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LE PARTI ARISTOCRATIQUE DANS ATHÈNES

Dans le cours de cette longue étude nous avons eu l'occasion d'examiner en détail quelques parties de l'administration publique dans Athènes; nous avons pu aussi étudier l'organisation des fêtes religieuses, des processions et des concours ; dire quelques mots de l'histoire militaire de l'antiquité ; voir quelle place le cavalier athénien occupe dans l'histoire militaire de son pays ; quelle place aussi il occupe dans l'art et dans la littérature. Il y a un point cependant sur lequel nous avons dû revenir plus souvent : c'est la part que le cavalier a prise aux discordes civiles qui ont troublé la cité athénienne. Cette histoire du rôle politique des cavaliers commence pour nous aux origines même de l'histoire de l'Attique, car l'aristocratie qui gouverne ce pays avant le sixième siècle est une aristocratie de cavaliers ; nous avons dû examiner longuement l'œuvre législative de Solon, l'œuvre de l'homme qui a organisé à la fois la classe sociale et le corps militaire des cavaliers; nous avons vu enfin les cavaliers mêlés activement aux luttes des partis pendant la guerre du Péloponnèse; nous les avons vus surtout, à la fin de cette guerre, se faire les partisans les plus dévoués du régime oligarchique et participer aux actes les plus odieux des Trente. Nous voudrions, dans la conclusion de cet ouvrage, montrer quelle influence les luttes des partis ont eue sur les destinées d'Athènes , montrer surtout quelle a été la conduite de cette aristocratie dont les cavaliers étaient la partie militante.

Le grand intérêt que présente pour nous l'histoire d'Athènes , c'est la transformation d'une société aristocratique en une démocratie et en une démocratie absolue. Jusqu'au cinquième siècle, l'Attique est dominée par la noblesse; la constitution, la religion, les mœurs, tout y est aristocratique. Peu à peu les principes démocratiques envahissent cette société, ils la pénètrent et la trans-

forment. Si une étude offre aujourd'hui de l'intérêt, n'est-ce pas l'histoire de cette société dont la transformation a été si complète, qui a parcouru toutes les phases de l'évolution politique, qui est allée d'un pôle à l'autre, jusqu'au jour où la main de l'étranger est venue l'arrêter dans ce mouvement?

L'organisation sociale de tous les peuples de l'antiquité repose sur un principe fondamental , Tomnipotence de l'Etat. La guerre est l'état naturel des sociétés antiques ; chacune de ces sociétés est constamment menacée par toutes celles qui l'entourent; l'étranger c'est l'ennemi; les Latins n'ont qu'un seul mot pour exprimer les deux idées. L'homme n'est quelque chose que s'il a une patrie; s'il la perd, il subit la pire des destinées, l'esclavage. Cette patrie, qui est tout pour lui , car elle le fait libre, il la voit constamment menacée ; l'homme, dans l'antiquité, a vécu avec cette préoccupation constante , sous l'obsession de cette pensée qu'il n'est rien sans la patrie et que la patrie est toujours en danger. Cette menace permanente a présidé à l'organisation des Etats. Le premier des devoirs est la défense nationale ; tout doit être sacrifié à cet intérêt suprême; la vie publique, la vie privée des citoyens seront réglées de la façon la plus arbitraire ; on ne s'appliquera qu'aune chose, former des soldats; une seule loi subsistera, la loi du salut commun. La toute puissance de l'Etat est le dogme qui se trouve inscrit en tête de la constitution de tous les peuples de l'antiquité.

Les progrès de l'art militaire avaient produit une tactique dont le trait essentiel était de faire consister la force des armées non dans le nombre, mais dans la qualité des soldats. L'histoire militaire de la Grèce n'est que la démonstration éclatante de ce grand principe ; à tous les moments de cette histoire, des armées innombrables, mais mal exercées, mal équipées, sont vaincues et détruites par une petite élite d'hommes déterminés, bien exercés et bien armés.

Il faut donc, danschaque Etat, former cette troupe de guerriers d'élite chargés de défendre l'indépendance de la patrie. Dès l'enfance, le citoyen sera exercé au métier des armes, il recevra cette éducation si longue , si difficile qui doit faire de lui un gymnaste accompli. Naturellement, une telle éducation ne pourra être donnée qu'à un petit nombre de citoyens, à ceux qui seront assez riches pour passer leur vie dans les gymnases, qui n'auront point à se préoccuper de gagner leur pain, qui pourront enfin se procurer de leurs deniers l'équipement très coûteux qui est devenu nécessaire.

Ce groupe de soldats d'élite, sur lesquels repose le salut de tous, jouira dans la cité d'une situation privilégiée. Selon la remarque profonde d'Aristote, l'organisation sociale d'un peuple dérive de son organisation militaire ; le gouvernement aristocratique sera ainsi le régime naturel et nécessaire de ces sociétés. Cette élite de citoyens, chargés du devoir suprême de protéger par leur bravoure la liberté de tous, seront les maîtres de l'Etat; ils formeront une aristocratie , mais nqn une aristocratie oisive , le plus lourd fardeau qui puisse accabler un pays ; eux, s'ils ont tous les privilèges, ils auront toutes les charges; la vie de ces maîtres de la cité ne sera qu'une longue servitude ; ils seront les esclaves de la discipline, du devoir militaire ; ils devront plier leur corps à tous les exercices , le former à toutes les fatigues. Ils ne sont qu'une petite minorité ; mais c'est sur les services, c'est sur le dévouement et la bravoure de cette minorité que repose l'Etat tout entier (1).

Les croyances religieuses n'ont pas moins contribué que les nécessités politiques à produire cette organisation sociale.

C'est la religion qui a constitué la famille ; on est de la même famille quand on a un ancêtre, un tombeau, des dieux communs. Naturellement, dans ce groupe rangé autour d'un autel et d'un tombeau, ceux qui, du droit de leur naissance, sont plus près de cet autel et de ce tombeau, ont une situation privilégiée. Les autres ne sont que les clients, eux, ils sont les Eupatrides ou les patriciens. C'est la religion aussi qui a constitué la cité. Quand des familles se sont réunies pour former une tribu, c'est un culte commun qui a présidé encore à l'organisation de cette société nouvelle. Pendant longtemps les peuples de l'Europe ont vécu sous le régime de l'autonomie communale ; chaque dème , chaque commune vivait isolément; il avait ses dieux particuliers, son foyer sacré, son prytanée. Du régime de l'autonomie communale ces sociétés passèrent au régime de la centralisation politique ou synoikismos. Cette résolution consista à supprimer tous ces prytanées, tous ces foyers sacrés qui étaient le signe de l'indépendance politique des communes et à donner à tout le pays un seul prytanée, un seul foyer sacré dans une commune qui devint la capitale, la Cité» Mais on ne pouvait supprimer les cultes qui existaient dans les communes indépendantes ; tous ces dieux, il fallait continuer à les honorer. Les familles qui, dans chaque commune, sont maîtresses des divers cultes, devront donc, de gré ou de force, se transporter dans la capitale ; elles apporteront avec elles leurs dieux; c'est

(l) Voir ce que dit Brasidas aux hoplites lacédémoniens, Thuc, IV, 126.

dans la capitale que ces dieux désormais seront honorés : ils feront partie du panthéon de la cité (1). Le synoïkismos est avant tout une centralisation religieuse; c'est parce qu'il y a dans chaque pays une ville qui en est devenue le centre religieux, que cette ville peut en devenir le centre politique. Là, en effet, habitent les dieux protecteurs; c'est donc là seulement que doit s'exercer la puissance politique, car là seulement on est sous le regard et sous la protection des divinités nationales.

Tels sont les traits généraux de l'organisation primitive des peuples de l'antiquité : un Etat centralisé, ayant une capitale, seul centre religieux et politique du pays, avec une aristocratie qui est chargée de la défense nationale, qui est maîtresse du culte, qui seule possède des droits politiques et qui a son siège dans la ville capitale.

Parmi les Etats de la Grèce , il en est un qui prit de bonne heure une situation prépondérante : c'est Sparte. Dès le sixième siècle, tous les peuples du Péloponnèse et même une partie considérable des peuples de la Grèce centrale reconnaissent sa suprématie. Le monde grec est alors ainsi constitué : un ensemble d'Etats aristocratiques sous l'hégémonie de Sparte.

Dans ce monde ainsi composé de sociétés aristocratiques , un Etat tend, à partir du sixième siècle, à se transformer en démocratie : c'est TAttique.

Ce pays est le seul de la Grèce qui ait résisté aux invasions ; il a su garder toujours son indépendance ; même le flot de l'invasion dorienne, qui a couvert toute la Grèce , s'est arrêté sur les frontières de l'Attique.

Il en résulte que, dans ce pays, la population n'est pas divisée en deux catégories, les vainqueurs et les vaincus, les oppresseurs et les opprimés, comme c'est le cas en Laconie et dans la plupart des pays dorions. Les habitants de l'Attique se disent autochtones; ils sont nés du sol même, ils sont tous de la même race.

Il y avait dans un tel fait des avantages dont l'Athénien avait un sentiment très vif (2). Il vit tranquille dans son pays, à côté

(1) Il y avait quelquefois des exceptions pour des raisons particulières : par exemple le culte de Déméter et Coré est laissé à Eleusis.

(2) Platon (Ménexène, p. 238) dit que si les guerres civiles en Attique n'avaient pas eu ce caractère'de férocité et de barbarie qui les avait tristement signalées dans les autres pays, c'était parce que les Athéniens, étant tous de la même race , avaient instinctivement les uns pour les autres des sentiments fraternels. Cf. Isocr., Panégyr., 24. Voir les autres textes dans Bergk, De reliquiis corn, att., p. 243 et suiv.

de ses concitoyens ; il n'est pas comme le Spartiate, au milieu des ilotes, des perièques et des néodamodes. Ce n'est pas seulement avec les peuples voisins que le Spartiate est en guerre ; s'il a surtout à craindre, c'est de la part de ceux qui vivent à ses côtés ; c'est surtout dans sa patrie qu'il est en pays ennemi.

Une autre conséquence de la résistance que l'Attique opposa à l'invasion dorienne fut d'attirer dans ce pays tous ceux que cette invasion chassait de chez eux. Au fonds primitif de la population, qui était pélasgique et ionien , vint s'adjoindre un élément achéen, important encore moins par le nombre que par la valeur sociale; la plupart de ces immigrants appartenaient aux grandes familles achéennes qui n'avaient pas voulu se courber sous la loi du vainqueur. Il y avait déjà dans l'Attique une aristocratie indigène; à côté d'ellevint se placer une aristocratie d'immigrants partis de tous les points de la Grèce et surtout du Péloponnèse. Bientôt même cette aristocratie fut assez puissante pour s'emparer du pouvoir royal ; les descendants de Nestor montèrent sur le trône de Thésée. Ils n'y restèrent pas longtemps : une nouvelle révolution emporta le trône lui-même ; l'aristocratie avait acquis trop de puissance pour laisser subsister au-dessus d'elle la royauté.

