KOSSUTH
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Louis Son pèi
^T^ 1 est des hommes auprès desquels on ne peut passer sans détourner la tète et qui, au premier aspect, vous imposent en quelque sorte leur puissante personnalité. Parmi ces derniers il -faut compter l'ancien gouverneur de la Hongrie indépendante, Louis Kossutli. Rien qu'à la fierté de sa démarche, à l'ampleur de son geste, au redressement de son front, on reconnaît un fort se sait fort. Que de ses lèvres tombent quelques mots, fussentprononcés avec un accent étranger, à leur harmonie , à leur oloration brillante, à leur sonorité, on reconnaît qu'ils sortent d'une (for. Qu'au feu de la discussion, l'œil bleu du parleur s'en-me, et l'on comprend , k l'émotion que l'on éprouve soi-même, que ce regard est celui d'un tribun, capable de fasciner tout un peuple. Kossuth est né le 16 septembre 1802, à Moenok (comitat de Zemplin). e, simple noble d'origine slave, était attaché en qualité de ftscul, sorte
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(l'uNOral pi'ivi'', ;ï la maison du liaioii Paul Vcrscy, magnat (ipulcul et jjatridlc. Le baron, (|ui n'avait point d^Mifauls, juil eu grando aiïiiclion lo jeune Louis, et le fit élever dans son cliâlcau, puis l'envoya suivre les cours d'un lycée.
Reçu avocat j^i la suite des examens les plus brillants (1824), Kossutli revint dans son pays natal et devint le fiscal do la comtesse Szapary, au profit de laquelle il gagna plusieurs procès importants. En 1827 il exerça pour la piemière fois ses droits nobiliaires au sein de la Diétine de Zeniplin et ne taida pas, par le libéralisme de ses idées et l'entraînante éloquence de ses discours, ;\ exercer une influence considérable sur ses concitoyens nobles et roturiers. Lorsque sévissait le cboléra (1831), les paysans acccusaient leurs seigneurs d'avoir empoisonné les puits, les citernes, les ruisseaux, et menaçaient de se livrer aux plus effroyables vengeances » contre les empoisonneurs du peuple. » Kossuth intervint et, à sa voix, les préjugés populaires s'évanouirent, la consolation et la paix rentrèrent dans les âmes. Tel fut son premier friompbe oratoire. Lors de l'ouverture de cette longue Diète, qui dura de 1832 à 1836, Kossuth fut envoyé à Presbourg par un magnat dans l'impossibilité d'occuper son siège à la Chambre. De la sorte assistant aux séances, mais comme témoin plutôt que comme acteur, sans avoir le droit ni de parler ni de voter personnellement, le jeune suppléant put, d'abord s'habituer aux luttes parlementaires, puis profiter de sa propre éducation politique pour commencer celle du pays.
La Diète n'avait ni sténographes, ni Moniteur à sou service. Le gouvernement autrichien, qui avait introduit la censure, ne permettait guère aux journaux de répéter, encore fort incomplètement, que ce qui ne lui déplaisait pas trop des discussions dont les deux Chambres étaient le théâtre. Kossuth se mit, avec un autre avocat, Orosz , à sténographier tout ce qui se disait dans l'enceinte législative; il organisa un bureau de copistes, et envoya son Bloniteur autographié aux personnages les plus importants, à toutes les villes libres et à tous les comitats à la fois. La poste s'étant montrée infidèle, les courriers des magnats et ceux des libres administrations provinciales se firent les porteurs et distributeurs de la correspondance générale, qui se multiplia sans que l'autorité osât intenter un procès à ses auteurs. De manuscrite elle se transforma même en correspondance lithographiée, grâce à la protection de la Chambre des députés et surtout de Vesselinyi qui, pendant que l'on cherchait encore les moyens de rendre les débats publics , arriva un jour au sein des États faisant porter derrière lui tout un appareil lithographique, et s'écria : — <( Vous discutez encore, voyez! moi. j'ai agi! n
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La Diète ayant 6t6 brusqiieiiieiil dose (mai 1836), Kossiith , avec ses lilliopi-aphes, se transporta h Pcstli, dans l'intention de reproduire les di'lials des Dit'tines des coniitats. Ordre lui l'ut inlinié de cesser immédiatement ses correspondances. Il s'y refusa, déclarant (ju'en sa ((uaiité de noble, de citoyen libre, il tenait des lois de son pays le droit inviolable d'écrire selon sa pensée h qui bon lui semblait. Pour ôler à la police le prétexte même de la violence, le comitat de Pesth jin'f à sa solde le jeune avocat et sa lithograpliie et installa le bureau de correspondance dans la maison commune. Mais, voulant mettre fin à ce conflit qui prenait des proportions si inquiétantes, le gouvernemeni lit opérer une descente dans le domicile privé de Kossutb , saisir ses papiers, arrêter ses secrétaires et lui-même. Quelques semaines plus tard, Kossutb et ses complices furent traduits devant la cour septemirale et condamnés h quatre ans de prison.
