mettre à ToBuvre. Cependant, le bruit que l'on allait procéder à ce travail s'étant répandu, d'autres personnes se présentèrent pour faire les études de cette môme ligne Sofia- Roustchouk. Un entrepreneur français, très connu en Roumanie, où il avait exécuté de grands travaux, M. Guyou, constructeur de chemins de fer, se présenta en association avec un capitaliste bulgare, M. Adjenot(l), et demanda Tautorisation d'étudier la ligne. Le colonel Remlingen voulut refuser, en se référant à la lettre qu'il avait écrite au général Struvé. Mais le prince Alexandre, à qui MM. Guyou et Adjenot s'adressèrent, répondit que les études étaient libres et que tout le monde pouvait les faire.

Notons, en passant, qu'en dehors de toute autre con-

, (1) C'est là ce qui donna naissance à l'animosité dont les généraux russes ont (ait preuve envers ce capitaliste, et c'est aussi la raison pour laquelle il a été englobé dans la haine inexplicable des Russes contre les conservateurs bulgares.

sidération et au point de vue de Tintérêt matériel bulgare, cette liberté des études produisit un excellent résultat. Car, tandis que le général Struvé se proposait d'enjamber les Balkans d'Orkhanié avec sa ligne, qui aurait ainsi nécessité des tunnels, des travaux d'art et d'énormes dépenses (1), M. Guyou découvrait la gorge de risker qui permettait d'établir le chemin de fer presque à niveau, entre Sofla et la vallée du Danube.

La proclamation des pleins pouvoirs avait annoncé la création d'un Conseil d'Etat, qui devait être l'auxiliaire du prince dans la préparation des lois, ordonnances et règlements, dans l'ensemble et les détails de l'organisation administrative de la principauté. Ce Conseil, qui aurait dû être créé le lendemain du 13 juillet, ne le fut que six mois après et cela à cause de l'opposition de MM. Hitrovo et Remlingen, dont nous expliquerons plus loin le mobile. Le choix de l'organisation de ce Conseil d'Etat ne fut pas, d'ailleurs, très heureux, car ce n'est pas seulement en Turquie que la fantaisie a une si large part dans la distribution des emplois publics. La Russie n'est pas exertipte de ce défaut, et telle personnalité ne possédant qu'une instruction générale y est jugée apte à remplir des fonctions qui exigent une science et une expérience toutes spéciales. C'est la règle qui fut appliquée en cette circonstance. Il aurait fallu, pour cette tâche, un administrateur hors ligne, c'est un littérateur qu'on choisit, M. Drinof, Bulgare établi en Russiç depuis trente ans, professeur de littérature ii l'Université de Kharkof. M. Drinof n'accepta pas, d'ailleurs, d'un cœur léger, cette mission à laquelle ses

(1) Le général Struvé proposait de franchir les hauteurs avec une ligne à engrenage, ce qui était en contradiction flagrante avec le principe de rétablissement d'une communication stratégique et rapide, par lequel on motivait Tindispensabilité de cette voie ferrée. Aussi, le prince Alexandre, se tenant aux raisons mêmes invoquées par les prompteurs du projet, refusa-t-il d'accepter la ligne à engrenage du général Struvé.

études ne l'avaient pas préparé. Il hésitait» au contraire, et on dut lui enjoindre, par ordre impérial, d'avoir à se rendre en Bulgarie. Dès qu'il fut arrivé à Sofia, M. Drinof ^e mit consciencieusement à l'œuvre. Son organisation du Conseil d'Etat, bien qu'elle laissât à désirer à certains égards, présentait néanmoins de bons côtés. Mais son grand défaut fut le mode adopté pour la composition du personnel des conseillers, dont le nombre fut fixé à douze.

Le prince Alexandre aurait voulu que le Conseil d'Etat fût soustrait, autant que possible, aux intluences politiques et que l'unique considération dans le choix des conseillers fût celle de leur mérite môme et de leur compétence. Dans ce but, il avait l'intention de se réserver leur nomination et de choisir indistinctement les membres du Conseil d'Etat dans les deux partis qui se disputaient le pouvoir, en ne tenant compte que des aptitudes personnelles, de manière à assurer des études sérieuses et méthodiques, donnant des résultats fructueux. MM. Drinof et Hitrovo, au contraire, insistaient pour que les conseillers d'Etat fussent élus, dans le but de paralyser l'autorité que l'Assemblée de Sistov avait donnée au prince et qu'il aurait pu accroître par un Conseil d'Etat dont il aurait seul nommé les membres. En un mot, MM. Hitrovo et Remlingen se proposaient uniquement d'amoindrir, au moyen de ce Conseil, le pouvoir princier, tandis que la grande préoccupation du prince Alexandre, on doit lui rendre cette justice, était de composer le Conseil d'Etat de manière à ce qu'il se livrât, en dehors des agitations et des luttes politiques, à l'élaboration sereine et mûrement réfléchie des lois et des règlements dont le pays avait besoin pour toutes les branches de l'administration. Le prince eut la faiblesse de céder et il fut décidé, conformément à l'opinion de M. Hitrovo, que des élections auraient lieu pour la composition du Conseil d'Etatf

Ces élections, réglementées par une nouvelle loi électorale, nous ramènent & Texamen de Tattitude que les agents russes avaient adoptée à Tégard du prince Alexandre.

Dans les premiers mois qui suivirçnt le coup d'Etat, les façons d'agir de M. Hitrovo avaient été correctes. Il faisait cause commune avec le prince Alexandre et, comme lui, il était en butte aux attaques et aux injures des libéraux avancés, qui ne pouvaient se consoler de la perte du pouvoir. C'est à cette époque que M. Dragan Zankof , chef reconnu du parti libéral avancé, adressa ii M. Hitrovo la lettre célèbre, émaillée d'injures à l'adresse de la Russie et de son agent diplomatique, et qui se termine par le proverbe russe : « Je ne veux ni ton aiguillon, ni ton miel. » Singulier retour des choses d*ici-basl Ce même M. Dragan Zankof est aujourd'hui l'homme* lige de la Russie, son zélateur en Bulgarie et, de plus, un esprit avisé, un philosophe pratique qui, oublieux de ses colères et de ses apostrophes d'antan, a su faire son choix et préférer le miel à l'aiguillon,

M. Hitrovo, qui était loin de prévoir le futur avatar de M. Dragan Zankoff» demanda son incarcération. Le parquet fut chargé des poursuites, mais, avant qu'elles n'eussent abouti, le prince Alexandre, dans son désir d'apaisement, invita M. Hitrovo à retirer sa plainte. L'agent diplomatique de Russie ne fit pas de difficulté pour accéder à cette demande qui lui était adressée au moment môme où il préparait son évolution politique. En effet, M. Hitrovo ne pouvait se faire à l'idée que les ministres bulgares, plaçant leur devoir au-dessus de son omnipotence, dressaient, par leur opposition, une barrière aux entreprises de la coterie . Dans la très vive irritation qu'il en ressentait^ l'agent diplomatique avait commencé à nouer des relations avec quelques libéraux modérés qui étaient passés dans le camp des libéraux avancés* Notons que^ parmi eux, figuraient MM. Bala-^

banot' et Bourmof, qui, après avoir lutté dans le premier ministère dont ils faisaient partie contre les exigences des agents russes, allaient devenir leurs serviteurs dévoués. Nous verrons M. Bourmof surtout se distinguer tout particulièrement dans ce nouveau rôle. M. Hitrovo, bien que continuant, en apparence, à marcher d'accord avec le prince Alexandre, lâchait de plus en plus la bride au lieutenant- colonel Remlingen, ministre de l'intérieur, qui n'avait pas tardé à se dessiner.

D'une intelligence médiocre et imbu de cette idée qu'un officier fait toujours un bon administrateur, le colonel Remlingen dirigeait son ministère de manière à faire regretter le régime des pachas turcs. Il avait rattaché à son département le bureau de la presse, qui dépendait précédemment du ministère de l'instruction publique, et institué une police secrète, à l'instar de la troisième section de Saint-Pétersbourg. Un certain de Goligny, ancien officier russe, qui fut placé à la tôte de ce service, était un homme peu recommandable. On critiquait également la nomination, à des postes de préfets, de quelques Russes qui avaient été les agents de Goligny et dont la réputation était très mauvaise. L'administration avait d'ailleurs été simplifiée par l'introduction de la nagaïka (fouet) et du knout, la nagaïka pour l'usage quotidien, le knout pour les grandes circonstances. Le nombre des coups de fouet à infliger au patient avait été fixé à vingt-cinq par cette administration expéditive, sinon paternelle. Ce chiffre fatidique inspira une chanson populaire dont le refrain disait: ^ Gardez-vous, gardez-vous des 19 et 6 » qui formaient la rime et le nombre 25.

G'est surtout dans la question financière que le ministre de l'intérieur s'affranchit des procédés vulgaires de la routine. La session du Sobranié ne devant pas être tenue cette année-là par suite de la décision du

Grand Sobranié, un décret du prince Alexandre avait ordonné Tapplication du budget, tel qu'il avait été établi pour l'exercice précédent. Le colonel Remlingen puisa à pleines mains dans ce budget, créant des sinécures, des fonctionnaires à disposition « jeunes et vieux » suivant l'expression russe, sans se soucier le moins du monde de l'affectation des crédits, des conditions indispensables pour les virements, en un mot, de la loi de la comptabilité, des règles strictes, scrupuleuses dont l'observation assure, en temps ordinaire, à la Bulgarie une gestion très contrôlée et très honnête de ses finances.

Parmi les distributions d'emplois auxquelles présida la fantaisie du colonel Remlingen, on nota, tout spécia* lement, la nomination, comme chef du service sanitaire, aux appointements de 25,000 francs par an, d'un docteur Griim, dont l'incapacité et l'incompétence dépassaient toutes les bornes.

Mais ce qui a laissé dans la principauté un souvenir impérissable , c'est la manière surprenante dont fut administrée, à cette époque, la section des travaux publics dépendant du ministère de l'intérieur et dirigée par M. Kopitkine. C'était un tout jeune ingénieur russe, à peine sorti de l'école, qui avait été appelé de Saint- Pétersbourg sur la recommandation de M . Goethe , ingénieur et conseiller du prince Doudoukoff-Korsakow. N'ayant aucune expérience de la pratique de sa spécialité, très enclin au plaisir et dépourvu de sens moral, ce protégé de MM. Remlingen et Hitrovo ne fît autre chose que gaspiller l'argent bulgare avec une sorte de frénésie. Il n'accomplit rien de sérieux comme travaux publics, et les quelques marchés passés sous sa direction furent consentis à des prix qui dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Après le départ de M. Kopitkine, lorsqu'on examina les archives et qu'on vérifia les comptes de sa section, on découvrit des actes scandaleux, des gaspillages fantastiques. Pour ne citer qu'un fait, on trouva,

d'après les relevés des comptes, que la construction de certaines chaussées avait atteint le chiffre fabuleux de 220,000 francs par kilomètre. Il fut, en outre, constaté que des prix unitaires, fixés par adjudication, avaient été bonifiés de 50 0/0, par simple lettre de M. Kopitkine, et cela dans plusieurs affaires se chiffrant par des centaines de mille francs.

Gomment s'étonner dès lors que, lorsque ces faits inouïs furent connus, l'opinion publique en ait fait remonter la responsabilité, pour une très grosse part, au colonel Remlingen, le chef direct de M. Kopitkine et principalement à M. Hitrovo, qui couvrait ces deux fonctionnaires de sa haute protection. Ce qui explique la sévérité et l'unanimité du jugement sévère porté, en cette affaire, sur Tagent diplomatique de Russie, c'est qu'on le savait toujours à court d'argent, besoigneux et pressé de près par des créanciers de Salonique et de Constantinople, dont les traites circulaient de par la ville. On n'ignorait pas d'ailleurs que M. Hitrovo, lorsqu'il quitta Constantinople, où il était consul général, avait laissé un déficit dans la caisse du consulat. C'est pour ces motifs que la connivence de M. Hitrovo dans les gaspillages Kopitkine paraissait démontrée. Plus tard, ce personnage devait, en partant de Bulgarie, y laisser un souvenir financier, sous la forme d'une somme de 75,000 francs, retirée de la Banque bulgare, au compte de l'agence diplomatique, pour laquelle M. Hitrovo n'avait pas fourni de justification, et que le gouvernement russe ne voulait pas, pour ce motif, reconnaître.

Et ce n'était pas seulement par cette administration vexatoire et par ces tripotages intolérables que les agents russes se signalaient. Dans la question de politique intérieure, ils allaient, de même, à rencontre de leur devoir. M. Hitrovo, avons-nous dit, avait laissé prendre à son client, le colonel Remlingen, des allures étranges. Ces allures s'accentuèrent, lors des élections

du Conseil d'Etat. Le ministre de Tintérieur, ne gardant plus aucune mesure, parcourut lui-môme le pays, faisant de l'agitation en faveur des libéraux avancés, c'est-à-dire du parti qui attaquait le prince Alexandre, dans sa propagande et dans ses journaux, avec une violence peu commune, parti antirusse par excellence, mais qui avait commencé à flatter les puissants du jour pour mieux les jouer. Néanmoins, la campagne entreprise par le colonel Remlingen eut un résultat contraire à celui qu'il en attendait. Les élections furent favorables aux conservateurs.

M. Hitrovo allait éprouver un autre mécompte, plus direct et plus sensible. L'Autriche ne cessait d'insister pour la prompte conclusion de la convention relative au raccordement des chemins de fer, prévu par l'article 10 du traité de Berlin où il est dit : « La principauté de Bulgarie est de môme substituée, pour sa part, aux engagements que la Sublime-Porte a contractés, tant envers l'Autriche-Hongrie qu'envers la Compagnie, pour l'exploitation des chemins de fer de la Turquie d'Europe, par rapport à l'achèvement et au raccordement ainsi qu'à l'exploitation des lignes ferrées situées sur son territoire. Les conventions nécessaires pour régler ces questions seront conclues entre l'Autriche-Hongrie, la Porte, la Serbie et la principauté de Bulgarie, immédiatement après la conclusion de la paix. » Une première réunion de la commission composée des délégués des quatre Etats avait eu lieu à Vienne, dans les premiers mois de l'année 1881. M. Stoitchof, qui avait remplacé M. Zankof, aux affaires étrangères, dans le ministère Karavelof, y représentait la Bulgarie. La convention fut rédigée, dès cette première session. Mais elle ne put être signée, la Turquie ayant soulevé certaines difficultés. Le gouvernement autrichien se chargea de les aplanir et, en effet, vers la fin de cette année 1881, c està-dire à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, il

avisa le gouvernement bulgare que la commission se réunirait incessamment.

M. Hitrovo fut très impressionné par cette nouvelle, qui était une menace directe pour les projets de la coterie. Il était clair que les Bulgares allaient se trouver dans la nécessité de construire, avant tout, la ligne de jonction Vakarel-Tzaribrod, en conformité du traité de Berlin et des décisions de la convention à quatre; qu'obligés de dépenser ainsi de grosses sommes, ils seraient encore moins disposés que par le passé à sacrifier de nouveaux millions dans les entreprises de la coterie.

