‹ Les causeurs de la RévolutionChapitre 1 sur 42 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Mon cher monsieur du Bled,

Vous avez publié dans un recueil périodique une série d'études sur les Hommes d'esprit et les Catcseurs de la Révoluliorij qui ont été lues avec un vif intérêt. Vous me demandez si la réunion de ces divers écrits ne serait pas de nature à présenter un tableau à la fois utile et curieux de l'état d'esprit de la société française pendant cette époque mémorable.

J'enti e tout à fait dans cette pensée, et rien ne

jl PBÉFACE.

ffitt srjriible devoir être à la fois plus amusant et plus insljuctif. I^ variété des noms, le contraste et rop|>o^iiion des caractères que vous faites passer fcoii« l^'îï yeux de vos lecteurs font deviner le plaisir et le profit qu'on peut tirer de ce rapprochement. M, de T;illeyrand disait, vous le savez, que ceux qui n'avaient pas vécu dans les années qui ont précédé la dévolution ne savaient pas ce que c'est que la douceur de vivre, et il expliquait volontiers à quoi lenaitceeliarmedes jours de sa jeunesse, qu'iln'avait pas cessé de rc{j;:rettcr. Les opinions étaient déjà U'ita divisées en France que la société elle-même ne rét.'iit pas encore. C'étaient des dissentiments tout A la surface, entre gens du môme monde, se rencontrant dans les mômes salons, prenant part auxmèmes plaisirs; des discussions sans violence animaient Tenlnîtien sans Taii^rir. Les plus graves problènres de pliilosopliie, de morale, de législation étaient bien en cause; mais pr>rsonne ne les prenait tout à fait au sérieux, et chacun les traitait en se jouant. Disciples aussi hieji qu'adversairrîs des idées nouvelles s'entonduient poui* dé^^uiser la gravité du sujet par la grAn\ et Télé^çance de la Ibrmo. On croyait pouvoir tout résoudre e,i tout réluh'r avec un bon mot. Par une sorhî d*enrliiinteuienl, le poids de ce monde qui s'ahiuiait n'avait jmuuum paru si léger, aussi bien luvernomnnt délulti qui avait la charge de le

PKiFACE. ][)

porter, qu'aux ambilieus prétendants qui aspiraienl à le soulever.

Vous nous rendez quelque chose de ces t'êtes de l'esprit qui avaient laissé un si cliarmanl souvenir à tous ceux qui les ont connues. Tous ces hommes dont vous ravivez l'image, il semble que, placés par vous dans le même cadre, on les entend converser ensemble, et échanger entre eux ces piquantes boutades, ces saillies inattendues que vous notez au passage. On se laisse aller d'autant plus facilement â cette imagination, qu'après tout, malgré la contrariété de leurs idées et la diversité des rôles qu'ils ont joués, ils restent du même temps, du même pays, presque de la même famille, ils parlent la même lan^^ue, c'est la même vivacité de tiail et de tour : leurs attaques, leurs répliques et leurs réparties se ressemblent, tout en se croisant comme les gerbes d'un feu d'artifice,

11 n'y a qu'une seule illusion des contemporains que nous ne pouvons pas partager : vous ne pouvez pas oublier ni nous laisser ignorer que ces assauts d'escrime intellectuelle ne sont pas toujours restés pacifiques, et que ces causeurs si bien faits pour se comprendre à demi mot ont fini par se maudire, se proscrire, se frapper les uns les autres pour tomber ensemble, d'abord sous le joug hrulal d'une démagogie imbécile, puis sous la main de fer d'un despote

I^ PIÉFÀCE.

BTmè, Triste el mémonble exemple de rinsuffisance •de Fesprit, quand il veul faire ses affaires i lui tout seul, sans s^appuyer sur la solidité des principes et Ténergie des caractères 1 Vous avex le bon goût de laisser tirer cette moralité i tos lecteurs, qui n'auronl pas de peine à la d^ger.

Recevez^ mon cher monsieur du Bled, Tassui ance de mes sentiments dévoués et très distingués.

Duc DE Broglie.

Bro^lie, li août 1SS6.

jES CAUSEUR^^

fLA RÉVOLUTION

1 RéïolulioD. — Entrevue de ChÉnedollé oura sur l'universalité de la langue fnmnal politique national. — Coosellsà Louis IVI. —

bietionnaire. — Le SainUGeorges de l'épi gramme.

(Hirabeau. — Orateurs et improTJSttteurs. — Lally-

i 1801. — Voir sur Rlvarol l'oïculletit le Lescure, Rivarol et la Société française pendant ^émigration, 1753-1801, 1 vol. in-8, Vloa. — Œuvrei [, avec préTace de H. de Lescure, 1 vol. iu-ll, -Seuye, Causeries du Lundi, l. V, Gamier trères. » groupe littéraire, t. Il, élude sur Chène-

- CublÈres-Palmaizeauj:, VU de Rivaiol. — I Fie de RivaTol, S vol. — Hlppolyle de la roi. Paria, Fournlor, 18Ï9. — Arsène Hou*-

te. — Sottveniri de madame Vigée- <- Caro, Journal det Saeanta, septembre, octobre

- Eugène Despois, Liberté de penser, té-

t LES CAUSEURS

Tollendal, le plus gras des hommes sensibles. — Cérutti, Lebrun, Coodoreet. — Pourquoi ne nous avez-vous pas sauvés? — Le clair de loue de Rivarol. — Les incendiaires qui s^offrent pour être pompiers. — Véritable cause de la Révolution. — Rivarol moraliste politique, précurseur de Joseph de Maistre et de Booaid, — Dans cette révolution, tout a été mauvais, jusqu'aux assassins. — Ou le roi aura une armée, ou Tarmée aura un roi. — Pourquoi les modérés devaient succomber. — Les rois de France ont toujours péri ou se sont conservés par la partie forte de leur temps. — Rivarol journaliste et pamphlétaire. — Vers k Manette. — Erreurs des philosophes. — Une page sur la Teneur. — Rivarol ambassadeur in partibus de Louis XVIII. — La princesse Dolgorowka.

