L'HOTEL DE RAMBOUILLET
de suivre dans ses fortunes et pérégrinations diverses ee prinee faillie et mobile. Du fond de l'Espagne, où l'avait conduit sa destinée, il n'oubliait pas son cber hôtel de Rambouillet, et surtout mademoiselle Paulet, qui en était un des principaux ornements. Quand il put revenir, grâce à la réconciliation de Gaston avec le roi son frère, Voiture travailla à se mettre dans les bonnes grâces du cardinal de Richelieu. Ses voyages avec la cour, les faveurs qu'il reçut, tout cela ne saurait s'énumérer. Qu'il nous suffise de dire que Voiture, nommé commis principal par le comte d'Àvaux, qui était devenu contrôleur général des finances, recevait des appointements de vingt mille livres. Ce que c'est que de savoir amuser les puissants de ce monde ! Au reste, Voiture avait de nobles qualités : il était solide en amitié, délicat à l'excès quand il prêtait de l'argent, comme il lui arriva avec Balzac. Mais ne le voyons plus qu'à l'hôtel de Rambouillet, puisque c'est là que nous l'avons cherché.
Il s'y mêla activement aux joutes de mots. Quand on balança entre mmeardins et muscadins, il trancha la question en faveur de muscadins. Il défendit le monosyllabe car, que l'on voulait bannir de la langue. Il possédait un talent très-réel pour écrire en divers idiomes; si bien qu'il eut la gloire de voir attribuer à Lope de Vega des stances qu'il avait composées en espagnol. On doit bien penser que, accrédité comme il l'était à l'hôtel de Rambouillet, Voiture dut y réunir la majorité dans la fameuse lutte des uranistesvX desjobelins. Contra Bcnseradeet son sonnet de Job s'étaient déclarées avec acharnement, en faveur de Voilure et de son sonnet d'Urauie, la duchesse de Longueville, mesdames de Monlausier el de Sablé.
Benserade il est vrai, avait |>our lui le prince de Condé, le propre frère de madame de Longueville. Ce n'était pas non plus un homme à plaindre que ce poète normand, Isaac de Benserade. Il avait en faveurs de la cour douze mille livres de revenus; il fut de l'Académie française, il fut de l'hôtel de Rambouillet, et il passa sa vie à rimer des choses galantes, sans compter que, par ordre du roi, il mit en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide.
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Beaucoup moins bien rente, Claude de Vaugelas avait su, tant jwr sa douceur que par son profond mérite, se concilier toute la société de l'hôtel. Docte grammairien, il rendait des oracles chez madame de Rambouillet et à l'Académie. Mais le pauvre Vaugelas avait témoigné trop d'attachement à Gaston d'Orléans, et le plus clair de son revenu, si pension de douze mille livres, lui fut, pour celte raison, retiré par l'ombrageux cardinal-ministre. Plus tard, l'Académie plaida auprès de Richelieu la cause de Vaugelas, el la (tension Tut rétablie. Le savant alla remercier Richelieu, <jui lui dit en l'apercevant :
— Eh bien, vous n'oublierez pas dans le Dictionnaire le mol de pension !
— Non. monseigneur, et encore moins celui de reconnaissance.
« H y a ici, écrivait Julie d'Angeniies à Voiture, un homme plus petit que vous d'une coudée, et, je vous jure, mille lois plus galant. » Ce ijalant par excellence, ce n'était rien moins qu'Antoine Codeau. un rimeur bel esprit pour, qui son parent Conrard s'était pris d'enthousiasme et qu'il avait lait venir de Dreux à Paris. Le petit Godeau devint \cnain de Julie; ce dont Voilure sentit une certaine jalousie. Personne n'est partait. Voilure lança à cet intrus si bien accueilli un rondeau où se trouvent ces avis doucereux :
(Juillet l'amour, ce u'e*l votre iiiéliw ; Faite.* des vers, traduisez le pantier...
Il ne se doutait pas que la fortune de sou rival serait due à la paraphrase du cantique Beneclicile. Richelieu, charmé de la traduction, donna au traducteur l'évèché de Grasse; peut-être bien fut-ce jK)iir faire le mot suivant : « Monsieur l'abbé, vous me donnez Benedteilc, el moi je vous donnerai (ïrasxe. » Celle fois la faveur ne s'égara point : le nain de Julie devint un excellent évôque.
On vit aussi, à l'hôtel de Rambouillet, un poêle de Caen, le sieur deSegrais, que le comte de Fiesque avait fort apprécié et amené à Paris, où il était entré chez Mademoiselle avec le rang de gentilhomme ordinaire. Segraisse voua au service de celle princesse el la
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Miivil à Sainl-Fargeau, où elle se retira après les troubles du la Fronde. Heureux s'il se fut borné à écrire des églogues eoiitre-signées des éloges de Boileau, el u'eùl pas eu l'ambition de traduire en vers V Enéide!