A ce moment, il y a peu de pays en Grèce où l'aristocratie soit aussi forte qu'en Attique. Non seulement le noble jouit de grands privilèges en vertu de sa naissance; mais, de plus, il habite, il possède la ville qui, seule, est tout l'Etat ; l'importance que prend chaque jour la capitale ne profite guère qu'à la caste qui jouit déjà de tant d'autres avantages. A ces causes, qui ont agi dans les autres pays, mais peut-être avec moins de force qu'en Attique, il faut . ajouter, pour ce dernier pays, un fait particulier, l'immigration d'une aristocratie très riche qui vient se placer à côté de l'aristocratie indigène.

C'est ce pays qui, dès le sixième siècle, tend à se transformer en démocratie. La législation de Solon est le premier pas décisif qu'il fait dans cette voie. Cette législation est encore aristocratique, elle admet des privilèges. Solon est un arbitre accepté par les deux partis : par l'aristocratie et par le peuple ; il doit donc tenir entre eux la balance égale ; il ne doit pas sacrifier l'un à l'autre. Il conserve donc à l'aristocratie sa haute situation; mais, en même temps, il change le principe sur lequel repose le privilège de cette caste; il substitue, comme privilège social, la richesse à la naissance ; il n'y a plus de castes, mais des classes; les barrières infranchissables qui enfermaient pour toujours chaque citoyen à la place où le hasard de la naissance l'avait placé

sont détruites. Le petit propriétaire a été délivré de ses dettes par la 2£tffa/6£ta; il est rangé dans la troisième classe censitaire, celle des Zeugites; il peut exercer certaines magistratures ; il forme la majorité dans l'armée des hoplites et dans l'Assemblée qui est le pouvoir souverain. Quant au peuple, il est rangé dans la quatrième classe, il n'arrive pas aux fonctions publiques, mais il a droit de vote à l'Assemblée.

L'œuvre de Solon est continuée par l'Alcméonide Clisthène. Ce qui fait pour nous l'originalité des réformes de ce législateur, c'est qu'elles nous montrent une démocratie qui est en lutte contre la capitale, qui s'efTorce de réduire l'importance politique de cette capitale, d'empêcher cette ville de soumettre lu pays entier à sa tyrannie. L'autori té publique qui était éparse sur tous les points du territoire, le synoikismos l'a centralisée sur un seul point; Athènes est devenue toute l'Attique; tous les habitants du pays, à quelque endroit qu'ils résident, sont faits citoyens d'Athènes; on leur donne à tous ce titre pour qu'ils puissent exercer leurs droits civiques ; car ces droits ne s'exercent que sur un seul point , là où est centralisé l'Etat, dans Athènes. Il est évident qu'une telle organisation donnait un avantage considérable aux habitants de la capitale; pour exercer leurs droits politiques, ils n'avaient pas à se déplacer; l'habitant des campagnes , au contraire , devait venir quelquefois d'assez loin.

Clisthène se proposa de réduire l'action de ces privilèges de la capitale.

On attribue deux grandes institutions à ce législateur : la division des tribus et des dèmes, et l'ostracisme; elles ont toutes les deux le même objet. L'Attique est divisée en cent dèmes, qui sont répartis en dix tribus ; cette répartition est faite sans qu'on tienne compte de la situation géographique de ces dèmes; quant à la capitale, elle est divisée en dix dèmes et chacun de ces dèmes est attribué à une tribu différente. Cette fois, c'est la capitale qui est absorbée par la province. Mais , même avec cette division en tribus et en dèmes , on pouvait craindre que cette minorité des citoyens de la capitale ne parvînt à s'emparer du pouvoir, soit par surprise, soit par une marche insensible et continue. Ce danger fut prévenu par l'institution de l'ostracisme. Les guerres civiles du sixième et du cinquième siècle ont ceci de particulier, qu'elles nous présentent les partis comme deux armées opposées, rangées toutes les deux autour d'un chef. C'est toujours entre deux noms que la lutte est engagée : Thémistocle et Aristide; Cimon et Périclès ; Thucydide et Périclès ; Alcibiade et Nicias. Au moyen

de l'ostracisme on peut , dans un moment où la querelle semble ne pouvoir être décidée que par la violence, maintenir la paix publique, faire l'économie d'une révolution et, par un appel direct à tout le corps des citoyens , faire décider quelle direction ils entendent donner à la politique. Le parti qui a la minorité est réduit à l'impuissance par la perte de son chef, qui est envoyé en exil pour dix ans ; cet exil , d'ailleurs , n'a rien d'infamant ; ce n'est pas une peine judiciaire, mais une simple mesure prise contre un particulier pour maintenir la paix publique. Pour donner un résultat, il faut que le vote d'ostracisme soit exprimé par un nombre de suffrages tel que la grande majorité des citoyens athéniens devra y prendre part (1). On a d'ailleurs eu bien soin d'écarter, pour une affaire si grave, tout danger de surprise. Dans Tannée, il n'y a qu'un seul jour où le peuple puisse décider s'il y aura ou non un vote d'ostracisme ; si le peuple dit non , la question ne peut plus être posée de toute l'année; s'il dit oui , on ne procède pas immédiatement au vote d'ostracisme ; on veut donner au peuple le temps de réfléchir sur la portée de l'acte qu'il doit accomplir ; le vote définitif, le vote qui peut envoyer un citoyen en exil, n'a lieu que deux mois après le vote préparatoire.

Ces mesures révèlent le sens politique le plus profond. Ce qui en démontre la haute portée, c'est que, dirigées contre rinfluence de la capitale, à l'époque où cette capitale appartenait à l'aristocratie, elles constituèrent une garantie constitutionnelle des plus précieuses après la victoire de la démocratie, quand cette capitale fut devenue par excellence la citadelle démocratique. Si, jusqu'aux Trente, Athènes, plus heureuse que la plupart des cités grecques, n'a connu ni les massacres, ni les proscriptions, ni les expulsions en masse , elle le doit surtout aux réformes de Glisthène. La majorité des citoyeus a toujours eu le moyen d'exprimer et d'imposer sa volonté. Ceux qui disent aujourd'hui (2) que la direction imprimée aux affaires dans le cinquième siècle a été imposée à la majorité qui habitait la campagne par la minorité qui habitait la capitale oublient les ostracismes prononcés dans ce siècle (3). Chaque fois que le pays en masse a été interrogé, il s'est prononcé en faveur de la démocratie. Pense- t-on que dans

(1) La difficulté consiste à savoir s'il fallait 6,000 suffrages réunis sur un seul nom ou 6,000 suffrages exprimés en tout ; nous sommes pour la première explication; je renvoie simplement à G. Gilbert, Handh., p. 293 et 294.

(2) J. Beloch, Die attische Politik, p. 7 et suiv.

(3) L'ostracisme d'Hyperbolos est naturellement excepté.

des circonstances si solennelles, les deux partis n'ont pas fait donner toutes leurs forces? Et si le parti démocratique a toujours eu la victoire , n'est-ce pas parce que les partisans de ce parti étaient en majorité et que la politique qu'il poursuivait avait l'assentiment de cette majorité ?

Les guerres médiques commencèrent vingt ans après Glisthène; elles eurent deux conséquences capitales : déranger l'équilibre des Etats de la Grèce; changer Forganisation militaire d'Athènes, faire de cette ville une puissance maritime. Au début des guerres médiques, Athènes est encore une puissance continentale; ce sont ses hoplites qui triomphent à Marathon. Mais le génie de Thémistocle découvre que la mer est la véritable voie que les destins ont préparée à Athènes pour arriver à la grandeur et à la puissance; une flotte considérable est construite; c'est cette flotte qui, à Salamine, donnera la victoire à la Grèce. Dans cette guerre, d'où dépendait l'avenir de la civilisation , une seule ville se montre à la hauteur des circonstances; tandis que lesautres cités se donnent à l'ennemi comme Thèbes, restent neutres comme Argos,ou bien, comme Sparte, laissent les événements se précipiter et n'agissent qu'avec lenteur , Athènes seule montre de la décision et de l'audace; seule elle sait ce qu'il faut faire, et elle le fait; par l'héroïsme de ses citoyens, par l'habileté de ses généraux, elle sauve véritablement la Grèce.

Pendant les guerres médiques, la Grèce est toujours sous l'hégémonie de- Sparte; chaque fois que des armées sont réunies aussi bien sur mer que sur terre, le commandement suprême en est remis à Sparte. Mais, après la victoire de Platée, quand la Grèce confédérée prend à son tour l'offensive et porte la guerre chez l'ennemi, Sparte, qui avait déjà montré tant d'indécision pendant l'invasion, est incapable de diriger, de gouverner cette grande confédération. Bientôt la trahison de Pausanias fournit l'occasion que les Etats insulaires attendaient pour abandonner l'alliance de Sparte ; ils demandent à Athènes qu'elle constitue une grande confédération dont elle aura la présidence. L'offre est acceptée ; la confédération est établie par Aristide d'après les règles de la plus droite justice. Athènes, par le seul prestige de son génie, par l'ascendant qu'exerce la vertu d'Aristide, se trouve placée, du consentement de tous, à la tête d'une ligue qui aussitôt reprend vigoureusement la guerre contre les Perses pour délivrer les cités grecques. Gimon commande la flotte ; c'est le meilleur général que possède alors la Grèce ; son caractère ouvert et chevaleresque n'est pas moins utile à la cause d'Athènes que

ses talents militaires. Les opérations sont conduites avec la plus grande énergie ; toutes les îles de l'Archipel , toutes les villes grecques de la Thrace et des pays du nord sont délivrées; l'Asie elle-même est envahie ; les cités maritimes de l'Asie Mineure sont arrachées à la Perse et passent dans l'alliance d'Athènes.

Mais bientôt ces Ioniens des îles et de l'Asie, avec leur inconstance ordinaire , sont fatigués de la guerre ; ils proposent aux Athéniens de remplacer le contingent qu'ils doivent fournir en hommes par un contingent plus fort en argent ; Athènes est chargée désormais de défendre seule la Grèce contre la Perse. Les conséquences inévitables d'un pareil acte devaient être de changer complètement le caractère de la confédération. En acceptant, en proposant de donner de l'argent pour être exemptés du service militaire, en se dérobant ainsi au premier des devoirs, en chargeant un autre peuple de se battre à leur place pour de l'argent, les confédérés devaient bien s'attendre à voir bientôt ce peuple, qui était chargé de les défendre, les traiter non pas en alliés, mais en tributaires, en sujets.

La Grèce se trouve alors divisée en deux grandes confédérations : l'une est dorienne et continentale ; elle est sous la présidence, sous l'hégémonie de Sparte; l'autre est ionienne et maritime; elle obéit à Athènes. Dans la ligue dorienne, les Etats confédérés sont libres et autonomes ; ils ne sont tenus qu'à fournir, en cas de guerre, le contingent fixé pour chacun d'eux. Dans la confédération ionienne, les alliés ne sont plus que des sujets d'Athènes ; c'est véritablement à la tête d'un grand empire maritime qu'Athènes se trouve placée. Les guerres médiques ont fait de cette ville, qui n'était avant qu'un Etat secondaire, une puissance de premier ordre, maîtresse de la moitié du monde grec et désormais la rivale de Sparte.

