‹ Les célebrités françaisesChapitre 103 sur 208 · I XVII · texte numérisé non relu

I XVII

DESCARTES

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Descartes, qui a fait en philosophie une révolution si éclatante ; Descartes, le grand penseur qui |>arson Ditcnur* de la Méthode fonda sur une base nouvelle deux sciences jusqu'alors à peu près inconnues, la physique mathématique et l'application de l'algèbre à la géométrie; Descartes, qui devait remplir son siècle de son influence et avoir pour admirateurs et disciples Arnauld, Bossuet, Fénelon, Malebranche, appartient à la Touraine, comme tant d'hommes éclatants dont nous avons enregistré déjà les noms. La date de sa naissance fut le 51 mars 1590. Sa famille avait de l'ancienneté. Son père était conseiller au parlement de Bretagne. Ce fut à la Flèche, au collège des jésuites doté parla munificence de Henri IV, que Descartes

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fut élevé. Tout jeune encore, il embarrassait le régent et les professeurs par les questions les plus subtiles. Ce petit homme était un grand argumentateur. Son adolescence, qu'il passa à Paris, fut sérieuse; lié étroitement avec deux esprits supérieurs, le P. Mersenne et Mydorge, il se retira tout à coup du monde et s'enfouit dans une retraite studieuse.

A vingt et un ans il songea, comme tous les gentilshommes de son temps, à prendre du service, et il alla s'engager en qualité de volontaire dans l'armée du prince Maurice de Nassau. Il estimait le métier de la guerre le plus noble de tous ; mais il ne tarda pas à s'en dégoûter, « voyant que l'oisiveté et le libertinage, sont les deux principaux motifs qui y portent la plupart des hommes. »

L'hiver de 161 H à 1019 le ramena à Paris, où il se replongea dans l'étude. Après s'être engagé dans les troupes du duc de Bavière et avoir fait plusieurs campagnes sans que pour cela son esprit fût inactif, il reprit sa liberté et se mil à parcourir l'Allemagne. « Pendant la traversée pour la Frise occidentale, cinq ou six mariniers pensèrent disposer de celui qui devait faire la révolution de l'esprit humain. Pour être plus libre, il avait pris à Embden un bateau pour lui et son valet. Les mariniers, à qui son air doux et tranquille et sa petite taille n'imposaient pas apparemment beaucoup, formèrent le complot de le tuer, afin de profiter de ses dépouilles. Comme ils ne se doutaient pas qu'il entendit leur langue, ils eurent l'heureuse imprudence de tenir conseil devant lui. Par bonheur, Descartes savait le hollandais; il se lève tout à coup, change de contenance, lire Pépée avec fierté, et menace de percer le premier qui oserait approcher. Celle audace les intimida, et Descartes fui sauvé*. »

Des voyages, des irrésolutions sur l'emploi qu'il donnerait à sa vie, un projet de mariage manqué, et enfin la campagne du siège de la Rochelle, tout cela prit son temps jusqu'au jour où il résolut de se fixer en Hollande, pays calme et dont le climat froid lui convenait beaucoup mieux que celui de la Touraine ou de Paris. Il avait alors trente-trois ans.

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Grand ami do l'orthodoxie, Descartes avait écarté de son Di*rour* dr la Méthode tout ce qui eût pu donner de l'ombrage a la cour de Rome, laquelle venait précisément de condamner Galilée. La persécution surgit du côté des protestants et dans la personne de Voit, ministre de l'Université à Ulrecht. Des thèses se succédèrent où Descartes était implicitement accusé d'athéisme. On condamna Descartes sur le dos de Hegius, son disciple. Un nommé Schookins, de l'Université de Groningue, s'associa méchamment aux fureurs de Voët. . Descartes attendit patiemment, puis écrasa ses ennemis. Ceux-ci firent déclarer ses réponses diffama loires; déjà même les juges instruisaient secrètement son procès sous le double chef d'athéisme el de diffamation, lorsque Descartes fut instruit du complot el le fil échouer par l'entremise puissante de l'ambassadeur «le France. Il n'élail que temps.

