L'EMPEREUR D'AUTRICHE
e 20 mars 1848, au moment où le contre-coup de la Révolution de Février ébranlait toutes les monarchies de l'Europe et le vieil empire Autrichien, l'archiduc Régnier, fils du vice-roi de la Lombardo-Vénétie, écrivait h son frère : (( Nous devons cette belle situation à notre gouvernement de femmes, se composant: d'un idiot pour empereur, d'un ladre pour successeur présomptif, d'un gamin présomptueux pour prince héréditaire, et à la suite de ceux-ci, de l'impératrice-
mère, Sophie, puis T*** et tutti quanti, les appartenant à
chacune d'elles. De cette façon et par cette rare périra notre monarchie qui était si forte! Metternich est en fuite, Kollovvrath, f 1 l'oncle Louis, et sans doute aussi les autres ministres se retireront ; on n'en nommera pas d'autres sans faire de nouvelles concessions, et nous tomberons ainsi dans le précipice qui nous engloutira tous ! En pensant à cette suite d'événements, comme je te l'ai dit, les cheveux se dressent sur ma tète. Il ne manquerait plus que la Russie nous refusât l'argent qu'elle nous a promis , et qu'elle nous déclarât la guerre ! C'est
int L'EMPKUKl'll n'ArïHK.IIF,.
pour 1(> (•{iiip (iiic iMiiis |>i)iiiii(iiis (lire : adieu rciupirc ! cl imiis l'aire inscrire coniine citoyens ilans la f^aide ci\i(|iie ! »
Le parti n'eût peut-être pas (Hé aussi mauvais que rarchiduc Réj^nior a l'air (le le cioiro. Les princes do la maison de Habsbourg n'auraient rien perdu à montrer moins de répugnance pour les instiluliiuis modernes. Ce (|u'il y a de sili- du moins, c'est (pie, sincère ou non, c'est à ces institutions (pi'en 1818 connue aujourd'bui le gouvernement Aulricliion s'est attacbé pour ne pas tomber.
On le voit par le IVagmeiil de lellic (|iie nous venons de citer, les périls de la uioiiarcliie étaient pressants, il fallait, pour la sauver, une main ferme; le vieil empereur abdi(pia ; son fn're l'arcbiduc Fran(;ois-Charles en fit de même, et son fils Frauçois-Josepb ceignit la couronne. C'était ce gamin présomptueux dont l'archiduc Ré-gnier vient de parler.
Le nouveau règne naissait au milieu des orages. Vienne était pour ainsi dire encore au pouvoir de l'insurrection ; l'Italie et la Hongrie soulevées tenaient en échec les armées impériales. Le gouvernement jugea (ju'il n'avait pas pour le moment d'autre force que celles que lui prêteraient les idées de liberté constitutionnelle ; il parut les adopter entièrement : « Appuyé sur les bases d'une vraie liberté, disait François-Joseph 11 dans son manifeste, sur le principe de l'égalité des droits entre tous les peuples qui composent notre empire, sur l'égalité de ses agents devant la loi, sur le droit ac(iuis aux représentants du peuple de s'associer à notre gouvernement, notre pfiys va retrouver son ancienne gloire. L'édifice que nous allons tous ensemble reconstruire pourra braver les orages de ces temps difficiles et formera comme ime vaste tente sous laquelle viendront s'abriter, plus unies que jamais, sous la protection du sceptre que nous tenons de nos ancêtres, les diverses races que nous sommes lier de gouverner. »
Ces promesses étaient encourageantes, et c'est sous l'iufiuence de l'heureuse impression qu'elles venaient de produire que l'Assemblée constituante de Kremsier continua ses délibérations. Elle discutait la constitution future de l'Empire, lorsque tout cà coup l'Empereur en pronuilgua une de son propre mouvement, et fit suivre cette promulgation de la dissolution de l'Assemblée. Ce revirement subit était dû à la nouvelle des avantages que l'armée autrichienne venait de remporter en Italie.