Laucé, jeune encore*, dans ce Paris où la Providence lui paraissait plus grande qu'ailleurs, bientôt connu par une traduction de VEnfer du Dante, et surtout par un Discours sur V universalité de la langue franc aise ^ qui révèle un écrivain de race, lui valut l'estime de Frédéric II et une pension de Louis XVI; admiré, fêté, applaudi par tes, salons où la douceur do vivre et l'éternel féminin l'ont trop distrait de la gloire sérieuse; réunissant, par un rare privilège, les dons les plus opposés de l'esprit, l'esprit de Irait qui voit rite^ brille et frappe^ l'esprit de cabinet qui cisMc à loisir répigramme, la profondeur, l'éloquence, la gaieté ol le courage de l'esprit, l'esprit écrit et l'esprit parlé, éorivanl en 1790 ce Journal politique national qui. par la hauteur dos a|>erçus, la précision colorée du st>lo, la vigueur des traits, rappelle un Retz, un Saint- Simon et le (U comparer à Tacite par Burke, tour à tour phihv^ophe. polémiste ol pamphlétaire, critique littéraire do premier onlre on causant [il n'aimait pas à écrire, et

1 . l-^s notices quï fi^rmenl ce volume ont p^ru dans la Renie de h Rrrrilmtùm, que dlvifre avec «u» oè's un leUï>> disUnçiié^ M, Gus"

détestait la plume, * cette Irîsle accoucheuse de l'esprit, avec son long bec effilé et criard »), injuste envers les personnes, mais portant dans la sphère des îdéus un goût exquis et raffiné, conseiller paradoxal d'une royauté moribonde, défendant avec énergie, pour l'honneur du principe, une cour sur laquelle il ne gardait pas d'illusions, désabusé mais non détaché, et n'ayant jamais été corrompu par réTénemcnl, émigré malgré lui, jugeant avec sévérité Vémigratioa fate de Bruxelles et l'i'mtgralion brouillonve de Coblentz, possédant à fond le don de l'expression, le secret de ces mots qui portent un écrivain à la postérité, et sillonnent l'aîtmtton des hommes en ébranlant leur imagination, ambassadeur officieux de Louis XVIil aupi-ès de la cour de Berlin, Ilivarol, qui partagea avec madame de SlaBl la royauté de la conversation pendant la fin du xviii' siècle, est de ceux dont on doit dire qu'ils n'eurent pas le temps de remplir tout leur mérite, et qui réalisent l'idéal de l'homme de talent (tel qu'il l'a défini lui-même) : le talent c'est un art mêlé d'enthousiasme. Mieu\ que personne, il a causé la Rérolution, et l'on comprend celte fascination, cette sorte d'envoûtement qui alliraient CliénedoUé et le retinrent deux ans auprès de ce virtuose de la parole dont Voltaire avait dit : s C'est là le Fran<;ais par excellence, son esprit, c'est un fen d'artifice tiré sur l'eau* 1, qui, partout où il se montrait, réduisait au silence les causeurs les plus renommés, et l'ornait les

1. H. do Maurepas, ajftnt désEré cuDDâllrs Rivarol, se Je Bl ptiseoler, et dans aa momeul d'enltiouslasme s'éorla : a C'est honteux B de votre :ncrllB soit ainsi oublié; on ne donae plus ^n qu'aux oisifs. — Monselgoeur, répliqua Rivarol, de grâce ne

i LES CAUSEURS

Âliemands à se cotiser pour comprendre ses sai)lïes!l|

Celte première entrevue fut un enchanlement, éblouiâsemcnt, quelque chose de comparable aux délicess d'un premier rendez-vous, à la joie du collectionaeurfl qui découvre un clief-d'œuvro de la statuaire grecque; eulerré depuis deux mille ans, à l'extase du navigatencl qui met le pied sur un nouveau coiilinenl. « Je ne voyaial que Rivarol, dît Chénedollé, je ne révais qu'à Rivarol^J c'était une vraie frénésie qui m'ôtait jusqu'au sommeil, t Enfin, le 5 septembre 1795, le marquis de la TresneJ le présente à l'enchanteur, et, pendant trois heures ill s'enivre de cette ambroisie littéraire. Henri lie t ne prétend. qu'une poésie traduite est un clair de lune empaillé, en la comparaison ne s'applique que trop souvent à la parold ailée qu'on nous rapporte décolorée, destituée du geste de la voix, du sourire, de l'émotion qui la multipliaient d la divinisaient en quelque sorte; mais Chénedollé, vécut longtemps auprès de Rivarol et put le peindre sou^ tous ses aspects, a rendu à merveille l'impression qn'ii ressentit, et son récit a le charme d'un tableau achevé g « Il commença et se lança dans un de ces monolo^uc^ ail il était vraiment prodigieux. Le fond de son thëm était celui-ci : le ooéle n'est qu'un sauvage très ingéniei

TOUS mcbez pas; Je vais à t'iostant me ralre Inscrire sur la dans peu, je serai un personnage, d

La première conversation de Rivarol avec Vollalni roula s

malhémaliques et sur l'algèbre. — t Qu'est-ce donc, demanda In niquemenl Voltaire, que celte algèbre ofi l'on marebe toujours h ■ " ir les yen»? — Oni, riposta Rivarol, il en est. 4 '- ''algèbre comme du travail de vos deniellièrcs, i

opérât.

travers d'un labyrinibe d'épiaifla admirable tissu. ■

et très animé, chez lequel toutes les idées se préseiilenl en images. Le sauvage et le poète ronl le cercle; l'un et l'autre ne parlent que par hiéroglyphes, avec celle différence que le poète tourne dans une orbite d'idées beaucoup plus étendues. Et le voilà qui se met à développer ce texte avec une abondance d'idées, une richesse de vues si flues et si profondes, un luxe de métaphores si brillantes el si pittoresques, que c'était merveille de l'enlendre.