Ces changements dans la situation extérieure d'Athènes en avaient amené d'autres non moins graves dans l'intérieur de la cité. Aussitôt après Platée, des esprits peu portés à la démocratie, comme Aristide, avaient reconnu la nécessité de modifier la constitution dans un sens démocratique. L'ancienne loi de Solon, qui ne permettait qu'aux citoyens des trois premières classes de prétendre aux fonctions publiques, est rapportée ; le gouvernement est ouvert à tous les citoyens; aucun Athénien n'est exclu du pouvoir par le seul fait d'être pauvre. Le parti démocratique est bientôt assez fort pour porter la main sur le tribunal de l'Aréopage, le corps politique qui, plus que tous les autres, était entouré de

vénération et de respect ; ce grand corps de l'Etat, la dernière force politique de l'aristocratie, perd tout droit de s'occuper des affaires publiques pour rester simplement un grand tribunal judiciaire.

Les changements produits par les guerres médiques ont tous été favorables à la démocratie. La prospérité des affaires publiques a amené la richesse; une activité extraordinaire règne dans toute l'Attique ; l'industrie, le commerce ont pris une extension qu'on n'avait jamais vue jusqu'alors ; le Pirée n'est pas seulement le grand port militaire de l'Attique , il est devenu le grand centre commercial de la Grèce.

En peu d'années, le parti aristocratique a perdu toutes les positions qui le rendaient si puissant. Athènes est devenue une puissance maritime; ce qui fait sa force militaire aujourd'hui, ce n'est plus le corps aristocratique des hoplites, c'est la flotte qui est montée par le peuple ; les aristocrates ont perdu la haute influence dont ils jouissaient quand seuls ils étaient les défenseurs de la patrie.

Ils ont vu la capitale leur échapper. Le grand mouvement qui s'est opéré dans la production et dans les échanges a amené dans Athènes tout un monde de commerçants, d'industriels, d'ouvriers; ils sont à présent la grande majorité; la vieille cité féodale et sacerdotale, oii l'aristocratie régnait en souveraine, est aujourd'hui la citadelle de la démocratie.

Les aristocrates ont perdu le droit d'occuper seuls les fonctions publiques ; la loi d'Aristide a ouvert le gouvernement à tous les citoyens.

Ils ont enfin perdu dans l'Aréopage le dernier boulevard derrière lequel ils pouvaient braver la démocratie.

On peut regretter qu'Athènes soit devenue une démocratie ; on peut dire qu'en changeant si complètement sa constitution , en opérant une transformation si radicale, elle faisait une œuvre qui présentait de grands dangers; que la société athénienne avait été trop longtemps et trop complètement aristocratique ; que l'ancien régime, malgré le triomphe de la démocratie , devait laisser des éléments nombreux et puissants qui allaient être autant d'obstacles , autant d'entraves à la marche de cette société ; que c'était une nécessité pour les sociétés antiques d'avoir un gouvernement très fort, très autoritaire : toutes ces raisons peuvent être justes; mais ce qu'on ne peut nier c'est que cette démocratie n'ait été une nécessité inéluctable , que toute l'histoire d'Athènes ne marche à cette conclusion , que ce ne soit là le terme auquel doivent

aboutir et le travail intérieur de la cité et les événements extérieurs auxquels Athènes s'est trouvée alors mêlée.

Athènes doit être une démocratie parce qu'elle est ionienne. Le caractère de cette race est mobile, ouvert aux influences extérieures ; autant la race dorienne est attachée au passé , autant la race ionienne est tournée vers l'avenir; autant, chez l'une, le dogme de l'omnipotence de l'Etat est appliqué de la façon la plus rigide, autant, chez l'autre, l'individu cherche à s'échapper, à se débarrasser de l'étreinte qui l'enserre et à marcher à la liberté.

Athènes doit être une démocratie parce que de tout temps elle a résisté aux invasions; les hommes qui habitent ce pays sont tous de la même race, ils sont tous frères, c'est-à-dire tous égaux; dans aucun autre pays, les aspirations à la liberté et à l'égalité ne seront aussi fortes et aussi ardentes.

A ces deux causes primordiales tirées du caractère même de la population, de l'esprit de la race et des conditions dans lesquelles cette race s'est établie dans le pays, sont venues s'ajouter les causes produites par les guerres médiques.

Athènes doit être une démocratie, parce que de puissance continentale elle est devenue puissance maritime; c'est aujourd'hui la flotte, c'est le peuple qui forme la force militaire de l'Etat.

Athènes, enfin, doit être une démocratie parce qu'elle a constitué un grand empire; elle est la maîtresse d'une confédération qui comprend presque toutes les cités maritimes du monde grec; elle est devenue par conséquent la rivale de Sparte , qui est à la tête de la confédération des cités continentales. Sparte représente en Grèce le principe aristocratique ; sa rivale devra forcément se poser comme représentant le principe contraire. La lutte entre les deux villes n'est pas seulement une lutte entre deux races, dorienne et ionienne, mais entre deux principes politiques, aristocratie et démocratie.

Le fait capital à relever, c'est la relation étroite qui rattache les progrès de la démocratie aux progrès de la grandeur d'Athènes. Parce que cette démocratie était une nécessité inéluctable , elle eut la bonne fortune de représenter de la façon la plus complète l'idée nationale. Là est le secret de sa force; elle n'est pas sortie de la défaite comme un abcès qui perce dans un corps malade, mais de la victoire. Les succès d'Athènes à l'extérieur sont tous favorables à la cause démocratique, et les progrès de la démocratie favorisent l'expansion d'Athènes à l'extérieur; il y a un double mouvement, l'un au dedans, l'autre au dehors; ils marchent parallèlement, réagissant l'un sur l'autre; et, après une

série d'elforts, ils aboutissent à un double résultat auquel chacun d'eux a travaillé : d'Atljènes, qui était une aristocratie et un Ktat de second ordre, ils font une démocratie et la première puissance du monde grec.

Aussi le sort de cette démocratie est-il lié très étroitement au sort de cet empire. Si l'état de guerre subsiste dans l'antiquité entre tous les peuples, il subsiste surtout entre Athènes et les peuples qui l'entourent; tous ces peuples appartiennent à une autre race ; ils sont, de plus , restés fidèles à l'ancien régime aristocratique. Pour vivre au milieu d'un monde si hostile , Athènes devra avoir force et puissance; car le jour où elle sera vaincue, elle perdra à la fois et son empire et sa démocratie.

Là était la difficulté.

Nous avons vu pour quelles raisons les sociétés antiques avaient dû s'organiser en aristocraties. Dans Athènes , le triomphe de la démocratie avait eu pour conséquence de donner au peuple le pouvoir politique, mais l'organisation de la société athénienne n'avait pas été véritablement changé. Dans Athènes comme dans toutes les cités grecques , l'édifice social repose tout entier sur les classes riches. Ces classes sont seules soumises au service militaire , elles forment seules l'armée nationale , le corps des hoplites ; c'est grâce à leur libéralité que fonctionne le plus important des services intérieurs de la cité, le culte des dieux nationaux ; en temps de guerre, elles doivent faire des dons volontaires, supporter un impôt très lourd sur le revenu , acquitter les triérarchies. Le bon vouloir des classes riches est une condition indispensable pour que la machine gouvernementale fonctionne efficacement; si elles sont dévouées et patriotes , elles affronteront bravement l'ennemi sur les champs de bataille ; elles offriront leur fortune pour soutenir la guerre ; les citoyens chargés d'équiper la flotte rivaliseront de zèle; ils voudront tous avoir la galère la mieux équipée , la mieux armée ; il y aura entre tous les citoyens une noble émulation qui fera la force de l'Etat. Le jour où ces classes deviendront indifférentes, le jour où elles deviendront hostiles, on peut dire que la ruine de l'Etat est prochaine.

Ce fut là l'histoire d'Athènes.

Dans la première partie du cinquième siècle , l'aristocratie apporte à l'œuvre commune le concours le plus actif, le plus dévoué, Athènes grandit et prospère , elle devient en quelques années la première puissance de la Grèce ; à la fin du même siècle, l'aristocratie contrarie l'action commune , elle l'entrave, elle seconde l'ennemi, Athènes est vaincue et devient sujette de Sparte. Cette

évolution de l'aristocratie est un fait de la plus haute importance dans l'histoire d'Athènes, elle éclaire toutg cette histoire; pour en connaître les phases successives, pour en comprendre la portée et le caractère, il suffit de citer les noms des quatre chefs principaux qu'a eus le parti aristocratique à partir de la mort d'Aristide, c'est-à-dire les noms de Gimon, Thucydide, Gritias, Eubule.

Au moment des guerres médiques , quand les destins offrent à Athènes l'occasion de fonder un grand empire , elle se trouve admirablement organisée pour ce rôle. A côté des classes populaires, commerçants , industriels , ouvriers , dont l'activité entretient la richesse de l'Etat , il y a un nombre considérable de grandes familles qui n'ont qu'une vocation , la guerre, qui regardent comme leur premier devoir de servir l'Etat par la parole et par l'épée. Athènes possède une aristocratie militaire qui a la pratique des affaires, qui fera preuve de la plus grande bravoure, de la plus grande habileté dans les guerres qui aboutiront à la défaite des Perses et à l'établissement de l'empire maritime athénien.

On doit cependant noter que, déjà, il y a , dans l'aristocratie athénienne, des hommes que travaille l'esprit de trahison. Il semble que les conséquencesdes guerres médiques avaient été prévues avant même les événements ; il semble que, dès les premiers jours, l'aristocratie a senti que la victoire de la Grèce ne profiterait qu'à la démocratie. Dans presque tous les Etats , le parti des riches se montre favorable à l'ennemi national. A Erétrie, les aristocrates ouvrent les portes de la ville aux généraux de Darius ; à Thèbes, ils forcent le peuple à passer du côté de Xerxès. Dans Athènes aussi , il y a des hommes qui désirent la victoire du Perse et qui feront tout pour la lui donner. Nous ne parlerons pas de ce bouclier élevé dans Athènes même, au moment de la bataille de Marathon , pour avertir l'ennemi que la ville est dégarnie de ses défenseurs (1); cet épisode est encore trop obscur pour nous, quoique, selon toute vraisemblance, un pareil trait ne puisse être attribué qu'à l'aristocratie. Mais ce qui s'est passé à Platée ne présente aucune obscurité ; sur ce champ de bataille où va se décider le sort de la Grèce, quand Aristide, un homme qu'on ne pouvait certes pas accuser de sentiments démagogiques, est stratège et commande le contingent athénien, des membres de l'aristocratie conspirent et forment le dessein de livrer l'armée à l'ennemi (2).

(l)Hérod., VI, 121.

(2) Plut., Aristide, 13.

Ces hommes , cependant , ne sont qu'une infime minorité dans le parti ; presque tous les membres de Taristocratie athénienne ont fait bravement leur devoir pendant l'invasion.

Les succès d'Athènes contre les Perses n'ont profité qu'à la démocratie ; et cependant, qui a plus fait, pour ces succès, que l'aristocratie? Les grands noms militaires de cette héroïque époque appartiennent tous , sinon au parti aristocratique , au moins à l'aristocratie : Miltiade , Thémistocle, Aristide, Xanlhippe, Gimon. C'est l'aristocratie seule qui a gagné les victoires de Marathon et de Platée. A Salamine, ce sont surtout les citoyens des classes aisées qui ont pu monter sur la flotte (1); ils sont encore les vainqueurs de cette grande journée. N'est-ce pas Aristide et Gimon qui sont les véritables fondateurs de l'empire athénien?