Enfermé dans la forteresse de Bude avec plusieurs autres pati-iofes, Louis Kossutb employa les durs loisirs de sa captivité à lire et à étudier, préparant les armes qu'il devait employer plus tard contre les oppresseurs de sa patrie. Considéré déjà comme extrêmement dangereux, autant par son caractère inflexible que par ses talents, il eût sans doute été retenu captif, — selon la coutume autrichienne, — bien au delà du terme fixé dans sa condamnation, si l'opposition ne s'était trouvée assez forte pour contraindre le gouvernement à ne pas oublier de réunir la Diète à l'époque légale, et si la Diète de 1840 ne s'était montrée assez bostile pour que le cabinet de Vienne crût de son intérêt de changer la chancellerie hongroise et de proclamer une amnistie générale.
Libre et de plus rendu populaire par sa captivité, Kossutb cherchait le moyen de rentrer dans la vie politique lorsque le hasard le mit on rapport avec l'éditeur Landerer. Quelques semaines après l'opposition nationale possédait un organe, le Pesti Hirlap (la feuille de nouvelles de Pesth), et l'Autriche s'apercevait aux coups qui lui étaient portés qu'un publiciste de premier ordre venait de se dresser contre elle.
^'attachant moins aux côtés matériels de la question nationale qu'à ses tendances idéales, recueillant, de quelque nature qu'ils fussent, les griefs de tous les partis du pays contre le pouvoir autrichien, attaquant celui-ci sur vingt terrains à la fois, dénonçant une à une toutes ses violations de la Constitution, anciennes et récentes, préparant de la sorte une rupture complète entre lui et le parti libéral, dont les aspirations , auparavant un peu vagues, étaient de plus en plus dirigées vers l'indépendance absolue de la Hongrie, Louis Kossulli effraya ses amis par son succès même.
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Mais le goiivL'rneiiK'iit no sontil pas tout de suite la Itlcssiii'c , il ne s'apeirul pas (lu mal (pie tout choc d'idées devait naturellement lui l'aire. iJ'abord combattu par (piebpies poi'sonnes do son propi'c pai'ti , Kossutli avait triomphé di' toutes les objections (pii lui aviiicut été opposées; il était devenu plus Iciiiie, plus net dans ses aflirmations; et le plan des grandes réfornu's de 1847-1848 était déjà tracé el en détail élabofé, lors(pie, par suite de démêlés avec son éditeur, il (\\\l ipiitter la rédaction du Joi/r/tal de Pesth.
Journaliste en disponibilité, Kossutli redevint avocat, et continua par la parole l'agitation si bien commencée avec la plume. Les Diétines des comitats ayant constitutionnellement la faculté de se mettre en communication les unes avec les autres, la voix du grand orateur de la capitale eut le pays entier pour écho.