i 11 passa ensuite à une autre Ihése qu'il posa ainsi: t L'art doit se donner un but qui recule sans cesse el > mettre l'infmi entre lui et son modèle, b Celle nouvelle idée fut développée avec des prestiges d'éloculion encore plusélonnants; c'étaient vraiment des paroles de féerie... J'étais lout oreilles pour écouter ces paroles magiques qui tombaient en reflels pélillanls, comme des pierreries, et qui, d'ailleurs, élaienl prononcées avec le son de voix le plus mélodieux et le plus pénétrant, l'organe le plus varié, le plus souple et le plus enchanteur, t

Les deux interlocuteurs ou plutôt les deux auditeurs se contentent de mettre de temps en temps un peu de bois sur le feu; on n'avait qu'à ie toucher sur un point, qu'à lui donner la note, le merveilleux clavier répondait aussitôt par toute une sonate: Rivarol passa ainsi en revue tous les littérateurs du xviii' siècle. A Voltaire, il refuse le talent de la grande, do la haute poésie, même de la poésie dramatique, il ne le trouve supérieur que dans la poésie fugitive. « Voltaire a employé la mine de plomb pour l'épopée, le crayon pour l'histoire, et le pinceau pour la poésie fugitive. »

Quant à Buffon, « son style a de la pompe et de l'ampleur, mais il est diffus el pâteux. On y voit toujours

6 LKS CAUSEURS

floller iea plis de la robe d'Apollon, mais souvent le dien n'y est pas >. Le fils de BufTon, c'est « le plus pauvre cliapiLre de l'histoire naturelle de son père' ».

« Un ccrivam bien supérieur à BulTon, poursuil Rivaro), c'est Montesquieu. J'avoue que je ne fais plus cas que de celui-là (el de Pascal toutefois), depuis que j'écris sur la politique; et sur quoi pourrait-on écrire aujourd'hui? Quand une révolution inouïe ébranle les colonnes du monde, comment s'occuper d'autre chose? La politique est tout, elle envahit tout, remplit tout, attire tout; il n'y a plus de pensée, d'inlérèt cl de passion que là? >

Ilivarol, qui ii'aime pas la nature et préfère one serre au plus magnifique paysage, n'admire qu'avec réserve Rousseau, le seul écrivain de soji siècle dont le génie eut une àme, celui qui a le mieus rendu l'ivresse des champs et des hois; il voit en lui un maître sophiste qui ne pense pas un mol de ce qu'il dit ou de ce qu'il écrit : «: Il a des cris el des gestes dans son style, et son éloquence épileplique a dil être irrésistible sur les femmes et les jeunes gens. Orateur ambidextre, il écrit sans conscience,. ou plutôt il laisse errer sa conscience au gré de toutes ses sensations et de toutes ses affections. Aussi passionnet-il loutce qu'il louche... Il y a des pages dans la JVoHm telle Héloïse qui ont élé touchées d'un rayon de soleil. Les Confessions, le préambule do la Profession de fui du'Yicaire, c'est avec quelques Lettres Prouincioles les Chapitres sur l'homme de Pascal, ce que nous avi de mieux écrit en notre langue. «

1. HiilTmi l'inlerrageaut uq jour sur ce qu'il pensait de son HU," a par colle natleuse épigramme: o 11 y a une si gratMtt llftsjieB de vous h lui que l'univers passerait entre vous deux. »^

Enfin défilèrent, transpercés de traits rapides, lancés avec une verve intarissable par celui qu'on appelait le Saint-Georges de l'épigramme, les auteurs de second ordre: et l'abbé Delille « qui n'est qu'un rossignol qui a reçu son cerveau en gosier s, et Cérutli c qui a fait des phrases luisantes sur nos grands bommes de l'annce dernière, espèce de limaçon de la littérature qui laisse partout où il passe une trace argentée, mais ce n'est qu'écume et baves; et Chamfort qui «en entrant à l'Académie ne fut qu'une branche de muguet entée sur dos pavots... », et Fontaues ï qui passe son sljle au brunissoir el qui a le poli sans l'éclat s, et Lebrun « qui n'a que de la hardiesse combinée etjamais de la hardiesse inspirée. Ne le voyez-vous pas d'ici, assis sur son séant dans son lit, avec des draps sales, une chemise sale de quinzejourset des bouts de manche en haplisie un peu plus blancs, entouré de Virgile, d'Horace, de Corneille, de Racine, de Rousseau, qui pèche à la ligue un mot dans l'un et un mot dans l'autre, pour en composer ses vers qui ne sont que mosaïques?... n et Mercier avec son Tableau de Paris, s ouvrage pensé dans la rue et écrit sur la borne»; — et Condorcet qui « écrit avec de l'opium sur des feuilles de plomb... »

Mirabeau obtint les honneurs d'une épigrarame plus complète : s: La tête de Mirabeau n'est qu'une grosse éponge toujours gonflée des idées d'autrui. Il u'a eu quelque réputation que parce qu'il a toujours écrit sur des matières palpitantes de l'inlérêt du moment. Ses brochures sont des brûlots lichés au milieu d'une flotte ; ils y mettent le feu, mais s'y consument. Du reste, c'est

Barbare effroyable en fait de style, c'est l'Atlilii de

LES CAUSEUIiS réloqneiKrc, et s'il y a dans ses gros livres qaelr[ttd phrases bien faites, elles sont de ChamTorl, de CéralU| ou de moi '. »