L'Empereur ne s'était pas réservé dans le nouveau pacte une part d'influence beaucoup plus grande que celle des autres monarques constitutionnels. Il exerçait le pouvoir législatif sinuiltanément avec la diète de l'Empire, et
I/EMPERKIÏH n'Ai TlUr.lli:, 11);}
avec les diMcs pioviiicialcs. Deux (Jiaiiihrcs Ibniiuiciil la (lii^le do l'Kinpiic. Les diètes provinciales clioisissaient les membres de la Chambre haute parmi les gens payant (•in(| cenls lloiiiis d'impôt. Les membres de la Chambre, élus par le sutlVa^e direct des citoyens majeurs et jouissant de leurs droits civils et politiques, devaient payer le même cens (|ue les électeurs. La conslilutiou admettait en outre le droit de révision et de uiodincation par la diète générale. Pour l'Autriche cela n'était pas Ini]) mal.
Dans tous les pays où elle existe, la monarchie a toujours cherché l'unité et la centralisation. En France elle a fini par atteindi'e .son but, elle l'a manqué en Angleterre. En Autriche, le prince de Scliwartzenberg, pensant que le moment était favorable au développement des tendances unitaires, poussa vigoureusement le pouvoir dans la voie de la centralisation. Extirpé de la Lombardie et de la Vénétie par la domination française, le régime féodal subsistait encore dans les autres provinces de l'Empire avec sou cortège d'impôts particuliers, de privilèges locaux et de juridictions exceptionnelles. L'Empereur supprima tout cela d'un trait de plume, en apparence au nom de la révolution, mais en réalité au profit du pouvoir impérial.
Tant que dura la guerre de Hongrie, l'Empereur se résigna parfaitement à la constitution de 1849, mais l'insurrection domptée, grâce aux baïonnettes russes, François-Joseph, revenant vainqueur d'Olmutz où il s'était rencontré au milieu des fêtes avec son sauveur le Czar Nicolas , trouva cette constitution infiniment trop libérale et la supprima sans en promulguer une autre ; voilà, donc le monarque constitutionnel détrôné et remplacé par un souverain absolu. Plus de liberté politique ni religieuse, plus de responsabilité ministérielle, plus de Chambres. Le Conseil de l'Empire choisi par l'Empeieur devenait la seule représentation de l'État. Le prince Schwartzenberg se chargea d'expliquer ce nouveau revirement dans une circulaire adressée aux agents de l'Autriche à l'étranger. « L'Empereur, disait-il, qui a donné spontanément et de son plein gré les lettres patentes du 4 mars, ne s'est jamais lié à leur égard, ni par un serment qu'il
)9i; i.'EMPrnEi.ii D'.vrTiihiir,.
auiail pirlr, ni par iiiic rdiici'ssiitii ou aliaiidoii (|ii('I((iim|uc iIc son aiiloril6 iinpi'M'ialo. Sa Majcslr u.Vsl donc |iiiiiil Icmic à inainlciiii' la Icllic de (•(ilp consfiliifioii, (|iii doit rliv laiij^rc parmi ces iiicsiiics (pic h^ souverain, dans iCxcrcifc de son jilcin pon\oir, aiio|)(e on rnodilii!, ou abrofit; selon sa oonviclion cl doni il n'es! responsable (pi'en\ers Dieu seul. »
C'est là nue doofrine conuiiode : (ni l'a assez sonveiil irfnfée pour (pi'il ne soit pas nécessaire de le l'aire de nouveau.
Rentré dans la plénitude de son pouvoir, n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, l'Empereur jufjea à propos de se distraire par un petit voyage, et il choisit précisément la Lonihardo-Vénétie comme but de son excursion. Le clioix était hardi, cl pins dnne fois François-Joseph dut se repentir de l'avoir fait. 11 re(;ut parloni un accueil glacial, et ne trouva un peu de gaîlé (pie sur le visage de ses soldats, et encore de cette gaîté qvie communifiuent les distributions extraordinaires de brandwein.
