BALZAC
donc d'éplucher, pour ainsi dire, les mots, afin de leur assigner leur véritable valeur. Cette étude réfléchie et persévérante devait tourner au profit de la langue, et, si l'on songe que Balzac précéda Pascal, qui est considéré comme le fixateur de la prose française, on ne saurait marchander les éloges à l'écrivain gentilhomme.
Au reste, il n'obtint que trop de gloire de son vivant ; car il en fut importuné, il en fut malheureux, il mourut à la peine. Nous allons dire en quelles circonstances.
I/» bruit de ses merveilleuses lettres, modèle de diction, de gravijé, «le mesure et d'élévation, n'avait pas tardé à se répandre. Une lettre alors avait, en l'absence de journaux, une importance qu'on ne soupçonnerait plus aujourd'hui. Tout ce. qui s'écrit à présent est fait pour l'impression ; alors, au contraire, les événement* publics, comme les petits scandales de la société, comme les anecdotes de ruelles, tout passait dans le commerce épistolaire. Celui qui avait la bonne fortune de recevoir une lettre de M. de Balzac s'en allait la montrer partout ; c'était la réclame du dix-septième siècle. La renommée n'allait pas moins vite pour n'être pas tirée à quarante mille exemplaires. A tout instant Ménage cite Balzac avec un respect, une admiration même qui témoignent de la profonde estime qu'inspirait le grand éphtolier. Depuis les savants jusqu'aux plus puissants seigneurs; depuis Saumaisc, Hcinsius, Gronovius, jusqu'à la princesse de Condé, au chancelier Séguier, aux ducs de Montausier, de la Rochefoucauld, d'Ejiernon, au maréchal de Grammonl et au surintendant des finances d'Àvaux, chacun voulait avoir des lettres de Balzac.
qui avait été d'abord pour lui un passe-temps, une agréable occupation, devint ainsi une contrainte, une fatigue, un esclavage. « C'est une moquerie, disait-il à Boisroberl, de n'avoir point d'affaires et d'écrire autant que douze banquiers. »
Un jour, il prit une brusque résolution, et, pour recouvrer sa liberté, alla chercher la solitude dans son manoir «Je Balzac. 11 n'y fut pas plutôt que les lettres recommencèrent de pleuvoir. C'était une désolation à Paris ; on s'imaginait que le reclus avait un immense loisir. On le sollicitait d'écrire ; les courriers se succédaient pour lui sans relâche. Il ne savait plus à qui entendre. Qu'on joigne à tant de
DESCARTES
tracas les visites de la gentilhommerie locale ef les harangues, panégyriques, complimente polyglottes qui tombaient « de tous les points de la chrétienté. » — Balzac, pour échapper à cette seconde invasion, se retira chez les capucins d'Angoulême; du moins, il faisait de temps en temps dans ce couvent un séjour qui lui rendait quelque repos, et qui nous valut le Socrate chrenlien, un beau livre qu'on ne lit plus assez aujourd'hui.
Durant ses trente ans de retraite, il ne vint que très-rarement à Paris ; il s'y rendait aux séances de l'Académie française, qui l'avait admis quoique absent. Ce fut lui qui fonda de ses deniers le prix d'éloquei.ce, décerné pour la première fois h mademoiselle de Scudéry.
La fin de Balzac fut aussi pure et noble que l'avait été sa vie; il légua douze mille livres à l'hôpital d'Angoulême et voulut n'avoir d'autre sépulture que celle des pauvres.