M. Hitrovo se décida à porter un coup décisif. 11 se mit à presser le prince Alexandre, à le harceler, pour que la concession de la ligne Sofia-Roustchouk fût immédiatement accordée. Il motivait ses instances par les coiîiBidératibns que nous avons déjà exposées, par le caractère stratégique de cette ligne, par Tindispensable nécessité de donner Tavance à l'armée russe sur Tarmée autrichienne, dans Téventualité d'une lutte qui aurait pour théâtre la péninsule des Balkans. Et, comme on ne faisait pas droit incontinent à sa demande, il haussait le ton, parlant de la tiédeur et de la mauvaise volonté du prince et l'accusant de faire le jeu de TAutriche, au détriment de la Russie. Ces accusations n'étaient aucunement justifiées. Tout au contraire, le prince Alexandre insistait, de son côté, auprès des ministres bulgares pour qu'ils fussent moins scrupuleux pour un règlement de cette affaire conforme au désir de l'agent diplomatique de Russie. Les ministres, poussés à bout, demandèrent qu'on leur prouvât, par un acte officiel et non plus par de simples lettres de recommandation, que le gouvernement russe désirait lui-même, comme on le prétendait, la construction de ce chemin de fer. Ils subordonnèrent leur adhésion à une seconde condition, c'est que le gouvernement russe ferait les avances ou garan-

— salirait un emprunt pour l'établissement de cette ligne.

M. Hitrovo, ainsi mis au pied du mur, partit pour la Russie. Bientôt après, on était informé à Sofia que M. Hitrovo avait obtenu une audience du tzar, lui avait exposé le but de son voyage et que le tzar avait ordonné l'examen, en conseil des ministres, de la question du chemin de fer Sofla-Roustchouk. On apprenait également que, dans le conseil, les avis avaient été partagés sur l'utilité de la construction de cette ligne et que, sous la pression du ministre des finances, il y avait eu unanimité pour refuser l'argent nécessaire à ces travaux. Le conseil avait décidé toutefois qu'on aviserait les Bulgares que, s'ils voulaient construire cette ligne, leur détermination serait vue d'un bon œil et, qu'au point de vue financier, on tâcherait de leur venir en aide par des recommandations auprès des maisons de banque. En d'autres termes, on enterrait le projet de chemin de fer et on l'aspergeait d'eau bénite de cour.

M. Hitrovo, qui avait ainsi échoué malgré ses grandes relations, rentra à Sofia sans apporter aucun document, aucun acte démontrant le caractère gouvernemental qu'il avait toujours assigné à la construction de cette ligne. Le prince Alexandre fut convaincu, de la sorte, que le gouvernement russe n'était pour rien dans cette demande, qu'il n'y avait là autre chose qu'une entreprise, une affaire de la coterie, et il n'y attacha plus, dès lors, qu'une importance très secondaire, laissant au temps le soin de fixer le moment opportun pour l'exécution de ces travaux,

On était ainsi parvenu au i" janvier 1882. C'est ce jour-là que le Conseil d'Etat fut installé solennellement. Malgré ses imperfections, le statut de cette institution offrait le grand avantage de lui donner la haute main sur la confection des lois, sur l'administration, sur le personnel, sur la gestion financière. Le prince Alexandre, pour faciliter la tâche du Conseil, engagea un légiste

français, M. Bastien, qui rendit de grands services en préparant les lois qui devaient être élaborées par le Conseil. Le prince s'assura le concours précieux d'un autre collaborateur, M. E. Quellié, inspecteur des finances français, qu'il attacha au ministère des finances bulgare, en qualité de conseiller, et dont on eût, de même, à se louer hautement.

Le lieutenant-colonel Remlingen était parvenu à lasser la patience du prince Alexandre. Le prince se plaignit amèrement au tzar, en démontrant tout le mal que les procédés de ce singulier ministre occasionnaient au prestige de la Russie, et il demanda l'autorisation de le remplacer par un Bulgare. L'empereur donna cette autorisation par un télégramme conçu en ces termes : « Je vous permets de faire un dernier essai avec un » ministre bulgare. » Naturellement, cette décision du tzar, qui écartait le colonel Remlingen^ n'était aucunement du goût de M. Hitrovo. Malgré son opposition, le 1*^' janvier, le jour môme de l'installation du Conseil d'Etat, le colonel Remlingen était remplacé au ministère de l'intérieur par M. Natchevitch. Rien ne pouvait être plus sensible à M. Hitrovo. Blessé dans son amourpropre, lui qui faisait les ministères, frappé directement dans ses intérêts par la chute d'un ministre qui avait les travaux publics dans ses attributions, sachant fort bien que M. Natchevitch n'aurait pas, pour les agissements de M. Kopitkine, les complaisances coupables du colonel Remlingen, aigri déjà par l'insuccès complet de la coterie dans la question du chemin de fer Sofia- Roustchouk, M. Hitrovo fut exaspéré. Il perdit la tête, à ce point qu'il s'adressa à ses collègues du corps diplomatique pour les inviter à faire des représentations au prince Alexandre sur le renvoi du colonel Remlingen. Il est à peine besoin d'ajouter que les représentants des puissances firent à cette proposition l'accueil qu'elle méritait.

A partir de ce jour, M. Hitrovo devint Tennemi déclaré du prince Alexandre. Il embrassa ouvertement la cause des libéraux avancés, dont les journaux injuriaient le prince avec une ardeur croissante. L'agent diplomatique en agissait d'ailleurs avec un tel sans-gêne, à l'égard de l'autorité légale de la principauté, qu'une révolte ayant été signalée en Bosnie, il arma des bandes et les envoya dans ce pays. Elles furent arrêtées à la frontière serbe où l'on constata que les Bulgares et les Monténégrins, qui les composaient, étaient porteurs de passeports russes. Le prince Alexandre, bien qu'il n'eût en rien trempé dans cette affaire, reçut à ce sujet des observations très désagréables de l'Autriche.

Mais M. Hitrovo ne devait pas s'arrêter là. Vivement irrité de voir les affaires productives et le pouvoir lui échapper, il ne songea à rien moins qu'à réduire le prince Alexandre par la force. Dans le trouble de son esprit, il s'imagina que l'armée était dans sa main, parce qu'elle comptait de nombreux officiers russes dans ses rangs. Il parvint à gagner le général Krilow à cette conception bizarre, et il envoyait aux officiers russes un ordre du jour par lequel il leur faisait savoir que, comme sujets russes, ils dépendaient de l'agence, et que, cette agence représentant l'empereur, ils n'avaient à recevoir d'ordres que d'elle seule.

Le général Krilow, fasciné par M. Hitrovo, déserta son poste et partit pour Tatar-Bazardjik, d'où il rentra deux jours après, sur l'ordre du prince, qui, dès son arrivée, l'invita à donner sa démission. Ce ministre, peu clairvoyant, avait cru de très bonne foi qu'à l'appel de M. Hitrovo les officiers russes allaient s'empresser de révolutionner le pays et d'expulser le prince Alexandre. Mais on doit constater, à l'honneur de l'armée russe, que , pas plus à ce moment qu'en toute autre circonstance, la plupart de ceux de ses officiers qui ont été détachés en Bulgarie ne sont entrés dans les intrigues

— Sodés agents diplomatiques. Observateurs fldèles de la discipline, ils ont toujours fait leur devoir.

Pendant que le général Krilow désertait .son poste, les officiers russes qui, tous d'ailleurs, connaissaient le prince et, le voyant à Tœuvre, avaient pour lui estime et sympathie, ne tenaient nul compte de la proclamation et môme ils la dénoncèrent au prince.

Le prince Alexandre avisa, par télégramme, le tzar de ces événements et demanda le rappel de M. Hitrovo qui s!était mis en révxJte -ouverte contre tai. Comme la réponse se faisait attendre, le prince partit pour la Russie le 27 avril 1882 et il obtint le rappel de M. Hitrovo ainsi que le remplacement du général Krilow.

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Le prince Alexandre recevait ainsi à Saint-Pétersbourg une satisfaction complète, mais on lui conseilla de prendre un général russe pour le ministère de Tintérieur, et cela d'autant plus qu'un Tchèque, sujet autrichien, M. Iretchek, se trouvait déjà dans le ministère. Le prince abonda dans ces idées. Il avait toujours rêvé pour la Bulgarie un administrateur hors ligne, un Kisselef, un Capo d'Istria, un homme sachant se placer au-dessus des partis, ayant la capacité et la fermeté nécessaires pour se consacrer à l'œuvre d'organisation de la principauté et la mener à bonne fin. Il accepta donc, sans difficulté, un nouveau collaborateur qui devait l'aider dans sa tâche, le général Sobelef, sans soupçonner le cruel mécompte qui lui était réservé. En môme tenaps, le général' Kaulbars, ami intime du général Sobelef, était nommé ministre de la guerre.

Les événements ont prouvé que le choix du général Sobelef était absolument malheureux (1). Au lieu d'avoir trouvé l'homme qui devait réparer les fautes du passé, on avait mis la main sur un incapable, un esprit borné

(1) Le général Kaulbars l^^ s'exprima, un jour, à Belgrade, devant un haut fonctionnaire, d'une manière très désobligeante sur le compte du général Sobelef, le qualifiant de : souris de chancellerie. De son propre frère, le général Kaulbars II, il dit, à cette occasion, avec dédain et, on doit le reconnaître, avec une injustice manifeste, que c'était un général de cavalerie, c'est-à-dire un traîneur de sabre et rien de plus.

et sans culture, n'ayant ni les vues largos ni la méthode d'un organisateur, et, qui pis est, un protégé et une créature du banquier Giinzbourg et de la coterie, qui allaient trouver en lui un serviteur ardent et dévoué. Le général Sobelef était d'ailleurs associé avec son beau-père et avec le banquier Giinzbourg dans une entreprise de distilleries qu'il possède près de la ville de Twer, sur la ligne du chemin de fer Pétersbourg-Moscou. Il avait été patronné par le général Kaulbars II, un ami tout à fait intime de sa famille, et le général Kaulbars avait été recommandé lui-môme au prince Alexandre par le général Obroutchew, l'un des chefs de la coterie.

Le général Kaulbars II, frère cadet du général Kaulbars I*', l'attaché militaire à Vienne, qui devait plus tard jouer le rôle que l'on sait en Bulgarie, avait une valeur réelle et était incontestablement supérieur au général Sobelef. C'était un homme instruit, intelligent, très actif, à qui on ne pouvait reprocher que son caractère excentrique et emporté. Il n'avait malheureusement aucune expérience, aucune notion administrative, et il ne se trouvait pas ainsi en mesure de ramener le général Sobelef dans la bonne voie. Il marcha toujours d'accord avec lui et endossa sa part de responsabilité dans l'insuccès final.

Quant à l'agence diplomatique de Russie, il fut décidé q^u'elle serait gérée par le secrétaire de cette agence, M. Arseniew, aujourd'hui deuxième secrétaire à l'ambassade de Berlin. La haute situation faite aux deux généraux rejetait quelque peu M. Arseniew dans l'ombre. Mais il n'en eut pas moins le mérite d'une attitude correcte et conforme à son devoir, pendant tout le temps que dura sa gérance.

Avant le départ de Saint-Pétersbourg des deux généraux, il s'était passé un fait dont l'authenticité a été établie par le récit du prince et des généraux eux-mêmes. Le tzar Alexandre III avait reçu les généraux Sobelef et

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Kaulbars, en présence du prince Alexandre. Dans cette audience, Je tzar donna à ses deux agents les instructions les plus précises et les plus sages. Il leur recommanda de soutenir le prince de tout leur concours dans Tœuvre d'organisation de la Bulgarie, de prendre leur point d'appui, à rencontre de leurs prédécesseurs immédiats, sur le parti politique sur lequel le prince s'appuyait lui-même, sur le parti conservateur. Les généraux s'engagèrent à se conformer strictement aux ordres du tzar, Nous ne tarderons pas à voir comment cet engagement fut tenu.

Le prince Alexandre rentra en Bulgarie le 22 juin et les deux généraux arrivaient dix jours plus tard.

Le 5 juillet, le nouveau ministère fut formé. Voici sa composition :

Général Sobelef , ministre de l'intérieur et président du conseil. — Général Kaulbars, guerre. — M. Theoarow, instruction publique. — M. Natchevitch, finances. — M. Voulcovitch, affaires étrangères et cultes. — M. D. Grecof, justice.

Le ministère comptait ainsi trois Russes et trois Bulgares, car M. Theoarow était tout aussi russe que les généraux Sobelef et Kaulbars. Il venait précisément d'exiger, en sa qualité d'étranger, un contrat de deux ans par lequel le gouvernement s'engageait à avoir recours à ses services, soit comme ministre, soit comme membre du Conseil d'Etat. Ce contrat fut passé par l'entremise de l'agence diplomatique de Russie. (1)

Pour compléter l'exposé de la situation ministérielle, nous devons dire, qu'entre temps, le Conseil d'Etat avait voté une loi créant un ministère des travaux publics, de l'agriculture et du commerce. M. Voulcovitch, ministre des affaires étrangères «t des cultes, en

(1) M, Theoarow est aujourd'hui membre d'un tribunal en Russie,

avait accepté la gérance provisoire, en attendant qu'on fût fixé sur le choix du titulaire. L'un de ses premiers actes fut le renvoi de M. Kopitkine, dont les gaspillages, bientôt connus par Texamen des archives, allaient occasionner le scandale dont nous avons parlé. L'intention du prince Alexandre était de confier ce ministère à M. G. Michailovitch, un jeune ingénieur bulgare, qui avait fait d'excellentes études en Belgique et avait prouvé sa compétence dans le service des ponts et chaussées de la Roumélie Orientale, qu'il avait dirigé avec distinction. Mais les généraux russes devaient en décider autrement.

MM. Sobelef et Kaulbars, après avoir pris possession de leurs postes, repartirent pour la Russie où ils allaient chercher leurs familles.

Bien que ce premier séjour à Sofia eût été très court, on avait été frappé de leurs allures singulières. Vis-à-vis du prince, ils avaient pris de suite une attitude hautaine, dénotant un parti pris d'intimidation. Contrairement aux ordres de l'empereur, ils avaient, dès leur arrivée, noué des relations avec les libéraux avancés et manifesté des sentiments peu bienveillants, une hostilité sourde à l'égard de leurs collègues bulgares qui appartenaient tout trois au parti conservateur. Ils affectaient de dire et de répéter à tous leurs visiteurs qu'ils avaient pour mission, de par l'empereur, de construire le chemin de fer stratégique et ils rappelaient, à ce propos, que la commission à quatre, réunie, pour la seconde fois, le 15 février précédent, n'avait pas, il est vrai, signé la convention, par suite de nouvelles difficultés soulevées par la Turquie, mais que ces difficultés allaient être aplanies et qu'il y avait urgence à construire la ligne Sofia-Roustchouk, pour prendre l'avance sur les Autrichiens. Cette évocation par les généraux d'une entreprise de la coterie, très mal vue de l'opinion publique, était d'autant plus menaçante que M. Kaulbars

avait fait venir à Sofia un ingénieur, parent de sa femme, M. Schouler, qui logeait chez lui et était, pour ainsi dire, le conseiller technique des deux généraux.

L'impression première laissée par les deux nouveaux administrateurs, pendant leur passage à Sofia, n'avait donc été guère satisfaisante.

Pendant que les généraux effectuaient leur voyage en Russie, le prince assistait aux manœuvres de l'armée à Ghoumia et, dans la première quinzaine de septembre, prince, généraux et ministres se retrouvaient à Roustchouk où le roi Milan, venant rendre visite au prince Alexandre, était attendu. Le roi de Serbie arriva le 14 septembre, ne resta que deux jours et, après son départ, un conseil des ministres fut tenu, sous la présidence du prince, dans la résidence princière de Roustchouk.

