Né en 17S8, mort <"» — (Rumrei choisies de Boufflers
LES CAUSKURS
de Lunéïille et celle de Versailles, les boui^eoises ie
Genève, les grandes darnes et les aclrices, le princede
Ligne, le prince Henri de Prusse el le patriarthe de
Fernej; tour k tour abbé, maréchal de camp, peinire,
courtisan, diplomate, gouverneur du Sénégal, députéili
'£kinstiluante, émigré et agriculteur, il fil comme Candida
ins les métiers, chansonna lout, se moqua de toul«
loses, et phénomène plus admirable, devint sérieux el
m mari.
Il aima la chasse, les chevaux,les femmes', les voyage^
iet c'est â lui que le comte de Trcssan dit en le rencon*
sur une grande route : a Chevalier, je suis ravi de
trouver chez vous i, landisque le chevalier deBon-
ird le proclamait remplaçant de Grammont, deSaiat»-
lire' dans celte charmante épltre :
Tes voyages el tas bons mots.
Tes jolis vers el tes chevaux, Sont citËs par loule ia France ; On sait par cœur ce; jolis riens
i vol., 1838. — Conles de Itoar/krl, précédés d'une notice, | Eugène Asse, Paris, Jouausl, édil. — Lellres de madame de Gr^ flsny, publiées par M. Eugène isse, 1 vol., Charpoolior, 187B. de LesGure, Rivaroi et lasaciéti française, p. £10 c rtipondance inédite de madame de Sabran el du chevulier m Bouf/len, publiée par E. do Hagnieu et Henri Prai, 1 ' Pion, 1875. — Bardouï, Madame de Castine, ln-8-, CalmH Lâvy, édiL, 1838. — Charles Briraut, Réctti d'un vieux parrtA p. !I3, 3.18.
]. iT 11 y aura toujours quelque chose à dire sur les femmes H qu'il en restera une sur Icrre. > Il déliait la conversation : < Chose si superflue et si nécessaire, où les uns ne disent pas totijoq
de SaInte-ÀulairB, célclire par sa liaison avec la inarqufi
Que tu produis avec aJsaDce...
Sois plus amoureux que Jam^s ; Pein^ on courant toutes les belles.
Et sois payé de tes portraits Entra les bras do les moiltles.
Bonnard faisail allusion à ce voyage en Suisse d'où le chevalier écrivait à sa mère des lettres aussi gaies que spiriliielles.
Se donnant pour un peintre, abrité derrière un pseudonyme, il peignait les plus Jolies feninies des villes qu'il traversait et ne prenait qu'un petit écu par porlrai!. Il aime fort les Suisses : leurs lois, remarque-t-il, sont aiisiéres, mais ils ont le plaisir de les faire eux-mÉmes, et celui qu'on pend pour y avoir manqué, a le plaisir de se voir obéir par le bourreau.
Plus loin, il annonce h l'amie du roi Stanislas qu'il va écrire à celui-ci une lettre où il voudrait bien « lui manquer de respect afin de ne le pas ennuyer. Car les princes ont plus besoin d'être diverlis qu'adorés. Il n'y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend. ■
Et puis des compliments h cette trop séduisante mère qui « est aux femmes ce que les séraphins sont aux anges et les cardinaux aux canucius. »
«Adieu, madame, je vous aime comme il faut vous aimer
de Lamtiert et surtout par ce quatrain à la duchesse du Maine qui l'appelait son Apotton el la pressait de lui confier un secre.t.
B* par
AUSEDRS
joli
[uand on est voire liis et mfime quand on ne l'est pas.'
Le voici chex Voltaire donl il riigaillardil les v'ieuiians par ses saillies : « Le chevalier de Boufllers est une des singularilés qui soieni au monde. Il peint an pastel tort joliment. Tantôt il moule achevai toulseul, à cinq heures 'du matin, et s'en va peindre des femmes à Lausanne; il iploite ses modèles; de là il court en faire aulanl 1 mève, et revient chez moi se reposer des faliguea qu'il a essuyées avec des hugueaoles. » Au contraire Jean- Jacques se montre peu bienveillant el ne lui rccoondt que beaucoup de demi-talenls en tout genre. « 11 Tait tr bien de pelits vers, écrit très bien de petites lettres, njouaillant un pen du sistre, et barbouillant un peu d» peinture au pastel. >
Vous jugez, que pondant ce voyage en Suisse, les impromptus ne chôment pas. BoulTlers arrive chez
DK LA nÉVOl-UTIOS SG3
belle dame, croUé, mouillé, et comme elle lui propose les souliers de son mari, il répond vivement :
Do votre miiri, belle Iris,
Je n'accepte point la chaussure;
Si je lui doone nne coiffure.