Ce fut une des fatalités de la situation du parti aristocratique dans Athènes, qu'en travaillant si énergiquement à la grandeur de la patrie , il travaillait à sa propre ruine.

Avec Gimon , l'aristocratie est dévouée ardemment à la cause nationale ; elle y apporte la plus active collaboration. Elle a toujours de vives sympathies pour Sparte, mais elle croit que ces sympathies pour la rivale d'Athènes peuvent se concilier avec l'amour de la patrie et le souci de sa grandeur. Il y a place , en Grèce, pour deux grands empires : à Athènes la mer, à Sparte la terre; que les deux peuples pratiquent l'un envers l'autre une aUiance loyale, et la paix de la Grèce est assurée. Le programme de ce parti avait été exprimé par Gimon sous une image pittoresque, quand il avait dit : « La Grèce ne doit pas boiter. »

On peut contester l'habileté politique de ce programme ; on peut reprocher à Gimon et à son parti d'avoir trop cru à Sparte, de n'avoir pas voulu voir combien Sparte était jalouse d'Athènes, d'avoir oublié son opposition misérable au moment de la construction des murs d'Athènes après Platée et dans tant d'autres circonstances. Ce qu'on ne peut méconnaître c'est la noblesse et la franchise de ce programme ; il comprend deux points essentiels : Athènes doit être une grande puissance, Athènes doit être une puissance maritime.

A ce moment, la grande majorité de l'aristocratie est activement engagée dans les affaires. En acceptant qu'Athènes fût une grande puissance maritime, elle a accepté qu'Athènes fût une

(1) Pour que les citoyens pauvres puissent s'embarquer, l'aréopage est obligé de leur donner à chacun huit drachmes (Plut. , Them. , 10 , d'après Aristote) , une partie préfère rester et s'enferme dans l'Acropole (Hérod., VIII, 51).

démocratie ; elle est ralliée au mouvement, elle espère le régler, le modérer ; elle jouit encore d'une grande influence ; elle est maîtresse dans l'Assemblée ; c'est elle qui occupe toutes les charges militaires et qui dirige la politique extérieure d'Athènes. Gimon nous représente le véritable type de l'aristocrate athénien ;• riche, généreux, prodigue, atï'able, plein d'ardeur et d'enthousiasme, avant tout soldat. On peut trouver, dans les œuvres littéraires de l'époque, quelque chose de l'esprit qui animait Gimon et ses amis ; c'est de cet esprit qu'était rempli Eschyle, quand il composait ses tragédies toutes pleines d'Ares ; quelque chose s'en était encore conservé quand Sophocle représentait les malheurs et la résignation du grand Ajax ; surtout quand il écrivait cette admirable tragédie de Philoctète , le plus noble éloge qui ait jamais été fait des vertus guerrières et chevaleresques; c'est ce même esprit, ce sont ces mêmes sentiments que Lysias nous a montrés animant le cœur du cavalier Mantithée.

Quelques années après, l'attitude du parti aristocratique a changé. A la mort de Gimon, le chef de ce parti a été Thucydide, fils de Mélésias. Thucydide formait le contraste le plus complet avec Gimon son parent; il n'est qu'un homme de tribune; loin d'aimer les aventures et la vie agitée du soldat, il garde la maison (1). G'est là assurément un trait de caractère qui lui est particulier ; Thucydide forme une exception au milieu de cette aristocratie qui s'est appliquée à conserver toujours des mœurs militaires. Mais, puisqu'il est le chef du parti aristocratique, la politique qu'il suit est assurément celle de tout le parti à cette époque. Avec Gimon, l'aristocratie a fondé l'empire maritime; avec Thucydide, elle veut qu'Athènes renonce à cet empire.

La confédération n'est pas restée longtemps ce qu'elle était du temps d'Aristide. Les Athéniens ont pris peu à peu l'habitude de traiter comme des sujets ces peuples qui se -sont mis sous leur tutelle ; ils administrent comme s'ils en étaient seuls maîtres , ils s'approprient les sommes versées par les confédérés pour faire la guerre aux Perses ; ils les emploient à couvrir Athènes et l' Attique de magnifiques monuments. G'est là le grief dont l'aristocratie s'empare contre la démocratie ; et, cette fois, elle comprend dans sa réprobation tout ce qui a pu servir au triomphe de la démocratie, tout ce qui peut être considéré comme l'œuvre de la dé-

(1) Le mot olxoupwv employé par PlutarqUe (Périclês, 11), pour peindre Thucydide comprend peut-être ici une idée de blâme. Cf. MûUer-Strùbing -, Aristophanes, p. 331 et suiv.

mocratie, c'est-à-dire la grandeur et rindépeiidance môme de la patrie. Il ne nous est pas permis de contester la haute droiture et le patriotisme de Thucydide (1); mais nous n'en devons pas moins reconnaître que la politique qu'il défendait ne pouvait aboutir qu'à l'amoindrissement de son pays.

Un des moments les plus décisifs de l'histoire d'Athènes arriva en 444 (2), quand le peuple fut appelé à porter un vote d'ostracisme contre Périclès, chef du parti démocratique, ou contre Thucydide, fils de Mélésias, chef du parti aristocratique. Tout l'avenir d'Athènes dépendait de ce vote. Deux questions capitales devaient être réglées : l'attitude d'Athènes vis-à-vis de Sparte, ses rapports avec les villes alliées : ou bien Athènes, comme le veut le parti démocratique, restera une grande puissance ; elle conservera son empire maritime ; elle acceptera même la transformation qui a fait des insulaires, non plus des alliés, mais des sujets; ou bien, avec le parti aristocratique, elle renoncera à cette domination qui n'est pas fondée sur les principes de la justice ; par un acte d'abnégation grandiose, elle rendra la liberté à toutes les cités grecques qu'elle domine, et ira se ranger modestement comme vassale aux côtés de Sparte, qui est reconnue partons les Grecs comme la suzeraine de la Grèce.

Telle était la portée du vote que le peuple athénien fut appelé à donner en 444. Grâce à Thémistocle, grâce à Cimon et à Périclès, Athènes est devenue la première puissance maritime de la Grèce. La démocratie a fait de la ville de Périclès non seulement la cité la plus puissante du monde grec, mais la plus riche, la plus animée, la plus brillante ; elle est devenue, par ses écrivains, par ses artistes, l'école de la Grèce. Toute cette œuvre de la démocratie, l'aristocratie la déclare mauvaise. Quand Socrate, dans Platon, parle si dédaigneusement de ces ports, de ces arsenaux, de ces fortifications, de ces tributs et autres futilités (3), il n'exprime pas l'opinion d'un philosophe spéculatif; de telles idées avaient été exprimées avec plus de vivacité encore par les partisans de l'aristocratie : les futilités de Socrate sont pour Tbucy-

(1) Voir le témoignage que portait de lui Aristote (Plut., Nicias, 1).

(2) Sur les questions que soulève cette date, cf. Mùller-Strûbing, Aristopha^ nés und die hist. Kritik, p. 297 et suiv.

(3) Gorgias, p. 519, A : « "Aveu yàp crwçpoauvYiç xal Sixaioauvri; Xt(xévwv xaivewpiwv xat Tsixwv xai (popwv xat toioOtwv 9Xuapiâ)v è\t.T:s.%'kf\v.a(ji tt^v ttoXiv. » Cette phrase contient le programme de l'aristocratie athénienne. Platon comprend dans son blâme même Cimon {ibid., 515 et suiv.).

dide des parures de femme, dont Périclès pare Athènes comme on fait d'une coquette (1).

Evidemment l'aristocratie invoquait d'autres motifs que son opposition, que son hostilité contre la démocratie; en refusant de souscrire à la grandeur de la patrie, elle prétendait être fidèle aux lois de la justice. La démocratie, disait-elle, avait fondé l'empire athénien, mais elle avait fait là une œuvre de fraude, d'injustice et de violence ; on avait trompé les alliés, on avait violé tous les serments; Athènes avait perdu sa bonne renommée ; l'Etat qui parlait toujours de liberté était détesté comme un tyran partout où il avait étendu sa puissance (2); cette politique avait fait Athènes grande et forte, mais en asservissant la Grèce, en soulevant contre Athènes tout un orage de haines et de rancunes ; elle avait peuplé l'Attique de chefs-d'œuvre, élevé le Parthénon, les Propylées, le temple d'Eleusis, les arsenaux de la marine, mais avec l'argent extorqué aux villes alliées.

La démocratie ne reniait pas son œuvre. Avec une franchise singulière et un sentiment profond des nécessités du moment, elle n'hésitait pas à reconnaître qu'en effet l'empire athénien reposait sur la violence et l'injustice ; elle le comparait à la tyrannie : il est honteux de s'en emparer, mais dangereux de s'en dessaisir (3). Loin de nier les haines qu'Athènes avait soulevées contre elle, c'est en invoquant les dangers dont ces haines menaçaient la patrie qu'elle affirmait la nécessité de conserver cet empire. A ceux qui venaient déjà dire qu'un peuple qui a fait de grandes choses peut, quand il le juge nécessaire, se retirer de la lutte, comme un marchand ferme sa boutique après fortune faite, elle opposait le spectacle des rancunes, des colères, des jalousies que la grandeur d'Athènes avait nécessairement provoquées ; elle montrait toute ces colères déchaînées, le jour où çlles ne seraient plus comprimées et maîtrisées par une main puissante. Au programme tout idéal de l'aristocratie, à celte prétention de donner comme but au gouvernement d'une société la recherche désintéressée du juste , le règne de la vertu et du droit, elle opposait un programme tout pratique, net et précis, calculé uniquement d'après les exigences de la situation.

Ce programme avait été formulé par Périclès avec une éiéva-

(1) Plut., PericL, 12, l.

(2) E. Curtius, Hist Gr., Il, p. 455.

(3) Thuc, II, 63, 2 ; III, 37, 2 ; cf. aussi I, 75, 2; 76, I.

tion de vues incomparable (1); il comprenait trois idées fondamentales : abaissement de Sparte, ruine du parti aristocratique athénien, supériorité intellectuelle et artistique d'Athènes. Les guerres médiques ont montré les dangers que le dualisme entre les deux races dorienne et ionienne, entre Sparte et Athènes, font courir à la Grèce ; ce dualisme doit cesser et l'unité s'établir; c'est Sparte qui doit céder, car ces mêmes guerres ont révélé son incapacité à diriger la Grèce. Athènes, par la supériorité de sa civilisation, par le sentiment qu'elle a de la solidarité hellénique, est seule digne de prendre la direction du monde grec ; la guerre avec Sparte est donc une nécessité qui s'imposera un jour ou l'autre ; il faut s'y préparer sans relâche ; la démocratie seule peut bien diriger cette guerre, car les aristocrates athéniens sont les amis de Sparte; ils rêvent de faire d'Athènes une vassale (2).