Quebjue temps après son retour à Vienne , l'Empereur apprenait une bien triste nouvelle. Le 5 août 1852 , le prince Schvvartzenberg , après avoir présidé le conseil des ministres, s'habillait pour se rendre à un grand dîner donné par son frère, lorsqu'il tomba tout <à coup sans connaissance. On n'eut pas le temps de faire appeler un médecin ; au bout de cinq minutes, il était mort, o Je perds en lui, écrivit François-Joseph, an frère du premier ministre, un serviteur hdèle , et un loyal ami. La patrie perd un homme qui, dans les temps de crise, s'est mis à la disposition de ma famille avec un rare courage, et qui, depuis lors, s'est dévoué à la tâche qu'il s'était imposée de raffermir l'ordre et le \wne avec un tel zèle et un tel succès que .son nom tiendra une place glorieuse dans les annales de l'Autriche. »
Huit ans se sont écoulés depuis celte mort, et les événements ont déjà prouvé qu'il y avait beaucoup à rabattre de ce jugement porté par l'Empereur sur son minisire.
Comme Louis XIV après la mort de Mazarin , François-Joseph déclara qu'il gouvernerait désormais par lui-même, que les délibérations du conseil d'Etal auraient lien dorénavant en sa présence. En cas d'empêchement de sa part, la présidence du conseil devait revenir de droit à M. de Bach, ministre de l'intérieur. Ce choix avait une signification particulière. Fils d'un avocat distingué , entré fort jeune dans l'administration, un pied dans le barreau, un autre dans la bureaucratie, M. de Bach se décida pour le barreau, et quitta la plume pour la robe à la mcjrt de son père. Député de son ordre
i;i.Mi'i:iii.rii d'ai tiikiii:. I""
en 1848, il liyui'ci parmi les iiii'iiiliirs <lc, lu <(iiiiiiiissi(iii i)i(j\is(jii(; tliai>;i'C (radiniiiisln'i- la capilalc. Il lit plus lard partie de l'AssciulilrM' coiistiluaiite coiuinL' d«''piil('! du fauboui-ji' de Woyden. V'u[\u- ili' la. iiioiiclic nuilairc comme le prince Sciiwarty.eiiljcrg, tout ce «pii ressemblait de pri's dii «le loin à riiomogi'^néité avec l'Allemagno, à riiulépeudanciï des races et des nationalités, lui paraissait le couihle de l'akimination. Ilctrs de la centralisation point de salid. Au seul mol de Hongrois, de Croate, d'Esclavun, de Transylvain, il tressaillait connue ini puriste ([ui entend retentir un liarbarisnie à son oreille. 11 n'y avait pour lui (|ue des Auli'ichiens ; il vovail des Auliicliiens partout, même en Pologne. Chassé de Vienne par l'insurrection du 6 octobre 18i8, il se rendit à Olnuitz, où rEmperem- lui confia le portefeuille de la justice dans le cabinet Scbwartzenberg-Stadion. C'était ce dernier (|u'il remplaçait comme ministre de l'intérieur. A lui revenait par conséquent la tâche de fondre, de réunir, d'amalgamer, d'unilier les diverses fractions de la monarchie autrichienne, et il faut lui rendre cette justice qu'il s'y est employé avec une ardeur et une foi (|ui ne se sont pas un instant démenties depuis son entrée au ministère jusqu'au jour où il l'a quitté pour aller à Rome, en qualité d'andiassadeur, unifier et fusionner son gouvernement avec la papauté.