Je veux 1k lui donner gratis.
Il fail pour madame Cramer un couplet sur le père Adam, jésuite que Voltaire prit pour chapelain, « bien qu'il ne fùl pas le premier homme du monde ».
Il faudrait que père Adam
Voulût être mon amant,
Uui, Que la peste me crËve,
B'U le veut, je suis son Eve.
Et je sertd, dès demain.
La mère du genre humain I
En même temps, il décoche à la dame ces quatre vers :
pendant que la chanson s'achève, Payez- mol le prli qui m'esl dil, El si Jamais vous èles Ere, yue je sois le fruit défendu.
Quand il était au service, il av.iit surnommé un de ses chevaux le Prince Ferdinand, et un autre le Prince Héréditaire. Après les avoir faitélriller, il disait gravement à sa compagnie : « Je les fais étriller tous les malins^ vous voyez que j'en sais plus long que nos maréchau.t. > £a prose comme eu vers, la verve et l'esprit l'accompagnent toujours : quelque temps avant son élection à l'Académie française, madame de Staël lui ayant demandé pourquoi il n'était pas des Quaranle, refoit aussitôt celle réponse : is l'Académie où vous 6les présente ;
I Nous aurons à nous dcui de l'cspHl pour quarante, Vous comme quatre, el mol comme zéro.
^^Mt
iei LES CAl'SKLIia
Il a (le charmanles réHesions sur le plaisir et le bonheur; < ce dernier, dit-il finement, n'est que le plaisir ùxé » ; l'un rcsscnibie à la gouUe d'eau cl l'autre an diamant. Le boubcur est un élat, le plaisir n'est qu'une tnalion :
Plaisir est le boahcur des foiiii, Bonheur est le plaisir dos sages.
'A côté de poésies fort légères, le Cœur, la Chn ni Mon rêve, la Bergère, Chanson pour madame D"'\ des vers pleins de grftce, de délicatesse, comme ceui-ci à une dame 1res vertueuse :
Jamais il (t'amour) n'aura tous les charmes
Que vous prâtez à la vertu.
Oq la voit dans vos yeux. El qu'elle y paraît belle 1 Lorsque vous nous parloi, c'est elle qu'on etilend; Tous lui prÊlez toujours une Forme nouvelle, Tantôt c'est de l'esprit, laotâl du sonliment.'
|. Voici la Chanson pour madame D..., une des plus décentes:
CiioQS encore, dans un genre plus sârlcui, lei Troit Jourt lit la \
vie, bier, a^lourd'liiii et demain : ^
i ToaJDDi« w, candiliau ^l
I En eipinint eil Jb roiiatlre, ^H
H EliWHr mo dniiD«r mon nom, ^^H
^^^^^ On aUcn&i\ue\B(Atui!Un . ^^H
Enfin elle est si naturelle^ Elle a si bien vos traits, que nous ignorons tous, Si c'est vous que l'on aime en elle, Ou bien elle qu'on aime en vous.
Et cet éloge des cheveux blancs, terminé par une pensée acieuse :
Et Ton joint sous les cheveux blancs
Au charme de s'aimer le droit de se le dire.
Ou bien encore ce distique en Thonneur de Tamitié :
En vain pour la matière un esprit fort réclame. L'amitié nous apprend que nous avons une àme*.
Au fond Boufflers avait autant de solidité que d'agré-
Mon successeur est aujourd'hui, Hier je m'appelais comme lui ; Mais à son tour il est certain Qu'il portera mon nom demain.
Du temps qui vient et qui fuit, Je coupe l'intervalle immense ; Pour moi le passé finit, Et par moi l'avenir commence :
Malheureux mortel, snisis-nioi.
De tes jours je suis seul à toi ; Hier n'est plus rien à tes yùvx Et demain ne vaut guère mieux.
Demain est un jour qui fuit Lorsque nous croyons qu'il s'avance; Au milieu de chaque nuit.
n perd son nom dès sa naissance ; Dès qu'on croit s'assurer de lui.
On trouve que c'est aujourd'hui; Jamais encore aucun humain N'a pu voir arriver demain.
• On lui attribua ce quatrain sur Celle que faime :
J'ai plusieurs maîtresses en elle, Et je jouis à chaque instant Du mérite d'être constant, Et du plaisir d'être infidèle.