G*s persécutions dégoûtèrent le philosophe du séjour d'un pays où il avait cru, selon ce qu'il écrivait à Balzac, qu'il exislait plus que partout ailleurs « des restes de l'innocence de nos aïeux. » Il revint en France, où Mazarin lui accorda avec empressement une pension de trois mille livres qui, malgré le désordre des finances, lui fui toujours payée exactement.

Ce fut alors que deux femmes célèbres, la princesse Palatine el Christine de Suède, lui vouèrent admiration et amitié. Ua princesse Palatine, qui avait poussé fort loin l'étude des sciences, fut bientôt à la hauleur de sa doctrine. La reine de Suède lit les plus vives instances pour engager Descaries à venir se fixer en Suède. Chaque jour, à cinq heures du matin, elle travaillait avec lui. Elle voulait le retenir à Slockholm par le don d'un apanage considérable; mais à peine élail-il depuis quatre mois dans celle ville, qu'il fui victime de la rigueur du climat.

Au bout de huit jours de maladie, Descartes sentit «pie sa fin approchait. Il accepta ce terme avec la résignation la plus chrétienne, «c Çà, mon Ame, «lisait-il, il y a longtemps que tu es captive; voici l'heun- que lu dois sortir «le prison et quitter l'embarras de ce eorps; il faut souffrir celle désunion avec joie et courage. » .

Seize ans s<Mil««ment après la morl «le Desearl«*s (en ItHHV), son

corps fui ramené en France et inhumé magnifiquement à Sainte- Geneviève.

L'extérieur de Descartes avait la gravité qui convient au philosophe. Chez ce grand homme, le cœur était à la hauteur du génie. Doux, affable pour ses domestiques, constant en amitié, pur de mœurs, simple sans avarice, un Irait suflira pour le joindre: jusqu'à la fin de sa vie il paya une pension à sa nourrice.

Ses œuvres sont dans la mémoire de tout le monde; nous n'avons pas Iwsoin de les énurnérer. « C'est Descaries, dit M. Cousin, qui a • porté le coup mortel, non pas seulement à la scolastique, qui partout succombait, mais à la philosophie et à la littérature maniérée de la Renaissance. Il est le Malherbe de la prose; ajoutons qu'il en est le Malherbe el le Corneille tout ensemble. Dès que le Discourt de h Méthode parut, à peu près en même temps que le Cid, tout ce qu'il y avait en France d'esprits solides, fatigués d'imitations impuissantes, amateurs du vrai, du grand et du beau, reconnurent à l'instant même le langage qu'ils cherchaient. Depuis, on ne parla plus que celui-là, les faibles médiocrement, les forts en y ajoutant leurs qualités diverses, mais sur un fonds invariable devenu le patrimoine el la gloire de tous. »

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L'existence de Pascal esl une des plus simples et «les plus singulières à la fois que nous présente le dix-septième siècle. Tout esl compliqué et logique dans cette Ame unique à son époque, et qui n a trouvé sa race que dans notre âge inquiet el mélancolique.

Les parents de Pascal étaient d'Auvergne et d'une famille ancienne dans le pays. C'était de'la haute bourgeoisie. Etienne Pascal avait eu six enfants, dont les plus connus furent Jacqueline el Biaise, qui fut

le grand esprit dont nous allons vous entretenir. Cet Élicnnc Pascal, président à la cour des aides de Clerinont, vendit sa charge en 1651 , et vint s'établir à Paris, où il se lia avec tous les savants du temps, Roberval, Carcavi, le P. Mersenne. Ces réunions furent le noyau de l'Académie des sciences.

