LORD PALMERSTON
ous les hommes d’Élat de l'Angleterre ont leur signification bien nette et bien tranché»; : l’ilt, c'esf l'aristocratie et le privüége ; Wellington, le vieil esprit anglais; Canniug, le libéralisme généreux; Robert l’eel, la réforme économique; quai t ii lord i’alnierston, il est impossible de savoir au juste ce qu'il représente : est-il vvigh ou tory, absolutiste ou libéral, partisan du progrès ou enfiché de ht tradition? est-il le défenseur ou l'ad- M isaire de la cause constitutionnelle en Europe? est-il consens» leur ou progressiste? C’est ce que personne ne pourrait dire au juste. Lord Palmeislon est un problème, une énigme, un logogriphe vivant; on l’a vu tour à tour, dans le cours de sa longue carrière politique, soutenir les principes les plus opposé*, passer du blanc au noir avec une désinvolture singulière, tendre une main aux aristocrates, l’autre aux radicaux. Aujourd'hui pour la paix, demain pour la guerre ; belliqueux et pacifique sans qu'on sache pourquoi , poussant l'Angleterre à des armements fabuleux et appelant Cobdcn au ministère, encourageant la révolution italienne
LORD PALMEI1STOM.
et faisant des politesses à l'Autriche, lord Palmerslon a crié dans ln politique européenne le rôle assez amusant et tout à fait nouveau de ministre-charade.
William Temple, vicomte Palmerslon, est né h Broadlands, comté de Southampton, en 1 784. Il est issu de la branche cadette d'une maison dont l'origine remonte, dit-on, jusqu’il la conquête; son titre de pairie est d'Irlande. Entré fort jeune au collège de Harrow, il continue scs éludes à Edimbourg, et les termine à Cambridge. Le front ceint encore des lauriers universitaires qu’il vient de cueillir en abondance, il passe des laines de l'écolo sur ceux de la Chambre des Communes. A peine majeur, les tories le choisissent pour représenter l'Université qu’il vient d'illustrer par ses succès : le candidat wigh l’emporte sur son adversaire. Vingt-quatre ans plus lard, les deux concurrents se trouvent réunis dans le ministère : le jeune, lauréat tory était passé dans les rangs des wighs.
Lord Palmerslon avait vingt-quatre ans lorsqu'il entra, pour la première fois, dans la Chambre des Communes, oh Newport venait de l’envoyer. Il représenta peu de temps cette ville: Cambridge tenait à son écolier, et, de 1811 à 1831, l’Université lui confia l’honneur de défendre ses privilèges. En 1831 s'accomplit un douloureux divorce; Palmerslon faisait des infidélités il l’aristocratie, il fallait rompre avec lui. Séparé de corps avec Cambridge, il convola en secondes noces avec la ville peu célèbre de Illitchingley. A Iilitcliinglcy, supprimé comme collège électoral par le hill de réforme, succéda Soutli-llauts, qui ne tanla pas 6 se brouiller avec son représentant. Ou ignore les causes qui amenèrent une rupture entre les conjoints; on croit que les efforts des tories n'y furent point étrangers. Depuis ce temps-là, lord Palmerslon a contracté avec la cité de Tiverlon une quatrième uuiun jusqu'ici sans nuages.
Depuis l’Sge de vingt-quatre ans jusqu'à celui de soixante-seize qu'il vient d'atteindre, lord Palmerslon a été presque constamment ministre, et n’a pas cessé de jouer un rôle important dans les affaires do son pays et de l’Europe. Il serait le Nestor de la politique, s'il n’aimait pas mieux en être l’Achille ou i’Ajax.
Longtemps relégué dans les comparses, ce n’est guère qu’en 1830 que lord Palmerslon peut eufin faire figure sur la scène, et l'on doit dire qu'il y tient d’une façon brillante l’emploi de ministre libéral, qui n’est pas sans difficulté à cette époque.