U6 LES CA.USEOKS
ment, mais il réservait la raison pour l'âge mur : la pi sion le louchera de son aile, le transformant en amunl fidèle, luiiiispiraiit les plus délicats dévouements, laplus^ noble ambition. Ilaimela comtesse de Sabran',toiis deux s'aiment d'un amour profond, bien différent des liaisons k la mode, tel que nous le concevons, nous hommes du: XIX' siècle, disciples de Chateaubriand, de Lamartine, comme embelli par ce culte de la nature, cette pénéli tion intime des choses, cette prise de possession dit. paysage dont Diderot et Rousseau furent les initiateurs. C'est pour elle (|u'il se sépare d'elle, qu'il sollicite le gour. veriiement du SéniSgal, dans l'espoir d'arriver à une situation qui lui permette de rononcer à ses bénéfices da l'ordre de Malte, jusque-là sa seule fortune, et d'épouserla comtesse : il veut que la {.'loJre soit sa dot et sa parurci qu'elle fasse oublier son âge et sa pauvreté. Elle n'en demande pas tant, elle ressemble au pigeon sédentaire de la fable, elle pense que l'amour est la pierre phi losophale, et qu'où peut aisément se passer de tout quand on possède tout; cependant elle se résigne, cl alors s'engage cette correspondances! origmale, où les deux amants échange] leurs impressions et leurs tendresses, leurs regrets et leurii mélancolies, avec une éloquente simplicité, avec timeni exquis du pittoresque, avec des élans de passioorj qui détonnent à cette époque, comme un Rembrandt,
1. L'esprit les avait rapprochés d'abord, et plus laid madaiiH de Sabran, devenue marquise de Boultlers, racoDlall enquatrCTe .e poétique histoire.
Le ïenUineiil, 1b bonliaur do mi iIb.
DE LA RÉVOLUTlO^i. 5G7
Michel-Ange au milieu d'une colleclion de Greuze, de Falconel. Leurs ftmes, leurs intelligences sont à l'unisson et s'emboKenl en quelque sorlc l'une dans l'autre. Quel charme dans ces lettres où madame de Sabran raconte les réceptions do Bagalelle che^ M. le comte d'Artois, son séjourà Saiiit-Amand, le mariage de sa fille, sa présentation & la cour! 11 y a autre chose, il n'y a rien de pareil dans les lettres de madame de Sévigné : de son temps on n'avait pas découvert la nature. Voici, par exemple, le récit d'une féle qu'oiïre à la comtesse son oncle, monseigneur de Sabra n,
I Si tu te rappelles les coules de fées, tu pourras avoir une idée de la fête charmante que i'évêque de Laon vient de nous donner à Barlais. Je n'ai rien vu de ma vie qui fiil aussi arable. M. Le Clerc avait illuminé tout ce charmant Elysée avec des lampions couverts comme à Trianon, qui donnaient une lumière si douce et des ombres si légères, que l'eau, les arbres, les personnes, tout paraissait aérien, La lune avait voulu être aussi de la fête, quoiqu'on ne l'en eût pas priée; mais son éclat argenté et incertain, loin de la ternir, lui prétait des charmes, et elle se réfléchissait loul entière dans l'immensité d'eau que tu connais. Elle aurait donné à rêver aus plus indilTérenls et pénétré dans l'âme les plus endurcis. De ta musique, des chansons; une foule de paysans, bien gaie et bien contente, suivait nos pas, se répandait (& et là pour le plaisir des yeux. Au fond du bois, dans l'endroit le plus solitaire, était une petite cabane, humble et chaste maison; la curiosité nous y porta et nous y trouvâmes Philémon et Baucîs, courbés sous le poids des
B et se prêtant encore un appui maUeV ç<)^3lï s^ym ^
tes LES CAUSEI!RS
nous. Ils doniièrenL d'excellenles leçons à nos jeunes gens, et la meillcurG Tut leur exemple... Si tu con l'àme de fa veuve, son imag;iiiation, son amour, tu dois savoir i^equi se passait en elle en ce momenl, et toutes qu'elle devait souffrir... Adieu, mon époux, mou amunt^ mon ami, mou univers, mon àme, mon Dieu ! x
« Adieu, répondait Boulllers, la plus aimable, la plus aimée, la plus désirée de toutes les créatures de Dieu !... Ce matin une bonne négresse est venue me dire : * Cooh [uenl portes-tu loi sa matiue? — Je lui ai dit : Assez bien^ mais je n'ai pu dormir. — Tu. l'o pas dorcmi... non.», c'est que tu penses loin. » Elle avait raison, la pauvrt femme ! Adieu, toi qui m'empêches de dormir, toi qui me fais penser loin... » Et ailleurs : « — Pour toi, je ne t'apporte que moi, moi, dis-je, et c'est â toi d'à. chevcr.' »