Le comte de Buol-Schauensteiu , autre unilicateur déterminé, remplaçait le prince Sclivvartzenberg. Diplomates de père en lils depuis des siècles, les Buol, originaires du pays des Grisons, étaient en possession de peupler les légations et les ambassades autrichiennes. Le père de Buol l'unilicatenr présida longtemps la diète germani(|ue. Son tils, formé sous sa direction, fut successivement attaché h diverses légations de l'Allemagne, puis à celle de Florence; il tint à Paris et h Londres la place de secrétaire d'ambassade. En 1848, il occupait le poste important mais difficile de ministre d'Autriche en Piémont. Voyant la tournure que prenaient les choses, il demanda nettement ses passeports. Cela fut considéré comme un acte d'énergie à Vienne , et pour le récompenser , on l'envoya à Saint-Pétersbourg d'où il revint pour lemplir sous le prince Schvvartzenberg les fonctions de second plénipotentiaire aux conférences tenues à Dresde pour terminer l'éternel irifl'('Mend entre la Prusse et l'Autriche au sujet des duchés de Holsfein et de la Hesse-Électorale. En ([ualité de président du conseil et de ministre des affaires étrangères, c'est le comte de Buol-Schauenstein qui, lors(pie l'Autriche se décida h mettre en pratique le mot du prince Schvvartzenberg, et à étonner le monde par son ingratitude, lui en fournit
l'.iM l.'l'MI'KliKl' Il D'.VI ïlUCIIi:.
les iiiO)ons on sij^naiil ;i\('c la Ki'anco et rAii^lclcirc Ii' traité du 2 (l('H'emhre 1854 qui iiu'îiiajieait peu l(^s inli'Mvts de la Russie.
Lo haron de Bruck, f-raud unilicateur aussi, s'rlait rctiiv uu au auparavant du ministère , où il n(^ l'euli'u ((ne (|nalre ans |ilus laiil. On s'est aperf;u depuis (|ne sa politique consistait surtout h uniliei' la l'oilune <lu gouvernement avec la sienne.
Rassuré par la présence de M. de Rach devenu baron, et par celle du comte de Ruol-Sclianenstein au ministère, l'Empereur François-Joseph crut avoir partie gagnée, et ne douta plus du succès de l'unilicalion; et éprouvant alors de nouveau le besoin de voyager pour se convaincre ([u'il n'-gnait sur un pays non moins uni que la France, il commença ses promenades par la Hongrie; et la (li'oatie. Quel accueil pouvait-il espérer du premier de ces pays où on lavait vu assister à des fêtes, tandis (ju'à côté de son palais se dressait le gibet où allaient figurer les plus pures gloires de la patrie? Il y avait là une espèce de défi à l'opinion publique dont il est difficile de comprendre l'utilité et le l)ut. Quant à la Croatie, on comptait sur son entbousiasme, mais il arriva que ces Croates, qui en haine des maggyars s'étaient soulevés au premier signal de Jellacbich eu faveur de l'Autriche , se montrèrent aussi froids et aussi réservés que les Hongrois eux-mêmes, donnant pour raison de leur mécontentement qu'ils n'avaient point versé leur sang au profit de la centralisation autrichienne, mais pour assurer au contraire le maintien de l'indépendance et des institutions natiouales.
Le triomphe de l'unité n'était donc pas aussi complet qu'on voulait bien le dire, et la centralisation semblait avoir encore beaucoup de progrès à faire au sein de l'Empire, lorsque le bi'uit d'une nouvelle insurrection à Milan se répandit tout à coup dans Vienne. Le 6 février 1853, des barricades surgissaient tout à coup sur différents points de la ville; le peuple s'emparait de plusieurs postes, une bande armée réussissait même à pénétrer dans le château. Tout cela indiquait qu'il manquait encore quelque chose à l'unification de l'Italie avec l'Autriche. Radetski se chargea d'activer la besogne par des mesures dont reflicacifé ne lui semblait pas douteuse. <(Je fais surtout savoir, dit-il dans un bando adressé aux habitants de Milan, que j'ai ordonné aux autorités judiciaires de mettre sous le séquestre, dès les premiers indices légaux, les I)iens de ceux qui , d'une manière quelconque, se rendraient complices de tentative de haute trahison, quand mémo cette co)uplicité ne consisterait que dans l'omission de la révélation à laquelle chacun est tenu. » Il va sans dire que l'Empereur s'empressa d'ap-
i,'i;.Mi'n:ui:i II d'altiuciii;. ioo
proiivoi' ces mesures uiiilicadices, corrohoréos pai' la IwisIoiiiimiIc, le cinroro iltiro ou (hirissiiiio el l'exil.