11 n'y.ipnsde grand homme pour son valet de chambre,.! — ni pour un critique pénélratit habitué à reviser s émolions, à soumettre ses sentiments au conlr61e du jugement. Or ChfineUollé, enthousiaste passionné de Riva-Ï roi, était aussi un obsei^'aleur perspicace et in« tible, et, en même temps qu'il le met à rôté do Château-^ briandct de Fonlanes, parmi les trois hommes de lettres J qu'il a le plus aimés, en même temps qu'il voit en lui ua J (le Maistre, un Donald, i un de ces génies heureux, i complets, qui n'ont Tait que montrer leurs forces », qu'y,!

i. Dans uns discussion Iltléralre, Mirabeau s'emporta contra ~ Rlvarol el lui dtl i qu'il était une plaisante autorllâ ot qu'il devait observer la dllTérence qu'il y avait entre leurs deux rËputattoos >. ( — Ah I munslEur te comte, i^il Rivarnl, Je n'aurais Jam^a a vous le (lire. > Mirabeau Inspire à Rlvarol une soi de mËprls qui s'échappe conliuuellement en invectives cruellaï ( — Mirabeau était l'homme du monde qui ressemblait te plnsll sa réputation, 11 était anveuv. — Mirabeau, capable de l'argent, mËme d'une bonne action. » — Mirabeau atTeclant^ la IrlbuDB le geste de la statue de lord Cbalam, et ayant profité ^ la plaisanterie faite par un en^nt dont il tira parU dans uae d' ses liarangrues, itivarol s'écrie : n — Que penser de l'éloquenu â'oj homme qui vole ses gestes à un mort el ses bons mots b uo e font? D Ailleurs il écrit que le porieroulUe do Mirabeau ét^ comme celui des courtiers, rempli des eflbts d'aulrui. montre guère plus indulgent pour Reaumarchais : « dit-Il, a toute la vogue d'un pont-nour. » On lui atlrihu de grilTe, cette rivarolade A t'adresse de l'auteur du Mariage d Figaro qui se plaignait d'avoir tant couru après ies i " qu'il en avait les jambes rompues; i — C'est toujours a

lire fois: s — Beaumarchais ne cherche qu'àf^ parler le lui ; el s'il venait k être pendu, il demanderait, j'en si ■Or, la psteace d'Aman, a

DE LA ItÉVOLUTlON. 9

le loue d'avoir senti la nécessilé de retremper la langue, de lui donner plus de mouvemenl, de créer en peignant, il ne peut s'empêcher de signaler ses défauts, le cùlé talon rouj^e et Tat de son caractère, et combien celte conversation, si improvisée en apparence, sentait en réalité l'effort et le travail. Un autre admirateur, Monllosier, raconte que lorsque son imagination lui fournissai. Ue nouveaux traits, il les écrivait sur des petits morceaux de papier qu'il fixait sur la glace, au devant de la cheminëe, puis le soir, il les reprenait et les enchâssai! avec beaucoup d'habileté dans sa conversation. Chênedollé va plus loin, il affirme que « son talent manque de probité, qu'il fait aux idées des caresses de courtisane el non d'honnête femme » et il formule cette curieuse observalion : « Tout l'esprit de madame de Staël était dans ses yeux qui étaient superbes. Au contraire, le regard de Rivarol était terne, mais tout son esprit se retrouvait dans le sourire le plus fin el le plus spirituel que j'aie vu, cl dans les deux coins de sa bouche qui avait une expression unique de malice et de grâce, s Le critique voudrait aussi que la conversation ne fût pas un assaut, mais une promenade qui se lâil à droite et à gauchf, en long et en large et même en serpentant.

Il y aurait beaucoup à dire sans doute sur le reproche de préparation savante et arlificielle que Chénedollé adressait à Rivarol ? Où donc esl l'homme d'esprit qui ne s'avise jamais de sculpter ses mois, de les répéter? Et lorsque les plus grands orateurs semblent improviser, n'onl-ils pas leur canevas fait d'avance, tout au moins une profonde connaissance du sujet? Mirabeau, Den'j'er, Ctuizet, Lamartine, Gambetta avaient presque toujours

k avec

10 LES C.lUSEUnS niédili3 d'avance leurs eflets les plus puissants, et ces^ tirades qui bouleversent les volontés, éleclrisenl les amea !

011 frappent la pensije comme le balancier frappe laj médaille, no jaillissent guère de leur cerveau sans effort, 4 Loin du moi la pansée de nier les bounes fortunes du i génie, l'originalité, les mots tombés du ciel, nés quelque sorte des entrailles de la discussion. Je crois seulement que l'improvisation n'est pas une sorte d'inspiration sacrée qui pousse l'orateur à parler au liasai'd, à l'exemple de la pythonisse sur son trépied, mais une >! faculté dans laquelle s'amalgament très heure use menti 1 les dons innés et les dons acquis; ainsi pensait le sage j Montaigne lorsqu'il recommandait de naturaliser l'art 1 et d'artialiser la nature.

Quoi qu'il en soit, Chénedollé restait sous le charme, taptivé tantdt par l'éloquence de l'homme-mol, tantôt 1 par ses saillies mordantes ou par l'art prodigieux d'évoquer les personnages sur lesquels s'exerçaient sa vi sa gaieté. Rien de plus amusant, par exemple, que cette:J boutade où, mettant en scène Lally-ToUendal, « le pIuaT gras des hommes sensibles s, et faisant ressortir le con-*- Iraste de sa gourmandise et de sa sensiblerie, il le repré-^ sentait à souper, s'apiloyant sur les horreurs de la Révo- j lution sans perdre un coup de dent : f Oui, messieurs, i j'ai vu couler ce sang ! Voulez-vous me verser un veriwJ de vin de Bourgogne ? — Oui, messieurs, j'ai vu tomber J cette této ? Voulez-vous me faire passer une aile d&.l poulet? » Le même procédé comique inspira à Colnet oseii J jolie page où il nous montre La Harpe se surprenant < flagrant délit de gourmandise, s'en repentant à genoas J avec force larmes et meâ-culpà, puis s'empressani d'M