Et n'est-ce pas aussi un Boufflers tout nouveau, celui qui écrit celte lettre, aussi parfaite en son goure que Ui conte d'Aline, reiue de Golconde, qui avait commencé si répulalion :
« Je suis un barbare, ma Gllc; je viens d'une chassi inx petits oiseaux. J'en ai pris une douzaine dans mal. filcls; ils sont absolument comme les tiens. Je a reproche de les tenir en captivité jusqu'à ce que je li
1. Le ctievolior avait riiumcur assez inégale; madame de Sabnt lui écrit un jour : s Ce n'est pas non plus les manlâres de Huro^ Ion air distrait cl bourru, les saillies piquantes et vraies, t grand appétit et ton prorund sommeil quand on veut causer m loi, qui m'ont fall Calmer à la fulle : c'est un jo no sala quoi, a certaine sympatlile qui me bit penser et sentir comme loi; ci BOUS celte enveloppe sauvage, tu caches l'esprit d'un ange ei eaur d'uoe femme, a
envoie en France au péril de leur vie. Mais ce n'est pas 'à ce que j'ai fait de pis: j'ai tiré un grand coup de fusil, et du m^me coup j'ai tué deux charmantes tourterelles. Elles élaienl surlemême arbre, se regardant, se parlant) se baisant, Repensant rju'à l'amour; et la mort est venue au milieu de leurs doux jeux. Elles sont louibées ensemble sans mouvcmenl et sans vie, la tète pcucliée avec une certaine grâce triste el touchante <|ui aurait presque fait penser qu'elles aimaient encore après leur mort; loul en les plaignant,je les enviais. Elles n'ont point souffert; leurexistence n'a point fini par la douleur. Leur amour n'a point fini par le refroidissement; leurs pauvres petites âmes voitigcnl pent-ôtre et se caressent dans les airs; elles n'ont plus de mort à craindre; mais peut-être craignent-elles d'être un jour condamnées à naître h des époques éloignées l'une de l'autre, et par conséquent à vivre l'une sans l'autre. Tout cela donne beaucoup à penser, surtout à loi qui aimes tant à te perdre dans les systèmes el dans les sentiments. Adieu, mon enfant. »
Élu dépulé aux états généraux, Boufilers joue un rùle assez effacé à la Conslî tuante, fonde avec Malouet, Virieu, La Rochefoucauld- Lianrourl, le club des Impartiaux, se décourage d'assez bonne heure et va rejoindre la comtesse de Sabran qui avait émigré en même temps que les Polignac : le prince Henri de Prusse les reçoit dans son château de Reinsberg, mais de fAcheuses influences ayant altéré son amitié, ils durent le quitter. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume se montra plus généreux, en accordant à Boufilers sur les limites de la Pologne une esnçession de lerrain.
I esnçession de
^^^r tro t-ES CAUSEURS
r Devenu mar*iuîs Je Boulîlers, marié à Breslan 601797
I avec son amie, il rentra en France en 1800, oblinl une
^H iKQsîoD de Napoléou, et vécut modeste ini'nt jusqu'en
^^^1 1815, rbiverà Paris, l'été dans un cottage voisin de
^^^E Saint-Germain.
^^^H Lui-même avait deux Tols composé son épîtaphe :
^^^H premièreeslpresqneuntraitdegéme: Mes amis, crofit
^^^r pie je dors
Le prince de Ligne a tracé de Bouniers un joli portrait qui aurait besoin de quelques ratures et de quelques additions. * On voudrait pouvoir ramasser toutes les idées qu'il a perdues sur les grands chemins avec sod temps et son argent... Il fallait que cet esprit fit tout il lui-même et maîtrisât son maître : aussi a-l-il bril d'abord avec tous les caprices d'un feu follet, et l'l| seul pouvait lui donner la sagesse d'un fanal.
» Une sagacité sans bornes, une profonde finesse, a légèreté qui n'est jamais frivole, le talent d'aiguiser 1 idées par le contraste des mots, voilà les qualités USA tinctives de son esprit, à qui rien n'est étranger.., base de son caractère est une bonté sans mesure ; il n saurait supporter l'idée d'un être souffrant, et donnerait jusqu'à son strict nécessaire pour s'en délivrer'. Il se priverait de pain pour nourrir même un méchant^ et i
L'homme opulenl, disait lluumi.'rs, se tall lort le superQu qu'il ne par luge po lui.
