‹ Les cavaliers athéniensChapitre 81 sur 86 · II, IX · texte numérisé non relu

II, IX

(4) Voir pages 292, 378.

(5) Voir page 512. ,

lier rangé et sage ? Qui , plus que lui , a eu l'instinct et l'amour de l'ordre, de la discipline, de la dignité dans la vie privée?

Mais, disons-le bien vite, ce n'est pas sous ce dernier aspect que le cavalier nous est généralement connu. S'il y a des cavaliers chez lesquels cette imitation de Sparte est sincère et loyale, qui n'imitent pas seulement les modes de Sparte, mais qui font un noble effort pour reproduire cet idéal de vertu civique que l'on croyait réalisé par le Spartiate , combien plus y en avait- il chez lesquels cette imitation n'allait pas au delà du costume ! Porter de longs cheveux était une manière facile d'afficher ses sentiments aristocratiques ; pratiquer des mœurs rudes et austères était tout autre chose. Dans l'antiquité, cette imitation des mœurs Spartiates était traitée de pure fanfaronnade (1) ; quelquefois même elle n'était qu'un prétexte pour cacher les vices les plus honteux : « Beaucoup d'entre vous, je le crois, » dit Démosthène (2), « connaissent ce Diotime, cet Archébiade et ce Ghéré- » time aux cheveux blancs, qu'on voit, pendant le jour, prendre » une figure austère à la mode de Sparte, drapés dans le manteau » laconien et chaussés de sandales, et qui, une fois réunis et mis » ensemble, ne reculent devant aucun méfait et aucune turpi- » tude. »

Mantithée ne joue ni ne boit ; mais ses camarades jouent et boivent, et ils sont le plus grand nombre. Le cavalier est riche, il est jeune ; comme il a les qualités, il a aussi les défauts de sa condition et de son âge. 11 aime le luxe , la dépense ; il est possédé de la manie d'avoir de beaux chevaux ; il ne parle que de chevaux de marque, de samphoras, de coppatias (3) ; il ruine son père comme Pheidippide ; il se ruine lui-même comme Lycophron (4). Cette maladie , terrible à nourrir , comme dit Aristophane (5), a sévi cruellement parmi la jeunesse athénienne. Du temps de Ménandre, les jeunes gens se ruinent pour les courtisanes ; du temps d'Aristophane, ils se ruinent pour les chevaux. Les ambitieux spéculaient même là-dessus pour se faire bien venir du peuple. Alcibiade épouse Hipparète, qui lui apporte une

(1) Aristote, Ethica Nicomachea, IV, 13, 15 (U27^ 27) : « Kal èvfote àXa2:ove(a (paivexai, oîov ■^ twv Aaxtovwv êcrOriç • xal yàp i\ OuepéoXT^ xat i\ Xiav ëXXenJ^iç àXaiJovix6v. »

(2) Dém., LIV (c. Conon), 34.

(3) Cf. Nuées, 23 (avec la note de Kock), 438, 122, 1298 ; Eq., 603.

(4) Hyper., pro Lyc, XIII.

(5) Nuées, V. 243.

dot énorme (1) ; aussitôt il se met à él(?ver des chevaux pour concourir à Olympie.

Ce jeune cavalier, qui parle sans cesse de Sparte, a été le plus souvent élevé à l'école des sophistes, comme Pheidippide et AIcibiade, comme Gritias et Théramène. Il vante l'ancienne éducation, les anciennes mœurs, mais il pratique les nouvelles; il néglige le gymnase ; il s'habille de pourpre (2) ; il est bavard et beau parleur ; il s'occupe d'art et de littérature ; il fait le connaisseur comme Midias qui, sur l'agora, ne parle que de coupes ciselées, de phiales, et qui crie bien fort pour que les passants l'entendent (3). Avec Alcibiade, nous voyons le cavalier perdu de vices et de débauches (4) ; ses amis sont ces jeunes gens qui couvrent de parfums leurs longs cheveux , ces BaTrxat dont Eupolis avait si vigoureusement flagellé les vices (5). Le père d'Andocide, Léogoras, s'occupait d'élever des chevaux ; il était célèbre par son luxe insensé, ses faisans, sa maîtresse Myrrhine (6). Le petit-fils de Démétrius de Phalère croit vivre en galant homme parce qu'il se contente d'aimer sa maîtresse au lieu d'être débauché et adultère comme le sont tant de membres de l'Aréopage (7). L'homme à la longue chevelure, le xo[ji.7)T7)ç, a un mauvais renom pour doux vices principaux : l'insolence (8) et la débauche (9).