Le cercle des précieux avait encore l'avantage de compter jwrini ses initiés Gilles Ménage, ex-avocat, grammairien, qui tenait, lui aussi, son assemblée des mercredis, qu'il nommait sa « mercuriale. » Ménage, grâce à sa mémoire et à son érudition, se faisait une conversation brillante aux frais des auteurs qu'il avait lus Une fois, madame de Rambouillet, après l'avoir écoulé fort attentivement, lui dit : « Maintenant, monsieur Ménage, contez-nous quelque chose de vous. »> Il esta présumer que l'Aristarquo lui garda rancune; car, dans son recueil d'anecdotes intitulé : Mênagiana, il enregistre avec une sorte de résignation perlide le succès des Précieuse* ridicules de Molière, et ajoute : « Au sortir de la Comédie, prenant M. Chapelain par la main : « Monsieur, lui dis-je, nous approuvions, vous et moi, « toutes les sottises qui viennent d'être critiquées si finement et avec « tant de bon sens ; mais, croyez-moi, pour me servir de ce que saint « Remy dit à Clovis, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, « et adorer ce que nous avons brûlé. » Cela arriva comme on l'avait prédit, et l'on revint du galimatias et du style toreé dès cette première représentation. »>
Ce qui n'empêche pas que, vingt pages plus haut, Ménage ne fasse l'éloge le plus pomjieux de mademoiselle de Scudéry, celte « savante lille, » qui était des coryphées du « cabinet de l'hôtel de Rambouillet. » 11 se pâme d'admiration devant le Cyrm et la Clélie, qui sont, dit-il, « dans le genre du jioëme épique. »
Cette admiration |>eut se comprendre jusqu'à un certain point; car il fut donné à peu d'auteurs de jouir d'une célébrité comparable à celle de mademoiselle de Scudéry. Lorsqu'elle arriva à Paris, elle se plaça sous le patronage de son frère Georges, qui déjà s'était illustré, au théâtre, par le succès prodigieux de l'Amour tyrannique. Georges ne tarda pas à être considéré comme un matamore de lettres, tandis que sa sœur fut proclamée une dixième muse, une Saphù. L'enthousiasme pour ses interminables romans fut général; les hommes les
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plus graves, les solitaires de Port-Royal, Paseal, le père jésuite Bouhours, le pieux Mascaron, tous, en un mot, trouvaient des charmes à Cyrux et à Clélie; tous y voyaient des choses « propres pour rélormer le monde. La « Carte du Tendre » faisait la joie de l'honnête (îodeau, et lui inspira des vers. Il n'y eut pas jusqu'à Fléchier et Huel, révêque d'Avranehes, qui n'adressassent des louanges emphatiques à Madeleine de Scudéry. La charmante Henriette d'Angleterre l'estimait fort et le lui disait; c'était un concert d'éloges à faire tourner la tète à la moins modeste.
Ses vertus et ses principes furent supérieurs à ses talents; elle avait le caractère le plus honorable. Son amitié était sûre el constante; celle qu'elle voua à Pélisson, le généreux défenseur de Fouquel, dura cinquante ans.
Mademoiselle de Scudéry vécut quatre-vingt-quatorze ans, eut beaucoup de gloire, de pensions et d'amis, et ne rencontra d'autre critique que Boileau. Qui ne sait |>ar cœur ces quatre vers de VArl poétique :
Gardez-\ous de donner, ainsi que dans Clélie, L'air ni l'esprit français à l'antique Italie; Kl, sous des noms romains Taisant notre (nuirait, Peindre Galon galant et Rmlus damen t.
Toute celle fumée de gloire qui entoura le nom de mademoiselle »le Scudéry devait se dissiper -devant le talent bien autrement vrai et la renommée bien autrement durable de madame de la Fayette, l'adorable élève de Ménage et du P. Hapin1. A l'époque où elle était encore mademoiselle de la Vergne, elle fut conduite à l'hôtel de Rambouillet ; elle y brilla par ses grâces, par son esprit aussi modeste que naturel. Mariée de bonne heure au comte de la Fayette, elle se laissa aller à son penchant littéraire, sans attacher d'autre prix à ce qu'elle écrivait que le plaisir de reproduire ses observations et d'étudier son propre cœur. C'est cette étude constante, délicate, réfléchie, qui nous a valu Zaydc et la Priîieetxc de Clèvcs, les premiers romans
« Nie en 1038, morte en 1095.
vrai* qui aient été publiés on Franco. L'amilié que le duc de la Rochefoucauld voua à madame de la Fayette fui utile au talent de tous doux. Dans ce commerce des intelligences, la pensée s'élève sans cesse, et le goût s'épure par dos avis sincères. Nous n'avons pas à analyser les œuvres de madame de la Fayette ; elles ont gardé toute leur jeunesse, toute leur fraîcheur.