>a>it> et nH
DE LA nEVOLtITIOS. Î7I
tout SOU ennemi. * Ce pauvre tnéckanlltàisah-W. Ilavail dans sa terre une servante que lout le monde lui dénon- (.■ail lîoniine voleuse. Malgré cela il la gardait loujonrs; et quand on lui demanda pourquoi, il répondit : « Qui la prendrait?... » Il est impossible d'èlre meilleur ni plus spirituel ; mais chez lui ces deux qualités ont peu de communication entre elles; et si son esprit n'a pas toujours de la bonlé, quelquefois aussi sa bonté pourrait manquer d'esprit... On rend sans peine justice à son talent qui est unique dans quelques pièces de vers, dans ses couplets : chaque mot est un trait; il est surtout admirable quand on ne le croit que négligé... Enfin, après avoir eu tous les mécomptes d'an esprit supérieur el d'un cœur ami du bien, on dit qu'il s'occupe d'agriculture^.., »
Ne vous sembJe-l-il point que le priuce de Ligne juge a merveille l'ami de Voltaire, le bel esprit, le Boufllers des coûtes et des Impromptus, mais qu'il est resté sur ses impressions d'autrefois et ne sait- rien de l'autre Boufllers, de celui que l'expérience, le dévouement, l'amour ont si délicieusement révélé ?
Incoustant et passionné, aimant les femmes et surtout aimé d'elles à la folie, causeur mordant, prompt à la
1. Ud des auteurs de la Galerie des élati généraux, Laclns, sans Joule, l'a Irailé bien plus aévèpemont, el Itlvarol résumait sa vie ea une Tnrmuie piquïiile : o Abb6 libertla, milimire ptillosr>[ihe, dipliTinate chansonnier, émigré patriote, républictdn courlisan. c Saint- Lambert avait dit do BuuOlers à ses débuta : < C'est Yoiienon le Grand, s Chamtorl comparait ses petils vers à des mcringites.
S. Né en I76i, taoriea 1816. — TlUï, Mémoires, Œ«.uTe*'oo.T\è**.
innpi'
^^^PS ses
378 LES CAIJSKllItS
riposte, capable de doniiei' la réplique h ses i Rivarol, Chamforl, le prince de Ligne, porirailiste pénè- Iranl, mais injasle el amer, écrivain cynique, raconlaiil avec la même désinvullure ses succès inonilaiiis el seSl impressions sur sou époque, gaspillant comme à plaisir i briltaule iDte11ig;cnce, enfanl gâté de la fortune qu'3' lèse etdégoùte enfin par son incurable frivolilé, tel parut S ses contemporains, lel se montre le comte Alexandtt" de Tilly, le beau Tilly, comme on l'appelait en France et en Allemagne, t'ancian page de Marie- An loi nelle, coIlM boralenrdes Actes des Apdtres elde la Feuille du jota serviteur fidèle et conseiller hardi de Louis XVI, deveOj an instant le favori de l'empereur Paul, puis chambelltd du roi de Prusse, et qui termina ses jours par le suicidé triste expiation d'une existence toute consacrée & la fil lanlerie el au jeu. Dans ses Mémoires si scandaleuij dont il faudrait retrancher une moitié au moios, éclaleot des fusées d'esprit, des traits rapides, des éludes dl caractères qui couliennenl le germe d'un historien le tout assaisonné d'une certaine grâce impertinent qui leur communique une saveur étrange. — Tilly 9 déshabille devant nous; et, par malheur, il déshabill aussi SCS contemporains, sans aucun souci de la pudet indiscret comme une portière, incouscienl de son imm ralité, et ne reconnaissant d'autre loi que sa fantaisie : pourrait servir de modèle aux chroniqueurs de la près I pornographique.
^^^^ M ilgré tous ses défauts, son livre jette quelques clartt ^^^^■ur la Cm du xviii' siècle : tant de fumier anacréonti^ ^^^^^B me mainte perle littéraire et politique, cerlaîi ^^^^H e nous arrêtent pur des aperçus proptiéli^a
DK LA KÉVOLUTION. 273
comme ceux de M. de More, ce vieux geiiLNIiomnie qui, longtemps à l'avance, vojnil venir la Révolution : « Monsieur, disnit-il à Tilly, ouvrez nos fasles; nous sommes une nation :i tragédies; depuis longtemps nous n'en avons que sur nos Ihéâtres; la Fronde, les guerres de religion, la Sainl-Bartliêlemy même, tout cela esl paie auprès de ce qui nous attend. Vous m'en direz des nouvelles de l'autre côlé de la tombe, si l'on s'y revoit... Vous avez les premiers théâtres de l'Europe, de petits poètes, de grandes danseuses, et vos courtisanes seraient les plus séduisantes sirènes du monde, si vos Tcmmes n'en savaient pas plus qu'elles : toutes ces belles choseslà, des coiffeurs et des cuisiniers, sont les successeurs un peu dégénérés du premier peuple du monde dans ce premier des siècles, l'àge de Louis le Grand; ce ne sont pas là des éléments de vie pour un empire. La France périra, monsieur, et de votre temps... »