DE LA RÉVOLUTION. Il

retomber lorsqu'arrive le moment du desserl'. C'esl encore de Rivarol ce dialogue où, peignant les espérance.' naïvement robustes de certains prélats de l'émigration, il les représentait se promenant ensemble en avril 17â-2, dans le Pare, à Bruxelles, appuyés sur leur canoë à becde-corbin. L'un d'eux, après un long silence, disait à son compagnon: « Monseigneur, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin? — Mais, monseigneur, répliquait l'autre, non sans avoir mûrement réflécbi, je n'y vois pas d'inconvénient. » El ils recommençaient à lire leur bréviaire, un moment interrompu,

Rivarol d'ailleurs avait l'esprit le plus varié, et ses ripostes soudaines, rapides, fulgurantes déconcertaient les plus résolus, écrasaient les sots'. Alors, le ridicule tuait quelquefois encore en France. Le poète Lemierre disait modestement qu'un de ses vers,

Le Lrideut de iSeptuni; est io sceptre du maade,

était le vers du siècle, e Oui, c'est le vers solitaire, d remarque Rivarol, et Lemierre s'effondre sous les rires.

Un jour qu'il dinait avec l'abbé Sabatier, on propose à celui-ci un plat de saucisson d'ânon. a L'abbé n'en mangera pas, observe en riant Rivarol, il n'est pas anlliropopbage. B

Une autre fois h table, une bévue lui échappe. Tous les convives de se récrier : k C'est cela, fait-il, je ne puis dire une bêtise sans qu'on crie ; Au voleur ! »

- Salnle-Beuve, Causeries du

a porpilluol filai d'épigrammes conlre

Il LES CAESEl'ItS

L'abbé Giraud ayant la singulière habitude de dîivÉ tout propos : « C'est slupide ! t Rivarol prëlendail qaMtfl laissait tomber partout sa signature.

Il n'aimait guère les anciensconsliluanlsdODt îldisailJ plus malicieusement que justement : t Les bonnes geiull après avoir été incendiaires, ils viennent s'offrir ponj être pompiers ! t Un soir, a Hambourg, Talleyraiid en) au moment où la réunion parlait sévèrement de son rtw sons la Constituante et demande de quoi il était qnestioafl « Nous parlions, dit Rivarol, de quelqu'un que l'on poiu fait prendre pour la justice d'Horace, si ce n'était elle qHl depuis longtemps court après lui. » Tallejrand se coo^l tenta d'opposer à cette impertinence son plus indifféreiH sourire, jurant sans doute, à part lui, de ne pas rent vêler l'épreuve.

H y avait ^ Bruxelles un abbé, qu'on appelait l'abU Roulé, parce qu'il avait fait le serment de garder ses veux roulés jusqu'à la contre-révolution. Rivarol v blâmer devant lui certaine mesure : « Si l'on avait eu u peu d'esprit, observait-il, on aurait évité celte faute. -r-B l'cspritl do l'esprit! s'exclame l'abbé, c'est l'esprit qm nous a perdus 1 — Alors, monsieur, repart Rivarol, pom quoi ne nous avez-vouspas sauvés? » Le pauvre abbé s'e! fut, bouche bée, tout déferré des deux pieds et ne reparu plus chez Rivarol.

Celui-ci ne s'en tenait pas aux indiiïérents, aux em nemis, et n'épargnait guère plus ses amis qui, bonheur, avaient l'ciprit de rire de ses malices'. C'élaiâ , plus forl que lui : un mol l'obsédait, le lourmentsn

« llivaml ravissait los siiITragcs par s , Mon imagination

rapide et lumlneuH

DK LA REVOLUTION. 13

jnsqn'à ce qu'il sorlit; après il n'y pensait plus, mais les autres n'oubliaient pas et il amassa la plu» belle collection de rancunes, dont il se souciait fort médiocrement, parait-il. Que si on lui reprochait ses sarcasmes tombant ft tort et k travers sur le tiers et le quart, il disait que l'homme de goûta reçu vingt blessures avant d'en faire une. Son frère, qu'il aimait tendrement, qui se battait pour lui, avait sa part de ses boutades : f II serait l'homme d'esprit d'une autre famille, c'est le sot de la nôtre... c'est une montre à répélllion; elle sonne bien quand il me quitte. » Son grand ami Champcenetz, son compagnon, son sosie, il l'appelle « son clair de lune s, et ajoute : t Je le bourre d'esprit, c'est un gros gargon d'une gaieté insupportable. ^

Il ne peut s'empêcher de railler, sur son goûl pour la bonne chère, cet excellent David Cappadoce, ce banquier généreux qui mettait sa caisse à sa disposition : t Son existence se compose des alarmes de sa santé et des té-

dont la superbl^gore el la voix harmonieuse embeilissaienl la diction, qui chez aucun autre n'atlcignil à un si baut <legré de perfeclion. Entraîné par un charme Irrésistible, on ne se lassait poâ de l'entendre. Dans sa bouche les sujets les plus sérieux prenaient de l'iniërËt et les plus arides appelaient l'aitentlon. Sa délicatesse iugénieuiie donnait do la valeur aux cboses ou légères ou Frivoles. On tact lieureux des convenances le saurait du p6danUsiue et l'élolgnalt de la présomption,., i Mémoires de Dampmartin, 1. 1", p. 179.

t L'esprit de Rlvarol nuisait ï son talent, sa parole â sa plume, ., Ha lîgure et mou silence le ESnalcnt, Le baron du Pireleuil, a'apercevant de sa curiosité inquiète, la satisllt. « I)'oû vient voiru Frère fe chevallEi- 7 • dit-ii k mon frère. Je répondis : a — De NiaRara. a Rlvarol s'écria : u — De la cataracte ! i Je me tus. Il hasarda un commencement de question: o — Monsieur va.,,? > — ■ Où l'on se tatl 1 Interrompis-je. On se leva de taille. » (Glialeaulirland.)