Ces doctes conversations éveillèrent l'intelligence du jeune Biaise. Dès le bas âge sa curiosité et sa sagacité étaient surprenantes. Son père ne l'appliqua au lalin qu'à douze ans, après lui avoir fait apprendre par raisonnement les règles de la grammaire générale. A cet âge. de douze ans l'enfant sublime, « avec des barres et des ronds, » devina et comprit les trente-deux premières propositions d'Euclide, inventant pour ainsi dire la géométrie par une force incomparable d'analyse et de déduction. « Mon père fut épouvanté de la grandeur de ce génie. » Telles sont les expressions de sa sœur, madame Périer. Un lui mil un Euclide entre les mains. A seize ans il avait fait pour son propre comple un traité des sections coniques. On voulait le faire imprimer : il s'y refusa ; car, chrétien dans l'essence de sa nature, il n'aima jamais la gloire. Cequ'il lui fallait, c'était la découverte de la vérité. Cette conquête lui suffisait.

A dix-neuf ans, Pascal inventa sa machine arithmétique, destinée à abroger les opérations de calcul. 11 cul la patience d'en faire plus de cinquante modèles. A ces expériences succédèrent des travaux sur le vide. Ses grondes découvertes sur celle importante question de physique suscitèrent les contradictions de Descartes, assez jaloux du jeune prodige. A celte époque Pascal vivait à Rouen ; son père était intendant de la province.

La religion du jeune géomètre élait sincère et profonde. Mais sur toutes ces matières Ihéologiques il n'avait guère encore réiléchi, quand le premier coup lui fut porté par la lecture d'un petit traité de Jansénius et des livres de Saint-Cyran. Pascal se sentit ébranlé. Ces traités s'en prenaient à la vanité des travaux de l'homme. Pascal s'en sentit découragé. A partir de ce moment il se reprochait ce que M. Sainte-Beuve appelle ses « reprises de sciences. » Une grande maladie le saisit; c'était une paralysie. A peine rétabli, il fit un voyage à Paris avec sa sœur Jacqueline, qui dans son enfance avait étonné la

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cour de ses improvisations poétiques. Cette jeune lille, touchée pur les sermons de M. Singlin, se fortifia dans le dessein déjà conçu de se faire religieuse à Porl-Royal. Elle entra au couvent ; mais son |>èiv l'en lit sortir et lu garda avec lui jusqu'à sa mort, eu 1651. A ce moment Biaise Pascal avait éprouvé une sorte de retour vers la vie mondaine. Il essaya de retenir sa sœur; mais, un jour, cette héroïne chrétienne partit de bon matin, sans s'exposera l'attendrissement des adieux, et alla s'enfermer à vingi-six ansduns une solitude qui ne devait plus se rouvrir fiour elle. Kl le devint la sœur deSainte-Euphémie.

Cinq années s'écoulent entre la première et lu seconde conversion de Pascal, cinq années de vie d'homme du monde et d'honnête dissipation. Ce furent les années qu'il passa dans la lecture de Montaigne, d'où il retira un imi>éricux attrait cjui devait toujours le poursuivre. Il s'occupait encore de géométrie, d'inventions, quand une seconde fois, et cette fois pour jamais, l'éclair de Damas flamboya sur son chemin!

Un jour de fête, il était allé se promener dans un carrosse au pont de Neuilly. Son attelage s'emporta sur le pont. Les deux premiers chevaux furent précipités ; mais, les rênes rompant par bonheur, le reste de l'attelage s'arrêta court. Pascal fut comme foudroyé par ce salul miraculeux. Dès lors il alla plus souvent visiter sa sœur au parloir du Porl-Royal de Paris. M. Singlin faisait aussi sur lui plus d'impression que jamais par sa parole grave et persuasive. Il résolut de se retirer à Port-Royal des Champs. Accueilli par M. Singlin, il partit sans dire à personne où il allait, et s'ensevelit dans sa cellule comme s'il eût voulu être anéanti pour le monde. Celte cellule, il ne devait plus lu quitter.