Un des moyens d'asservissement, employés contre la Hongrie par ses rois germanisateurs, avait été de la tenir industriellement serve. Protéger le travail indigène et ne se servir que de ses produits à l'exclusion de ceux des manufactures d'Autriche, de Styrie et de Bohème, c'était évidemment faire acte d'hostilité contre la politique séculaire de la maison régnante et bien marquer que la Hongrie voulait enfin développer complètement l'autonomie dont elle jouissait constitutionnellement mais non effectivement, car ses lois avaient été depuis trois siècles aussi souvent violées que jurées. Sous l'inspiration de Kossuth, les membres de la Védegi/Iet (association protectrice) s'engagèrent mutuellement à ne se servir désormais d'aucun produit provenant des pavs autrichiens ou devant, pour entrer, subir les taxes de la douane établie entre la Hongrie et l'Autriche. Durant plusieurs étés, durant plusieurs hivers, les belles dames, les gentilshommes élégants, renoncèrent au velours, à la soie, à la fine toile, pour ne se revêtir que des grossières étoffes, fabriquées en Hongrie par des industriels inexpérimentés. Cet isolement matériel de la Hongrie de l'Autriche inquiéta beaucoup le cabinet de Vienne, mais il comprit vite que ses adversaires ne possédaient pas assez de capitaux pour maintenir longtemps le système protecteur dans un pays trop longtemps traité comme une colonie, à laquelle on prend tout sans presque lui rien rendre, et qui, soigneusement maintenu en dehors du mouvement économique européen,
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contenait très-peu (ruu\rier,s indigènes, étant, lin reste, par la natiiic de s.nii sol autant ([ue par les mœurs de ses habitants plus agricole qu'industriel. L'Association nationale, malgré le zèle de ses membres, de\int bientôt incapable de suflii'B aux besoins de la consommation, des difficultés de toutes sortes lui furent suscitées et, l'inlidélité d'un de ses agents supérieurs aidant les intrigues autrichiennes, elle disparut.
L'insuccès économique de Kossuth ne nuisit point à sa popularité, car, en 1847, le comitat de Pesth le nomma un de ses dé|Mités à la Dicte de Presbourg.
La Diète se réunit le 7 no\embre et fut ouverte, le 12, par le roi en personne. Dans les discussions très-vi\es auxquelles donna lieu le rejet par la table des magnats de l'adresse en réponse au discours royal présentée par Kossuth, volée par les députés, dans l'élaboration des réformes populaires, dans les interpellations contre la violation des lois nationales, le drputé de Pesth fut toujours le plus avancé des opposants et de la sorte s'acquit, à la Diète et au dehors, une influence considérable. Dans la première quinzaine de février 1848, lorsque par suite d'intrigues ministérielles, très-bien menées, à la majorité d'une voix, la seconde Chambre refusa de se prononcer énergiquement contre le système des administrateurs, il laissa tomber cette menace : — » Eh bien ! il n'y aura plus de paix entre nous après un tel vote ! Que la responsabilité en retombe sur la tête de nos adversaires! » — D'audace en audace, la nation entière suivait le député constitutionnel presque devenu tribun, mais le parti conservateur, encore puissant dans l'Assemblée législative, réussissait, surtout grâce aux magnats, à relarder au moins le triomphe de l'opposition avancée, quand éclata, comme un coup de tonnerre, la révolution française du 24 février.
Certes, Kossuth aurait pu profiter de la circonstance pour entraîner son pays dans la révolution, et en ne le faisant pas il commit une faute, dont il s'est luimême fort repenti plus tard. Réformiste plutôt que révolutionnaire, homme de plume et de parole plutôt qu'homme d'action, il ne sut pas d'un bond s'élever à la hauteur de la situation générale. Républicain d'instinct, mais de tempérament pacifique, il ne désira pas plus que d'obtenir, grâce aux circonstances, la réalisation complète du programme de 1847, sur la base constitutionnelle du
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iiiiiinlicii (le la dviiaslic rt''};iiaiil(' el de rimioii avec l'Aiilriclic. Dans son fameux (liscoiiis (lu ;i murs, il rendit » grâces h Dieu de ce que le poini de vue dynastiijue se trouvât conforme aux intt'TiHs de sa patrie, » et ne demanda, pour arracher la Hongrie h son assoupissement de trois siècles, que l'inslitution d'un ministère responsable, combinée avec la concession d'une constitution libérale. Bien plus, la cour ayant hésité, jus([u'après la triomphante insurrection du 13 mars, à souscrire aux vœux extrêmement modérés des Hongrois, le grand agitateur fut le premier à empêcher la jeunesse de s'insurger, comme celle de Vienne, afin d'arracher aux magnats et au roi la réalisation de l'autonomie nationale. La grande manifestation du 15 mars s'étant produite à Pesth, juste au moment où, par peur, magnats et roi s'inclinaient devant l'opinion publique, il laissa encore échapper cette parole de mécontentement : — f< Pesth n'est pas Paris, et jamais la représentation des pays entiers ne subira la volonté d'une fraction du tout national ! » — Lorsqu'enfin, le 31 mars, les demandes de la Diète furent, bon gré mal gré, et avec certaines modifications, acceptées par le roi, Kossuth déclara se soumettre sans arrière-pensée aux résolutions royales : — « Si je disais, s'écria-t-il, à la fin de l'une de ses plus admirables haran- » gués : si je disais : Je ne les accepte pas ! on verrait couler le sang ; mais ce 1) serait un crime! Certes, elles ne réalisent pas tous mes vœux les plus chers; ') mais au moins elles nous donnent la possibilité d'en conquérir la réali- » sation. »
Par la modération de Kossuth, on peut juger de celle des autres chefs du parti libéral, beaucoup moins avancés que lui, et c'est à juste titre que l'on a dit que la Révolution de 1848 ne fut pas en Hongrie à proprement parler une révolution, mais une réforme constitutionnelle, légalement effectuée. Le premier ministère concédé à la Hongrie comprenait les personnages les plus importants de l'opposition et notamment Louis Kossuth. Aussi fut-il, et par la Diète et par la nation, accueilli avec le plus vif enthousiasme.