Il n'est pas jusqu'aux vertus guerrières que le cavalier n'oublie lui aussi. Mantithée est plein de zèle et de dévouement ; cependant un ami des cavaliers et de l'aristocratie , Xénophon, déclare qu'à l'armée ce sont les citoyens des classes aisées , les cavaliers et les hoplites, qui donnent l'exemple de l'indiscipline, tandis que le peuple est obéissant (10). Et Midias, à quels subterfuges n'a-t-il pas recours pour ne pas faire campagne ? Bien plus, Midias

(1) Isocr., Dehigis, p. 31; Plut., Akih., 8; [Andoc], c. Aie, 14.

(2) Nuées , 70 : « oiauep MeYaxXsYiç Quarto' ëxtov. » Il y a sur ce passage deux scolies, l'une donne la ^uîttiç comme un habit couleur de pourpre, l'autre comme un habit couleur de safran. Cf. Harpocr. , Suatiç ; Hermann-Blûmner, Privatalt., p. 178, n. 4.

(3) D6m. c. Midias, 158.

(4) G. Hertzberg, Alkibiades, p. 121 et suiv.

(5) Voir plus haut, p. 499.

(6) Aristoph., Nuées, 108, la scolie; cf. Eupolis, frag. 44; Platon le corn., 106.

(7) Voir plus haut, p. 150, 389.

(8) Aristoph., Vespae, 1317; cf. Hésychius : « Ko(i,qi • yaupiqi, {xeyaXofpovet . 9i xXoYifopeT 9i àyàXXetai ; Suidas, v. Kofiqt; les autres textes dans Krause, Die Gymnastik., I, p. 29, n" 5.

(9) Aristoph., Nuées, 348, 1101.

(10) Cf. p. 378 et suiv.

l'hipparque, le commandant de la cavalerie athénienne, n'a pas même de cheval. En revanche , il a un .bel attelage , cet attelage blanc qu'il a fait venir de Sicyone (1). Il en est de même de Phénippe : il servait dans la cavalerie , mais il trouve le service trop rude ; il vend son cheval et il achète lui aussi un attelage pour se faire traîner, par pure paresse, lui qui est jeune, qui est robuste, et qui devrait être plein d'ambition et d'amour de la gloire (2).

Gomme on le voit , la diversité a dû être assez grande dans le corps des cavaliers, et les contrastes assez tranchés. Des hommes aux mœurs dignes et sévères comme Mantithée et Xénophon s'y rencontraient avec des débauchés comme Alcibiade ; des gens affectant le mépris des arts et des lettres , de grossiers athlètes avec des hommes de la culture la plus raffinée.

Sons cette variété, résultat nécessaire de la différence de caractère, d'éducation, déposition, le corps des cavaliers présente cependant de l'unité : il a un esprit commun; le cavalier, dans le parti aristocratique , a un rôle propre et une physionomie particulière.