Lonn PALNEnsTox
Lord Wellington «'était empressé de reconnaître la monarchie issue de la révolution de juillet, et h cela il u’avait d'autre mérite que celui de la honna grâce et de la rapidité. Quand la France juge h propos de changer son gouvernement, il faut bien qu'on se résigne h le trouver lion : elle est assez puissante pour faire accepter se* décisions ; mais il n'en est pas de même do tous le* États. La Belgique, par exemple, avait une certaine peine A faire sanctionner par l'Europe le changement qui venait de renverser la dynastie d'Orange : la Russie grommelante, l’Autriche mécontente, la Prusse toujours tremblante pour ses minces frontières du Rhin, n'auraient pas mieux demandé que se venger sur la révolution de septembre des désagréments que la révolution de juillet venait de leur causer. Les traités de Vienne, brusquement déchirés A Paris, troublaient cette pauvre Sainte-Alliance, et elle aurait bien voulu empêcher quo la déchirure allât plus loin. On ouvrit une conférence A Londres, et lord Palmerston no déploya pas moins de zèle que le prince de Talleyrand A faire reconnaître par les puissances les faits accomplis en Belgique. Il est vrai que son zèle, dans cette circonstance, ne fut pas tout A fait désintéressé : l'idée d'asseoir sur le nouveau tréne un prince dévoué A la politique de l'Angleterre entra bien pour quoique chose dans son empressement et dans ses efTorts,
Avouons que, cette fois du moins, il eut la main assez heureuse. Le roi Léopold est resté le modèle des souverains constitutionnels; il s'est borné A régner sans chercher A gouverner plus qu’il ne convient A un monarque qui a des ministres responsables. Convenons également que, dans cette affaire de la formation de la royauté belge , lord Palmerston , qui croit beaucoup A l'influence des femmes sur la politique, s'il faut s’en rapporter A l'irritation qu'il montra A l'époque des mariages espagnols, lit A la France une concession qui dut lui eoûter beaucoup en consentant A l'Union du roi des Belges avec la fille du roi des Français, de telle sorte que, si l'Angleterre s'asseyait sur le trône de Belgique dans la personne de Léopold, la Franco y prenait place également sous les traits gracieux de la princesse Louise.
Dans cette phase de la vie politique de lord Palmerston, tout le côté Pilt de son caractère semble avoir disparu : il n'y a en lui que du Canning.
A peine lu liberté constitutionnelle est-elle fondée en Belgique que lord Pulmerslou songe A l'établir solidement en Espagne. La etiose n'était point facile,
os
LORD PALMERSTO.V.
Nous ne voulons pas médire de l'Espagne, mais il faut convenir que c'est uu singulier pays. En 1827, on brûla encore un juif dans une ville de la Péninsule dont nousavoDs oublié le nom. Passer de l'auto-da-fé à la tolérance, de l'absolutisme h la liberté, la transition était un peu brusque, d’autant plus que l'absolutisme tenait la campagne, occupait des villes importantes, entretenait des armées nombreuses dirigées par de bons généraux, sans compter d’innombrables guérillas qui couraient le pays commandées par des curés à iromblon, fouillaient les villages, les fermes, mettaient les bourgs à contribution et fusillaient çù et lé les gens riches, les vieillards, les femmes et les enfants suspects de professer des opinions peu orthodoxes en matière de gouvernement. C’était le hou temps du curé Mérino et des moines du très-saint ordre du trabuco. Le droit divin et le droit constitutionnel s'exterminaient d’un bout de l'Espagne û l'autre, et il est fort difficile de dire lequel des deux l’eût emporté si l’Angleterre et la France n’avaient fait pencher la balance en faveur du droit constitutionnel. Lord Palmerston se montra superbe de chevalerie en faveur de l’innocente Isabelle : le colonel Evans fut autorisé à lever en Angleterre une légion de braves destinés à voler au secours des grâces et de la faiblesse, et la flotte anglaise reçut l’ordre de croiser le long des cétcs septentrionales de l’Espagne pour s'opposer à toute excursion de don Carlos.
Le Portugal était placé sous le sceptre d'une reine enfant. Non moins innocente et non moins mineure qu'Isabelle, dona Maria avait à lutter contre le farouche don Miguel. Si don Carlos et don Miguel triomphaient, la Péninsule tout entière, de l’Èbre au Tagc, était replacée sous le joug des moines et de l’inquisition. Aux efforts des deux prétendants, lord Palmerston opposa le fameux traité de quadruple alliance entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal, par lequel les parties contractantes s’engageaient û défendre les monarchies péninsulaires contre toute agression du dedans ou du dehors.
Aussi, lorsqu 'en 1834 lord Palmerston se vit forcé de quitter le ministère et de suivre lord Melbourne dans sa retraite, tous les journaux libéraux versèrent des larmes sur sa retraite, et tous les amis de la monarchie constitutionnelle mirent un crêpe à leur chapeau.
Ici les dispositions de lord Palmerston changent subitement : il passe du Canning au Pitt, comme la girouette tourne du nord au sud ou de l'est à l’ouest, sans qu'on puisse savoir pourquoi.
LOIID PALMEnSTON.
Un an après sa chute, lord Melbourne revient au pouvoir et y ramène son ancien collègue avec lui. Aussitôt le feu est à la politique : les cabinets étrangers sont bouleversés, les hommes d'État qui les dirigent ne savent plus où donner de la tête. Qu'est devenu le Palmerston d'autrefois? Celui d'aujourd'hui est rogue, cassant; tout l'irrite, tout l’agace; il croit que tout le monde l'attaque, et il cherche querelle à tout le monde; il ne reconnaît plus scs amis ni lui-même; il so voit dans une glace et se demande quel est cet importun.
Sous prétexte d’extirper radicalement la traite des nègres, il ordonne le blocus rigoureux des côtes de l'empire du Brésil.