U LKS CAUSEURS

mérilés de sa gourmaDdise: il ne counail que les remords

de son estomac ».

C'est dans le Jovrnal politique national, dans les Conseils à Louis XVI et la Préface du Dictionnaire que se trouvent les titres séricus de Rivarol à l'estime de la postérité; c'est là qu'il se montre écrivain éminemment orné, penseur hardi, incisif, moraliste et pliilosoplie politique digne de Montesquieu, de Machiavel'. Quant aux erreurs d'apprdcialioii, aux juiîomentsparliauï qu'ai rencontre dans le Journal politique national, quant i reproche trop fondé d'avoir peint les hommes avec Ij couleurs du pamphlet, tandis qu'il peint les choses s les couleurs de l'histoire, il faut songor que Rivât écrit en quelque sorte sous la dictée des événements, i fur et à mesure qu'ils se développent, b II n'y a riej dans le monde quin'ail son moment décisif, observe Ret et le chef-d'œuvre de la bonne conduite est de connaiCq et de prendre ce moment. » Rivarol explique en perfec comment et pourquoi ce moment fut manqué dès le i but de la Révolution, il décrit avec une sagacité impibi ble les fautes du ministère, de la Constituante, cour, les pensées de derrière la tèle des divers partis, S se disputent la prééminence, la peur et la lâcheté c duisant la faiblesse à sa perle. U est de ceux qui atw

1. Il avait pressenti, deviné la R6volullua, celte doctrlna 9 qui allait sortir tout à coup des livrer des phlIosopliBs ; ( des présages de la Révolution pour toutes \es classes et I coDdilions. La cour s'en aperçut à la tournure dos Hoaiiles f If4 demie et la police auï nouvelles des Rulhiùres et des Suard^ petit peuple aux propos des gardes- rrançalses ; les filles aux 11 InsoleDls du sieur Dugazon ; les clubs et les carés, à la lecturA^tl loumal de ParU. »

mieux un ministre corrompu mais ferme qu'QQ ministre probe mais faible. La cour arrivait toujours un mois, an jour ou un quart d'heure trop tard : « Les opérations des hommes oat leur saison comme celles de la nature.. ceux qui ùlèvent des ijueslions publiques devraient considérer combien elles se dénaturent en chemin. On ne demande d'abord qu'un léger sacrifice, bieulôt on en commande de très grands, enfin on en exige d'impossibles. > 11 met de suite le doigt sur la plaie, sur cette maîtresse passion qui déchaîne toutes les autres et met le feu aux poudres : t Qui le croirait ? Ce ne sont ni les impôts, ni les lettres de cachet, ni tous les autres abus de l'autorité; ce ne sont point les vesalions des intendants et les longueurs ruineuses de la justice qui ont le plus irrité la nation, c'est le préjugé de la noblesse pour lequel elle a manifesté le plus de haine... *

En effet, les gens d'esprit, les gens riches trouvaient la noblesse si insupporlable « que la plupart finissaient par l'acheter. Mats alors commençait pour eux un nouveau genre de supplice, ils étaient des anoblis, des gens nobles, mais ils n'étaient pas gentilshommes. » E pur si niuovel El cependant Saint-Simon prétendait que le règne de Louis XIV n'avait été qu'un long règne de vile bourgeoisie!

Au reste, Rivaroi juge sans faiblesse tous les partis et fait à chacun sa bonne mesure. Voici pour les révolutionnaires :

t Le génie politique consiste, non àcréer, maisàconserver, non à changer, mais à fixer.

s Voltaire a dit : s Plus les hommes seront éclairés et t plus ils seront libres, s Ses successeurs ont dit au

LES CADSEVRS

peuple que plus il serait libre, plus il serait éclairé, ce qui a tout perdu.

> U n'est point de siècle de lumière pour la populace; «lie n'est ai rrançaise, ai anglaise, ni espagnole. La po- ^pnlace est toujours et en tous pajs la luéme; toujours cannibale, toujours anthropophage, et quand elle se venge 4le ses magistrats, elle punit des crimes qui ne sont pas toujours avérés par des crimes toujours certains.

> Le peuple donne sa laveur, jamais sa confiance.

» Le peuple ne goule de la Hhurté, comme des liqueurs violentes, que pour s'enivrer et devenir furieux.

7, La populace croit aller mieux à la liberté quand elle attente à celle des autres.

> S'il est vrai que les conjurations soient quelquefois tracées par des gens d'esprit, elles sont toujours exécutées par des hèles féfoces.

> En général le peuple est un souverain qui ne demande qu'à manger, et sa majesté est tranquille qui elle digère.

I Si un troupeau appelle des tigres contre ses cbieni qui pourra le défendre contre ses nouveaux défenseunfl ï Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation 14 En même temps, il s'adresse aux ministres, à la conrjÉ t L'or est le souverain des souverains.

> Quand la raison monte sur le IrAne, les passions e trenl au conseil.

» On est en France comme aux champs Élysées, : lieu des ombres des anciennes réalités.

Ji 11 faut attaquer l'opinion avec les armes de laraïsoafl on n; lire pas des coups de fusil aux idées.

t L'imprimerie est l'artillerie de la pensée.

* Les droits sont des propriélés appuyées sur la puissance. Si la puissance tombe, les droits lombenl aussi.

» Le crédit est la seule aumône qu'on puisse fnire à un homme d'État.

» Un pauvre vous demande de l'argent par pitié pour lui, un voleur vous en demande par pitié pour vousmême, et c'est en mfilant ces deux manières que les ■gouvernements, tour à tour mendiants ou voleurs, ont toujours l'argent des peuples.

» Règle générale, les nations que les rois assemblent et consultent, commencent par des vœux et finissent par des volontés.

» Les trois pouvoirs existent dans chaque forme de gouvernement comme les couleurs existent dans chaque rayon de soleil.»