Tilly se souvint sans doute de cet avis le jour où il dit ft Galonné en présence de Burke : t Le roi aurait dd vous donner une place de causeur dans ses cabinets, plutôt qu'une place de ministre dans son conseil; il aurait dû vous nofer pour que vous ne fussiez jamais dans le cas de lui parler de vos notables. » Et il ajoute finement:! Il riait! il aurait du pleurer en larmes de sang;... mais personne ne voulait avoir fait le mal; il accusait M. Necker, f|i!i se consolait k son tour en pensant i lui. II accusait l'archevêque do Sens. A les entendre l'un après l'autre, aucun n'aurait certainement été coupable; mais chacun rendait à l'autre une justice que la postërilé rendra h tous. Elle ne sera qu'équitable dans tout état de cause ; car, en politique et en adrainis-
■ • une
LES CACSEDRS tralion, on est aussi coupable du mal qu'on n'empêche pas que de celui qu'on autorise par impéritie, et l'iiinexible histoire ', ne fait pas plus de grâce à ceui ijuj ont déshonoré uneplaoepar des crimes, qu'à «eus qui oui été déshotiorés par leur sollisc et leur impuissance k I) remplir. >
Un homme comme Tilly, qui ayait rompu en visière ' au duc d'Orléaus, n'était pas pour ae laisser intimider ui enguirlander par la Uévolulion. Mirabeau, l'ayant eoteiidn chez le duc de Diron causer avec éloquence, l'invita k suivri; sa Tortune, lui promettant richesse et gloire : « Me sauverez- vous, demanda-t-il, du remords et lie !a potence? s
Une autre fois, il voit lil. de Montesquiou perdre cent mille écus au jeu, chez la Vaupaliére, et n'en sortir que pour aller faire à l'Assemblée un rapport sur les Qnances du royaume: t C'est, remarque-t-il, l'Arétin parlant dï la cbasteté. i
Il conte agréablement l'anecdote. Certain lorf>> ennuyeux de grand chemin, avait l'habitude de parler les yeuïL fermés : un jour donc il pérore fort à son aise, et après deu:t heures d'arguments incontestés, se résume eo offrant ses remerciemenlsà la Chambre, pour l'attentidn qu'il ne se dissimule pas qu'on ne lui a pas toujours accordée, au grand détriment de l'État. Ce disant, il ferme la bouche, ouvre les yeux et n'aperçoit qu'un auditeur dans la salle : celui qui la balayait.
Lejour du départ du roi, il rencontre,aui Tuileries, un député de la gauche : a Eh bien, monsieur, s'écrie celai-
ircs, t. III, p. H. — Ailleurs 11 appelle rhlalnln
^^^p DE LA RÉVOLUTION. ilb
' ci, VOUS triomphez, mais allendons dcus jours; au reste si vous avez les as jusqu'au boul cl que nous ne soyons pas
I lous pendus, je m'en lais achever de vivre à la Nouvelle- Angleterre. — Ne craignez rien, dit Tiliy en riant, je veillerai sur vous; nous autres aristocrates, nous avons un fonds de générosité inépuisable. » La nouvelle Je l'arrestation du roi arrivée, il le rcvil. Quelle dilférence
i dans ses traits et dans tout son maiiitien ! « Allons, dît-
1 il, ne vous laissez pas abattre, je vous promets la vie. a Il riait, je n'en avais aucune euvie. Nous ne nous
' sommes jamais revus, b
, Il termine une fort spirituelle lettre à Rivarol', par cette pointe contre l'abbé Raynal : c Mais j'écris un volume pour ne rien vous apprendre, si ce n'est peul-élre que l'abbé Raynal était un âne à la ceinture... Adieu, mon cher Tacite.,, Vous avez vaincu toutes les difficultés
H avait euteudu dire à un des curyphôes de la Révolution : « ]e e sais pas où noua allons : nous Tcroas le grand tour, mnl.'! cela ■ approchera de la liliertâ. >
[, nom approcbi
LES CAirSEUHS
el tous vos rivaux, puisque vous avez vaincu la pai C'esl lui qui fil sur Louis XVI le distique conuu.
no sut que mourir, aimor el pardonner î avait su punir, ii aui'aît su régner.