Une année s'était écoulée depuis que le régime des pleins pouvoirs avait été inauguré et l'action gouvernementale ne s'était manifestée que par une vingtaine de lois d'ordre administratif et financier, élaborées par le Conseil d'Etat, dont la plus importante était la loi électorale définissant la composition de la Chambre qui devait être convoquée au mois d'octobre. Aussi le prince Alexandre s'empressa-t-il de recommander à ses ministres, dans ce conseil, un travail actif et persévérant, qui permettrait de regagner le temps perdu. Puis, abordant la question du chemin de fer, qui décidément redevenait la question essentielle, celle à laquelle devaient être subordonnées, toutes les autres, il s'adressa successivement aux ministres bulgares et aux ministres russes. Aux premiers, il dit que les généraux étaient envoyés i

en Bulgarie pour construire le chemin de fer et que, ces »,

travaux étant demandés par la Russie, les ministres bulgares devaient donner tout leur concours. Aux gêné- 1

raux russes, il promit son appui, en tout ce qui dépen- 1

drait de lui, ajoutant qu'il attendait d'eux la réalisation '^

du désir de la Russie, pour Texécution du chemin de 1er et qu'il les rendait personnellement responsables de Taccomplissement de cette œuvre.

On s'étonnera certainement en voyant le prince Alexandre, que les résultats du voyage de M. Hitrovo à Saint-Pétersbourg avaient précédemment édifié sur cette question du chemin de fer, la présenter sous cet aspect et y apporter tant d'insistance. On se demandera même si c'était, chez le prince, oubli d'une situation qu'il connaissait parfaitement, ou bien connivence avec la coterie. La» vérité est que le prince Alexandre était arrivé à cette conviction que, pour se délivrer de l'hostilité de la coterie, pour avoir son appui tout-puissant, il était [indispensable de lui jeter en pâture cette concession ; qu'il n'en résulterait, après tout, qu'un gaspillage d'une quinzaine de millions et que la paix de la Bulgarie valait bien ce sacrifice d'argent. Nous avons entendu souvent le prince Alexandre dire à ses ministres bulgarçs : « Qu'importent quelques millions gaspillés, en regard de la tranquillité assurée à la Bulgarie, tranquillité sans laquelle elle ne peut marcher à ses destinées. » Et les ministres de lui répondre invariablement : « Le ministre bulgare qui fermera les yeux sur le gaspillage de l'argent du peuple n'est pas encore né. »

Et, manifestement, il est hors de doute que la coterie, après avoir obtenu cette concession, en aurait demandé d'autres. Elle aurait toujours eu le moyen de prouver que telle ou telle autre ligne avait un caractère stratégique et devait, par conséquent, être immédiatement construite. Dans ses appétits insatiables, elle aurait ensuite mis la main sur la Banque, sur les ports, sur les mines, etc., sur tout ce qui en Bulgarie était exploitable. Mais les ministres bulgares avaient trop le sentiment de leur devoir et de leur responsabilité pour se prêter à des tripotages qui, tout en les déshonorant, auraient ruiné le pays.

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Le prince et les ministres rentrèrent, après cela, à Sofia et, sans transition, les généraux accentuèrent Tattitude autoritaire dont on avait relevé quelques symptômes lors de leur arrivée. Ce n'était pas à des administrateurs ayant le souci d'organiser la Bulgarie qu'on avait affaire, mais à des représentants du parti militaire russe, qui prétendaient annihiler le prince Alexandre, en ayant recours à l'intimidation, et s'emparer de la dictature. La preuve de l'existence de ce programme, si peu conforme aux volontés, aux ordres du tzar, résulte des actes mômes des généraux.

A peine étaient-ils installés à Sofia que le fameux Moltchanow , correspondant de la Novoe-Vreme (le Nouveau Temps) ^ arrivait à son tour. Le général Sobelef créait un journal de combat le Balkan, dont il confiait la direction politique à M. Moltchanow, qui recevait, à ce titre, 80,000 fr., dont les quittances ont été trouvées plus tard au ministère de l'intérieur. Tous ceux qui sont qualifiés, aujourd'hui, en Russie de radicaux extrêmes, tels que D. Risof, Georgof et autres, étaient invités à collaborer à cette feuille. Le Balkan était une arme de guerre contre les conservateurs et, principalement, contre les ministres, collègues du général Sobelef. Il ne leur épargna aucune injure, aucune calomnie, aucune personnalité grossière. Simultanément, le Novoe Vreme ouvrait la longue série des correspondances de Sofia où la Bulgarie, les Bulgares et le prince Alexandre, lui-même, étaient insultés, vilipendés, traînés sur la claie. Ces correspondances étaient écrites par M. Moltchanow et par M. Schteglow, beau-frère du général Kaulbars. Et ce qui achève de caractériser ces véritables infamies, c'est que les deux insulteurs émargeaient au budget de la principauté bulgare, M. Moltchanow, comme directeur du Balkan, M. Schteglow, comme secrétaire particulier du général Sobelef.

Fait digne de remarque ! Jusqu*à cette époque, mal-

gré les plaintes légitimes que la conduite de certains agents russes avait provoquées, malgré Tappui scandaleux qu'ils avaient prêté à la coterie, bien que Tardeur des luttes politiques pût excuser des écarts de langage, aucun journal bulgare n'avait adressé aucune critique, n'avait, en aucune circonstance, manqué de respect au tzar, à la cour, au gouvernement, aux hautes personnalités russes. Ainsi le voulait le sentiment du peuple bulgare, dont les fautes éclatantes des agents russes n'étaient pas encore parvenues à altérer la reconnaissance pour la Russie libératrice. Cette règle inflexible n'avait été violée que par un seul journal, le Rabotnik {Y Ouvrier), de Varna, qui, lors de l'assassinat du tzar Alexandre II, eut l'audace et l'impudence de faire l'apologie des assassins. La population de Varna manifesta son indignation en déchirant cette feuille et elle aurait détruit l'imprimerie du Rabotnik, si la police n'était intervenue. Dans toute la Bulgarie, des deux côtés des Balkans, la réprobation fut énergique et unanime. Et, un an après, le Balkan, feuille fondée par les généraux russes, et le Novoe Vreme, l'un des journaux russes les plus importants, commençaient, sans motif et sans provocation, à déverser le dédain et l'injure sur tout ce que le peuple affranchi aimait et vénérait. Cette faute politique grossière, cette aberration de bon sens devait porter et porta ses fruits. La réaction ne tarda pas à se produire et les journaux bulgares répondirent sur le môme ton, en forçant progressivement la note jusqu'au degré regrettable qu'elle a atteint aujourd'hui.

De tous les collègues bulgares des généraux,' celui qui gérait le ministère des travaux publics, dont ils voulaient à toute force s'emparer, était tout particulièrement en butte à leur hostilité. On apprit plus tard que les généraux s'étaient réservé ce ministère, qu'ils le destinaient à un de leurs amis, le prince Hilkow, et que le général Sobelef, dès son premier voyage en Bulgarie,

avait obtenu le consentement du prince Alexandre à cette combinaison (1). On peut même dire que la revendication de ce ministère et de tout ce qui touchait aux travaux publics fut chez les généraux une véritable obsession, d'autant plus instante, que des indices significatifs commençaient à manifester la ferme résolution des Bulgares de s'opposer à cette prétention. Dès qu'il fut question de l'attribution du ministère des travaux publics au prince Hilkow, les trois ministres bulgares déclarèrent nettement qu'ils donneraient leur démission plutôt que de souscrire à une combinaison impopulaire et qui aurait soulevé le pays entier contre le gouvernement. De son côté, l'opinion publique, qui avait attendu avec impatience les actes des généraux pour savoir ce qu'elle avait à espérer ou à craindre de leur gestion, témoignait son mécontentement, en constatant qu'ils visaient, avant tout, les entreprises des travaux, c'est-àdire le gaspillage des deniers publics. Ces symptômes d'opposition générale ne détournèrent pas les généraux de leur voie et de leur but. Déjà le général Kaulbars avait soulevé un premier conflit, peu de jours après la formation du cabinet. Lorsque le ministère des travaux publics fut créé, on rattacha naturellement à son budget les crédits qui avaient été précédemment attribués aux divers départements, pour exécution des travaux incombant à chacun d'eux. Seul de tous les ministres, le géné-

(1) A cette époque, le général Sobelef eut avec un de ses collègues bulgares une conversation, au cours de laquelle il déclara que les Bulgares étaient très capables de se gouverner eux-mêmes, qu'ils pouvaient parfaitement se passer d'un ministre de l'intérieur russe et, qu'en dehors du ministère de la guerre, ils n'avaient réellement besoin du concours d'un ministre russe qu'au département des travaux publics, où des connaissances spéciales sont indispensables. Le général Sobelef préparait ainsi le terrain pour le remplacement de M. Voulcovitch par le prince Hilkow, qui était déjà en route pour la Bulgarie où il devait servir les intérêts de Poliakow, le grand constructeur des chemins de fer russes, dont il avait été l'employé.

rai Kaulbars ne voulut pas se soumettre à cette décision. Son ministère avait un bureau chargé de la construction des édifices militaires et un nombreux personnel d'ingénieurs. Le général s'opposa à lai, suppression de ce service et le prince Alexandre, de guerre lasse, consentit à ce que ce département conservât, par exception, la jouissance de son crédit jusqu'à Texercice financier suivant. Le général Kaulbars alla plus loin. Par un scandaleux défi à ses collègues bulgares et à l'opinion publique, il osa rappeler M. Kopitkine, l'homme des gaspillages légendaires, et lui confier la direction de ce service.

Le gérant des travaux publics continuait à être l'objet d*aTanies de toute sorte. Aussi, après avoir organisé ce département, s'empressa-t-il de prier le prince de le décharger de cette tâche supplémentaire. Le 29 novembre il était fait droit à sa demande, et le général Sobelef, parvenu ainsi au but de ses désirs, prenait la gérance de ce ministère. Le cabinet étant divisé sur la question Hilkow, le prince Alexandre la réserva, en laissant à la Chambre, qui allait se réunir, le soin do désigner le titulaire du département des travaux publics.

Cependant les généraux préparaient le projet de loi sur les chemins de fer qu'ils comptaient soumettre à la Chambre. Ce travail ne remplissait aucune des conditions normales que présentent les œuvres de ce genre, lorsqu'elles sont élaborées par des spécialistes. Il n'avait môme pas la forme d'un règlement établi régulièrement. Aussi, les généraux qui l'avaient présenté à la discussion, en conseil des ministres, pour le faire signer comme projet de loi, se hâtèrent-ils de le retirer pour le déposer ensuite sur le bureau de la Chambre (i). Ce qui est

(1) En parcourant les procès-verbaux des séances de la Chambre où les généraux fournirent des explications sur leur projet de loi, on est frappé de la confusion qui règne dans leurs esprits. Ils parlent d'un entrepreneur de la construction, de remploi de l'armée à ces travaux,

encore plus caractéristique, c'est que les généraux ne consentirent jamais à soumettre leurs projets de loi au Conseil d'Etat, bien que cet examen préalable fût strictement obligatoire, aux termes du rt^glement organique de ce corps de l'Etat.

Les visées dictatoriales des généraux se manifestaient d'ailleurs plus clairement de jour en jour. Tout ce qu'on pouvait faii'e, ils le faisaient, pour abreuver de dégoût les ministres bulgares et les amener à donner leur démission. Nous avons souvent entendu, à cette époque, ces ministres dire : « Nous ne sommes plus ici pour remplir notre office?, pour travailler au bien du pays, mais simplement pour empêcher qu'on ne lui fasse du mal. » Ils se plaignaient au prince des vexations et des avanies qu'on leur infligeait, ce qui lui faisait dire : « Mes ministres ne viennent plus me trouver qu'avec leur démission dans leur poche. » Ou bien : <» Est-ce que je suis mieux partagé que vous? » Lui-même se trouvait dans iHie situation difficile et délicate. Les feuilles de la coterie faisaient fureur. Les autres journaux russes, qui commençaient à discerner l'erreur funeste de cette politique et ses conséquences naturelles, et qui auraient voulu réagir dans le sens de la vérité et des intérêts communs de la Russie et de la Bulgarie, étaient empêchés de parler par la censure dont les membres influents de la coterie disposaient à leur gré. En butte à des attaques d'une violence croissante, guetté par les généraux et par les libéraux avancés, le prince Alexandre ne voulait pas se séparer, dans ces conditions, des conservateurs qui étaient, pour ainsi dire, son seul refuge. Aussi conseillait-il à ses ministres la patience et le sang-froid. « Je

de l'aide que la population entière devrait donner en fournissant et en transportant les traverses, etc., etc. Cette absence de vues, nettes et précises, cette incohérence d'idées contribuèrent grandement à décider les députés à modifier le projet de loi, à le rendre clair, compréhensible, afin d'éviter le gaspillage et les corvées^

souffre, de môme que vous souffrez, leur disait-il. La patience doit être notre règle, notre mot d'ordre. »

Deux exemples donneront une idée exacte de la manière de faire des généraux et de leurs procédés à l'égard des ministres bulgares.

Le général Sobelef, après son départ de la Bulgarie, a publié deux- brochures, ou plutôt deux pamphlets, écrits en allemand, contre le prince, les Bulgares et, principalement, les ministres conservateurs, ses anciens collègues. Ces pamphlets fourmillent de faussetés (1). En voici une : Le général raconte qu'il était question, dans un conseil des ministres, du rachat du chemin de fer Varna-Roustchouk. Les ministres bulgares s'étant montrés favorables au principe du rachat et disposés à l'effectuer à un prix fort au-dessus de la valeur réelle de la ligne, le général Sobelef leur aurait dit en face : « Vous êtes les avocats du baron de Hirsch », insulte que les ministres bulgares auraient supportée sans broncher et sans rougir. Or, le récit de l'incident ainsi présenté est absolument mensonger. Ce n'était pas du rachat du chemin de fer Varna-Roustchouk qu'on avait parlé dans ce conseil. Mais la discussion eût-elle porté sur cet objet, il ne pouvait être question du paiement d'un prix exagéré de la ligne à M. de Hirsch, parla raison péremptoire qu'il n'est pas propriétaire de ce chemin de fer, et n'en a que l'exploitation. C'est de la ligne bulgare de raccordement Vakarel-Tzaribrod. destinée à relier le réseau turc aux chemins serbes, qu'il avait été parlé dans ce conseil. Le nom de M. le baron de Hirsch fut forcément prononcé dans cette discussion.

(1) Ces brochures sont pleines de flel et travestissent audacieuscment les faits. Le général Sobelef les a publiées pour sa justification. Mais, en les écrivant, il a dressé son propre acte d'accusation, tellement elles présentent de contradictions et d'énonciations erronées, ne respectant n i la vérité ni les lecteurs auxquels elles s'adressent. Du reste, la presse sérieuse russe, notamment le Courrier d'Europe^ en ont fait justice.