Sa santé de plus en plus mauvaise le tint dans un état de continuelle épreuve dont sa pénitence se réjouissait. « La maladie, disait-il, étant, depuis le péché, l'état naturel des chrétiens, on doit s'estimer heureux d'être malade, puisqu'on se trouve alors par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être. » Mais dans ce corps affaibli frémissait un esprit vigoureux, actif el capable de toutes les énergies.

Port-Royal allait bientôt avoir besoin de cet auxiliaire que la grâce lui avait envoyé. Les attaques des jésuites contre la citadelle des jan-

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sénisles détenaient de plus en plus violentes et dépassaient luule mesure. Lu huile d'Iimoeenl X contre YAuguxtimts de Jansénius était survenue comme un signal d'orage. Fort-Royal avait à se défendre. Son plus illustre docteur, Arnauld, venait d'être condamné en Sorbonne. Comment répondre à ces assauts donnés de tout côté à Porl- Royal? Ce fut Pascal qui s'en chargea.

11 fallait détromj>er et ramener le public, qui n'entendait rien aux apologies d'Arnauld et ne voyait que l'appareil de la condamnation. Arnauld s'en reposa sur Pascal. Celui-ci n'avait jmis encore écrit; ce- |M>ndant il se mit à l'œuvre, et dès le lendemaiu il comjtosa la première des Lettre* procinciales. La raillerie, l'indignation, la loi, la passion, s»' donnèrent libre carrière; et jamais plaisanteries ne furent plus sérieuses, plus incisives, plus vengeresses. Ces lettres devaient être aussi bien un événement littéraire qu'un événement religieux. Ecrites de main de maître, elles eurent la plus heureuse influence sur le développement de la langue. Li finesse et la subtilité des dialogues platoniciens, le mouvement d'un Uémosthène, la verve de la comédie, s'y trouvaient mélangés avec une souplesse remarquable. Le succès fut grand dans Paris, immense dans la bonne société du temps; on s'arrachait les exemplaires clandestinement imprimés. La Sorbonne ne s'en releva pas. L'ordre des Jésuites en fut jHÎniblemenl atteint. Et partout les Provinialex ciraient à Port-Royal des amis, des défenseurs. Mieux que les prédications et les livres de théologie, ci *s rapides messagères recrutaient des partisans. Elle ont don ué à Port-Royal des auxiliaires comme madame de Sévigné et la Fontaine. Elle lui ont aussi donné la postérité! Belles la plupart du temps, exagérées sur des points, ces lettres avaient été victorieuses, et le triomphe appartenait à Pascal.

Après le bruyant succès des Vroi inciulex, Pascal, qui avait fait acte de janséniste convaincu, se retira de plus en plus dans son obscurité silencieuse. Cependant il préparait un ouvrage, mais d'un tout autre genre. C'était une démonstration du christianisme que la mort laiss-t inachevée et ébauchée. Mais les fragments de cette œuvre, publiés eu partie par les amis de Pascal, et définitivement et complètement publiés à notre éjM>quc, ont formé ce chaos admirable qu'on appelle les

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Pensée* de Pascal. Nul livre n'est plus intéressant, plus sympathique. C'est l'histoire de l'âme même de Pascal, de ses combats en Ire le doute insinuant et la foi impérieuse, de son scepticisme religieux appliqué à la philosophie, de ses mépris superbes contre le monde et ses idoles, de ses angoisses et de ses nuits désespérées. Dans ce siècle où tout se partageait entre la négation et la certitude, une telle âme était rare. Nous ne prierons pas de la singularité d'un tel génie, si logique et si passionné, génie de philosophe et génie de poêle. Mais à cette époque où tout s'est écroulé des anciens temples, et où l'homme a commencé à errer au milieu des ruines, les âmes à la Pascal n'ont plus été si rares. Personnifiées dans René, elles ont été, dans la première moitié de ce siècle, comme la descendance du soli taire de Port-Royal, et elles ont reconnu et salué un ancêtre ou mieux un frère aîné dans ce jeune homme si éloquent et si triste, si audacieux et si accablé, si convaincu et si désolé !

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