Qu'on ne raille plus l'hôtel de Rambouillet; il ne fut pas qu'un bureau d'esprit, il fut un terrain vraiment littéraire, et c'est assez pour son honneur que Corneille y ait paru, que Bossuct y ait fait ses débuis, et que mesdames do la Fayelle et de Sévignés'y soient rencontrées.
i.xv
Fn songeant à la tournure difforme, aux manières bouffonnes, à la philosophie rabelaisienne deScarron, on s'est habitué à ne voir qu'un grotesque dans l'auteur du Roman comique. S'il fut grotesque, en effet, et s'il eut le secret du rire communicalif, il faut surtout le plaindre; celle gaieté, aux prises avec d'intolérables souffrances, avec une pauvreté continuelle, qu'il sauvait a force d'esprit, afflige et doit inspirer la compassion. Il était bon, l'homme qui eut pour compagne fidèle la première femme de son siècle, l'homme qui, au lit do morl, disait à ses parents et h ses domestiques fondant en larmes : « Mes amis, je ne vous ferai jamais autant pleurer que je vous ai fait rire. »
Scarron se détache de la grande famille littéraire; c'est un type curieux à étudier, surtout si l'on rapproche de la verve de ses écrits l'idée d'infirmités qui lui firent dire à lui-même : » Je suis un raccourci de la misère humaine. »
Il n'avait que vingt-sept ans lorsque, se trouvant au Mans en temps de carnaval, il imagina pour sa perte de revêtir un déguisement de sauvage. Tous les enfants de la ville se mirent à sa poursuite, et ils lui donnèrent une telle chasse, que le pauvre Scarron ne trouva pas de meilleur expédient pour se débarrasser de celte escorte fâcheuse que d'aller se plonger dans un marais. Il en sortit perclus de tous ses membres.
Il s'en revint à Paris, où il était né en 1610, d'une ancienne famille de robe. Presque tout son bien lui ayant été enlevé par sa belle mère, il plaida contre elle; mais il eut le tort de plaider burlesquement. Les juges n'aiment pas à rire ; il fut condamné.
Cependant le bruit de son esprit avait attiré déjà lionne compagnie chez lui. Mademoiselle «h* Hautefort le prit sous sa protection et lui obtint une audience de la reine, à qui Scarron demanda la faveur d'être son « malade en titre d'office. » Tel fut le titre qu'il adopta.
Déçu du côté de Mazarin, qui lui avait accordé, puis retiré une pension de çinq cents livres, il s'attacha au prince de Guidé et au coadjuteur ; ce fut alors que madame de N'euillant lui amena sa pupille, la charmante mademoiselle d'Aubigné. Celle-ci était sans ressources. Scarron, touché «le son infortune, lui offrit ou de payer sa dot si elle voulait entrer en religion, ou de l'épouser; elle préféra devenir madame Scarron, c'est-à-dire garde-malade. Lorsqu'il fui question de dresser le contrat de mariage, le poëte dit qu'il reconnaissait à l'accordée « deux grands yeux fort mutins, un très-beau corsage, une paire de belles mains et beaucoup d'esprit. »
— Et vous, demanda le notaire, quel douaire lui accordez-vous?
— L'immortalité, répondit Scarron ; le nom des femmes de rois meurt avec elles, celui de la femme de Scarron vivra éternellement.
Il ne se doutait guère qu'au nom de femme de Scarron sa veuve joindrait un jour celui de femme d'un roi.
Bientôt madame Scarron eut la maison la plus agréable de Paris. L'abondance ne régnait pas à sa table; mais, quand le rôti manquait, la maîtresse du logis y suppléait par une histoire, et personne ne se plaignait.
Le théâtre valut quelques bonnes aubaines à Scarron, qui avait
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soin de no pas se mettre en frais d'imagination, mais pillait tout simplement ses pièces chez les auteurs espagnols. Son Jodelet maître et valet eut un grand succès.
Bien que le surintendant Fouquet lui eût accordé une pension de seize cents livres, Scarron continua jusqu'à la lin à lutter contre la mauvaise fortune. On sait qu'il ne laissa à sa veuve que la misère avec le pouvoir de se remarier; mais, si cette permission avait en soi quelque chose de grotesque, les paroles qu'il prononça ensuite étaient nobles et touchantes : « Je vous prie de vous souvenir quelquefois de moi. Je vous laisse sans biens ; la vertu n'en donne pas. Cependant, soyez toujours vertueuse. »
Voici l'épi taphe qu'il s'était faite :
Celui qu'ici maintenant dorl Fil plus do pitié que d'envie, Il souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.
Passant, ne fais ici de bruit, (îarde bien que tu ne Teveille ; for voici la première nuit Oue le pauvre Scamiox sommeille.
LÏVI