Presque au même luouienl, ou apprciiail <|u iiu oiniier Inju^rois, du uoiii <l(! Lehenji, venait de protester à sa façon contre l'unilication, en assénant un coup de liaclie sur la lèlo de l'EinpfM'fîur pendant (|u il se proiuenail Iranquillemeut sur l(^s glacis de Vieuiu! en compagnie de son aide de canij). Fort lieui'cusenuMit le li'emblement de la main de l'assassin détourna le coup et amortit sa violence. Après douze ou quinze heures d'inquiétude, la sécurité reparut, et au bout d'une semaine, François-Joseph était complètement puéii.
M. de Buol-Sciiauenstein, après l'insurrection de Milan et la tentative de Lehenji, crut devoir demander à la Suisse l'expulsion des réfugiés italiens établis sur son territoire, et à. la Turquie le renvoi des réfugiés hongrois qui s'étaient retirés à Constanlinople. La Suisse tint bon, et la Turquie venait de céder lorsqu'éclata comme une bombe dans le ciel tranquille de la diplomatie, la fameuse mission du prince MentschikofF.
La querelle engagée entre la France, l'Angleterre, la Turcjuie d'une part, et la Russie de l'autre, quel parti allait prendre François-Joseph, pour qui se prononcerait-il? A ne consulter que l'honneur et la reconnaissance, son choix ne pouvait être douteux ; Nicolas I"' avait sauvé l'Autriche, François- Joseph II devait secourir la Russie. Au point de vue de l'intérêt, la question prenait une autre physionomie. Pensant que la reconnaissance était une vertu trop bourgeoise, François-Joseph se rangea hardiment du côté de ses intérêts , et sacrifia son sauveur.
Que le lecteur se rassure, au lieu de parcourir les phases diverses de la question d'Orient, nous allons le conduire au bal.
Une nuit du mois de décembre 1853, les vitres du château de Schœubrunn, ordinairement sombres, étincelaient du reflet de mille bougies, le bruit joyeux des valses allemandes, des danses polonaises, des quadrilles fi-ançais éveillait la résidence sombre et silencieuse des Césars autrichiens. Chose rare, car le jeune Empereur est'assez morose de son naturel, il y avait bal à la cour.
Invitées par l'Impératrice-mère Sophie, plusieurs jeunes princesses étaient venues passer quelque temps avec elle à Schœubrunn. On dansait eu leur
îfO I. I MI'KIll.l II II Al IIIKIII;.
lioiluoiir. 11 y avait là r»''liU' l'I la liiie ik'iir des princesses à marier. Dans ce frais jardin germanique, parmi ces roses royales, François-Joseph (lai;;nerail-il fciire un choix? Sa mère l'espéraif, et les courtisans parlageaient son atlente.
Parmi les danseuses se Ironvail la princesse Élisahelh -Amélie- Eugénie , seconde lille de iMaximilien-Joseph, duc en Bavière, représentant de la branche cadette de la maison royale de ce pays. Par sa itliysionomie pi(pianle et modeste à la fois, par l'éclat voilé de ses yeux, pai- Ji^i grâce de sa démarche et la linesse de sa taille, la jeune descendante des Witelshach attirait fous les regards. On remanpia (pie non - seulement François - Joseph s'était laissé entraîner jus(pi'à danseï' deux fois avec elle, mais encore (|ue le bal étant sur le point de Unir, il s'était approché d'elle en rougissant , et lui avait offert un bouquet. Les courtisans expérimentés, eu voyant ces démonstrations inusitées de la part de leur maître, ne s'y tiompèreut pas, et se dirent en mettant leur bonnet de nuit : Nous avons une Impératrice.