Sparte est la première puissance militaire de la Grèce; les mœurs du Spartiate sont toutes militaires. L'aristocratie athénienne imite l'aristocratie de Sparte; l'opposition qu'elle fera au gouvernement de son pays, à la démocratie, aura donc un caractère essentiellement militaire; et, dans cette opposition, une situation particulière sera faite aux cavaliers. La cavalerie est, par certains côtés, une troupe permanente de l'armée athénienne; comme l'instruction est longue et des plus difficiles , les hommes sont convoqués fréquemment. Les aristocrates qui sont dans la cavalerie ont donc entre eux plus de rapports que ceux qui sont dans les hoplites ; ils sont en outre moins nombreux; ils forment une élite ; ils appartiennent presque tous à la haute aristocratie ; enfin , ils sont , en grande partie , du même âge ; le corps , nous l'avons vu , est composé en grande majorité de jeunes gens. Il s'établit facilement entre tous les cavaliers une confraternité, une camaraderie, un véritable esprit de corps. Ges jeunes aristocrates, ainsi rapprochés , se communiquent leurs impressions , leurs regrets , leurs espérances ; avec toute la fougue de la jeunesse , ils s'excitent, ils s'entraînent mutuellement; comme ils sont soldats, comme ils pratiquent avec passion le pugilat , la lutte et tous les exercices du corps , ils s'imaginent , avec les Spartiates , que la

(1) Voir p. 506.

(2) [Dém.], C.Phen., 24.

brutalité et la rudesse sont au nombre des vertus guerrières; c'est à qui montrera le plus vivement son opposition contre l'ordre des choses établi , et affichera le plus ouvertement son mépris pour le peuple.

Plus que tous les autres aristocrates, le cavalier hait et méprise le peuple. Il le méprise parce qu'il a un vif sentiment de sa supériorité ; il est supérieur au peuple par la naissance ; il est àyaS^î xal il à.yoL^s»f, un homme comme il faut, né de gens comme il faut ; le reste c'est, comme dit Midias, un tas d'ordures , 7rovy)pol xal li -jTovYipwv. Il est supérieur par la richesse, et, dans l'antiquité, le sentiment général est hostile à la pauvreté ; le pauvre , c'est l'homme de rien , le misérable , le scélérat ; le riche seul est honnête , heureux, estimable. Il lui est supérieur par l'éducation ; il a vécu dans les gymnases ; par de longs et pénibles exercices il a donné à son corps cette vigueur, cette tleur de beauté qui , pour les anciens, était, avec la richesse, le signe visible de la noblesse. Enfin , il se sent supérieur au point de vue moral ; il a conservé l'esprit de sacrifice et de dévouement à la chose publique ; il soutient l'Etat par sa fortune , et , en cas de danger, il est le premier à s'offrir pour aller combattre ; car, au milieu de la mollesse et de l'indifférence chaque jour plus grande , il a conservé , lui encore , quelques-unes des anciennes traditions, il a encore l'esprit militaire.

Ainsi mépris de l'homme de naissance pour l'homme de rien , mépris du riche pour le pauvre , mépris de l'athlète brillant de force et de beauté pour cet ouvrier du peuple dont le corps a été déformé par les tâches serviles, ou pour ce bourgeois que la vie sédentaire a rendu ventru et poussif, comme le dépeint Aristophane (1) ; enfin , mépris de l'homme d'action et de devoir pour le politicien qui ne sait que bavarder sur la place publique et qui se dérobe à l'heure du danger, tels étaient les sentiments qui remplissaient l'âme du cavalier, fût-il irréprochable et patriote comme Mantithée, ou brutal et fanfaron comme Midias.

Nous avons vu comment Mantithée parle à ses juges; il se défend, il réfute les accusations qu'on a dirigées contre lui, il fait son apologie sans s'abaisser un instant à supplier ses juges ou à exciter leur pitié. Dans des natures moins nobles, cette fierté devient facilement de l'insolence et de la brutalité , et bien des témoignages indiquent que c'était là un des traits du caractère des cavaliers ; fierté et insolence sont les mots qui reviennent le plus

(l) Grenouilles, 1089 et suiv.

fréquemment quand il est question d'eux (1). Ainsi s'expliquent des caractères comme celui de Midias : cette insolence effrénée , ce désir d'outrager et de maltraiter quand même tout homme du peuple que le sort met sur son passage ; ainsi s'expliquent le rôle des cavaliers sous les Trente, leur participation aux actes les plus condamnables du régime , les cruautés de l'hipparque Lysimaque et, en étendant le sujet, les excès du régime lui-même, les crimes et la ruine de l'oligarchie.