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par le motif que la convention de 1872, substituée à celle de 1869 par le grand vizir Mahmoud pacha, avait cédé le droit d'exploitation de cette ligne à la Compagnie des chemins de fer de la Turquie d'Europe. Voici, d'ailleurs, le texte de l'article 1" de la convention d'exploitation qui ' concède ce droit : « Au cas où le gouvernement s'entendrait avec les parties intéressés pour la jonction de ses lignes de Roumélie avec celles de la Serbie, la Compagnie d'exploitation exploitera cette ligne de jonction aux ' mêmes conditions que celles stipulées pour les autres lignes. » On sait, dn outre, que l'article 10 du traité de Berlin a substitué la principauté de Bulgarie aux engagements contractés par la Sublime-Porte envers la Compagnie des chemins de fer, en ce qui concerne cette exploitation. Précisément, l'un des ministres bulgares exposait au conseil qu'il fallait, avant de se décider pour la construction de cette ligne Vakarel-Tzaribrod, la dégager du droit d'exploitation possédé par M. de Hirsch^ lorsque le général Sobelef, ne comprenant rien ni à la question ni à ce qui se disait, prononça, en entendant le nom de M. de Hirsch, les paroles citées plus haut. M. Grecof riposta aussitôt : <^ Monsieur le général, ce n'est pas vous qui nous insultez, c'est notre position elle-même. Nous ne sommes pas les avocats de M. de Hirsch, nous sommes les avocats des intérêts de la Bulgarie. »

Lorsque le général Sobelef lira ces lignes, la vérité, telle que nous venons de l'exposer, se représentera certainement à sa mémoire qui est en défaut, en cette circonstance, d'une manière si bizarre.

Terminons, sur ce sujet, par un second fait que nous avons entendu de la bouche de M. Voulcovitch. En outre du portefeuille des affaires étrangères, il avait la direction des postes et télégraphes. Un jour, le général Kaulbars lui dit à brûle-pourpoint : « Ce n'est pas seulement en Bulgarie qu'il existe un cabinet noir. Mais, ailleurs, l'administration, après avoir violé le secret des

lettres et en avoir pris connaissance, les remet du moins aux destinataires. Or, voici sept lettres que j'envoie à ma femme, qui est à Baden, près de Vienne et, sur ces sept lettres, elle n'en a pas reçu une seule. »

Le directeur des postes fit immédiatement ouvrir, dans ses bureaux, une enquête qui démontra que ces lettres avaient été expédiées et étaient parvenues à Orsowa, hors du territoire bulgare. En même temps, il s adressait au ministre du commerce autrichien, pour le prier de continuer Tenquête sur son territoire. En réponse, le ministre autrichien envoyait à Sofia une déclaration par laquelle Mme Kaulbars reconnaissait avoir reçu les sept lettres. M. Voulcovitch se contenta de transmettre cette déclaration au général Kaulbars, sans réflexion et sans commentaire.

(Jn ukase princier avait fixé au 10 décembre les élections législatives pour la formation du Sobranié. Ces élections étaient à deux degrés, par application de la nouvelle loi, qui réservait le droit de vote aux propriétaires et aux négociants. Une majorité conservatrice sortit des urnes et l'ouverture de la Chambre eut lieu le 22 décembre. Le pays espérait en elle. Il comptait que, dans la lutte engagée avec les généraux, elle ferait prévaloir les volontés de la nation.

Le Sobranié adopta, dès sa réunion, l'attitude que lui assignait le sentiment national. Il vota plusieurs lois importantes, mais, dans la question des chemins de fer et de la désignation du ministre des travaux publics, son opposition aux vues des généraux fut absolue et intraitable. Il ne voulut pas entendre parler d'un titulaire russe pour ce département et il se refusa, malgré la menace d'une dissolution, à aborder l'examen des propositions pour les chemins de fer, avant qu'on eût confié les travaux publics à un ministre bulgare. Ce n'est que lorsque M. Natchevitch eut été nommé gérant de ce département, que le Sobranié, après avoir rejeté le

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projet de loi des généraux, vota, de son initiative, une loi qui définissait soigneusement les principes généraux de la construction des lignes ferrées.

Cette résistance invincible des Bulgares à favoriser les projets des généraux n'est pas pour étonner ceux qui ont une connaissance exacte de ce peuple. Son caractère, que nous avons déjà tracé, explique son attitude dans cette question spéciale. Laborieux et économe, ne réalisant que des profits modestes dans la culture de la terre ou le petit commerce, le Bulgare est r^fractaiçe aux grosses dépenses, pour TEtat comme pour luimême, et, s'il se résigne à les faire, il voudra surveiller de très près l'emploi des sommes qu'il n'aura déboursées qu'à regret. Aussi n'a-t-il jamais consenti à se dessaisir de ce droit de contrôle et de recours en responsabilité, en confiant les grands travaux publics ou, on d'autres termes, sa caisse et son argent, à des étrangers couverts par les capitulations et, moins encore, h des Russes qui, s'ils n'avaient pas accompli leurs engagements, auraient sûrement échappé à son action (1).

Lorsque le Sobranié s'occupa des travaux de chemins de fer, il décida, en principe, qu'aucune concession ne serait accordée en dehors de la voie légale, c'est-àdire de l'adjudication publique. Comme les généraux n'avaient présenté ni études ni devis, la Chambre vota 300,000 francs à consacrer aux études de la ligne Kustendil-Sofia-Sistov. Il n'était plus question, comme on le voit, du chemin de fer Sofla-Roustchouk primitivement projeté. Cette modification avait eu lieu dans des conditions vraiment curieuses et intéressantes, qui

(1) Les généraux ne comprenaient pas ces sentiments, et ils attribuaient l'attitude de TAssemblée aux excitations de leurs collègues bulgares qui n'y pouvaient rien. Du reste, l'opposition qui voulait semer la discorde dans le ministère et amener sa chute, entretenait les généraux dans cette conviction qui contribua beaucoup à aigoir les relations entre les ministres russes et bulgares.

jettent un nouveau jour tout à la fois sur la question des lignes ferrées et sur les procédés des généraux.

MM. Sobelef et Kaulbars étaient absorbés par la préoccupation des chemins de fer. C'était chez eux une idée fixe, le sujet habituel de leurs conversations, à tel point que, dans le public, on leur avait donné le sobriquet de gclcsrii-dorogui (chemins de fer). Ce souci permanent, ils le motivaient, auprès de leur gouvernement et du prince Alexandre, par la nécessité de créer une voie stratégique à l'armée russe pour des besoins éventuels. Ce n'était là que l'apparence, on ne doit pas se lasser de 1c rappeler et de le redire. En réalité, ils visaient les satisfactions à donner aux intérêts de la coterie.

Un jour on discutait, en conseil des ministres, la question, toujours inscrite à l'ordre du jour, du chemin de fer Sofîa-Roustchouk. On était, à cette époque, en pourparlers avec la Compagnie anglaise propriétaire du chemin de fer Roustchouk- Varna, pour le rachat de cette ligne. Un ministre bulgare fit observer que, si l'on annonçait ouvertement l'intention de construire une ligne partant de Sofia et aboutissant à Roustchouk, la Compagnie anglaise en prendrait texte pour élever ses prétentions et ses prix, en raison de l'importance que sa propre ligne, continuant jusqu'à la mer Noire la ligne projetée, acquerrait manifestement pour le gouvernement bulgare. Ce ministre proposait de prévenir ce danger en désignant, fictive^nent, un autre point d'arrivée sur le Danube que Roustchouk, celui de Rahova, par exemple. Le lendemain, le prince Alexandre recevait, du cabinet du tzar, une dépêche très sévère qui accusait formellement les ministres bulgares de trahir les intérêts de la Russie, en préconisant un chemin de fer qui ferait le jeu de l'Autriche. C'était une nouvelle manœuvre des généraux qui n'avaient rien trouvé de mieux, pour noircir les ministres bulgares dans l'esprit du tzar, que de les signaler, en toute circonstance, dans leurs

lettres et dans leurs rapports adressés à Saint-Pétersbourg, comme ayant des tendances et des sympathies autrichiennes. Rien n'était plus faux. Mais, tout en satisfaisant ainsi leurs rancunes contre ces ministres, les généraux trouvaient encore dans cette calomnie Tavantage de donner un semblant de raison à l'hostilité qu'ils affichaient contre eux et à expliquer, de la sorte, leur lutte contre les conservateurs, contrairement aux instructions précises de l'empereur leur recommandant de marcher d'accord avec eux.

L'observatioh du ministre bulgard sur la convenance qu'il y avait à ne pas désigner Roustchouk comme point d'arrivée sur le Danube était d'ailleurs si naturelle et si judicieuse, qu'il en fut tenu pleinement compte, plus tard, parla substitution de Sistovà Roustchouk, comme débouché sur le fleuve , dans l'annonce publique du projet de chemin de fer du gouvernement. Dans la pensée des ministres et de la Chambre, le point de raccordement restait toujours fixé à Roustchouk. Mais on indiquait Sistov pour prévenir la surélévation des prix de rachat de la ligne Roustchouk- Varna.

Quant au projet de prolongement du chemin de fer Sistov-Sofia jusqu'à Kustendil, cette innovation fut due également à un ministre bulgare. Ce ministre, dans l'une des séances du conseil, fit valoir cette considération que, puisque la ligne devait avoir un caractère stratégique, elle remplirait mieux cet objet si elle débouchait en Macédoine, sur le théâtre des luttes futures. En réalité, en faisant cette proposition, il avait pour but, au cas où l'on serait contraint par la coterie de construire ce chemin de fer, d'attirer sur le plateau de Sofia les produits riches et variés des contrées fertiles de la Macédoine, et il savait que le meilleur moyen de faire aboutir cette combinaison, très utile aux intérêts économiques du pays, était de paraître abonder dans les vues des généraux. En effet, dès que cette modification fut

proposée, le général Kaulbars manifesta son approbation. II se fit son avocat chaleureux en basant son plaidoyer sur la satisfaction complète que cette proposition donnait à l'intérêt stratégique, et c'est ainsi que le prolongement* fut décidé. M. Theoarow, qui n'est certainement pas suspect de partialité en faveur des ministres bulgares, a dit, plus tara, que si le chemin de fer venait h être construit, c'était à eux qu'on devrait la ligne de Kustendil, et les généraux russes ne pourraient, en tout cas, s'en attribuer le mérite, attendu qu'ils n'y avaient pas songé.

Ce fut au cours de cette législature, le 27 janvier, que l'un des ministres bulgares, M. Voulcovitch, donna sa démission à la suite d'un manque d'égards du général Sobelef. La lettre qu'il adressa au prince pour Tavisor de sa détermination était ainsi conçue, d'après le journal la Bulgarie : « Ma manière de voir sur la direction k donner aux affaires de l'Etat diffère essentiellement de celle du général Sobelef. Pour que la marche régulière des affaires ne se ressente pas de cette divergence de vues et de système, je prie Votre Altesse d'accepter ma démission. »

Les ministres bulgares n'étaient pas, d'ailleurs, les seules victimes des généraux. Un incident qui se produisit, à cette époque, vint prouver que les agents russes n'étaient pas eux-mêmes à l'abri de leurs intrigues.

Le gérant de l'agence diplomatique de Russie, M. Arseniew, qui considérait comme un devoir d'informer ses chefs avec exactitude de ce qui se passait sous ses yeux, avait naturellement critiqué certains agissements des généraux dans les rapports qu'il adressait régulièrement à son ministère. MM. Sobelef et Kaulbars en furent avisés par leurs amis de Saint-Pétersbourg. Ils lancèrent immédiatement une dépêche au général Obroutchew, dand laquelle ils disaient que* le pays était tranquille ;

qu'ils travaillaient dans de bonnes conditions avec la Chambre et qu'ils réussiraient; « seul, ajoutaient-ils, le gérant de lagence diplomatique, M. Arseniew, nous fait de l'opposition. Déplacez-le ou rappelez-nous. » Cette dépèche était chiffrée. On eut connq^issance de son contenu parce que le général Obroutchew la communiqua au ministère des affaires étrangères qui la transmit, à son tour, à M. Arseniew, avec ordre de se justifier. Le jour môme où le général Sobelef envoyait ce télégramme à Saint- Pétersbourg, il faisait comparaître M. Arseniew devant '* lui et il lui signifiait, dans un langage peu parlemen-

taire, qu'étant seul représentant de la Russie, il entendait que l'agent diplomatique ne pût voir le prince sans son autorisation et n'envoyât aucun rapport à son ministère sans, au préalable, le lui avoir soumis. M. Arseniew répondit, avec la dignité calme qui le caractérisait, que ces ordres il les exécuterait quand ils lui auraient été donnés par son ministère. Quelques heures après, il recevait la dépêche de M. de Giers lui transmettant l'accusation portée contre lui par le général Sobelef et l'invitant à se justifier. M. Arseniew s'empressa d'envoyer sa démission à son ministre, en lui annonçant son départ immédiat. En réponse, on lui intima l'ordre de rester à son poste, ce qu'il se décida à faire. Mais, h partir de ce jour, il insista tellement auprès de son ministère pour obtenir son déplacement, qu'un mois après il était nommé secrétaire à l'ambassade de Berlin. En partant, M. Arseniew laissa la gérance de l'agence à son jeune aide-secrétaire, M. Pàvlow.

Pendant ce temps, la Chambre poursuivait ses travaux avec une grande intelligence des affaires, avec une dignité qui lui faisait le plus grand honneur. Composée, en majorité, de conservateurs, de négociants, de propriétaires, comptant dans ses rangs un grand nombre d'hommes instruits, présidée avec une convenance parfaite par Mgr Siméon, archevêque de Varna, un prélat

aussi remarquable par son esprit éclairé que par la fermeté de son caractère, cette Chambre faisait très bonne figure. Ses discussions étaient calmes et ses travaux fructueux. Elle se montrait très difficile dans le contrôle des actes des ministres et, ce contrôle, elle Texerçait avec une impartialité scrupuleuse, aussi bien sur la gestion des ministres bulgares que sur celle des ministres russes. M. Theoarow avait géré antérieurement le ministère de la justice. Elle infligea un blâme sévère à ce ministre dont l'incurie absolue fut mise en lumière par des dépenses non justifiées, par des détournements, par rincorrection extraordinaire de certains actes administratifs et financiers que révéla l'examen de sa gestion. Elle avait, comme nous l'avons dit, rejeté le projet de loi des généraux sur les lignes ferrées et refusé d'aborder la question des chemins de fer, avant qu'on eût remplacé le général Sobelef dans la gérance des travaux publics par M. Natchevitch, qui lui inspirait une confiance légitime, en sa double qualité d'homme intègre et de patriote bulgare. Comme le prince Hilkow était arrivé sur ces entrefaites, les généraux ne purent créer pour lui que le poste de conseiller des travaux publics, pour le dédommager du portefeuille de ce département qu'ils lui destinaient et qu'on lui avait promis.

Les instincts et les habitudes autoritaires de MM. Sobelef et Kaulbars ne se pliaient que difficilement à cette contrainte. Ils considéraient la situation comme intolérable. Pour en sortir, ils imaginèrent de créer un nouveau ministère au moyen de députés dont l'influence personnelle modifierait, croyaient-ils, l'attitude de la Chambre et la rallierait à leur politique. Ils mirent en avant, dans ce but, MM. Anef, député de Sistov, et Tsatchef, député de Tirnovo. Le choix n'était pas heureux. C'étaient des hommes fort au-dessous de la tâche qu'on leur assignait et, pour tout dire, d'obscurs agita-

leurs. Aussi cette tentative fut-elle vaine (1). Les généraux en conçurent une telle irritation, qu'un jour le général Sobelef fit appeler Mgr Siméon et lui dit, au cours d'une conversation où son état d'esprit se trahissait à chaque instant, que si la Chambre continuait à lui faire de l'opposition, il la dissoudrait. Mgr Siméon se leva aussitôt et répondit au général : « Gomme président de la Chambre, je ne permets à aucun ministre de me dire qu'il a le droit de la dissoudre. Le prince seul a ce droit. »

La Chambre avait voté un grand nombre de lois très utiles d'ordre administratif et principalement financier. Avant de se séparer, les députés votèrent le budget dans lequel était inscrit un crédit qui nécessite une mention spéciale.