Il raille vertement les députés, leur politique de la table rase, la déclaration des droits de l'homme ', la nuit du 4 Août, cette nuit des dupes, « où comme le point d'honneur chez les Japonais est de s'égorger en présence les uns des autres, les députés de la noblesse frappèrent à l'envi sur eux-mêmes ri du même coup sur leurs commettants.

» Les députés se considèrent dans leur maison de bois comme dans une autre arche de Noé... La prudence leur disait d'imiter, la vanité leur a dit de créer.

I Dire que tous les hommes naissent libres, c'est dire qu'ils naissent et demeurent nus.

t Lb vanité de la plupart clés députés est cause d'un si ^rand mallieur. Que demandioD5-DOus?D'èire aussi tilen quoles Anglais; mais nc3 députés ont voulu que nous lussions mieux... La monarto n'wl plus qu'une démocraile armoriée d'une couronne... «

» Le peuple, cédant à la facilité de s'empranter à luimôme et de se payer en papier-monnaie, doit finir comme le Midas de la Fable.

» Les mots gouverneront toujours les hommes

j> La Révolution française n'est qu'une agrégation de suicides : le roi s'est tué lui-même, le parlement s'est tué lui-même, le clergé s'est tué lui-même, la noblesse s'est tuée elle-même; les états généraux se sont taésentmêmes, encore quelques jours et l'Assemblée nationale se tuera eile-mômc. »

S'il maltraite le peuple, qu'il confond avec la populace, il n'est guère plus tendre pour les classes supérieures et les enveloppe dans le même dédain : c Les vices de la cour ont commencé la Révolution, les vices du peuple rachèveront. ^ Il estime que la sottise mérite ses malheurs, ([ue lorsqu'on veut empêcher une révolution, il faut la vouloir et la faire soi-même, c Tout le règne actuel peut se réduire à quinze ans de faiblesse et à un jour de force mal employée. » Seule Marie-Anloinetle lui arrache un cri d'admiration, et il restitue à l'histoire « cette princesse qui n'avait encore vécu que pour les gazettes ou la chronique y>. Quant aux nobles, ils ne sont plus que « les mânes de leurs ancêtres ». « La populace de Paris et celle de toutes les villes du royaume ont encore bien des crimes à commettre avant d'égaler les sottises de la cour et des grands. » Les coalisés ne trouvent pas grâce devant cet inexorable censeur qui les gourmande d'avoir toujours été en arrière d'une année, d'une armée et d'une idée. A ces traits amers, à ces accents où l'amour-propre littéraire le dispute à l'ironie, ne reconnait-on point le précurseur de Chateaubriand, l'artiste oui se soucie da-

DE LA nevOLUTIOS. 19

v3nlnge d'àigiiiser une maNiine que de porler remède aux maladies de son parti et de son pays? En lisant le Journal national, on voudrait y trouver un peu moins de talenl et plus d'émotion véritablo, au lieu d'une colère de l'esprit la Hamme dn patriotisme; tandis qu'on ydevine parfois l'épicurien qui se vantait de résoudre un problème de géométrie jusque dans 1 "éclair du plaisir.

Hivaro] pensait, sentait, agissait en littérateur; il traite la France de 1790 comme le chirurgien ti'aite un corps atteint de la gangrène, mais il aurait pu répondre que si les passions sont aclnces, la raison est historienne, et qu'il accomplissait son métier d'historien. Et vraiment, combien pénétrantes, combien saisissantes' sont les pages où il reproche ii la, cour d'avoir appelé l'armée, à l'Assemblée d'avoir armé Paris, à Paris d'avoir ensanglanté Paris et travaillé contre son bonheur, contre le repos des provinces, où il dénonce le concert des bêtises dans le conseil, et ces philosophes qui composent d'abord leur république sur une théorie rigoureuse, sans voir qu'eu législation comme en morale, le bien est toujours le mieux; « que les hommes s'attroupent parce qu'ils DRl des besoins et se déchirent parce qu'ils ont des passions; qu'il ne &ut les traiter ni comme des moutons ni comme des lions, mais comme s'ils étaient l'on et l'aulrc. »

de Flesâetles el de Launa;, il éciit (ont ions imprimÈreot uno terreur profonde plus rif à l'Assemlilée. Rien n'avance les aflUres comme les éxecutions, u Aussi proclame-l-il Ironiqueraenl son respect pour les clubs ella populace : s Voilà mes lâgistaieurs et me^ rois... Mailieur, dans une révolution, à. qui, ne pouvant dresser des echafauds, ne dresse pas des auteU I d

LES CiDSEURS

Il ne manque pas de remarquer fjue, loin d'à gagné i la Révolution, les pauvres y ont encore plas perdu que ies riches, car ils y ont perdu les riches euxmêmes. « Que peuvent donner maintenant des riches opprimés à des pauvres révoltés? On a renversé les fontaines publiques, sous prétexte qu'elles accaparaient les eaux, et les eaux se sont perdues. >

Avec quel humour il signale le pacte conclu entre Us capitalistes elles démagogues do l'Assemblée parleqael ils se garantissent mutuellement la dette et la il évolution : * Le marquis de La Fayette promit d'èlre un héros; M. Baillv promit d'être un sage; l'abbé Sicyès dit qu'il sérail un Lycurgue ou un Platon au choix de l'Assemblée, M. Chassebeuf paria d'Erostrate. Les Barnave, lesPétion, les Buzol et les Target engagèrent leurs poumons; les Bussy de Lameth, les Guépard de Toulongeon et les Bureau de Puzy dirent qu'ils feraient nombre; on ne manquai! pas de Tartufes ; le Palais-Royal promit des malfaiteurs et on compta de tous côtés sur M. de Hirabeaa. >

Et ce sarcasme, vif et tranchant comme un glaive : f Je ne crains point de le dire, dans celle Révolution tant vantée, princes du sang, militaires, dépulés, philosophes, peuple, tout aélé mauvais, Jusqu'aux assassins. »