En effet, le lendemain François-Joseph se rendit chez sa mère, il lui fit part de ses sentiments, et le 2i avril 1834 l'Église bénit un mariage d'amour que l'Empereur signala par les grâces et les faveurs usitées en pareille circonstance. Le maréchal Radetski reçut la grand'croix de Saiut-Étienne , le Ban Jellachich le titre de comte, le prince Schwartzenberg, frère du ministre défunt, le grade de lieutenant général : deux cent mille florins furent consacrés au soulagement des misères causées par la disette dans les campagnes, et, chose non moins juste, une amnistie depuis longtemps attendue rendit à la liberté et à la patrie une foule de condamnés et de prévenus, pendant que les gouverneurs de Venise et de 31ilan recevaient l'ordre de lever l'état de siège dans ces deux villes. .
La jeune et aimable Impératrice à laquelle furent dus tous ces adoucissements, aujourd'hui malade et languissante, est obligée de se soustraire à l'influence pernicieuse du climat de Vienne. Elle traversait ces jours derniers l'Allemagne méridionale pour se rendre à Trieste, où l'attendait le navire qui devait la transporter à Madère.
Franchissons l'intervalle de cinq années pendant lesquelles rien d'important ne se passe dans la vie de François-Joseph, si ce n'est son accession au congrès de Paris oîi il se fit représenter par le comte de Buol-Schauenslein. ef où fut
i.'i.Mi'i;iii;rn Iiai nih.iii;. 20«
plakk'C en pirsoiicr ili' l'iMiropc l;i ^rainlc ciuis.; iUilicuiif, en allniihuil. rt'ètro jugée iléliiiiliMMiieul sur les cliaiiips de bataille de Magenla el lie
SoHerino.
Nous sommes au mois d'axiil 1850.
Non content de repousser la pioixisilidii «l'un couvres i'aiie |)ar l'Anglelerre, et acceptée par la Fiauce, la l'russr cl la Russie, François-Joseph donnait l'ordre il son représentant^ à Turin, M. de Kellesberi:, de remettre au gouvernement piémontais une note pour le sonuncr d'avoir à rétablir son armée sur le pied de paix, et à licencier les corps de; volontaires. Un délai de trois jours était donné pour lépondre par oui ou par /<o/; à cette sommaliou.
C'était là sans doute s'expliquer catégoriquement, mais depuis longtemps il n'était plus permis de se faire illusion sur l'intention bien arrêtée de l'Empereur François-Joseph d'en appeler aux armes. Quinze jours a\ant l'envoi de V ultimatum, le général Giulay, passant en revue à Milan les troupes destinées pour la frontière , leur avait adressé l'ordre du jour suivant :
«Soldais!
(( S. M. l'Empereur vous appelle sous les drapeaux pour raliaisser une troisième fois la vanité du Piémont, et vider le repaire des fanatiques et des destructeurs de la paix générale de l'Europe. Soldats de tous grades, marchez contre un ennemi que vous avez constamment mis en fuite; rappelez-vous Volta, Sommacompagua, Curtatone, Montanara, Rivoli, Santa-Lucia, et une année plus tard à la Gava. à Vigegano, à Mortara, et enlin à Novare oii vous l'avez dispersé et anéanti. Il est inutile de vous lecommander la discipline et le courage : pour la première vous êtes uniques en Europe, et par le second voiis ne le cédez à aucune armée. Que votre mot d'ordre soit : Vive l'Empereur et vivent nos droits !
(( GlULAY. »
Né à Pesth, en llongiie, dans l'année 1799, le signataire de cet ordre du jour insolent, descend d'une grande et riche famille de l'aristocratie. Son père avait été Ban de Croatie et président du conseil Aulique en 1830. Entré au ser\ice en 1810, lieutenant-colonel quatorze ans après, iUlevenait propriétaire du régiment n" 19, puis major-général et brigadier. Nommé lieutenantfeld-maréchal en 1840, il recevait en même temps le commandement de la division de Vienne; il avait le gouvernement de Trieste en 1848. Appelé l'année suivante au ministère de la guerre, il (piitta ce poste pour aller remplir une mission particulière à Saint-Pétersbourg. Investi à son retour du commandement
202 i,'i;Mi'M!i:rii u'ai iiiiciii;.