Les ministres bulgares que les généraux accusaient d austrophilisme n'avaient jamais songé, au contraire, qu'à prémunir la Russie et la Bulgarie contre un malentendu que les tendances, les procédés et les actes des agents russes devaient forcément provoquer et dont on apercevait déjà les premiers symptômes. Ils avaient compris que le moyen le plus pratique d'arriver à ce but était de créer à Saint-Pétersbourg une agence diplomatique de Bulgarie, qui aurait renseigné exactement le gouvernement impérial sur les faits se produisant dans la principauté et pouvant donner lieu à des interprétations erronées ou perfides. Les agents diplomatiques

(1) Les généraux avaient une prédilection marquée pour les gens ignorants et obscurs. Us répétaient, à qui voulait les entendre, que les Bulgares ne devaient pas choisir leurs ministres parmi ceux de leurs compatriotes qui avaient étudié à l'étranger, parce qu'imbus des idées occidentales, ils devenaient Autrichiens, Allemands, Français, et que l'on devait donner la préférence à des paysans qui connaissaient mieux les besoins de la population et étaient des Bulgares purs. Les généraux ajoutaient, il est vrai, que ces paysans, étant illettrés, devaient être doublés de secrétaires russes, capables de suppléer ce qui manquait à ces ministres sui generis.

russes accrédités à Sofia s'étaient toujours opposés à co projet qui, s'il avait été mis à exécution, aurait rendu Jes plus grands services à Tintérêt commun russo-bulgare, en neutralisant Tinfluence néfaste de la coterie. Mais le prince Alexandre, qui partageait entièrement la manière de voir de ses ministres bulgares, insista assez vivement pour que, malgré la résistance du général Sobelef, ce crédit fût inscrit au budget.

La session de la Chambre fut close à la fin du mois de janvier.

Les ministres bulgares avaient acquis de nouveaux droits à Tanimositç des généraux, en ne se pliant pas à leurs exigences, en marchant d'accord avec la Chambre, en recueillant ainsi une légitime popularité. Le général Sobelef, dans sa hâte à satisfaire ses rancunes, provoqua un incident;

L'archevêque de Sofia était, à cette époque, Mgr Melctins. Ce prélat avait fait ses études théologiques en Russie. Mais il était d'une telle ignorance, il lisait et il s'exprimait en officiant d'une manière tellement bizarre, qu'il soulevait les rires du public. En revanche, il était expert à tondre son troupeau qui l'avait pris si bien en grippe, qu'un jour une troupe de notables enleva de l'église son trône archiépiscopal et le jeta dans la rue aux applaudissements de la population entière. Pour ces motifs et pour d'autres du même genre, le Saint-Synode qui avait siégé à Sofia, dans la maison même de Mgr Meletins, avait décidé que co prélat serait éloigné de son éparchie. Lorsque le Saint-Synode se dispersa, l'Exarque invita le ministère à exécuter cette sentence. M. Stoïlof, ministre des cultes, se trouva dans un grand embarras. Mgr Meletins était son ami personnel et, en outre, l'ami politique du gouvernement. Ce prélat appartcnaitj en effet, au parti conservateur; il avait participé Il la campagne entreprise en faveur du prince Alexandre et pour la réussite du coup d'Etat* Le gouvernement

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11 avait donc aucune raison d'être mécontent de Mgr Meletins qui, au contraire^ était son allié* Néanmoins, aux termes de la loi, les sentences du Saint-Synode devaient être exécutées et M. Stoïlof ne put éviter l'obligation de sévir contre son ami politique et personnel. Cependant, avant de procéder à Texécution de la sentence, le ministre des cultes expliqua les faits et la situation aux généraux et il les engagea à donner des ordres au maître de police, M. Carnovitch, un Russe, parent du général Sobelef, pour qu'il veillât à l'exécution de la sentence, ce qu'ils firent de bonne grâce. Mais, le lendemain, ils n'étaient plus dans les mômes dispositions. La nuit leur avait porté mauvais conseil et ils avaient changé d'avis, induits en erreur par l'opposition qui guettait l'occasion de susciter des conflits entre les ministres bulgares et russes. Subissant cette nouvelle influence, les généraux donnèrent l'alarme sur Tinternement de Mgr Meletins, comme s'ils en entendaient parler pour la première fois, et ils se répandirent en doléances, qui eurent leur écho en Russie, sur la soi-disant persécution de lu religion orthodoxe et de l'évêque russophile. Ils allèrent même jusqu'à comparer cet incident à celui de Belgrade, où l'autorité civile avait expulsé sans sentence et de sa propre initiative le chef de l'Eglise serbe, Mgr Michel. Gomme conclusion, le général Sobelef déclara au prince Alexandre qu'il devait choisir entre lui, Sobelef, et M, Stoïlof, En même temps, il expédiait des gendarmes pour ramener Mgr Meletins qui se dirigeait vers Kustendil où il devait être interné. Ce prélat, faisant preuve de plus de bon sens que son protecteur, refusa de revenir à Sofia et poursuivit sa route vers Kustendil. L'Exarque, prévenu par M, Stoïlof, protesta immédiatement avec la plus grande énergie auprès du prince Alexandre, en rappelant que l'autorité civile n'avait pas le droit d'intervenir dans les questions religieuses et qu'il n'appartenait à personne de modifier les ordres

émanés du Saint-Synode ou d'en arrêter l'exécution. Le général Sobelef , comprenant le danger personnel que lui ferait courir un conflit avec le pouvoir religieux, envoya son beau-frère, M. Chteglow, à Constantinople, pour présenter ses excuses complètes à l'Exarque. Le prince Alexandre et M. de Nelidow employèrent, de leur côté, toute leur influence auprès de l'Exarque, qui ne put faire autrement que de céder. Grâce à ces hautes interventions, l'affaire n'eut pas d'autre suite.

Mais les ministres bulgares ne pouvaient plus rester au pouvoir, sous peine de sacrifier complètement leur dignité. MM. Stoïlof, Natchevitch et Grecof donnèrent leur démission. L'occasion était propice pour les généraux que hantait toujours l'idée fixe de la dictature. Les ministres démissionnaires ne furent pas remplacés. Le général Sobelef prit la haute direction de tous les départements, en plaçant, dans chacun d'eux, une de ses créatures, avec le titre de faisant fonctions de ministre, pour l'expédition des affaires, le prince Hilkovv aux travaux publics et M. Bourmof aux finances. Quant aux autres faisant fonctions, ils étaient trop obscurs pour qu'il soit utile de les nommer.

Le prince Hilkow, proche parent de Mme de Nelidow, mérite une mention spéciale. Le général Sobelef assurait que son protégé avait débuté dans sa carrière par être chauffeur de locomotive. Ce qui est certain, c'est que le prince Hilkow avait eu une existence aventureuse. Un long séjour en Amérique lui avait fait adopter les allures des habitants de ce pays et il ressemblait bien plus à un Yankee qu'à un Russe. Il passait, en Russie, pour un habile constructeur de chemins de fer. C'était un homme intelligent, de relations agréables, mais il ne justifia aucunement, en Bulgarie, son renom de bon ingénieur.

L'attitude du prince Alexandre dans cette crise, la facilité surprenante avec laquelle il abandonna ses ministres, ont été l'objet d'appréciations sévères. Sans

avoir à prendre sa défense, nous ferons remarquer, eti toute impartialité, que sa situation était critique. Il est clair qu'en sacrifiant ses ministres il perdait son point d'appui dans le pays et qu'en se livrant aux généraux, dont les exigences grandissantes allaient accroître Timpopularité, il courait le risque d'être englobé, au même titre, dans la réaction qui ne manquerait pas de se produire. Mais entrer en lutte ouverte avec eux, c'était rompre violemment avec la Russie. Le prince Alexandre eut un moment l'espoir, semble-t-il, qu'en s'appuyant sur les généraux, en leur laissant la direction de toutes les affaires et, en n'étant plus gêné par le tiraillement des partis politiques, on pourrait marcher d'un pas sûr à l'organisation de la principauté. Mais, pour cela, il aurait fallu que les généraux n'eussent d'autre but que le bien du pays, qu'ils possédassent, en outre, la science administrative et l'expérience nécessaire pour le réaliser. Tout au contraire, ils n'avaient pas de connaissances administratives et, s'ils pensaient au pays, c'était au point de vue de son exploitation, des spéculations qu'ils comptaient y entreprendre. Le prince Alexandre était donc dans l'erreur, s'il calcula, comme nous avons des raisons de le croire, que la dictature des généraux pourrait être utile et fructueuse à certains égards. Peutêtre, se disait-il encore que, si l'événement détrompait ses prévisions, il s'agissait pour lui de gagner sans encombre le mois de mai, époque à laquelle il devait se rendre au couronnement du tzar, ce qui lui permettrait, en cas de nécessité, d'avoir recours à l'empereur et de porter remède à la situation.

Le reproche le plus légitime qu'on puisse adresser au prince Alexandre résulte d'un incident pQu connu. Les ministres bulgares, en se retirant au mois de février 1883, avaient remis au prince un mémoire circonstancié, où ils exposaient la situation, dans le but de lui ouvrir les yeux sur les dangers auxquels elle l'exposait. Les mi-

nislres posaient ce dilemme : ou bien le prince se soumettra aux généraux qui ne tarderont pas à Tasservir et à lasser la patience du pays qui finira par renvoyer prince et généraux; ou bien il entrera en lutte avec les généraux et sera amené ainsi à rompre avec la Russie. Que fit cependant le prince Alexandre en recevant ce rapport de ses fidèles conseillers de la veille? Avec une légèreté impardonnable, il s'empressa de communiquer ce document à ceux qui pouvaient le considérer, à tort il est vrai, comme une manifestation, comme un acte d'hostilité. Ce rapport fut apporté à Constantinople par M. Chteglow et remis à 'M. de Nelidow. Nous avons eu l'occasion de le voir, à l'ambassade de Russie même, entre les mains d'un employé.

Si noua pouvions transcrire ici les conclusions de ce très long mémoire, le lecteur se convaincrait que les prévisions des ministres se sont réalisées point par point, malheureusement pour la Russie, pour la Bulgarie et pour le prince Alexandre. Ce n'est pas que ces ministres aient fait preuve, en cette circonstance, d'un don de clairvoyance tout particulier. Il n'y avait pas grand mérite à prédire ce qui devait inéluctablement arriver; par le fait de Tincapacité admitiistmtive des généraux, de leurs appétits d'entreprises lucratives, du manque absolu de convenance et de tact qui caractérisait leur manière d'être avec le prince et avec les Bulgares de tout rang et de toute classe.

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La dictature des généraux Sobelef et Kaulbars commençait à porter ses fruits. Les agents diplomatiques avaient rompu, pour ainsi dire, toute relation avec eux. Tout le monde se plaignait et s*en prenait au prince Alexandre et au choix malheureux qu'il avait fait de ces maîtres de la principauté. Quant h lui, uniquement soucieux d'atteindre, sans accident grave, l'époque du couronnement et de vivre en paix jusque-là avec les généraux, il leur accordait tout ce qu'ils demandaient. Le général Sobelef ayant réclamé de l'argent pour des besoins- indéterminés, le prince Alexandre s'empressa de lui remettre 60,000 francs sur les fonds de sa liste civile. Notons, en passant, que le général Sobelef rendit compte, plus tard, de l'emploi de la moitié de cette somme, mais qu'il a toujours oublié de fournir des justifications pour les 30,000 autres francs.

Gomme il existait dans le budget, ainsi que nous l'avons dit, un crédit pour une agence diplomatique & Saiiit-Pétersbdurg, le prince Alexandre, aussitôt après la démission du ministère, fit choix de M. Stoïlof pour ce poste. M. Stoïlof partit avec, bien entendu, l'assenti-» ment du général Sobelef. Mais, en arrivant à Saint- Pétérsbourg, il trouva toutes les portes fermées. Sa présence créait un danger pour la coterie dont il pouvait révéler les manœuvres et les actes. Aussi avait-elle. pris ses précautions. Biea que M. Stoïlof fût porteur de lettres personnelles du prince Alexandre pour le tsar»

-Bail ne put voir ni le souverain ni les ministres. Après un séjour infructueux et très court, il était rappelé par le général Sobelef que la présence de ce Bulgare intelligent et avisé à Saint-Pétersbourg gênait CQnsidérablement.

Ce fait produisit la plus mauvaise impression en Bulgarie. Il blessa au vif tous les partis. On avait bien une agence à Gonstantinople. On tenait à honneur d'en avoir également une à Saint-Pétersbourg, et, dans la principauté, on attribua cette humiliation au gouvernement russe, alors que la coterie en était le véritable et le seul auteur. Plus tard, alors que M. Jonin était agent diplomatique de Russie à Sofia et que le ministère des affaires étrangères était occupé par M. Balabanof, on supprima ce crédit sur les demandes pressantes de l'agence de Russie et, depuis cette époque, il n'en fut plus question.

Les affaires marchaient à la dérive en Bulgarie, lorsque le prince Alexandre, laissant à sa place le général Sobelef comme aller ego, quitta Sofia, le 15 avril 1883, se rendant à Gonstantinople par Roustchouk et Varna. Après une courte visite au sultan, il fit le voyage de Jérusalem et, de là, après avoir visité le roi Georges de Grèce et le prince de Monténégro, il gagna Darmstadt et Berlin et arriva à Moscou le 22 mai.

Le prince Alexandre avait une suite assez nombreuse dans laquelle figurait un seul Bulgare, M. Voulcovitch, ancien ministre, et, à cette époque, président du Gonseil d'Etat. Le général Sobelef était tellement soupçonneux à l'endroit de tous les Bulgares qui pouvaient dévoiler ses actes, qu'il écrivit à Saint-Pétersbourg pour demander que M. Voulcovitch fût écarté de la suite du prince. Il était à ce point sûr de son fait, qu'à Sofia il disait à M. Vassile Stoyanof, membre du Gonseil d'Etat : <K M. Voulcovitch n'ira pas à Moscou ; vous pouvez l'annoncer à vos collègues ». On apprît, plus tard, que le prince, au cours de son voyage, avait reçu du ministère

des affaires étrangères de Russie, de la part de la grande Maîtrise des cérémonies, l'invitation de réduire sa suite, en écartant tous les membres civils, en raison du grand nombre des invités. Mais le prince Alexandre aurait répondu que, sa suite ayant été acceptée au préalable, soit comme nombre, soit comme personnes, on devait l'accueillir telle quelle, sans quoi il ne se rendrait pas lui-môme à Moscou.

Pendant ce temps, le général Sobelef, qu'on croyait absorbé par les devoirs de sa charge A'alter ego du prince, quittait inopinément Spfla pour se rendre à Saint-Pétersbourg, après avoir remis les pouvoirs au général Kaulbars. Voici ce qui motivait ce brusque départ.