C'est là assurément un des traits les plus intéressants de cette lutte entre l'aristocratie et la démocratie. C'est l'aristocratie, ici, qui a sans cesse à la bouche les mots de justice, de droit, qui parle d'abandonner TEmpire colonial, qui est pour la paix à tout prix, tandis que la démocratie s'attache à un programme tout pratique, tout positif et est volontiers agressive. Pendant que le parti aristocratique compromet l'avenir de la patrie en poursuivant un but idéal, la démocratie a une intuition profonde des lois inexorables qui ont régi le monde antique. Deux grands faits résument l'histoire de notre race depuis son établissement en Europe jusqu'à la chute de l'empire romain : au régime de l'autonomie communale succède le régime de la centralisation politique; les Etats se constituent; une fois qu'ils sont constitués, ces Etats entrent en lutte les uns contre les autres et cette lutte dure jusqu'à ce que l'un d'eux ait soumis tous les autres. La paix du monde se trouve alors assurée pour plusieurs siècles.

Sans doute, l'empire athénien repose sur la violence. Est-ce que Rome, en faisant la conquête du monde, commettait une injustice? Si elle n'avait pas été conquérante, elle aurait été conquise. L'empire athénien se justifie au même titre : ou souve-

(1) Je résume quelques-unes des idées de Adolf Schmidt (Das Perikl. ZeitalteTy t. 1, p. 15 et suiv.).

(2) Ce programme était celui de la démocratie modérée et de la démocratie radicale; pour tout ce qui a trait à la politique extérieure, à la conduite à tenir à l'égard de Sparte et des alliés, Cléon n'a pas d'autres opinions que Périclès : il va même plus loin que lui : il réclame contre les alliés un régime plus dur et plus sévère.

raine ou esclave, il n'y avait pas d'autre alternative pour les sociétés antiques. Athènes, disait le parti aristocratique, avait trompé les alliés, elle avait violé ses serments. Est-ce que les alliés, le jour où ils demandèrent à être exemptés, pour de l'argent, de prendre part aux opérations militaires contre les Perses, n'avaient pas d'avance accepté, appelé la servitude? Est-ce qu'un peuple peut, quand un danger le menace, s'exonérer ainsi du service militaire? Et s'il le fait, n'a-t-il pas mérité le châtiment que sa conduite a attiré sur lui?

Athènes, Sparte, la Macédoine, Rome ont tour à tour essayé de donner la paix au monde en le subjuguant ; Rome seule devait y parvenir. Le plus grand intérêt que présente peut-être l'histoire d'Athènes c'est de nous montrer un Etat démocratique tenter une œuvre à laquelle il semble que les Etats monarchiques ou aristocratiques sont mieux préparés. Issue de la guerre, produite par la victoire au moment de la plus grande extension de la puissance d'Athènes , cette démocratie sent qu'elle ne peut vivre que par la guerre ; aux conquêtes qu'elle a déjà faites il faut qu'elle ajoute d'autres conquêtes ; c'est une démocratie belliqueuse et agressive qui sent sa force et qui veut en user. L'Etat tout entier, le gouvernement et les particuliers sont animés d'un esprit d'activité, d'initiative hardie et féconde qui comblait d'étonnement les citoyens des Etats aristocratiques (1).

En envoyant Thucydide en exil et en maintenant Périclès à la tête de la cité, le peuple athénien affirma sa volonté de rejeter une politique idéale qui , en se payant de mots sonores , condamnait Athènes à une situation inférieure, qui, pour prix de son héroïsme dans les guerres médiques, la réduisait à se soumettre à Sparte ; il demandait une politique pratique toute de résultats et d'intérêt; il sentait qu'il n'est rien de plus dangereux, pour un peuple, que de se laisser distraire des devoirs suprêmes que lui crée sa situation politique pour poursuivre l'application d'idées chimériques, la recherche d'un progrès, d'une perfection absolus. Dans la lutte sans trêve ni merci qui jetait les unes contre les autres les sociétés antiques, il voyait que la paix ne serait donnée au monde que lorsqu'une de ces sociétés aurait tout soumis à sa loi, et il se préparait à jouer ce rôle.

L'heure sonna en 431. Un moment, les hommes d'Etat athéniens ont pu rêver que cette unité à laquelle marchait le monde

(1) Discours des Corinthiens au début de la guerre du Péloponnèse , Thuc^ I, 68-71, surtout le ch. 70.

antique se ferait au profit de leur patrie. Le rêve fut court. Cette guerre qui devait donner à Athènes l'empire du monde se terminait par la défaite. Athènes , dépouillée de toute puissance , fut soumise^à V alliance de Sparte.

Les causes de la défaite d'Athènes sont nombreuses : la peste , la mort de Périclès, survenant coup sur coup presque au début de la guerre, jetèrent un trouble profond dans la conduite des affaires. Mais quelque influence que Ton attribue à ces deux causes , il en est une autre qui eut une action bien plus désastreuse encore, qui, à elle seule, aurait suffi pour amener la défaite : c'est la lutte des partis, les discordes civiles qui se déchaînèrent plus violentes que jamais ; c'est l'opposition que l'aristocratie apporta à l'action commune et l'aide qu'elle prêta à l'ennemi.

C'est avec la plus grande peine que ce parti avait vu entreprendre une guerre dont le but était l'abaissement de la ville qui représentait en Grèce le principe aristocratique. Cependant, dans la première partie de la lutte , dans la guerre d'Archidamos, elle fit bravement son devoir. Bien des hommes de ce parti , tout en étant favorables à l'alliance avec Sparte , quand la question était posée entre les deux villes, n'hésitaient pas et étaient prêts à donner leur vie pour leur patrie, comme les amis de Cimon à Tanagra. Après la mort de Cléon, c'est le parti modéré qui arrive aux affaires et qui fait conclure la paix. Avec la paix, l'aisance revient dans Athènes : le trésor public se remplit, les citoyens des classes aisées réparent peu à peu les pertes de toute sorte que la guerre leur a fait subir. Malheureusement , cette paix ne fut pas longue. Devant Sparte frémissante et brûlant de venger l'échec de Sphactérie , le peuple, oubliant les conseils de Périclès (1), décrète l'expédition de Sicile. Quand on pense aux maux que la guerre avait fait souffrir aux classes riches , on comprend quelle colère elles durent éprouver en voyant le peuple se lancer si légèrement dans les aventures. Dès le jour où Texpédition est proposée , on peut prévoir , par l'opposition ardente de l'aristocratie, qu'elle aboutira à un désastre : l'affaire des Hermès est le prélude de la ruine de Nicias à Syracuse et de la victoire de Lysandre. Si l'aristocratie avait fait son devoir dans la première partie de la guerre, à présent elle est manifestement hostile. Elle prévoit qu'une expédition si mal engagée aboutira à une catastrophe, et que cette catastrophe atteindra la démocratie; elle se prépare à ce dénouement, elle le favorise ; elle s'organise

(l)Thuc., II, 65, 6et suiv.

en sociétés secrètes ; avant même la catastrophe suprême, elle a réussi à s'emparer un moment du pouvoir. La défaite d'Athènes est en grande partie l'œuvre de l'aristocratie. Cette classe a paralysé les efforts de l'armée ; elle a mis le trouble et l'agitation dans la cité; elle a fait cause commune avec l'ennemi et favorisé son triomphe. Et, cette fois, ce n'est pas un petit groupe d'aristocrates qui agit ainsi : c'est le parti tout entier, c'en est au moins la grande majorité. Les irréconciliables sont aujourd'hui les maîtres de l'aristocratie : ils la dirigent, ils en font l'auxiliaire le plus dévoué, le plus utile des ennemis de la patrie. L'aristocratie, alors, est menée par Antiphon, puis par Théramène, qui prépare les voies à son ami Gritias.

11 ne faut pas se hâter de condamner l'aristocratie. Dans le crime qu'elle commet contre la patrie, une lourde part de responsabilité retombe sur la démocratie.

Disons d'abord que ce qui nous choque le plus dans la conduite du parti aristocratique, — cet appel constant à l'étranger, — n'était peut être pas vu par les anciens de la même manière que nous l'envisageons aujourd'hui. Assurément, dans l'antiquité, le crime contre la patrie est le plus grand de tous les crimes ; et cependant, quel crime a été plus fréquent?

Quand un parti est vaincu dans une cité , il n'a plus qu'une ressource, qu'une pensée : l'appel à l'étranger. La patrie est tout pour le Grec : être privé de sa patrie, être banni, c'est, en quelque sorte, être hors de l'humanité. Chaque cité est un groupe étroitement fermé, qui ne s'ouvre jamais pour l'étranger ; elle lui permet tout au plus de vivre à côté, en dehors, sans lui reconnaître ni droits pohtiques ni droits civils. La situation de celui qui a été privé de sa patrie , la situation de l'exilé , en Grèce , a été comparée à celle de l^excommunié au moyen âge. Tous les deux , en effet , sont rejetés hors de l'humanité. Il y a cependant entre les deux situations des différences. L'excommunié est frappé par un pouvoir tellement puissant, que l'idée de résister, de lutter ne vient même pas à son esprit; il se courbe sous la force qui l'écrase ; il sent, de plus, qu'il a été frappé pour un délit commis contre ce qui est la loi de tous ; il a cette conscience que c'est le bras de la justice , que c'est le bras de la société tout entière qui, justement ou non, l'a frappé. L'exilé , lui , n'est qu'un vaincu. Dans les luttes civiles de son pays , le parti auquel il appartient a eu le dessous : les vainqueurs se sont débarrassés des vaincus en les massacrant ou en les expulsant en masse; ou bien , s'il n'y a pas eu lutte armée , il a été la victime d'intrigues de ses adversaires

politiques. Dans aucun cas, il n'a conscience que la sentence prononcée contre lui soit une chose juste, méritée: elle est juste comme l'est le droit du vainqueur qui , sur le champ de bataille , tue le vaincu ; mais les chances peuvent tourner : lui, le vaincu, l'exilé , peut reconquérir l'avantage, et alors tous ces droits que ses adversaires ont eus contre lui , il les aura à son tour contre eux. Aussi, le citoyen, qui vient d'être frappé par ses adversaires politiques d'une sentence d'exil, n'a-t-il qu'un désir, qu'une pensée : continuer à lutter. Il combattait ses adversaires dans la cité : il continuera à les combattre à présent qu'il est hors de la cité ; il le fera même avec plus de rage au souvenir des maux qu'il a • soufferts, à la pensée qu'il n'a plus de patrie et que , sans elle, il n'est plus rien. Il combat ses adversaires par tous les moyens, . sans se préccuper si les coups qu'il leur porte frappent la patrie elle-même. Le plus souvent, il n'a d'espoir que dans l'étranger. Pour qu'il puisse rentrer dans sa patrie , il faut qu'elle soit vaincue et écrasée ; il accepte cette défaite de sa patrie et il y travaille de toutes ses forces. Chaque fois que deux peuples sont en guerre , on est sûr de trouver dans les deux armées un corps de bannis qui combattent contre leurs compatriotes et qui sont les plus acharnés des combattants. Telle a été , en Grèce, la pratique constante de tous les partis, des démocrates comme des aristocrates ; on peut la constater à toutes les périodes de l'histoire grecque. Achille, insulté par Agamemnon , ne trouve d'autre moyen de venger son affront qu'en abandonnant ses compagnons d'armes, en les laissant écraser par l'ennemi; il se réjouit même de ces désastres; il est sourd aux prières de ses meilleurs amis; il ne reprendra les armes que lorsque les Troyens lui auront tué Patrocle, lorsqu'il aura à venger la mort de son ami le plus cher. C'est ainsi qu'agit Alcibiade : dès qu'il est exilé , il se rend à Sparte, auprès des ennemis mortels d'Athènes, et il leur révèle à quel endroit ils doivent frapper sa patrie pour lui faire les plus cruelles blessures.