diiii ('(H'iis il'iiiim'i' sdiis le iiiait'clial Iladelski, il |iril le ((iiiiiiiaïKlciiiciil f^riii'ial (le laiiiici' (II' LoiiiliiU'dio h la iikhI de son s'wmx cher. IIoiiudc de grandes maiiii-res, d'un cdiiii-d d'il jnsic cl pidiujil. \v grurral (iiiiluy avail l'ail concevoir <I(S ospcraiices (|no sou talent niililairo n'ii poinl jusiilicos. Plein de liia\oni'c sur le cliani|i de Itaiaille. il n'y a ])oinî montré celle \i^iieni- d iiiitiatixo, cet iustiiici des i^randes combinaisons, cette fécondilé de ressources (|iii font Je capilaiiio. L'Kmperenr Fran<;ois-Joseph se vit oitligé, au milieu de la campagne, de destituer (iinlay et do metli'e un autre général à la tête (\(' ses troupes. Il Le général Giulay, dit un des historiens de la deraièr(î guerre d'Ilalie, avait commis une l'aute irréparable en ne marchant pas rapidement sur Turin. A ce moment là, le ciuulip de la guerre lui appartenait, pour ainsi diie, lou( entier. L'armée française , par suite de la précipitation même de son entrée eu campagne, se trouvait dans la position l;i plus critique; privée encore de uuniitions et d'arlillcrie , séparée en plusieurs tronçons , elle eût ])u être attai{uée en détail, el amoindrie dès le coraniencement de la lutte, avant même d'être organisée. De plus, en occupant Nuovi avec les forces considérables dont il pouvait disposer, le général en chef autrichien coupait nos conunnnications si importantes entre Gênes et Alexandrie...»
Il aurait fallu, pour réparer cette faute, un génie militaire qui ne se trouvait pas chez les généraux autrichiens. François-Joseph, lui-même, malgré son ardeur et sa bravoure, a prouvé dans cette guerre que, s'il avait les qualités du soldat, il était dépourvu de celles qui font le capitaine.
Triste présage pour la monarchie; le vieux prince de Metternich était mort le jour même de la bataille de Magenta. Maintenant nous voici au lendemain de Solferino. L'Autriche vient de perdre deux armées, le quadrilatère est menacé : Venise va succomber.
Renfermé dans Vérone, François-Joseph vient de se mettre au lit pour demander au sommeil l'oubli des soucis qui le dévorent; tout à coup son premier aide de camp, le co'mte de Griinue, entre dans sa chambre.
— Sire, lui dit-il, le général Fleury, aide de camp et premier écuyer de l'Empereur des Français, chargé d'une mission spéciale, demande h ^tre introduit auprès de Votre Majesté.
i;f,mpehei;h D'AiniiK.iii;. 203
François-Joseph se Iftve en (ouïe li;\t(!, el re/'oit le général (jui lui ivinel une lellre autoifraplie de; son souverain.
Cette lettre, que l'Empereiii- lui avec un mélange visible d'étonnement et d'émotion, conviait le jeune souverain de l'Autriche <i mettre un terme ;i la guerre, au nom des sentiments d'humanité ((ui doivent sihIimiI présider aux décisions de ceux qui disposent de la vie de leurs semblables.
L'envoyé de Napoléon était chargé de proposer un armistice et d'insister sur les avantages d'un acte de ce genre qui pouvait permettre d'entamer de nouvelles négociations, et qui suspendait du moins l'effusion du sang, en attendant qu'on pût mettre (in à une guerre où la victoire même coûtait si cher. Le général Fleury, après s'être acquitté de cette partie de sa mission, s'inclina en attendant que l'Empereur prit la parole. François-Joseph lui dit que la réponse (ju'on lui demandait était trop grave pour être faite tout de suite, et qu'il la remettait au lendemain.
L'audience était terminée. Avant de se retirer, l'envoyé français crut devoir faire observer à l'Empereur que la flotte aux ordres de l'amiral Romain- Desfossés, chose qu'il ignorait peut-être, occupait l'île de Lossiui, et que l'attaque de Venise allait commencer.