Les faits quotidiens avaient démontré à la Chambre, pendant la dernière session, que les agissements des généraux, leur administration incohérente, leur ténacité à poursuivre Tobtention d'entreprises de chemins de fer, contrairement à la volonté du pays, mettaient en péril le prestige de la Russie et l'avenir de la Bulgarie. Les membres de cette Assemblée, animés du désir de prévenir ces dangers, avaient décidé qu'une députation du Sobranié, conduite par son président Mgr Siméon, se rendrait à Saint-Pétersbourg pour voir le tzar, le remercier de ses bienfaits, au nom de la Bulgarie, et profiterait de la circonstance propice pour lui exposer, en toute sincérité, la situation. Mgr Siméon et cette députation, composée de cinq membres, partirent pour Saint-Pétersbourg, dans les premiers jours du mois de mai.

On comprendra facilement l'émoi du général Sobelef, Non seulement il redoutait les révélations des personnes de la suite du prince Alexandre, mais, par surcroît, la députation de l'Assemblée allait compléter les témoignages portés contre lui et donner à ces accusations le caractère de l'unanimité. Le danger était grave

et pressant. Pour le ôonjurer, le général Sobelef se détermina à partir, eti toute hâte, pour Saint-Pétersbourg. Avait-il obtenu du prince l'autorisation de quitter son poste? On ne le sait, mais il est probable que le prince Alexandre la lui avait accordée, fournissant ainsi une nouvelle preuve de cette faiblesse de caractère qui déparait ses qualités et qu'on lui a si souvent et si légitimement reprochée.

La députation, à son arrivée à Saint-Pétersbourg, était attendue par la coterie. Elle fut circonvenue etj pour ainsi dire^ gardée à vue par les membres de cette association qui voulaient à tout prix Tempécher de parler. Ce but fut atteint. Le taar reçut, il est vrai, la députation ; mais le général Sobelef était présent à cette audience et les Bulgares ne purent exposer à l'empereur l'état réel des choses dans la principauté. La coterie s'interposa de même entre eux et les hauts personnages indépendants qui auraient prêté une oreille attentive à leurs doléances, et la députation quitta Saint-Pétersbourg sans avoir trouvé la possibilité de remplir sa mission. Mgr Slméon fut si tristement Impressionné par ces intrigue» qu'il traversa Moscou sans s'y arrêter et que, de retour en Bulgarie, il renonça à la présidence de la Chambre et ne voulut plus même y occuper son siège.

Le général Sobelef, après avoir rendu vaines à Saint- Pétersbourg les tentatives de la députation pour faire connaître la vérité, se rendit à Moscou pour surveiller le prince Alexandre. En effet, le prince, dans une audience que le tzar lui accorda, porta plainte contre les généraux et demanda comme conseiller le général Ehrnrooth, qui avait laissé en Bulgarie un souvenir vivant d'estime et de sympathie. Le prince exposa également la situation à M. de Glers d'une manière plU9 Intime et plus détaillée et le ministre des affaires étrangères, ainsi éclairé sur les hommes et sur les choses, donna son approbation au programme et au choix du prince Alexandre.

Le 5 juin ^ une dépêche reçue en Bulgarie annonçait le dé)[>art du général Sobelef de Moscou pour Bofla et y produisait une grande consternation. Le 6, cette impression fâcheuse faisait place à une joie générale, à la réception d*un second télégramme annonçant que le général Ehrnrooth arrivait comme conseiller du prince Alexandre. D'autres dépêches successives apportèrent des détails complémentaires. Le tzar avait ordonné au général Ehrnrooth de se rendre à Sofia, en qualité de conseiller du prince et de travailler avec les généraux Sobelef et Kaulbars à l'organisation de là principauté. On apprit plus tard que, lorsqu'on parla au général Ehrnrooth de la mission qu'on allait lui confler, il déclara nettement devant M. de Oiers qu'il était absolument opposé à tout projet» à toute tentative d'entreprise de chemin de fer par les Russes en Bulgarie.

Le général Ehrnrooth fut reçu en audience de congé par le tzar qui lui donna ses instructions et l'ordre de rejoindre son posté le plus promptement possible. Le 9 juin, on a^preiiait à Bofla, par une dépêche, que le général Sobelef avait obtenu un congé de deux mois, pour cause de santé.

Tout semblait concourir à créer en Bulgarie une situation nouvelle, conforme & ses intérêts et à ceux de la Russie. Le prince Alexandre qui se rendait, par Darmstadt, à Oastein et à Ischl, où il devait suivre un traitement, et le général Ehrnrooth, qui allait arranger ses affaires à Saint-Pétersboug, devaient se retrouver à Sofla à la fln du mois de juin.

Le prince Alexandre était à Ischl dans une sécurité trompeuse, lorsqu'une dépêche, du ministère des affaires étrangères de Saint-Pétersbourg, lui apprit, à l'improviste, qu'au lieu et place du général Ehrnrooth, c'était M. Jonln, ministre plénipotentiaire du Russie au Brésil, qui était définitivement envoyé en Bulgarie.

Le prince fut. durement frappé par ce nouveau coup

qui détruisait toutes ses espérances. Il comprenait enfin la faute qu'il avait commise, en autorisant le général Sobelef à rester en Russie après son propre départ, et, se rappelant la froideur du tzar, le peu d'empressement à lui accorder une décoration iqu'il n'avait reçue qu'a la dernière minute, le retard apporté à la présentation du magnifique objet d'art envoyé comme témoignage des sentiments de gratitude de la Bulgarie, il reconnaissait, un peu tard, la main de la coterie, ses manœuvres et sa haine persistante.

Pendant l'absence du prince Alexandre, les généraux avaient pris leurs mesures, pour qu'en dehors de leurs propres dépêches, on ne pût lui en expédier aucune de Bulgarie, et qu'il ne pût lui-même communiquer avec la principauté. Mais l'amitié est ingénieuse et le prince était tenu au courant, par des moyens détournés, de ce qui se passait en Bulgarie. C'est ainsi qu'il apprit un fait nouveau et incroyable. On l'avisait, par télégramme, que le gérant du ministère des finances, M. Bourmof, une créature des généraux, emportait la caisse en Russie. L'information était rigoureusement exacte. M. Bourmof avait pris quinze millions, sur les dix-neuf environ constituant la réserve formée par les excédents des budgets des exercices clos, et il se dirigeait à toute bride vers le Danube. Pour nous servir de l'expression vulgaire, le coup avait été bien combiné. Sa réussite semblait, en effet, assurée, le prince devant, croyait-on, ignorer ce qui se tramait et ne pouvant, d'ailleurs, envoyer dans la principauté des ordres du dehors. Ce calcul fut déjoué par les Bulgares dévoués à l'intérêt national. Le prince Alexandre, averti par eux, partit en toute hâte et, en arrivant à Lom-Palanka, il lança des télégrammes pour qu'on fît rebrousser chemin aux millions et à M. Bourmof, leur gardien infidèle. Ces ordres arrivèrent à temps à Roustchouck, où M. Bourmof s'apprêtait à s'embarquer avec son précieux bagage.

Depuis longtemps, les généraux avaient les yeux sur ces millions. A plusieurs reprises, ils avaient conseillé de les placer dans une banque, la Banque de Saint- Pétersbourg, par exemple. Mais les Bulgares sont attachés aux vieilles idées, principalement en matière financière. Réfractaires aux théories nouvelles sur les déplacements et la mobilisation des capitaux, ayant pour principe qu'on n'est jamais si sûr de son argent que lorsqu'on le garde dans sa poche, ils faisaient la sourde oreille aux conseils des généraux. Ceux-ci n'avaient pas, pour cela, renoncé à leurs projets, et la complicité de M. Bourmof faillit les faire aboutir.

Le général Sobelef avait tout arrangé avec la maison Giinzbourg. La combinaison était d'ailleurs très simple. Il devait déposer les quinze millions à la Banque de Saint-Pétersbourg et hypothéquer les titres à M. Giinzbourg, qui aurait avancé soixante-quinze millions de francs pour la construction du chemin de fer, les quinze millions servant à garantir l'intérêt de cette somme pendant trois ans. Les Bulgares auraient été ainsi dépouillés de leurs économies et ils se seraient trouvés en présence d'une grosse dette, résultant de rétablissement d'un chemin de fer construit contre leur gré et san^s contrôle de dépenses. «

Le général Sobelef, pendant son séjour à Saint- Pétersbourg, avait réglé avec le ministère des finances une autre question d'argent, dans des conditions tout à fait conformes à sa pratique administrative habituelle. La principauté devait à la Russie les frais d'occupation pendant la guerre, montant à environ 26 millions de francs (11 millions de roubles). Le tzar, lorsqu'on lui soumit cette question, décida, avec la générosité du vrai bienfaiteur, que cet argent ne rentrerait pas dans les caisses russes, qu'il resterait dans la principauté et devrait être employé exclusivement pour le bien de la Bulgarie.

Or, dans la convention qui fut conclue par le général Bobelef avec le ministère des finances, il fut stipulé que le remboursement de cette dette par la principauté serait limité, comme annuité, à 1|600»000 francs, mais que cette somme serait mise à la disposition de l'agence diplomatique russe de Sofia.

Ainsi, contrairement à la décision du taar, ce n'était plus la Chambre bulgare, représentant légalement la nation, qui recevait ces fonds pour les employer à des travaux, à des œuvres utiles à la Bulgarie. Ils étaient livrés à Tagence diplomatique, qui pouvait en disposer au gré des caprices du titulaire. Nous verrons que, par un singulier abus, ces fonds servirent à fomenter des révolutions et à la déposition du prince Alexandre.

N'est-ce pas là un frappant exemple de la contradiction flagrante que nous avons relevée, tant de fois, au cours de cet historique, entre les volontés formelles du tssar et la manière dont elles étaient détournées de leur but par des agents intéressés et infidèles.

M. Johln était déjà arrivé à Sofia. C'était un homme usé, d'une intelligence moyenne, dont un séjour de quinze années au Monténégro aVait affaibli les facultés, au point -de lui faire divorcer la compagne de sa vie pour épouser, malgré son gaahd âge, une sémillante •Monténégrine de dix-hùit ans. M. Jonin n'était, d'ailleurs, venu dans la principauté que contre son gré et à titre provisoire. Il ne connaissait ni le pays, ni les mœurs ni les idées des Bulgares. Mais il importait peu. En apparence, il devait servir de conciliateur. En réalité, il subissait l'influence de la coterie dont il appréciait trop bien la puissance pour entrer en lutte contre elle. Il était donc avec les généraux et, au besoin, contre le prince, comme nous le verrons.

Pendant l'absence du prince Alexandre et du général Sobelef , le général Kaulbars s'était i^ntpuré des libéraux avancés, et cette alliance conclue, par le ministre de la

guerre parce qall avait acquis la conviction que les \

conservateurs refuseraient de lui servir d'instruments, j|

par les libéraux avancés, parce qu'ils voyaient dans les dictateurs une force à utiliser pour leur propre cause, cette alliance, disons*nous, fut scellée par des banquets, par des ovations prodiguées à Valter ego du prince. Le général Sobelef, à son retour de Saint-Pétersbourg, ii,

8*empressa de donner une sanction à cette politique nouvelle, en accordant Tautorisation de rentrer à Sofia à M. Zankof , chef du parti, qui avait été interné par le prince à Vratsa, depuis un an. M. Zankof prit immédiatement la direction occulte des affaires et on a saisie plus tard, des cartes de visite de ce personnage sur lesquelles il donnait aux généraux des indications de ce genre : nommez un tel, destituée tel autre, etc.

Ces choses se passaient au mois de Juillet, et la lutte engagée par les généraux contre le prince se dessinait de plus en plus. Se sentant forts de toute la puissance de la coterie, croyant qu'avec les libéraux avancés ils avaient un appui dans le pays, enorgueillis par leur triomphe sur le général Ehrnrooth, né pardonnant pas au prince Alexandre d'avoir interrompu le voyage des millions qu'ils dirigeaient sur Saint-Pétersbourg, ils ne le voyaient plus que rarement, se montraient avec lui d'une impertinence incroyable, lui donnaient des ordres et agissaient en véritables dictateurs.

C'est à cette époque que les généraux, parlant soidisant au nom de l'empereur, obligèrent le prince Alexandre à lancer un manifeste, en date du 31 août, par iQquel il annonçait aux Bulgares qull nommait une commission pour préparer une nouvelle Constitution et la présenter à la Ghambr^. Le général Sobelef avait apn porté, en effet, de Saint-Pétersbourg, àssura-rt-on alors, un projet de constitution dont personne n'a, d'ailleurs, jamais eu connaissance. Le lendemain du jour où le manifeste avait été publié, un ukase convpqua la Chambre

en session extraordinaire pour la ratification de la convention à quatre, relative au chemin de fer de raccordement et pour celle de la convention financière conclue dans la question du paiement des frais d'occupation.

Les généraux ne faisaient guère preuve d'hâbiieté en convoquant une Chambre dont la majorité, composée de conservateurs, ne leur était pas dévouée. Mais ils étaient tellement infatués de leur pouvoir et si peu au courant des règles élémentaires du régime constitutionnel, qu'en déterminant Tobjet de la convocation, ils se figuraient naïvement que la Chambre ne pourrait s'occuper d'autre chose et que tout danger était ainsi prévenu et écarté.

Un redoublement de violence dans les journaux des généraux contre le prince Alexandre qu'ils accusaient ouvertement de trahison envers la Russie, le slavisme et l'orthodoxie fit pressentir les graves événements qui se préparaient.

Dans les journées des 7 et 8 septembre, le public apprenait que la proposition formelle de déposer le prince Alexandre avait été adressée aux officiers russes. La nouvelle était exacte. Le général Kaulbars s'était rendu au camp de Kniajevo, situé à trois kilomètres de Sofia, où environ 10,000 hommes étaient rassemblés pour les manœuvres annuelles. Il avait réuni les officiers russes et leur avait dit que le prince était l'ennemi de la Russie ; qu'il était résolu à remplacer les officiers russes par des officiers allemands, et que sa déposition devenait dès lors nécessaire. La plupart des officiers, fidèles aux traditions de la glorieuse armée russe, répondirent noblement qu'ils avaient été envoyés en Bulgarie par le tzar, qu'ils avaient prêté serment de fidélité au prince Alexandre, que, seul, le tzar pouvait les relever de ce serment, et ils informèrent le prince de ce qui se passait. Les généraux purent se convaincre de la sorte qu'ils ne pouvaient compter même sur les officiers pour Itaécution de leur plan. *

Pendant ce temps, les patriotes bulgares avisés de ce qui se passait se mettaient en campagne pour prévenir les sous-ofïîciers et les soldats bulgares. Ce n'est pas en vain qu'on faisait fond sur leur dévouement.

Le 10, le prince Alexandre se rendit au camp, à Toccasion de sa fête et passa la revue des troupes. A Tissue de la revue, les soldats formèrent les faisceaux et, se rangeant en colonnes, sous la conduite de leurs sousofficiers, ils accompagnèrent le prince qui rentra à Sofia, précédé, entouré et suivi par cet imposant cortège de 10,000 hommes dévoués. Les soldats, arrivés devant le palais, poussèrent trois hourras en Thonneur du prince et s'en retournèrent au camp dans le plus grand ordre.

Le surlendemain, les généraux s'étant présentés au palais, le prince Alexandre leur reprocha de vouloir suborner l'armée et de fomenter des troubles. Ils accueillirent ces paroles avec tant d'audace, d'une manière si irrespectueuse, que le prince les chassa de sa présence, en leur disant qu'ils n'étaient plus ses ministres. Ils répondirent avec insolence qu'ils n'en resteraient pas moins en Bulgarie, pour la gouverner, d'après les ordres supérieurs qui leur avaient été donnés.