En appelant Tétranger , l'aristocratie athénienne commet donc un crime, mais un crime que tous les partis ont commis en Grèce, un crime que le parti démocratique , dans Athènes , commettrait lui aussi, s'il était à la place de l'aristocratie.

L'aristocratie athénienne a-t-elle contre sa patrie des griefs suffisants, sinon pour excuser, du moins pour expliquer sa conduite? Nous n'avons qu'à voir la situation qu'a faite à cette classe le triomphe de la démocratie.

L'idée que presque toute l'antiquité s'est faite des droits et des

devoirs du citoyen, c'est que chaque citoyen se doit à l'Etat en proportion de ses moyens : s'il est robuste, il doit défendre l'Etat de son corps ; s'il est riche, il doit donner de ses richesses, et plus il est riche, plus il doit donner ; mais, en revanche, on lui reconnaît un droit au gouvernement dans une proportion analogue aux sacrifices qui lui sont imposés ; plus il paie de son corps et de sa fortune, plus grande est la part d'influence et d'autorité qu'on lui reconnaît dans la direction des affaires publiques; en un mot, comme nous l'avons dit, les charges sont en proportion des facultés des citoyens et les droits sont en proportion des charges. C'est le principe qui a guidé Solon quand il a donné des lois à sa patrie.

Les impôts sont de beaucoup insuffisants pour couvrir les dépenses publiques ; cette insuffisance de l'impôt, le législateur l'a voulue ; elle fait partie du système, elle en est un des traits essentiels. Toute une partie des services publics fonctionne au moyen de prestations nommées liturgies^ qui ne pèsent que sur les riches. Il y a deux sortes de liturgies : les liturgies militaires et les liturgies religieuses ou agonistiques. Les premières comprennent l'entretien de la marine , l'entretien de la cavalerie , le service militaire dans ce qui est véritablement l'armée nationale, le corps des hoplites ; la marine est attribuée aux citoyens de la première classe, la cavalerie à ceux de la deuxième; le service comme hoplite, qui comprend aussi l'obligation de se fournir une armure complète, est attribué aux citoyens de la troisième classe et à ceux des deux premières classes qui ne servent ni sur la flotte ni dans la cavalerie. Les liturgies agonistiques ont pour objet les fêtes de l'Etat qui sont aussi comprises dans les services publics ; ces fêtes sont très brillantes et très nombreuses, caries Athéniens sont les plus pieux des Grecs, et ils croient qu'on ne peut mieux honorer la divinité qu'en lui offrant de beaux spectacles ; ces spectacles consistent en jeux ou concours dont les frais sont faits par les citoyens riches. Il y a de plus, en cas de guerre, des dépenses imprévues. Non seulement on a rejeté sur les riches l'entretien de la flotte et de la cavalerie , on leur a imposé à tous l'obligation d'être hoplites, ils doivent s'armer et s'équiper à leurs frais; mais, poyr faire face aux dépenses de toutes sortes que la guerre exige, on a établi un grand impôt sur le revenu, qui ne frappe naturellement que les riches ; on exige aussi des dons volontaires, sTriSotTstç, qui encore ne concernent que les riches. Le système financier d'Athènes ne comprend donc en grande partie que des prestations qui sont toutes attri-

buées aux citoyens riches. Le peuple, le Sîifxoç , ne doit rien à l'Etat; les citoyens de la quatrième classe ne paient pas d'impôt et ils sont exemptés du service militaire ; on ne les prend que pour le service de la flotte; on cas de nécessité, l'Etat peut leur fournir une armure et les faire servir comme hoplites; mais c'est toujours là une exception ; le corps des hoplites ne doit être régulièrement recruté que parmi les citoyens de la bourgeoisie. Dans les sociétés modernes, l'impôt atteint toutes les parcelles de la richesse ; le riche et le pauvre paient selon ce qu'ils possèdent. Dans l'antiquité, et en particulier dans Athènes, les citoyens delà quatrième classe, c'est-à-dire ceux qui ont moins de cent cinquante drachmes de revenu, sont exempts de toute charge, et de l'impôt et du service militaire. Les citoyens des trois premières classes sont seuls hoplites ou cavaliers; de plus, le système des liturgies, qui attribue nécessairement les plus lourdes aux citoyens les plus riches, peut être considéré comme un véritable impôt progressif, d'autant plus lourd peut-être qu'il n'était pas susceptible d'une estimation précise.

Mais en revanche , le système gouvernemental est constitué d'après cette répartition des charges; le peuple, qui est exempté de l'impôt et du service militaire, n'a d'autre droit que de siéger à l'Assemblée et de prendre part aux élections. Les fonctions publiques sont attribuées aux premières classes et en proportion des charges qui pèsent sur elles; les citoyens de la première classe, qui ont le plus lourd fardeau, ont aussi une part plus grande que les citoyens des autres classes au gouvernement de l'Etat; après eux viennent les citoyens de la deuxième classe , puis ceux de la troisième.

La démocratie , si elle a pour principe essentiel, comme on l'a admis dans Athènes , l'égalité absolue, n'était pas véritablement en contradiction avec le grand principe de la justice dislributive, qui avait guidé Solon; sa législation n'était qu'une des applications de ce principe ; on pouvait en concevoir d'autres , par exemple un Etat constitué sur la base de l'égalité absolue, comprenant des citoyens qui ont tous les mêmes droits, mais qui sont soumis tous aux mêmes charges; un Etat enfin dans lequel le service militaire est imposé aux citoyens de toutes les classes et où l'impôt est réparti entre tous les citoyens proportionnellement à la fortune. Mais la démocratie était véritablement en contradiction avec la façon dont Solon avait interprété ce principe lorsqu'il avait admis des privilégiés dans TEtat. L'œuvre de la démocratie, en détruisant les privilèges, devait avoir pour conséquence de

ruiner peu à peu l'ordre social établi par le grand législateur.

Le principe démocratique veut que tous les citoyens soien t égaux ; on réduit donc peu à peu, on abolit même les privilèges dont les hautes classes jouissaient dans Athènes ; on enlève à ces classes la direction de l'Etat. On aurait dû en même temps diminuer les charges qui étaient véritablement le rachat de ces privilèges ; puisqu'on donnait à tous des droits égaux , il fallait imposer à tous des charges égales. On ne le fit pas. En vertu du principe de l'annipotence de l'Etat, on admet toujours que le riche seul doit sa fortune à l'Etat; mais en retour l'Etat ne lui accorde plus rien, rien autre chose que ce qu'il accorde à ceux qui ne donnent rien, aux citoyens de la quatrième classe. Non seulement les anciennes charges sont maintenues, mais elles sont aggravées. L'organisalion militaire de la marine et de la cavalerie avait été réglée par Solon pour une flotte de 48 vaisseaux et un corps de 96 cavaliers ; au cinquième siècle, Athènes devient un des Etats les plus puissants de la Grèce, elle est la première puissance maritime de son temps, elle a une flotte de 300 et même de 400 galères, sa cavalerie de 96 hommes a été portée à 1000. On voit quel surcroît de charges véritablement énormes il avait dû en résulter. On dira que les citoyens des hautes classes proli talent eux aussi du développement de la grandeur nationale; ils en profitaient sans doute, mais non en proportion des charges qui s'étaient accumulées sur eux; ce qui le prouve, c'est que la triérarchie devint bientôt un fardeau si écrasant qu'on fut obligé de le diviser entre plusieurs citoyens ; les fortunes triérarchiques ne furent bientôt plus assez nombreuses pour suffire à l'entretien de la flotte ; ce qu'on avait fait pour la triérarchie, on dut le faire aussi pour la chorégie et pour toutes les autres liturgies.

Si l'on avait conservé aux riches leur ancienne situation, peutêtre auraient-ils pu trouver là une compensation , un dédommagement de ce surcroit de charges ; mais c'est précisément au moment où l'on aggrave si lourdement le fardeau sur les riches qu'on les dépouille de leurs privilèges, de ces privilèges qui n'étaient, nous l'avons dit, que le rachat de charges qui, primitivement, étaient bien moins lourdes. Le citoyen des hautes classes n'a plus désormais d'autre privilège que celui d'être plus lourdement imposé. Bientôt même ce n'est pas seulement l'entretien d'une partie des services publics qu'on fait peser sur lui , on va jusqu'à lui infliger l'obligation de pourvoir aux besoins et aux plaisirs de ce peuple, en qui il voit son plus mortel ennemi. L'Etat est tout et peut tout; on admet donc que le riche doit faire

vivre le pauvre , qu'il doit le nourrir et l'amuser. Le système des liturgies existait probablement dans la plupart des Etats grecs ; ce qui est particulier à la démocratie athénienne, c'est l'institution des soldes qu'on distribuait au peuple. Périclès établit le théoricon, ou indemnité, qui permet au citoyen pauvre d'assister aux représentations théâtrales; il organise ces grands tribunaux ou siègent 200, 500 ou même 1500 juges. La puissance judiciaire réside dans le peuple, on veut qu'il l'exerce lui-même» directement; tous les citoyens d'Athènes qui ont au moins trente ans sont revêtus de la puissance judiciaire: la décision de toutes les affaires civiles, criminelles, surtout politiques, leur est remise; ils jugent en dernier ressort, ils ne sont pas responsables; c'est le pouvoir le plus absolu de l'Etat. Pour que les citoyens pauvres puissent exercer ce droit de justice , on leur accorde une solde d'abord d'une ou de deux oboles , puis de trois , enfin de quatre. Puisqu'on payait] les citoyens pour qu'ils pussent exercer leurs droits de juges au tribunal , on devait les payer aussi pour qu'ils pussent exercer leurs droits de citoyens à l'assemblée publique ; cette seconde réforme n'était qu'une conséquence de la première. Ainsi, solde au citoyen pauvre pour qu'il puisse aller au théâtre, solde pour qu'il puisse siéger au tribunal, solde pour qu'il puisse siéger à l'assemblée. Quelques raisons qu'on ait données pour justifier de telles mesures, la conséquence fut de faire entretenir les citoyens pauvres par l'Etat, et, quand Athènes n'eut plus le tribut des alliés, par les riches. Et, cette fois, on prend l'argent des riches pour payer leurs ennemis ; ce sont eux qui soutiennent à présent de leurs richesses ce régime qui les abaisse et qui les ruine ; ils sont comme des vaincus, comme un peuple conquis à qui l'o» fait payer l'entretien de ceux qui le tiennent dans l'oppression ; le riche paie les pauvres pour qu'ils puissent aller le combattre à l'assemblée ; il les paie pour qu'ils puissent siéger dans ces tribunaux devant lesquels lui est appelé si souvent à comparaître et où, bien souvent, par une sentence arbitraire, dictée par l'esprit de parti, il s'est vu privé de ses biens, de sa patrie, de sa vie.