Lui qui, en 1792, écrit relie leltre si forte, si c use, où il lui demande de faire le roi et de sortir île i-mème, t'cst-à-dire l'impossible, où il Iraite sesini- 5trDs d'hiiinsiers d'une assembUe factieuse, cl l'invile i opposer les sujels fidèles à la nation révoltée, son épie aux piques, ses droits aux faclions, el le prestige de la royauté expirante auï sédurtions salariées du fauLoor); Saint-Antoine el du Palais-Roj-al. « l'eut-étre d'ailleurs ne faudra-t-il pas répandre de sang. J'augure tout de votre présence. Vous retomberez le soir même dans r vertus. Vous avez le besoin do la clémencej eh liîen, « no punirez qu'un instant, et vous pardonnerez toujours j Vous avez plusieurs vertus que n'eurent ni Henri IV,i Louis XIV: Sire, ayez toutes celles qui les illustrèrent Do tous les rois de France, dont, avec un sens exquis-l droit, vous ëles le plus vertueux, aucun n'est descendu] près de l'abime sans fond où vous allez lomber... Sire, vous vous montrerez à voire armée; car les rois ti sont pas comme Dieu qu'on aime sans le connaître... >
L'excellente mémoire de Tilly nous vaut nombre d> mots charmants dont il parsème son récit ; celui de lj maréchale de Luxembourg sur la marquise de C*" Elle a toujours les yeux comme nous avons lanl i plaisir à les avoir quelquefois e; cet autre sur i
Elle a de la Vénus dans un œil et de i sainte Vierge dans l'autre s; cette réflexion à propos d
DE LA llÉVOLUÏtOS. 277
Bezenval : c Ce n'est parbleu pas une bêle que le liaronj c'est un sot » ; une réplicjue acérée de madame de Matignon à M. de Lambesc qui, étant à Bruxelles, où il s'essayait à Jouer le prince étranger, parce qu'il commençait à désespérer de la France, eut le mauvais goût de dire: « Votre roi! — Qu'appelez-vous votre roil s'écrie madame de Matignon, il était presque plus le Tôlre, que celui de qui que ce soit ! Vous aviez une assez belieplace et étiez assez hien payé pour le croire »; la réponse du comte d'Ëstaing, à qui le chevalier d'Oi-aison disait : < Nous voulons la mort des abus. — Vous ûles donc las de vivre, car vous êtes un abus vous-même ' » ;
1. ri'outiJLODs pas le mat si plaimnt ite 31. Cavior llxé par un quidam : < Suis-]e connu de vous ? El quelles sont vus ra.U(ius pour me regarder ainsi? — Un chien regarde bleu un ëvËque. — IJui vous a dH que j'étais un évÈque? n Favlor était une sarle d'irrégulier de la diplnmalic, bcmime de plaisir et d'<tluile, doué de taleals qu'il ne cultiva pas assez, iDa.aquai]t d'esprit du canduile, composait pour \es ministres de savanls mémoires sur les affiiires tlii temps, cliargé de missions secrètes dans divers pays. Il vivait en épicurien, ne songeait qu'à i'houre présente, était clior iï ses amis qui l'admiraient et l'êcoutaient comme un oracle, Vt'rj la un de sa vie, menacé à chaque instant d'apoplexie, Il disait en xè lovant, surpris et charmé d'avoir encore un joar i vivre :
■ Voilà une graiiflcatloD extraordinaire, i U se trouvait à l'su- * illence de U . de Ilalesberbes, où l'on parla du livre de l'Esprit. —
■ Ilesllenipsd'Éclairer le monde, c diiMalesherbesd'un ton enthousiaste. — Alors Favier, se retnumaot vers un de ses amis : ■ Ce n'est pas avec un bout de chandelle, s II élait né railleur et ne pouvait arrêter sa langue, mSme en Taco de ceux dont il avait le plus besoin, tin Jour, k l'audience du duc de Prasiin, U voit le valet do chaml)ro qui met une perruque dans un élui et la renferme dans une armoire : t Nous ne verrons pas le ministre at^ourd'bui, dit Favier auK autres solliclleurs, le voilà qui l'eutre dans son cabinet, i — Le baron de ***, ambassadeur k Saint-Pétersbourg lui dit dans une e^tpluslon d'ambllioa : i yuand, dans mon
celle parole sublime de madame Elisabeth, prise pour la reine, par les envahisseurs du 20 juin; i Ne tes désabusez pas ! B On voit que la mémoire a du bon, el qu'il ne faul pas [ prendre trop au sérieux celle boulade de Rivarol : « C'est I un bouheur pour la plupart des écrivains d'aujourd'hai [d'avoir de la mémoire, comme c'est un malheur pour I leurs lecteurs, i Tillj. d'ailleurs, a escellemmenl défiai cette qualité : c Une aptitude à retenir ce qui uous frapfKi ce que nous concevons bien, ce qui nous plaît, el surloat ce qui a de l'analogie avec nos idées et nos notions. C'esi en quelque sorte une superfélation d'idées que nous T sentons sur les nàtres. Un sol peut aussi bien qu'une ' personne d'esprit, se ressouvenir que, tel jour, à telle heure, il a vu tomber quelqu'un de cheval, eli*...; rnih je n'ai encore rencontré de ma vie, je ne dis pas un sol, mais un homme médiocre qui ait lu avec fruit, qui sil des souvenirs justes, utiles, nourris et classés. C'est SToit de l'esprit que d'entendre celui des autres, c'est ea atoir déjà un très bon que de discerner ce qui mérite d'en Un retenu; c'est avoir beaucoup de goiil que d'en conserver un profond sentiment qui est tout l'artifice de la afr moire ; enfin c'esf montrer de la pénétration, de la justesse et de la mesure, que de faire jouir les autres, dam une conversation tour à tour gaie et solide, des richessa
métier, nn n'osl pas parvenu i rjuarante ans & Ëlrc mtaisK d'Etal, il Faut se brûler la cervelle.» Le lendemain, pendatnundliiff diplomaliquo, on parla A'^ge, cliaque ambassadeur dit te sien, al le tiaron de •".interrogé à son tour, répondjl qu'il avait quaiMl* ans muins trois mois. Favier, du bout de la lablo, lui crie bntquement : i Ainorceîi, monsieur le baron I > (Sénac de NeilUn. . (Euvrei chôma, p. 13B et sulv.)