Le lendemain, M. Jonin se présentait au palais et signifiait, à son tour, au prince Alexandre, avec le ton d'un maître, que, d'ordre de Saint-Pétersbourg, les généraux resteraient malgré lui.

Dans cette situation cruelle, le prince Alexandre ne perdit pas le calme et le sang-froid. A ceux qui le visitaient : « je suis prisonnier, disait-il, je ne suis plus rien en Bulgarie » et, toujours, il affirmait que le tzar avait été et était indignement trompé sur ses intentions.

La Chambre qui allait s'ouvrir avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, une majorité conservatrice compacte. Les fijfcraùx avancés avaient calculé, qu'avec l'aide des •députés musulmans qu'ils comptaient influencer ou

intimider, ils parviendraient à déplacer cette majorité à leur profit. On n'avait rien épai^né pour cela. Chaque député musulman avait été appelé, des son arrivée, chez le général Sobelef et chapitré, sermonné, menacé au besoin, d'importance, pour qu'il marchât d'acicord avec les libéraux avancés. Mais les musulmans, en gens pratiques, ne voulurent pas se séparer des conservateurs «t les libéraux se convainquirent ainsi de Timpossibilitô où ils se trouvaient de prendre le dessus. C'est alors que les conservateurs, dans leur dévouement à la patrie, firent un appel chaleureux aux libéraux, leur demandant de s'unir pour sauver le pays, leur offrant môme de leur laisser le pouvoir. Les libéraux se montrèrent à la hauteur des circonstances et, rivalisant de patriotisme avec les conservateurs, ils répondirent à l'appel qui leur était adressé. Le pacte d'union fut conclu sur les bases suivantes : remise en vigueur de la Constitution, sous cette réserve qu'une loi serait votée pour sa revision future; composition immédiate d'un ministère mixte de conservateurs et de libéraux r transformation de la session extraordinaire de la Chambre en session ordinaire.

Placé dans une situation intolérable vis-à-vis des généraux, abreuvé d'amertume, sollicité avec instance par les chefs des partis bulgares et ne voyant pas d'autre moyen de salut, le prince Alexandre, bien qu'il lui en coûtât de s'infliger un blâme, en abandonnant les pleins pouvoirs qu'il avait demandés spontanément, donna son adhésion à ce pacte, sous cette seule réserve qu'une loi ordonnant la future revision de la Constitution àerait adoptée par la Chambre.

Le 19 septembre, au moment où les généraux s'y attendaient le moins, M. Zankof annonça à la Chambre que les libéraux avancés se coalisaient avec les conservateurs, pour sauver la Bulgarie. Les généraux qui assistaient à cette séance et qui voyaient tout s'écrouler ino-

pincment autour d'eux, quittèrent la salle en gens affolés. Tout leur manquait à la fois, les libéraux avancés, l'armée et le pays. La situation devenant intenable pour eux, ils donnèrent leur démission et, trois jours après, ils recevaient Tordre de rentrer à Saint- Pétersbourg, pendant qu'un décret princier transformait la session extraordinaire de la Chambre en session ordinaire (1).

(I) A la suite de cette débâcle, les généraux Sobelef et Kaulbars se rendirent en toute hâte à l'agence russe et un évêque bulgare qui i'y trouvait nous a raconté ce qui se passa. Le général Sobelef dit à M. Jonin qu'ils avaient commis une lourde faute, qu'ils auraient dû arrêter tous les chefs des partis et les envoyer en Sibérie. Le général Kaulbars lui répondit qu'ils pouvaient encore le faire, puisque n'ayant pas donné leur démission, ils étaient toujours ministres. Mais M. Jonin les calma en disant : « Nous étions ici potir remettre en vigueur la Constitution bulgare. Notre tâche est terminée et nous devons à présent rentrer en Russie. Que le prince se tire d'affaires avec cette Constitution. ».

Le départ des généraux fut pour la Bulgarie une véritable délivrance. Mais on comprend les colères de la coterie, qui se voyait déçue dan^ ses espérances d'exploitation de la Bulgarie, au moment où elle croyait obtenir, tout au moins, le chemin de fer dont le projet de loi devait passer dans cette session. Aussi ses journaux redoublèrent-ils de violence dans leurs attaques contre le prince Alexandre.

A Sofla, un ministère de coalition Zankof, Balabanof, Natchevitch, Stoïlof avait été constitué, immédiatement après le départ des dictateurs. M. Jonin, qui ne pouvait pardonner à la Chambre d'avoir blâmé les généraux, exigea sa dissolution de M. Zankof, dès qu'elle aurait voté la loi sur la revision de la Constitution. M. Zankof obéit à cette injonction et la Chambre, qui avait ratifié la convention des chemins de fer de raccordement et celle relative au paiement des frais d'occupation, qui avait voté le budget et la loi ordonnant la revision future de la Constitution, fut dissoute. Oh ne pouvait dire que la mesure fût incorrecte puisque, hi Contitution étant remise en vigueur, le Sobranié, qui avait été formé sous l'empire d'une loi spéciale, au cours de l'exercice des pleins pouvoirs, n'avait plus une existence légale. Mais on aurait pu attendre quelque peu, n'eût-ce été que par égard pour les grands services qu'elle avait rendus. Sa dissolution hâtive fut une faute grave que M. Zankof a beaucoup regrettée plus tard.

Le Conseil d'Etat l'ut également dissous. Il n'était pas prévu par la Constitution et le prétexte pour s'en débarrasser était ainsi tout trouvé. Il ne s'était jamais montré commode, môme pour les ministres bulgares. Il avait, de plus, aux yeux de M. Jonin, le tort impardonnable d'avoir remis au prince Alexandre, lors de son retour en Bulgarie, un rapport circonstancié où étaient relevées toutes les violations des lois et des règlements administratifs et financiers commises par les généraux. Néanmoins son utilité était si grande et les services qu'il rendait si manifestes qu'après sa dissolution, on fut obligé de former une commission de codification des lois, pour remplir tant bien que pial son office.

Peu de temps après, au mois de novembre, le colonel Kaulbars, attaché militaire à l'ambassade de Russie à Vienne, effectua son premier voyage en Bulgarie. Sa . mission apparente était de régler la question des officiers russes servant dans la principauté et de préparer l'arrivée d'un nouveau ministre de la guerre. Mais il était chargé d'une autre tâche secrète, celle de renvoyer tous les officiers qui ne s'étaient pas empressés de suivre le général Sobelef . L'un des articles de la convention militaire qu'il conclut avec le gouvernement bulgare portait, en effet, que les officiers russes ne pourraient servir plus de trois ans dans la principauté. On voulait que, dorénavant, ils fussent simplement campés en Bulgarie et les empêcher, de la sorte, de s attacher au prince Alexandre, au peuple bulgare et d'apprécier le régime libéral, ainsi que l'avaient fait plusieurs de leurs prédécesseurs. Ceux-ci furent tous renvoyés en Russie et remplacés par de nouveaux officiers (1). Peu après, le général prince Cantacuzène était nommé ministre de la guerre.

(1) Plusieurs officiers russes qui avaient apprécié les qualités de la femme bulgare s'étaient . mariés dans le pays. Ils ne trouvèrent pas grâce devant leur gouvernements Tous, sans exception, furent rappelés en Russie.

M. Jouin, qui était sur le point de partir, ne voulut pas quitter la Bulgarie sans avoir exercé une dernière vengeance. Il nourrissait une rancune particulière contre les conservateurs que la coterie et les généraux n'avaient réussi ni à séduire ni à corrompre, et qu'ils n'avaient pu faire sortir de leur devoir comme serviteurs du pays et du prince. Il obtint leur exclusion du ministère et, le 1*"' janvier 1884, un nouveau ca^binet Zankof, exclusivement libéral, était constitué.

M. Jonin partait bientôt après et, bien qu'on n'eût eu guère à se louer de lui, son successeur, M. Koïander, faillit le faire regretter. Les instructions du nouvel agent diplomatique étaient peu compliquées. Elles lui prescrivaient uniquement — nous le savons d'une manière certaine — de battre en brèche et de renverser le prince Alexandre. M. Koïander était apte à remplir ces instructions : d'un caractère hautain, faisant naître les incidents pour trouver l'occasion de donner libre carrière à son insolence voulue et préméditée.

Les conservateurs étaient rentrés dans l'ombre. M. Zankof ne devait pas, néanmoins, rester longtemps en possession du pouvoir. Il voyait surgir un nouvel adversaire et, cette fois, un de ses amis politiques, un de ses anciens collègues, M. Karavelof. Les élections eurent lieu au mois de juin. La session de la Chambre fut ouverte à Tirnovo, le 25 juillet 1884. Le cabinet Zankof succombait et était remplacé par le ministère Karavelof, Tzanof, Cantacuzène, qui se maintint jusqu'à la révolution de Philippopoli, du 19 septembre 1885.

Dans cet intervalle, l'agent diplomatique de Russie s'attacha à détruire l'influence politique de M. Zankof, pour le punir du concours qu'il avait donné au renvoi des généraux. M. Karavelof, qui avait conquis les bonnes grâces de M. Koïander, en prenant l'engagement de réserver à des Russes la construction du chemin de

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fer de raccordement, eut lappui constant de lagcnt diplomatique.

Le prince Hilkow était toujqurs conseiller technique à la section des travaux publics. Il n'avait guère justifié la réputation d'ingénieur expérimenté qu'on lui avait faite. Ses études de la ligne Kustendil-Sofia-Sistov dénotaient, au contraire, une incompétence flagrante en matière de chemins de. fer. On peut s'en convaincre encore aujourd'hui, en examinant, dans les archives de la section des travaux publics de Sofia, ces documents, dont l'insutïîsance est manifeste et, au moyen desquels, il serait matériellement impossible de dresser un devis estimatif. Il est à peine besoin d'ajouter que jamais rien de sérieux n'a été fait sur cette ligne et que les 300,000 francs accordés pour les études furent dépensés ou plutôt gaspillés en pure perte et bien au delà, le total des dépenses ayant atteint, à peu près, le chiffre de 600,000 francs.

Le prince Hilkow avait été. naturellement chargé de préparer le travail pour la mise en adjudication de la ligne de raccordement Vakarel-Tzaribrod. Il établit ses propositions sur la base de prix très bas et de conditions très dures pour les adjudicataires, de façon à écarter les entrepreneurs sérieux et à laisser le champ libre à un concessionnaire favorisé par le gouvernement, ou bien à la construction de cette ligne en régie par des protégés de la coterie. On ne tarda pas d'ailleurs à être fixé sur cette nouvelle tentative d'exploitation de la Bulgarie. Dès que les travaux préparatoires pour la concession du chemin de fer furent commencés, on vit apparaître^ à Sofia un certain Zavatski. Il représentait, non plus la maison Poliakow, mais un autre entrepreneur très connu en Russie, M. Goubonine, également affilié à la coterie. Ce Zavatski avait acquis en Roumanie une notoriété d'un genre tout particulier, par des tripotages et des détournements, dans la construction des chemins

de fer. Il avait même comparu devant les tribunaux et avait subi plusieurs condamnations. Il fut copenda,nt reçu à bras ouverts et logé tout le temps à V»get\ce diplomatique russe, à Sofia.

L'adjudication du chemin de fer de raccordement Vakarel-Tzaribrod eut lieu, par offres cachetées, au commencement du mois de septembre 1884. Deux Compagnies étrangères se présentèrent. Leurs offres dépassaient le prix indiqué par le gouvernement. Le prince Hilkow et le sieur Zavatski triomphaient lorsque, dans la nuit môme, une Société bulgare se. forma, la Société Grossef qui, ayant fait une offre de 000,000 francs de réduction sur les prix du gouvernement, obtint l'adjudication de la ligne. C'est cette Société qui exécute, on ce moment, les travaux de raccordement.

Ce raAme jour, M. Karavelof s'étant présenté à Tagence diplomatique de Russie fut mis brut^ilement à la porte. Coupable de. n'avoir pas rempli ses engagements envers la coterie, il fut abandonné par elle et M. Zankof redevint le favori de l'agence diplomatique. Pour sceller la réconciliation, M. Zankof commença à demander ouvertement le renvoi du prince et les articles qu'il publiait dans ce sens étaient rédigés à l'agence même. Zavatski quitta Sofia et le prince Hilkow ne tarda pas à partir à son tour.

Il est plus facile d'imaginer que de dépeindre l'état d'esprit des membres actifs de la coterie qui avaient échoué tour à tour dans leurs tentatives d'accaparement des entreprises fructueuses en Bulgarie, dans la conquête de ce qu'ils considéraient comme une nouvelle Toison dor. Ils formaient à Saint-PéteFsboiMPg^ une phalange 011 les intérêts lésés, les amours-propres froissés entretenaient des rancunes profondes, partagées partons les membres de l'association qui voyaient avec colère s'évanouir le mirage et les profits de l'exploitation de la principauté. A ces appétits inassouvis il fallait une victime.

H comment lo prince Alexandre qu'ils avaient choisi aurait-il échappé h leurs coups ? Disposant de la presse, habiles à diriger l'opinion sur laquelle ils avaient une action directe et puissante par la discipline avec laquelle le mot d'ordre était exécuté à tous les degrés de l'association, ils roussirent progressivement à persuader au tzar et au peuple russe que le prince Alexandre était traître à la Russie et que le slavisme et l'orthodoxie avaient en lui un ennemi acharné et irréconciliable. Dans la principauté, tous les agents russes, M. Koïander à Sofia, M. Sorokine à Philippopoli, les consuls de cette puissance à Varna, à Roustchouk, à Bourgas, à Widin, déclaraient à tout venant que, le prince Alexandre n'étant plus dans les bonnes grâces de l'empereur, ne, pouvait plus présider aux destinées de la Bulgarie. M. Koïander disait aux ministres Zankof et Karavelof et à leurs collègues qu'il fallait, de toute nécessité, se débarrasser de ce prince indigne.

Renvoi du prince Alexandre, tel était le mot d'ordre que l'on attribuait à l'empereur, mais qui venait probablement de la coterie et de ses affiliés à la cour et dans les ministères. Quant aux moyens d'exécution, ils étaient laissés au choix des agents russes en Bulgarie. Le premier auquel ils eurent recours fut l'utilisation de l'idéal d'union de la Bulgarie et de la Roumélie Orientale qui avait été adopté avec une passion chaleureuse des deux côtés des Balkans. En cherchant à réaliser cet idéal par la révolution, on perdait aisément, pouvait-on croire, le prince Alexandre. Ou bien il accepterait la révolution, et il se compromettrait ainsi aux yeux de l'Europe, ou bien il refuserait de donner son assentiment au fait' accompli, et les Bulgares ne pouvant supporter un prince qui se serait déclaré contre l'union, il se trouverait dans l'obligation de quitter le pays. .

En vertu de ce raisonnement, le soin de préparer la révolution fut confié au colonel Tchitchakow, attaché

militaire du consulat général de Russie à Philippopoli, dont le rôle principal était de commander aux officiers russes qui servaient dans la milice rouméliote. Le prince Alexandre, choisissant de deux maux le moindre, accepta, comme on le sait, cette révolution, avec Tespoir qu'il trouverait dans cette direction quelque chance, quelque occasion de salut. Sa clairvoyance ne fut pas mise en défaut, la conférence de Constantinople ayant démontré que les puissances n'étaient pas unanimes à le condamner.