Un pareil régime, qui consiste à rejeter sur quelques citoyens tout le poids des charges publiques, à leur imposer même l'entretien et les amusements des classes pauvres, et qui n'accorde aucun dédommagement de toutes ces charges , est-il autre chose qu'un régime de spoliation? Il est vrai que cette spoliation s'opère de la façon la plus légale. Le peuple athénien a la pratique, et, on peut dire, le sens du gouvernement constitutionnel; rien

ne lui répugne autant que de violer la loi ; il veut que les décrets soient en bonne forme; la moindre irrégularité le blesse; il a donc bien soin de légiférer selon la formule ; pour dépouiller le riche, il n'a qu'à se souvenir d'une chose : que l'Etat est tout et peut tout.

Sous l'ancien régime , en France , la noblesse n'avait aucune charge et jouissait des plus grands privilèges; l'œuvre de la Révolution a consisté à lui enlever les uns et à lui imposer les autres, à établir l'égalité entre tous les citoyens français. Supposons que la noblesse, en 1789, à côté des privilèges dont elle jouissait, eût eu des charges en proportion de ces privilèges; qu'elle eût été chargée de subvenir presque seule aux dépenses publiques, qu'elle eût recruté presque seule l'armée, et que l'œuvre de la Révolution eût consisté à la dépouiller de tous ses privilèges en lui laissant toutes ses charges; que ce lourd fardeau, par la révolution économique qui s'est opérée dans notre siècle, ait été accru dans des proportions extraordinaires ; telle est, toute proportion gardée, la situation que, dans Athènes, la démocratie victorieuse avait faite à l'aristocratie vaincue.

Il y avait là une grande injustice , et aussi une grande faute , une faute dont les conséquences furent fatales à la grandeur d'Athènes.

Assurément , on avait pu réduire l'importance politique de l'aristocratie, on avait pu dépouiller cette classe de tous ses privilèges et rejeter sur elle tout le fardeau des dépenses publiques ; mais aucune loi n'avait pu faire que, même dans la démocratie athénienne, la richesse ne fût une puissance ; il y avait là un fait naturel, contre lequel tous les décrets du peuple étaient impuissants. C'est avec l'argent des aristocrates qu'on équipera flotte, qu'on célèbre les fêtes religieuses : « C'est nous qui fournissons « les liturgies, nous qui faisons l'avance des contributions. » Ces paroles de Midias(l), tous les riches peuvent les répéter, en assourdir, comme il le fait, les oreilles des Athéniens. Le fardeau est'très lourd sans doute pour les riches, mais comme il leur montre leur supériorité sur le pauvre et la place qu'ils tiennent dans l'Etat! Aussi , dans les moments critiques, quand une mauvaise nouvelle forcera le peuple à baisser la tête et à garder le silence , il se trouvera des aristocrates qui se feront une joie de dire de dures vérités au peuple : « Voilà (2) bien comme vous êtes, Athé-

(1) Dém., c. Mid., 153.

(2) Id. , ihid. , 203.

» niens, vous ne marchez pas vous-mêmes , et vous ne voyez pas » la nécessité de contribuer. Après cela , vous êtes surpris si vos » affaires vont mal. Croyez-vous donc que les choses puissent » durer ainsi : à moi de contribuer, à vous de recevoir ? à moi » d'être triérarque, à vous de ne pas vous embarquer? »

Non seulement on n'avait pu faire que la richesse ne fût une puissance; mais dans quel pays cette puissance de la richesse a été plus grande que dans la démocratie athénienne? On n'a qu'à ouvrir les orateurs; on est étonné des illégalités, des violences que le riche peut se permettre (1). Les Midias ne sont pas rares dans cette démocratie, c'est-à-dire les citoyens qui ne donnent à leur vie d'autre but que d'insulter et de maltraiter les gens de condition inférieure. Quiconque veut s'exempter d'un service pénible le peut, s'il est riche; un moment même, la répartition des charges dans les symmories est aux mains des citoyens les plus riches, qui s'exonèrent en partie des contributions, pour en rejeter tout le poids sur les citoyens de petite fortune. L'aristocratie ne craint pas d'afficher son mépris pour le peuple, sa haine pour la démocratie, et son attachement à Sparte. On fait gloire au peuple athénien de sa tolérance, de sa magnanimité envers les poètes de l'ancienne comédie ; on oublie une chose : c'est que ces poètes dépendent des riches ; c'est le riche qui fait les frais des représentations comiques ; on lui impose la charge d'amuser le peuple, il le fait; il fait rire le peuple, mais c'est aux dépens du peuple luimême ; en plein théâtre, devant les citoyens, devant les étrangers, devant les alliés accourus pour assister à la fête de Dionysos, le démos athénien est bafoué et insulté ; ses flatteurs , .'ses chefs sont traînés dans la boue, les bons comme les pires : Périclès n'est pas plus épargné que Gléon ; la comédie ancienne n'est qu'un long pamphlet écrit avec une verve brûlante contre la démocratie, par des poètes qui sont aux gages de l'aristocratie; chaque année, ce pamphlet est récité, est joué devant le peuple , qui est bien forcé de laisser faire, car c'est le riche qui paie.

Les citoyens des hautes classes sont les plus indiciplinés et les plus turbulents ; ils se font un devoir de violer la loi pour le seul plaisir de la violer. On a ainsi cet étrange spectacle d'une démocratie où le peuple est tout dans l'Assemblée et dans la vie publique , mais où, dans la vie privée, c'est le riche qui est le seul maître, maître insolent et brutal, ardent à prendre sa revanche des affronts qu'il a pu recevoir du démos,

(1) Cf. p. 506 et 507.

Assurément le peuple réuni est maître dans l'Assemblée et dans les tribunaux, et là si quelque ennemi puissant, courageux, ose traîner devant lui un de ces aristocrates si fiers, il se fera une joie de le condamner et de l'abattre. Mais est-ce l'homme du peuple qui intentera un procès à l'homme riche et puissant qui l'a lésé ou outragé? Démosthène s'élève avec la plus grande vivacité contre cette peur du peuple; il essaie de faire honte au peuple de ces terreurs qu'il éprouve devant l'aristocrate riche (1); il montre Midias libre et fier malgré tous ses méfaits; aucun de ceux qu'il a outragés n'a osé le poursuivre ; s'il le fait, lui, c'est parce qu'il est orateur, parce que, souffleté en plein théâtre par son ennemi, il lui faut à tout prix une réparation; ne pas obtenir vengeance serait se condamner à une vie intolérable; mieux vaudrait mourir (2). Et cependant, même alors, la poursuite n'aboutit'pas; c'est encore l'aristocrate qui l'emporta. Démosthène dut céder; il laissa tomber les poursuites commencées ; il transigea, il accepta trente mines comme réparation du soufflet qu'il avait reçu ; si bien qu'Eschine, lui rappelant encore un compromis du même genre qu'il avait aussi accepté , pouvait lui jeter à la face qu'il n'avait pas une tête sur les épaules mais un capital qui produisait intérêt (3).

En réalité , le régime démocratique était incompatible avec la manière dont les peuples grecs étaient organisés. Puisque cette organisation faisait reposer l'Etat tout entier sur les classes riches, il fallait laisser à ces classes une situation en rapport avec leurs charges; ou bien , si l'on voulait changer le régime politique de la cité , il fallait aussi en changer l'organisation sociale. On peut dire que les anciens n'ont pas eu une idée nette du principe d'égalité ; ils ne l'ont compris , ils ne l'ont appliqué qu'à moitié. Tous les citoyens sont égaux devant la loi, ils ont tous les mêmes droits ; il est évident qu'ils doivent avoir tous les mêmes charges ; c'est là le vrai principe démocratique. Si la patrie est menacée , tous doivent aller la défendre, les pauvres comme les riches. En conservant dans une démocratie l'ancien principe aristocratique qui veut que l'armée nationale soit composée uniquement de ceux qui peuvent se fournir l'armement militaire, on violait véritablement le principe d'égalité. Il aurait fallu faire ce que fait l'Etat aujourd'hui, fournir des armes à tous les citoyens valides et les

(1) C. Mid., 123et suiv., 141.

(2) Ibid,, 6, 120.

(3) Contre Ctésiph., 212.

envoyer tous combattre ; mais là encore on se heurtait à une difficulté : pour être hoplite, il faut une longue éducation gymnastique que bien des citoyens pauvres n'avaient pu recevoir.

On a dit que le système des liturgies entretenait l'esprit civique; que le citoyen s'identifiait avec la cité , qu'il s'habituait à regarder les affaires publiques comme les siennes propres (1). Gela est très juste ; mais , si les citoyens qui ont à acquitter des liturgies en viennent, eux aussi, à sentir bien plus la charge qui pèse sur eux que le service qu'ils rendent, est-ce qu'il n'y a pas aussitôt un danger des plus graves pour la patrie? En cas de guerre, la plupart des dépenses sont rejetées sur les classes riches; on lève un impôt sur le revenu; on oblige les citoyens les plus riches à équiper la flotte. Pour qu'un tel système puisse fonctionner efficacement, ne faut-il pas que le patriotisme le plus grand anime ces citoyens chargés d'un tel service? Le jour où ils seront hostiles, le jour où ils auront cette pensée que leur argent sert à soutenir un régime qui les abaisse et qui les ruine, que pourra-t-on attendre d'une telle organisation?

Que dire des soldes et de leur aggravation au quatrième siècle, quand on n'a plus le tribut des alliés et que cette dépense ne tombe encore que sur les riches? Et ici ce n'est pas la question sociale qui est en jeu ; on n'a pas l'intention de fournir aux déshérités de la société les moyens d'améliorer leur situation par le travail; ce qui est aujourd'hui le peuple, le prolétaire, n'est pas même un élément dans la question , l'ouvrier d'aujourd'hui c'est alors l'esclave qui ne compte pas. Cette solde est distribuée à de petits marchands, de petits industriels, pour qu'ils laissent leur boutique et aillent perdre leur temps à l'Assemblée. On dira que le droit d'assister aux assemblées était illusoire , si le pauvre ne pouvait quitter son travail; on peut répondre qu'il n'est rien de plus dangereux que de déranger le libre jeu des lois économiques. Le jour où l'Etat a commencé à donner au pauvre une indemnité pour qu'il pût exercer ses droits de citoyen, on entrait dans une voie qui aboutissait fatalement au communisme. On y marchait d'ailleurs ; une comédie d'Aristophane nous montre les idées communistes discutées et déjà en faveur dans Athènes. Si l'on n'est pas arrivé à les appliquer, cela tient uniquement à ce que le mouvement qui entraînait Athènes a été brusquement arrêté par l'intervention étrangère ; sous le joug des rois de Macé-

(1) Henri Weil, Les plaidoyers politiques de Démosthène dans la notice au dise. c. Lept. , p. 3.

doine, sous la domination du sénat ou des Césars de Rome, le règne du démos athénien était fini.