Le Canada, à bout de réclamations et de patience, s’insurge un beau matin. Rien n'était plus facile que d'apaiser cette sédition par des mesures conciliantes: lord Palmerston s'empresse de recourir aux moyens de rigueur.
Le sentiment populaire se prononce en faveur do la guerre contre les Chinois: au lieu de le combattre, lord Palmerston se plaît, au contraire, à l'exciter, et il se hâte de terminer les préparatifs de cette injuste expédition.
Lord Palmerston semble piqué de la tarentule politique; il ne saurait rester un seul instant en repos, il va, il vient, il s'agite, il se démène, il marche sur le pied de tous ceux qu'il rencontre, il se fait des affaires à chaque instant. La plus désagréable de toutes était, sans contredit, celle des soufres, que lord Palmerston avait depuis longtemps avec Naples. Le commerce britannique désirait fort de la voir finir. La Franco s'en mèlo, propose un arrangement qui est accepté et qui rouvre aux négociants anglais les ports de l'Italie.
C'est là, sans doute, un signalé service. Vous croyez que lord Palmerston s’en montrera reconnaissant? Détrompez-vous : la sécurité rétablie dans la Méditerranée, la flotte de l'amiral Stopford redevenue disponible, la première penséo du ministre des affaires étrangères de l'Angleterre est d'attaquer Méhémet-Ali, l’allié de la France, et de former contre elle une nouvelle coalition à propos de la question d'Orieut.
Jne des plus étonnantes boutades de lord Palmerston est ce fameux traité de Londres qui faillit un instant amener une guerre européenne , qui renversa M. Thicrs, qui nous valut les huit ans de règne de M. Guizot, et plus tard la révolution de février.
Depuis le renversement de la branche aluéo des Bourbons en France, la
LoUU l'ALVIEIlSTON.
Sainte-Alliance était dissoute; l'Europe sc partageait eu deux camps, celui des États ceuslitutiuuuels et celui des Étals absolutistes : le droit divin d'un côté, la liberté do l'autre; la force morale balançait la force du. nombre. Lord Fulmerstou trouve plaisant de changer tout cela. Un beau matin il dit adieu à l'alliance française et convole avec l'alliance russe : que la France, si elle veut, représente à elle seule le principe de lilicrté ; quant à l'Angleterre, il est temps qu elle fasse un peu d'absolutisme, cela divertira le ministre des affaires étrangères de l'Angleterre; et d'uu trait de plume lord Palmerslon nous exclut de ce qu’on appelait alors le concert européen.
C'était le temps do la grande rivalité entro M. Guizot et M. Thiers. Le premier ministre donnait à l'ambassadeur des ordres que celui-ci suivait fort peu: ce que l'un trouvait lion, l'autre le trouvait mauvais. M. Guizot, à Londres, n’était pas un agent du gouvernement, mais le représentant du centre droit; il était la sentinelle vigilante placée par M. Fuléliirou et son parti pour donner le signal d’alarme au moindre accident qui pourrait déranger le statu quo, et pour maiuteuir la paix à tout prix. On se rappelle sa fameuse lettre à M. de Broglie; elle ne laisse guère de doutes sur l'antagonisme qui existait entre le chef du centre gauche et le chef du centre droit. M. Guizot regardait le dedans et non le dehors, comme les journaux de l’opposition le disaient à cette époque ; et taudis que M. Thiers parlait à Paris aux ambassadeurs un langage h la romaine, M. Guizot faisait entendre aux ministres & Londres qu'il ne fallait pas trop prendre ce langage au sérieux, qu’il n'y avait qu'à agir d’uno façon expéditive, et qu’une lois la besogne faite, il sc chargeait, M. Fulchiron aidant, de la faire accepter par les Chambres. Al. Guizot oubliait le pays, et huit ans après 1e pays lui prouvait que la pilule du traité de Londres lui était restes! au gosier.
Quant au langage de lord Palmerstou, on peut dire qu’il lie varia pas un seul instant dans toute cette affaire : il Tut d une parfaite insolence pour nous. Eu voici un petit échantillon, tiré d'une dépêche adressée par le ministre des affaires étrangères au colonel llodges, son agent en Égypte : « La seule chance île succès que Méhéniet-Ali pourrait avoir serait l’assistance du gouvernement français; mais la France ne l'assistera point. La Franco s'opposerait à une coalition hostile des cinq puissances, si ces puissances menaçaient d’envahir sou territoire, d’insulter sou honneur ou d'attaquer ses possessions; mais la France ne se mettra pas en guerre avec les autres grands États do l’Europe, diuis l'intérêt de Mehémel-Ali ; elle n'a pas d'ailleurs les moyens de le faire.» Voilà qui est clairet net. Continuons :
s La France a, il est vrai, une flotte de quinze vaisseaux de ligne dans la