Si Kossuth, membre du cabinet Batthyany, participa, au moins par sa présence trop prolongée au milieu d'hommes dont les opinions n'étaient pas les siennes, aux fautes qui furent commises durant l'été de 1848, on doit cependant lui rendre cette justice qu'il fit mains efforts pour exciter l'audace de ses collègues et personnellement ne dissimula jamais à la Diète et à la nation la gravité de la situation. Pendant que la camarilla ourdissait cette horrible intrigue de la rivalité des races, pendant que le ministère hongrois se fiait aux déclarations constitutionnelles du roi et, joué par lui, ne prenait aucune précaution contre les révoltes intérieures, ce fut Kossuth
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qiii le puiissa, des que les lioslililés austro-sei'ljes deviiireiil évidentes, ;ï apjjeler la jeunesse patriote aux armes. Mais de peur de mécontenter le monanjuc qui consentait à destituer oriiciellenient .lellacliicli, toujours cncourafré officieusement, le cabinet Battliyany ne voulut pas recevoir plus de 10,000 volontaires, emprunter plus de 12 millions et demi d(; florins, et l'entliousiasme patriotique, éveillé le IG mai, fut plutôt attiédi (pu; surexcité jusqu'à la réunion de la Diète. Les représentants de la nation étant assemblés à Pesth (2 juillet), et la duplicité de la cour étant rendue évidente par l'impossibilité d'une réconciliation avec l'agitateur des Croates, Jellachicb, Kossulii put oser, le H juillet, beaucoup plus que ce que ses trop prudents collègues lui avaient permis deux mois auparavant. Malade, il monta à la tribune et présenta un exposé de l'état des alTaires, terminé par ces mots : — « Oui, le pays est en danger )) ou plutôt il sera en danger demain, à moins qu'il ne se décide à vivre! »
— Et il demanda l'approbation du précédent crédit de 12,000,000, l'ouverture d'un crédit supplémentaire de 42 millions de ilorins et la levée de 200,000 hommes. La Diète, d'une seule voix, répondit : — « Nous accordons! nous accordons! n — «J'allais vous dire... j'allais vous dire... » reprit Kossutb chancelant sous le poids de l'émotion et tremblant de fièvre..., « mais vous vous » êtes levés comme un seul homme, et moi, je me prosterne devant la grandeur » de cette nation!... Autant d'énergie dans l'exécution que j'en ai rencontré )) dans la décision, et les portes de l'enfer même ne renverseront pas la Hongrie ! »
— E/Jen Kos.mthl Eljen a Hazal [\\\e, Kossuth, vive la patrie), s'écrièrent à la fois l'assemblée et les tribunes, et l'enthousiasme devint si frénétique que le président dut suspendre la séance. Le lendemain les journaux dispersèrent à travers le pays le splendide discours de Kossuth, qui, lu sur les places, dans les rues de toutes les villes et de tous les villages hongrois, souleva d'indicibles élans de patriotisme. En ce moment si le brillant orateur avait rompu avec ses' collègues, il aurait sans nul doute été acclamé par les populations, enivrées de son éloquence, comme un nouveau Rakotzyi, et la nation entière l'aurait suivi, marchant sur Vienne.
Balthyany empêcha Kossuth de sortir de la légalité et lui, i! eut le tort de laisser l'éminent magnat perdre les plus précieuses semaines à