L'aristocratie athénienne était composée en grande partie de familles qui considéraient comme un de leurs premiers devoirs de conserver ces habitudes militaires , cet esprit de dévouement à la chose publique, qui étaient les sentiments dominants à la grande époque d'Athènes; il y avait là pour l'aristocratie une tradition : pendant longtemps, c'est elle seule qui avait composé l'armée. Quand l'aristocrate athénien agissait comme le faisait Mantithée, il restait fidèle à la grande pensée qui avait inspiré Selon dans la répartition entre les devoirs et les droits , entre les charges et les privilèges ; il n'a pas renoncé à ses anciens privilèges ; on les lui a enlevés ; il n'en montrera que plus de zèle à servir l'Etat. C'était là encore une protestation, des plus nobles cette fois, contre le triomphe de la démocratie. En montrant ces excès de zèle pour la chose publique , l'aristocratie trouvait une occasion d'affirmer ses prétentions; en réclamant, en prenant une part plus grande des charges et des périls , elle entendait ainsi réclamer une part plus grande du pouvoir.

Ce qui a manqué à l'aristocratie athénienne ce n'est pas un plan de conduite, un programme à la fois habile et noble, c'est la force , c'est l'énergie morale nécessaire à l'exécution d'un tel programme ; son point d'attaque contre la démocratie était admirablement choisi. Quand les Athéniens , au quatrième siècle, ont perdu l'esprit militaire , quand ils ne cherchent qu'à se soustraire à leurs devoirs , quoi de plus juste que les paroles de l'aristocrate Midias : « Pouvons-nous continuer moi à contribuer, vous à re- » cevoir, moi à être triérarque, vous à refuser de partir? » Au milieu de cette société en décadence , de ce peuple qui s'amollit chaque jour, qui perd peu à peu toutes ses vertus, il y a un parti qui adopte comme ligne de conduite le respect des anciennes traditions , des habitudes viriles, des mœurs militaires, l'amour de

(1) Aristoph., Guêpes, 1317; Plutus, 170, et la scolie : « v.o[l^ 5è eTuev, tout£(7ti, (Te{i,vûveTai t^ ueptouaia xrjç âp^îj; , àitô Toiv [lé-^oc fpovouvxwv t^ x6{jlt[). » Hésych. , V, xojjL^; Suidas, v. xojiqc; Aristote, Eth. Nicom., IV, 13, 15.

la discipline et le dévouement à la chose publique ; il veut ainsi affirmer ses droits au pouvoir en montrant qu'il en est le plus digne. Malheureusement , ce beau programme fut loin d'être appliqué. Dans la décadence générale qui saisit la société athénienne pendant le quatrième siècle , l'aristocratie est peut-être plus atteinte que les autres classes de l'Etat ; c'est parmi les imitateurs des mœurs austères de Sparte qu'on pouvait trouver les soldats les plus indisciplinés ainsi que les pires débauchés. Mais on ne peut nier l'habileté de cette politique, ni ménager son admiration à ceux, s'il y en eut, qui tentèrent loyalement l'exécution de ce noble programme. Nous aimons à voir dans le cavalier Mantithée le descendant d'une des grandes familles de cette aristocratie militaire qui a jadis été la maîtresse de l'Attique. Même après le triomphe de la démocratie , ces familles n'ont jamais cessé de servir l'Etat par la parole et par l'épée ; elles conservent comme un pieux héritage cet esprit militaire , ce dévouement à la chose publique qui animait les ancêtres; quand les temps deviennent plus sombres, elles croient que l'austérité des mœurs , la dignité dans la vie privée , et , dans la vie publique , le zèle, le dévouement sont la protestation la plus digne et , en même temps , la critique la plus sanglante qu'une minorité vaincue puisse infliger à un régime de décadence , de corruption et d'égoïsme.

Page 1