L'histoire d'Athènes nous montre un peuple de race ionienne se maintenant au milieu de peuples de race dorienne amenés par l'invasion ; comme tous ces peuples, il vit sous le régime de l'aristocratie et son organisation sociale est tout aristocratique ; par son tempérament, par sa position, qui le met en antagonisme avec les peuples qui l'entourent, il doit opérer une évolution politique qui le fera passer du régime aristocratique au régime démocratique; mais, en transformant le régime politique de la cité, il néglige de transformer le régime social ; c'est dans une société dont l'organisation est encore aristocratique, que le régime démocratique est établi. Dans un Etat ainsi formé d'éléments si hostiles, le conflit devait être permanent et il devait durer jusqu'au jour où l'un des deux éléments contraires serait éliminé. Il est clair qu'ici c'est la démocratie qui devait disparaître. Si l'antiquité a cru à quelque chose, c'est à la puissance de la richesse; refuser à la richesse une place dans l'Etat en rapport avec les charges qu'on lui imposait, c'était se préparer de graves mécomptes. Il en est des forces sociales comme des forces naturelles ; quand elles n'obtiennent pas de plein gré la part qui leur revient , d'une façon ou de l'autre elles la prennent.

C'est sur ce point que se marque le mieux la différence entre Athènes et Rome ; là est peut-être la cause principale de l'infériorité politique d'Athènes , de son impuissance à fonder un empire durable. Sans doute, Rome a vu, comme Athènes, la guerre civile éclater en même temps que la guerre étrangère ; comme Athènes, elle a opéré un grand travail à l'intérieur , au moment même des plus grands dangers à l'extérieur. Gela n'a point empêché Rome de réussir là où Athènes avait échoué. C'est qu'à Rome, pour n'envisager ici que ce seul côté de la question , l'aristocratie a su maintenir, jusqu'aux Césars, sa situation prépondérante; même après les victoires du parti populaire, le Sénat reste le plus grand pouvoir public ; seul il dirige la politique extérieure ; l'aristocratie est toujours une grande force sociale ; loin de contrarier l'action commune, elle la favorise, car c'est elle qui la dirige ; elle y apporte l'esprit de suite et l'unité de direction.

Dans Athènes, au contraire, la transformation politique a été complète; on est allé d'un extrême à l'autre, de l'aristocratie à la démocratie absolue. Sur ce point , l'histoire d'Athènes peut être rapprochée de notre propre histoire ; dans les deux pays, l'évolution historique a consisté à faire produire à un principe toutes ses

conséquences. En France le principe monarchique, dans Athènes le principe démocratique se développent, éliminent tous les principes contraires , pour aboutir ici à la monarchie, là à la démocratie absolues. En France , une fois que la monarchie est devenue absolue , qu'elle a bien fait le vide autour d'elle , qu'il n'y a plus qu'une seule force, un seul pouvoir, elle est emportée à la première tempête. Le résultat a été le même dans Athènes; la démocratie absolue a abouti à la ruine de la démocratie et de l'empire athénien. En poursuivant d'une façon implacable la guerre contre l'aristocratie, elle commettait la faute ou le crime que commettent souvent les partis, quand, enivrés par la victoire, ils s'imaginent qu'ils sont tout l'Etat, et qu'il leur est permis, sous prétexte de réduire des adversaires à l'impuissance, de priver la patrie des forces les plus précieuses.

Si l'on conçoit comme le type de l'Etat celui dans lequel chaque force sociale a une situation en rapport avec les services qu'elle rend, ce qui entraînera naturellement chaque citoyen à rendre le plus de services possible, on peut dire que l'Etat athénien, à partir de la fin du cinquième siècle, réalisait le type contraire : l'action de la démocratie avait abouti à tourner, contre l'Etat lui-même, ce qui était dans l'antiquité la plus grande force sociale, les classes riches.

Ces classes, nous l'avons dit, devaient avoir le dernier mot; l'aristocratie devait triompher; il est vrai que sa victoire devait coûter à Athènes sa puissance et sa liberté.

Les intrigues, les trahisons des aristocrates amènent la victoire de Sparte. Athènes est vaincue, bien vaincue. Les aristocrates sont enfin les maîtres ; mais la lutte a été si ardente, tant de haines se sont amoncelées dans les coeurs, qu'une fois au pouvoir les riches oublient tout sens politique, tout esprit de prévision ; ils ne pensent qu'à se venger de cette exécrable démocratie qui les a abreuvés de tant d'outrages (1). Ils massacrent sans pitié amis et ennemis, et, dans huit mois , ces aristocrates, qui ont annoncé le règne de la vertu , ont fait mourir plus d'Athéniens que les Péloponnésiens en dix ans de guerre (2). Les excès de cet atroce régime amènent sa ruine : la démocratie est rétablie; mais, peu d'années après , les aristocrates sont de nouveau au pouvoir. Seulement , cette fois , la tactique de l'aristocratie est changée : au lieu de tenir tête au peuple, de lui résister, elle le flatte, elle l'amuse.

(1) Voir l'épitaphe que l'on mit sur le tombeau de Critias, scol. d'Esch., I, 173.

(2) Xén., Hell., II, 4, 21.

Brisé par cette guerre de vingt-sept ans qui s'est terminée par la défaite et, après la défaite, par la guerre civile , le peuple athénien ne soupire plus qu'après le repos. L'aristocratie ne veut pas autre chose ; elle est assez riche pour payer les plaisirs du peuple ; elle n'a peur que d'une chose, de la guerre, qui la ruine parles liturgies triérarchiques et l'impôt sur le revenu. Elle est donc à présent satisfaite ; elle retrouve son ancienne habileté à administrer. Eubule règle le budget avec la plus grande sévérité. Il est économe sur tous les chapitres, sauf sur un seul : celui qui concerne les fêtes publiques. Le plaisir du peuple est devenu le premier besoin de l'Etat. Jamais les processions , les concours , les festins publics n'ont été si beaux et si riches. Au temps de la grandeur d'Athènes , la démocratie désirait que l' Attique fût une île , afin que , à l'abri des invasions , on pût porter du côté de la mer toutes les forces de l'Etat. La démocratie , à présent , s'imagine qu'Athènes est en dehors du monde ; elle se désintéresse de tout ce qui se passe au delà des frontières. Le monde , pour elle , finit aux fortifications ; la vierge de Marathon est devenue une petite vieille qui va en pantoufles et qui boit sa tisane (1). Pendant ce temps s'organisait, au nord, une grande puissance militaire qui allait bientôt devenir l'arbitre du monde grec. Malgré notre vive admiration pour le génie et le patriotisme de Démosthène, malgré le peu de sympathie qu'inspire Philippe, on ne peut méconnaître que c'est la monarchie macédonienne et non la démocratie athénienne qui représente l'avenir. Les plaintes de Démosthène contre ses compatriotes, ses critiques amères contre leur indiS'érence et leur paresse (2) sont la contre-partie de ce cri d'admiration qu'arrachait aux ennemis d'Athènes le spectacle de son activité, de la fécondité de ses ressources au temps de Gimon et de Périclès (3). Au lieu d'une démocratie énergique et virile, nous n'avons plus qu'un peuple énervé, toujours à la merci des événements, toujours surpris par ses ennemis , ne sachant ni les pré- | venir ni les repousser. Contre ce roi de Macédoine si actif, si énergique, ouvert à tous les progrès, organisateur d'une armée nouvelle, que peut cette démocratie si indifférente, si lente, qui ne sait ni vouloir ni agir, dont l'organisation, dont les idées sont si vieillies? La victoire de la Macédoine, c'est la victoire de la

(1) Démade dans Oémétrius, Ilepi ép(XYivEia;, § 285; cf. Cobet, Var. Lect. V éd., p. 182, n. l.

(2) Voir surtout les premières Philippiques, § 6 et suiv., 38 et suiv. (3)Thuc., I, 68-71.

civilisation non pas sur la barbarie , mais sur ce qui est pis encore, la routine, la paresse, l'indifférence et l'égoïsme.

Après les défaites de Chéronée et de Granon, le peuple athénien a trouvé ce qu'il demandait : on lui a donné sa retraite. Athènes, qui n'a pas su devenir la maîtresse du monde grec, subit tour à tour la loi de la Macédoine, de l'Egypte, de Rome. La tranquillité est parfaite dans la cité. L'aristocratie est aux affaires ; l'Aréopage gouverne, et c'est le corps le plus saint du monde entier. Athènes est devenue une ville de plaisir et de bon goût; les beaux esprits y abondent. On forme de petites sociétés , de petites académies où l'on fait des bons mots, où l'on discute art, littérature, philosophie. Jamais, d'ailleurs, les grands souvenirs de Marathon et de Salamine n'ont été autant en honneur. Il se débite bien des discours dans la ville d'Alhêna; les écoles, les académies, les réunions publiques n'ont plus d'autre objet que de former de beaux parleurs. Il ne se prononce pas un seul discours dans lequel on ne trouve un éloge bien senti des ancêtres et l'engagement de les imiter à l'occasion. Les éphèbes jurent tous les ans de laisser la patrie plus grande et plus forte qu'ils ne l'ont reçue. Les Ptolémées , les Eumènes, les Attales , tous les grands rois de l'Asie sont pleins d'égards pour Athènes : ils envoient de magnifiques attelages disputer la victoire aux jeux des Panathénées. Sans doute, aux concours des Dionysies, on n'a ni Eschyle, ni Sophocle, ni Aristophane, ni Ménandre; mais les concours équestres n'ont jamais eu un pareil éclat. Tout est pour le mieux dans la meilleure des républiques.

Bake J. "AxaxTa, série d'articles dans la Mnémosyne (les observations sur le discours de Lysias pour Mantithée sont au t. VIII, 1859, p. 217-228).

Bayet, cf. Duchesne.

Beloch Julius, Die Attische Politik seit Perikles. Un vol. in-8o. Leipzig, Teubner, 1884.

— Das Volksvermôgen von Attika, dans VHermès^ t. XX, 1885, p. 237-

Belot Emile , Histoire des chevaliers romains , considérée dans ses rapports avec les différentes constitutions de Rome depuis le temps des rois jusqu'au temps des Gracques. Deux vol. in-8°. Paris, 1866 et

Bergk Théodor, Zur Aristotelischen Politie der Athener, dans le Rhein. Mus., N. S., t. XXXVI, 1881, p. 87-115.

— Commentationum de reliquiis comoediae Atticae Antiquae libri duo. Un vol. in-8o. Leipzig, Koehler, 1838.

Bernhardy g., Grundriss der Griechischen Litteratur : Première partie, Innere Geschichte der Griechischen Litteratur. Un vol., 4'' éd. Halle, Ed. Anton, 1876, in-8o; deuxième partie, Geschichte der Griechischen Poésie. Deux vol., 3° éd., 1877.

Beulé Ernest, L'Acropole d'Athènes. Deux vol. in-8". Paris, F. Didot, 1853-1854.

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— Zu dem Papyrusfragmente aus Aristoteles Politie der Athener, dans VHermès, XVIII, 1883, p. 478-480 (réponse à Landwehr, De papyro Ber.).

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