CHAPITRE PREMIER
LES ARISTOCRATIES CHEVALERESQUES DE l'ÉPOQUE HÉROÏQUE.
La société que dépeignent les poèmes homériques est toute féodale (l) : il y a d'abord le Roi , le BaaiXsuç ; ensuite les nobles , qui ont aussi le nom de rois; bien loin au-dessous d'eux est Ja masse du peuple, le S^oç; enfin, au dernier rang, les esclaves. Les rois régnent de droit divin ; ils sont ôtoyEvseç , Stoxps'f eeç ; ils tiennent leur autorité de Zeus, qui leur a remis le sceptre, emblème visible de leur autorité (2). Dans les circonstances importantes , le peuple est convoqué en assemblée; mais son rôle y est purement passif; il écoute, il manifeste ses sentiments par des cris d'approbation ou des murmures ; ces cris et ces murmures n'ont
(1) Pour tout ce qui concerne la société homérique, je renverrai seulement à G.-V. Schômann, Griechinche Alterthûmer , I, p. 20 et suiv.; E. Buchhoiz, Die Homerischen liealien ; W. Helbig, Das homerische Epos.
(2) Cf. surtout le passage célèbre connu sous le nom de rexSoai; ox^uTpou , 11., II, 101 et suiv. D'après Buchhoiz, la royauté est établie (pOffei, non 6é<Tei {op. laud.f II, 6).
d'ailleurs aucune action ; les chefs décident sans tenir compte des sentiments manifestés par le peuple (I). Cependant V agora est déjà un clément essentiel de la vie politique ; on peut observer que le peuple siège véritablement , il est assis (2). C'est là un détail important; dans Athènes , le peuple sera assis à la Pnyx , et il sera le maître de l'Etat; à Sparte, le peuple sera debout, son autorité sera subordonnée à celle des éphores et du sénat (3).
Quand les rois s'adressent au peuple, ils lui parlent souvent avec une certaine déférence (4); nous voyons des personnages comme le porcher Eumée, comme le bouvier Philoetios (5) appelés STot et ôs^ot. Ailleurs, au contraire, le sentiment aristocratique est très fortement marqué ; ainsi Ulysse , réunissant les Grecs à l'agora , adresse de douces paroles , des flatteries aux chefs , tandis qu'il injurie et qu'il frappe l'homme du démos (6). La distinction entre les nobles et le peuple est, en maint endroit, indiquée par les expressions que plus tard on trouve si souvent, les mots dyaôoç, apiffxoç , saÔXoç désignant l'homme de naissance, le riche, le puissant , le mot xaxoç désignant le pauvre, le faible (7).
La royauté est héréditaire , elle n'est pas considérée comme absolue (8). A côté du roi, il y a d'autres chefs nobles, à qui on donne aussi le nom de BaaiXetç. Si le peuple est muet à l'agora (9), s'il obéit sans hésiter à ce que lui ordonne le roi, les autres chefs peuvent prendre la parole même pour contredire ce dernier (10).
(1) Cf. surtout II., I, 22 et suiv.
(2) II., II, 99; Odys., VIII, 16; un exemple d'une assemblée ôpOwv éataoTwv dans des circonstances exceptionnelles, IL, XVIII, 246.
(3) Plut., Lyc, 6, d'après Aristote.
(4) II., II, 110, voir la note d'Aristarque réfutant Ister.
(5) Odys., XIV, 48, 401, 413 ; XVI, l ; XXI, 240.
(6) IL, II, 188-206. Les accusateurs de Socrate lui reprochaient (Xén., Mémor., I, 2, 58) d'aimer à répéter ces vers : « (b; ô ttoivit:^? èuaivotTi Traiedôai toù; ÔY](x6Taç xat irévriTa;. » M. Mistchenco {Sur la royauté homérique, dans les Mélanges en l'honneur de Ch. Graux, pp. 159-162), a proposé une explication nouvelle de ce passage. Cet article est plein d'excellentes observations ; il me semble cependant qu'il y avait lieu d'observer que ce ne sont pas seulement les historiens modernes qui ont vu là une scène antidémocratique , mais que c'était bien aussi le sentiment de l'antiquité.
(7) 11 en est ainsi chez Hésiode et surtout chez Théognis.
(8) Thuc. , I, 13, 1 : ÏIpoTspov ôè fiacty èizl ^riTotç yépoLfsi TtaTpixai ^aaiXeiat, — Aristoie, Polit., 111, 10, i (1285^, 20), — une bonne scoiie dans Aristoph. , Achar. , 61.
(9) IL, IX, 17, scoiie, d'après Aristote.
(10) Cf. cependant IL, XVIII, 285 et suiv., oU Hector répond si durement à son compagnon Polydamas.
LES ARISTOCRATIES CHEVALERESQUES DE l'ÉPOQUE HÉROÏQUE. 3
Ce droit est nettement affirmé par Diomède (1), dans l'assemblée des chefs, et Nestor, qui lui répond, ne trouve qu'à louer dans tout son discours (2).
Ces chefs forment avec le roi un conseil, BouXi^, qui se réunit dans des circonstances particulières , surtout pour délibérer sur les propositions à exposer devant une assemblée générale déjà annoncée (3); ceux qui assistent à ce conseil sont qualifiés de yepov- TÊç , mais il faut entendre ce mot comme un titre honorifique sans aucun rapport avec l'âge (4). Ce conseil est en général aussi docile que l'agora aux ordres du roi ; l'opposition y est rare. Cependant, on peut voir déjà , en maint passage, que devant les autres chefs, rois comme lui , le BaciXsu; est comme un suzerain qui a devant lui de puissants vassaux , prêts à lui disputer le pouvoir. Déjà ils ne craignent pas de lui adresser les plus violentes injures ; Agamemnon est insulté non seulement par Achille, mais encore par Diomède.
Dans l'Odyssée , cet idéal d'un suzerain , ayant au-dessous de lui d'autres chefs , ses vassaux , a encore baissé. Nous trouvons bien là aussi des grands rois comme Ménélas, Nestor, mais leur autorité est loin d'être égale à celle qui était attribuée au Roi des hommes, non pas seulement en tant que chef de l'expédition qu'en vertu de sa puissance personnelle. Ulysse est bien près d'être dépossédé de ses domaines pendant son absence et cela par des nobles, ses voisins ; Alcinotls est roi chez lesPhéaciens, mais, à côté de lui , il y a douze chi^fs , rois aussi et puissants comme lui (5). La royauté, dans les poèmes homériques, paraît un pouvoir absolu ; elle est donnée comme un pouvoir absolu ; c'est là ridéal que le poète a conçu et qu'il a voulu rendre ; mais les faits qu'il voit , le monde dans lequel il vit , la réalité à laquelle il assiste lui présentent une royauté déjà combattue, déjà menacée, trouvant partout des limites à sa puissance ; cette réalité pénètre l'esprit du poète ; elle change , elle altère , à son insu peut-être , l'idéal qu'il a conçu.
M. E. Curtius (6) compare l'Agamemnon d'Homère avec l'idéal
(1) II., IX, 32 et suiv.