— Je le sais, répondit FrançO'is-Joseph, j'aurais dû le iiremier occuper Lossini. A demain, général!
A huit heures du matin, le lendemain, l'Empereur d'Autriche faisait appeler le général Fleury et lui lisait sa réponse à l'Empereur des Français. L'armistice était accepté. François-Joseph priait Napoléon de choisir l'endroit où l'on en réglerait les conditions. Ses derniers mots au général Fleury furent une demande de vouloir bien écrire au commandant des forces françaises dans l'Adriatique pour lui mander ce qui venait de se passer, et l'inviter à suspendre les hostilités. Ce désir de l'Empereur satisfait, le général Fleury prit congé de lui. A neuf heures du matin il quittait Vérone, et deux heures après il descendait de voiture au quartier-général français.
Dès l'aurore, notre armée qui s'attendait à une attaque générale des Autrichiens, était rangée en bataille, prête à soutenir le choc ; tous les chefs de corps d'armée avaient en main un ordre de mouvement précis et détaillé. Un peu avant midi les troupes recevaient l'ordre de regagner leurs bivouacs respectifs. Bientôt la nouvelle de l'armistice circulait dans tous les camps, fort mal accueillie, il faut le dire, par le soldat, qui, dans son gros bon sens, comprenait bien que dans les circonstances où l'on se trouvait, l'interruption de la guerre équivalait à sa
20i ' I, i:.Mi'i;ui.rii haï ruic.iii:.
cessalidii, d (|iii n auiait pas été l'Aclu' di' (Inmicr un (Iciiiicr coup de collier pour achever une (eiiMc (léjà aux trois ipiails leiiniiiée.
L'aniiistiee siiiiié. l'eiilie\iie de \'illaiVaiiea lui décidi'c.
Le !(• aoùl on \il ariiver au (|uai'tier-fj:énéral français le prince de Hohcnlolie, aide de camp de Fnui(;ois-Josepli, cliai'jié de sa pari de piier Napoléon de ré^der les dél;iils de l'entrevue. On con\inl (|ue les deux Empereurs s'y rendraient, ainsi (pie leurs maisons mililaires, en (enne de campaj^iie, et leurs escortes en faraude lenue.
Le lendemain, .Napoléon, ayant à sa gauche le maréchal Vaillant, et derrière lui sa maison militaire, s'avançait sur la roule de Villafranca, où il arriva comme neuf heuit's sonnaient au clocher de la ville. C'était le moment fixé pour la rencontre des deux souverains. Ouelques minutes après lui, parut François- Joseph à la (èle de son escoile. Les deux états-majors s'arrêtèrent, et l'Empereur des Français s'avançant vers l'Empereur d'Autriche, tous les deux se saluèrent du képi, et se tendii'ent la main. Un instant après ils se remirent en marche trottant l'un à côté de l'autre, et hientôt ils purent mettre pied à terre dans la principale rue de Villafranca, devant la maison de M. Gaudini .Morelli, où un modeste salon du premier étage avait été préparé pour les l'ecevoir.
Un poste de cent-gardes et un poste de gendarmes autrichiens occupèrent l'étroit corridor de la maison, et fournirent les sentinelles placées cà la porte du salon. Une table séparait les deux Empereurs; sur la table du papier, de l'encre, des plumes et un vase de fleurs. Au bout d'une heure tout au })lus, François-Joseph et Napoléon se séparèrent. On remai-qua après l'entrevue que le papier était intact, et que pas une plume n'avait été trempée dans l'encre; seulement dans le vase il manquait une rose.
Les résultats de l'entrevue de Villafranca, et de la mission que le prince Napoléon fut bientôt après chargé de remplir auprès de l'Empereur d'Autriche à Vérone, font partie maintenant de l'histoire, nous n'avons pas h les raconter, moins encore à les juger. Pour satisfaire la curiosité de ceux qui désirent savoir comment s'accomplissent les grands actes de la vie des souverains, nous nous bornerons à citer, d'après l'historien de hi Campagne