Dès les premiers temps il avait fixé la conclusion logique, fatale des excès révolutionnaires. « On me demandait en 1190 comment finirait la Révolulion; je fis cette réponse bien simple : « Ou le roi aura une armée, ou » l'armée aura un roi. » J'ajoulai : h Nous aurons quelque B soldai heureux, car les révolutions finissent toujours par ï le sabre : Sylla, César, Crorawell. "

hE LA R£TOLrTIO?K. f*

Lorsque M. de Ihleslierbes TÎeot, de li part de Lonis XYI, lui demander conseil, iJ se cooteale de r^ pondre : c — Dites an roi de Cure le roi. tout esl lî. > Et, pendant Tanoée 1790, il remet â M . de li Ivacht^ intendant de la liste dnle, une série de Bém<»ires qvi prouvent qne les pins beanx esprits ne iont |n§ tonj&^rç les pins pratiques. Qnlmapne-4-il en efletTUne politique d*à-propoSy d'expédients, nne poiitiqne de e&nps de main, de coups de théâtre qui pent-ètre eùi rénsâ arec un Henri lY, on Frédéric II, mais qui. arec LoTiis ITL semble un pur roman. L'institution d'on dob onvrier, jm discours pour ramener Topiniofl publique, un ministère occulte! Abandonner la minorité, sacrifier la noblesse an tiers état, discréditer lentement TAsisemblée! Sacis doute Louis XYI, en lisant ces recommandations si co.jtrairts â son tempérament, dut se rappeler le mot de ion tltu] sur Fénelon : t Je viens d'entretenir le plus bel esprit et le plus chimérique de mon royaume. > M . de Ltscurt a fort justement observé que s'il pouvait se tromper sur la situation, il n'aurait pas dû se tromper sur un roi qui dépensait toute son initiative à demander des avis et toute son énergie à n'en point tenir compte.

Du moins, ces mémoires de Rivarol frappent-ils par les qualités déjà déployées dans le Journal national, et rarement vit-on plus de pensées originales, d'aperçus brillants et cyniques, de prémisses éloquentes aboutissant à une politique métaphysique et spéculative. Opposer des idées aux faits, des raisonnements aux piques, lorsqu'on a commencé par poser cette règle générale ! a Toutes les fois qu'on est mieux chez soi que dans la rue, on doit être battu par ceux qui sont mieux dans la rue que chez

n LES CAUSEURS

eux. C'est le principe des réfolutions et même d

qiièles. »

Pour délruire la cabale, Rivarol veut qu'on IravaîUt sur le peuple même, ( la boue sous Louis XVI est li mfime que sous le roi Dagobert; sans corapler que c*e« avec elle qu'on a toujours bâti les empires u. 11 prête régéuérei' la monarchie par une infusiou de tiers étK car, observe-l-il finement, les rois de France ont toujonl péri ou se sont toujours conservés par la partie fori de leur temps. Culte partie forte, c'était autrefois le^ seifnieurs, les évèques, la noblesse, Louis XIV lui-mëm domina par eui^. Quant à Louis XV, il a vécu nonchalaiB ment des miettes de la table de Louis XIV et ce qu'il e restait n'a pu conduire Louis XVI jusqu'à la quinziéravfl année de sou ré^ue. Lorsqu'un appui de la monarcbi^j est pourri, il faut qu'elle en choisisse un autre; or les nobles et les prêtres ne pouvaient rien pour la royautô puisqu'ils ne pouvaient rien pour eux-mêmes. Tout q qui compromet la royauté doit être l'ennemi des rojlii Un roi n'est ni prêtre, ni évêquo, ni frenlilbomme, peuple; il est roi et tous les moyens qui maintiennent H forme monarchique sont ses moyens. Aujourd'hui.:] partie forte, c'est le tiers état. Un roi n'ei le chef du plus fort et c'est parce qu'il se fait le chefdj plus fort, qu'il devient enfin le protecteur du plus faiU Un mouton n'a jamais sauvé un autre mouton des (1 du loup. En morale on périt par des crimes, et en poli^ que par des fautes : au reste le meilleur moyen de & la raison dans les temps de fougue et de folie, c'a paraître l'abandonner.

Il n'a que trop prévu uù mènerait un système de.n

DE LA nÉVOLUTION.

Cince c à la façon des corps mous n et senlant qu'il n'a réussi ni à élrc utile ni à plaire, il hmce nelle conclusion spiriluelleraeiil hardie : t Heureux les rois qui savent prendre les conseils amers et garder un conseiller qui déplull! Chercher un ministre agréable, c'est comme si on voulait une maîtresse femme d'Élat. »

« On sait, dil-il ailleurs, l'histoire de Cassandre au siège de Troie. La raison est assise sur le rivage : ses conseils sont perdus pour ceux qui sont en pleine mer; elle ne recueille que les naufragés. >

Entre-lemps, avant et après 1789, non coulent de combattre ses adversaires avec les armes de la raison, Rivarol a voulu les terrasser par le ridicule : i'Almanach des grands hommes de la Révolution, la Galerie des états généraux et des dames françaises, le Petil Dictionnaire des grands hommes de la Bévûtution, pav un ciloynaàclit, ci-devant rien, les Actes des Apôtres auxquels il collabora largement, révèlent une nouvelle et fâcheuse incarnation de son (aient, le pamphlétaire, le libellisle contrerévolaliounaire, plus soucieux de frapper fort que juste, d'exécuter que de juger, de donner des caricatures agréables au gros public que des portraits digues des délicats'. Certes il a l'excuse du temps, des passions violentes qui se déchaînent et viennent l'entamer dans cette tour d'ivoire où doit se réfugier l'homme de goût, El ne pourrait-on arguer d'un Tacite, d'un Retz, d'un Saint- Simon qui, dans une certaine mesure, furent, eux aussi, des pamphlélaires de génie? Il n'en est pas moins vrai

is les ■ salurnales de ta

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