acquises qu'on a mêlées avec son propre fonds. En un mot, une mémoire qui n'esl pas un simple répertoire de perroquet, est un des premiers présents de la nalure i elle ne le fait qu'à ses favoris et à ceux auxquels elle avait donné auparavant davantage. »
Des mémoires célèbres, celles do Rivarol, de Maraulay, Méry, Villemain confirment la justesse de ces observations, montrant que ce don si précieux, loin de devenir recueil de l'originalité dans le talent, en est l'auxiliaire le plus puissant.
m. — LES DBCK SéGDR'
Vers la fin de 1786, le vicomte de Ségnr arrivant de Versailles pour souper chez le comte de Berchini, on l'entoure, on lui demande des nouvelles. Lui, prenant un air mystérieus, dit h mi-voix :
— Une très grande, très importante, et que vous aurez peine à croire
— Quoi donc ?
— Le roi vient de donner sa démission.
On ritj on veut savoir la fin de cette plaisanterie.
t. Le comte Louis-Ptiilippo de Ségur, né ea 1753. mort en 1830 ; le vimmte Joseph- Alexandre de Ségur, né en 1Ï58, morl en 180.Ï. — MémoiTea du comte LoaU-Phitippe de Ségur. — Galerie morale et politique, 3 vo!. ia-8. — MIchaud. Biographie unieertelU. — Sainte-Beuve, Portmiti lillérairu. l. XI. — D'AllonvIUe, UitMirei, t. I". — Discours de réception de H. Ylennet à l'Aca^ dâmie ^nraise, S mai 1831. — Vicomte Joseph- A lc?[andre de Sépti, Comédies, proverbet et chamont, 1 vol. — Vicomte de Ségur, (Envret divema, 1 vol. — Morceaux de littéralare. — Coneipaadancetecrète entre Ninon de Lenclol, le marquis de YUtarceau^ et madame de Mainlenon. — L'Hiitoire de f épingle.
et il RmiôffdM assemblée A^|
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— Ce n'en est pas une, poursuit-il, et l'arrêt du conseil qui convoque une assemblée notables.
Le propos fut répété au roi qui ordonna au vicomte de 'ne paraître ni à Paris, ni à la cour'. Plus tard, lorsque la prophétie fut devenue une dramatique réalité, M, de Sé^r qui regrettait ces belles années du règne de Louis XVI où, avec son frère, Narbonne, Lauzun, Bonfflei^, Fronsac, il figurait parmi les princes de la jennesse dans ces salons qu'on a si- bien appelés des écoles brillantes de civilisation, pestait plaisamment contre celle Révolution qui lui avait gâté son Paris : c Tandis qu'elle se vante d'une philosophie chimérique, d'un grand amour du bien public, d'une abnégation absolue de loid intérêt privé, elle ne fait qu'étendre à tous l'ambition dt quelques-ans; on pourrait la peindre en deux mois: Ote-loi de là que je m'y tnette-l \\i resle je n'accuse personne des torts de cette Uévolntion, car tout le monde d'abord en a voulu; chacun a essayé d'en prendre a part, suivant sa force et sa mesure ; et, depuis le ni Jusqu'au plus petit particulier de son royaume, tous ont plus ou moins travaillé ; l'un lui permettait d'avancer jusqu'à la boucle de sou soulier; l'autre jusqu'à si jarretière; celui-là jusqu'à la ceinture; celui■^^^ jusqa'l