Cette combinaison ayant échoué, on n'empêcha pas la Serbie de déclarer la guerre à la Bulgarie, dans l'espoir que ce conflit fournirait une occasion favorable pour frapper le prince Alexandre. Il est évident, en effet, que si les Serbes étaient entrés à Sofia et à Widin, les Bulgares seraient tombés aux pieds de la Russie et que le renvoi du prince Alexandre aurait été pour eux le prix du salut. On sait comment l'étoile du prince Alexandre brilla, au contraire, d'un vif éclat dans cette guerre et comment, là où il devait trouver sa tombe, il cueillit des lauriers immortels.

Il fallait cependant en finir. M. Bogdanow gérait l'agence diplomatique à Sofia et le colonel Sakharow était attaché militaire. Ils se partagèrent les rôles. M. Bogdanow traita avec MM. Tzanof, Karavelof et Nikiforof. Le colonel Sakharof se chargea des militaires, et l'argent bulgare, que la convention pour le paiement des frais d'occupation mettait à la disposition de l'agence diplomatique, servit à la conclusion du pacte. Le prince, trahi et prisonnier, fut entraîné loin de la Bulgarie, et,le lendemain de son départ, le major Groueff dit ouvertement, devant plusieurs personnes réunies au ministère de la guerre, que M. Bogdanow avait mis à la disposition des conspirateurs un million cinq cent mille francs.

On connaît le reste.

La coterie était arrivoo à sos fins. Par sos manœuvres ]

GTllfi avait eu raison du prince Alexandre. Nous n'avons pas à plaider la cause de Tex-prince de Bulgarie et si nous nous sommes si souvent occupé de lui, c'est que son nom est intimement lié à l'histoire de la Bulgarie. Mais la victime était innocente. La coterie était le vrai coupable. Ce coupable, nous l'avons dénoncé, dès le ^

début de notre étude, en indiquant d'une manière gêné- !

raie les causes du malentendu existant entre la Russie \

et la Bulgarie, l'influence pernicieuse de cette associa- |

tion, le défaut d'unité dans la direction imprimée aux [

agents russes, le choix, le plus souvent malheureux, de \

ces agents et leurs fautes personnelles. Le. lecteur a dû se convaincre que cette définition des causes de la crise bulgare est complètement justifiée. Il a pu suivre, à la i

lumière des faits authentiques, exposés dans cette bro- \ \

chure, le développement des conséquences néfastes de la double action de cette coterie sur la nation affranchie, \ J

dont elle refroidissait progressivement l'enthousiasme pour le. bienfaiteur, et sur le tzar et la Russie qu'elle entraînait, avec une fourberie insigne, dans la voie de ses rancunes, au point de transformer sa vengeance personnelle, contre le prince Alexandre et les Bulgares, en vengeance nationale.

C'est. là le fond môme de. la question, du malentendu , }

entre la Russie et la Bulgarie. Et comme ce n'est pas. ici i

une étude purement abstraite, que son but est de contribuer à faire cesser ce malentendu, dans Tintérêt commun de la Russie et de la Bulgarie, nous résumerons Texposé des éléments qui ont créé la situation actuelle, pour en tirer l'indication claire et nette du moyen pratique de rétablir cette situation dans un état normal.

La première faute commise par la Russie a été d'envoyer des ministres russes en Bulgarie, province vassale de Tempire ottoman et, en outre, de n'avoir pas apporté un soin suffisant dans le choix de ces ministres. On a oublié, à Saint-Pétersbourg, que ces agents, ayant la mission délicate de faire Téducatioil sociale et politique des Bulgares, devaient être choisis exclusivement parmi les personnages d'une honnêteté et d'une capacité éprouvées. Malheureusement — le récit des faits Ta démontré — les agents de la Russie étaient, pour la plupart, affiliés à la coterie et, par surcroît, d'une incapacité manifeste. Ils ont constamment placé l'intérêt de la coterie et le leur propre, au-dessus de l'intérêt de la Russie.

Une autre erreur de la politique russe en Bulgarie a été de ne pas tenir ses agents scrupuleusement en dehors et au-dessus des partis. En les autorisant à entrer dans l'arène des luttes quotidiennes, la Russie a renoncé imprudemment au rôle élevé de protectorat qui était le sien et elle a rabaissé sa cause en la solidarisant avec celle du parti qu'elle soutenait. C'est de la sorte qu'elle a été amenée à combattre et à défendre tour à tour les chefs des divers partis, à donner, en dernier lieu^ son appui à M. Zankof et à ses adeptes qui, il y a quelques mois à peine, étaient ses ennemis les plus acharnés et à compromettre ainsi très gravement sa dignité et son prestige.

Ce n'est pas que le gouvernement russe n'ait pas été prévenu des dangers auxquels il exposait son influence. Des avertissements lui sont venus de tous côtés et les Bulgares ont fait de leur mieux par de nombreuses dé-

marches, les unes personnelles, les autres collectives, au

moyen de députations qu'ils chargeaient d'exposer l'état .

réel des choses, pour éclairer la Russie sur la politique l

désastreuse de ses agents. Vains efforts! Alors que tout

le monde, en Bulgarie et ailleurs, savait que les Cou-

many, les Hitrovo,les Remlingen, les Sobelef, etc., diri-

geaient, contrairement à leur devoir, les luttes des ^

partis politiques, étaient les serviteurs dévoués de la I

coterie et ne visaient que l'exploitation financière et r

industrielle de la principauté, la Russie semblait ignorer I

ces faitg et, qui pis est, elle épousait finalement la cause de la coterie et ses haines contre ceux que la puissance libératrice aurait dû couvrir de sa protection, contre le prince Alexandre et la nation bulgare.

Et ces erreurs étaient singulièrement aggravées par un fait sur lequel on ne saurait trop insister, par la méconnaissance absolue et surprenante du caractère bulgare, qui a été le faux point de départ. Tune des fautes graves de la politique russe ou, pour mieux dire, de celle de ses agents envoyés dans la principauté. Ils ont cru n'avoir affaire qu'à des paysans grossiers, à moitié sau- K

vages, sans instruction et sans idées, formant comme ; '

un troupeau facile à conduire, tandis que, sous l'enveloppe rustique du Bulgare, il se trouve un travailleur ayant l'habitude des affaires, économe et soupçonneux en matière d'argent, amoureux de sa liberté et jaloux de

la conduite de ses affaires nationales.

C'est ce caractère bulgare que les représentants de la Russie n'ont pas pris la peine d'étudier et que la plupart d'entre eux n'ont pas même soupçonné qui explique toute une série de faits, en apparence, peu explicables.

Les Bulgares, quoi qu'on ait prétendu, ne sont pas ingrats. Mais s'ils le paraissent, à qui la faute? On ne saura jamais de quelle main lourde les Russes auxquels ils ont eu directement affaire, généraux, fonctionnaires, administrateurs de tout ordre, négociants, entrepre-

neurs, leur ont lait sentir le poids de la iHîconnaissauce et de quels mépris ils les ont abreuvés. En toute occasion, à tout moment, pour les objets les plus .'futiles, on entendait dans la bouche des Russes ces mots : Mi dla vas krof prolivali {Nous avons versé notre sang pour vous), La mesure était dépassée et l'amour-propre national était vraiment mis à une trop rude épreuve. Pour être paysan, môme du Danube, on n*en est pas moins homme et, on l'a dit depuis longtemps, tout homme est ainsi fait qu'on le prend plus facilement, ainsi que les mouches, avec du mielqu'avec du vinaigre. Les ministres bulgares, pour être supportés, devaient s'incliner devant toutes les volontés, devant tous les caprices des représentants de la Russie. Ce n'est un secret pour personne, qu'à Philippopoli, M. Sorokine gouvernait la Roumélic Orientale, où directeurs, fonctionnaires et jusqu'aux plus humbles employés ne pouvaient être nommés sans son consentement. A Sofia, M. Koïander avait adopté le même système. Les ministres bulgares s'avisaient-ils de vouloir défendre les intérêts de leur pays, ils étaient aussitôt combattus à outrance, persécutés et noircis par de faux rapports dans l'esprit du tzar et du gouvernement russe. Comment le peuple bulgare n'aurait-il pas été tristement impressionné et, à la longue, irrité par ce parti-pris de dédain, de persécution à l'égard de l'élite de la nation ?

Et la nation bulgare elle-même de quelles accusations n'a-t-elle pas été l'objet? On n'a pas voulu comprendre que l'unique mobile de son attitude est l'amour de la patrie retrouvée, qui, après tant de siècles, a soulevé la pierre de son sépulcre et en est sortie pleine de jeunesse et de vie. Ce qui explique sa conduite et ses actes, c'est ce patriotisme, dont en si peu de temps il a donné des preuves si nombreuses et si éclatantes, c'est son attachement profond à ses institutions, c'est sa ferme volonté de conserver son indépendance nationale. Mais

il n'est pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir et, au lieu de se pénétrer de ces vérités et d'en tenir compte, on a préféré calomnier le peuple bulgare, en prétendant qu'il est traître à l'orthodoxie et au slavisme. i

Nous avons plus d'une fois entendu des Bulgares répondre qu*au lieu de porter cette accusation contre eux, on ferait mieux de leur expliquer pourquoi et comment des Coumany, d<3s Ehrnrooth, des Krebel, des Kaulbars, des Resmlingen, des Lilienfeld, des Grïm, des Koïander, qui n'étaient ni slaves ni orthodoxes, avaient été envoyés en Bulgarie pour y conduire et y faire prospérer les intérêts du slavisme et de l'orthodoxie.

Un autre reproche qu'on a adressé aux Bulgares, avec une insistance toute particulière, est d'avoir oublié ce qu'ils doivent à la Russie. Nous l'avons déjà affirmé, et nous le répétons de la manière la plus formelle, cette accusation n'est pas fondée. Les Bulgares savent que l'empereur et la famille impériale veulent le bien de la Bulgarie et ils leur ont voué toute leur reconnaissance. Mais ils n'ignorent pas que le tzar est entouré d'ennemis de la Bulgarie qui, abusant de sa confiance, cherchent à f^

lui faire épouser leurs rancunes et à le pousser hors do j

sa voie naturelle. Le peuple bulgare sent, malgré sa reconnaissance toujours vivante pour le libérateur, la lourde accusation d'ingratitude qui pèse sur lui. S'il se résigne à la subir plutôt que de se décider à se soumettre, c'est que son indépendance nationale est son bien le plus précieux, qu'il la met au-dessus de tout et qu'il est résolu à la défendre contre tous. 1^

Et que dire de cette autre affirmation, d'après laquelle les Bulgares subiraient l'influence anti russe de telle ou telle autre puissance et seraient inféodés, tantôt à la politique autrichienne, tantôt à la politique anglaise? Cette accusation procède d'une observation superficielle et d'une ignorance manifeste de la pensée intime bulgare.

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Le Bulgare veut être maître dans sa maison, ce qui est absolument exclusif de la prépotence étrangère, quelle qu'elle soit, qu'on l'accuse de subir. La volonté de la nation de régler elle-même ses affaires intérieures est tellement formelle, qu'elle a amené une rupture — momentanée, on doit l'espérer — avec la Russie, c'est-àdire avec la puissance qui lui a donné la vie et qu'elle adorait dans les premiers temps.

Mais le fait môme de cette rupture n'est-il pas la preuve la plus convaincante de la ferme résolution des Bulgares de maintenir leur existence personnelle et leur indépendance et, par conséquent, de l'inanité de l'accusation de versatilité politique qu'on leur adresse si

injustement?

Et c'est le cas de rappeler, pour compléter l'exposé de ce côté de la question, que si le prince Alexandre u gagné les sympathies du peuple bulgare, c'est en suivant le système opposé à celui des agents russes, en cherchant toujours à marcher dans le sens des aspirations bulgares, en s'identifiant en toute circonstance avec la nation.

Pour tout dire, si, depuis le départ du prince, la Russie a trouvé en Bulgarie une résistance tenace, c'est que la nation supportait de plus en plus impatiemment l'immixtion de cette puissance dans ses affaires intérieures. Si le coup de main qui a renversé le prince Alexandre n'a pas réussi et a provoqué une contre-révolution, c'est que le peuple a constaté que la Russie voulait confier le pouvoir aux Zankof, aux Balabanof, aux Karavelof , à ceux qui ne représentaient plus ses idées et combattaient la politique nationale. Cette persistance de la Russie à vouloir imposer des hommes de son choix aux Bulgares, en ne tenant aucun compte de la Constitution dont elle a doté elle-même la principauté et qui réserve au peuple le droit absolu de désigner ses gouvernants, a nui grandement à l'autorité morale de la

puissance libératrice, en donnant à penser que cet empiétement sur les droits de la nation, cette limitation de ses libertés, était un acheminement vers l'asservissement de la Bulgarie, vers sa transformation progressive en provfnce russe.

Ce soupçon a grandi et est devenu presque une vérité démontrée, à la suite de la mission du général Kaulbars et, plus tard, par le refus que la Russie opposa à la can- \ '

didature du prince Waldemar. Et comment en aurait-il j j

été autrement? Les agents russes avaient mené une ^

campagne active et ardente en faveur de cette candidature. MM. Koïander, Boydanow et le colonel Sakharow à Sofia, MM. Sorokine, Juglestrom, le colonel Tchitchakow à Philippopoli, tous tenaient le môme langage : « Le prince Alexandre est condamné, disaient-ils aux Bulgares. Tant qu'il sera là vous n'aurez rien. Si vous le renvoyez, vous aurez tout, l'union et la bienveillance de la Russie. » C'est sous, l'impression de ces conseils, de ces objurgations, que les Bulgares, malgré leur affection pour le prince Alexandre, se décidèrent à le sacrifier et à faire leur soumission à la Russie en élisant le prince Waldemar, proche parent du tzar.

Le refus du prince Waldemar de répondre à l'appel de la nation fut attribué à la Russie et contribua à accroître la méfiance des Bulgares et à les confirmer i

dans le soupçon que c'était leur indépendance qui était ; |

menacée. !

Aujourd'hui, le prince Ferdinand a été, à son tour, \ J

élu par le Sobranié. On ne peut rien objecter contre lui. j.

Par ses relations de famille, par ses qualités person- |

nelles, il justifie hautement le choix des représentants de la nation. Il est accepté par le peuple, ainsi qu'on a pu s'en assurer, l'accueil qu'on lui a fait en tout lieu ayant été respectueux et aucune protestation ne s'étant produite, soit sous le régime de l'état de siège, soit depuis sa suppression. L'armée qui était profondément

tittuchée au prince Alexandre et qui, par sa composition même, par le grand nombre de jeunes officiers qu'elle compte dans ses raiigs est un instrument délicat et peu maniable, Tarmée a juré fidélité au prince et tient son serment. De nouvelles élections vont avoir lieu. Si les députés nommés par le suffrage universel se prononcent contre le prince Ferdinand, il est à peine besoin de dire qu'il devra quitter la Bulgarie. Mais, au contraire, si, suivant toutes les probabilités, la grande majorité de la nouvelle Assemblée confirme les verdicts antérieurs, on sera bien obligé de reconnaître que le prince Ferdinand est, de toute évidence et en toute vérité, Télu de la nation . bulgare. Ce sera lo moment opportun pour la politiqul^ russ<3 de faire effort de manière à sortir de Tornière où la coterie a réussi à Tentraîner et, pour le tzar, pour le noble fils du libérateur, de rendre sa bienveillance au peuple bulgare qui ne paraît ingrat que parce qu'il craint pour son bien suprême, pour sa liberté.

Paris, 24 septembre 1887.

Paris. — luip. Schiller, faub. Montmartre, 10 et II.

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