LA BRUYÈRE
Ne on 1659 à Dourdan, il remplissait à Caen les fonctions de résorier de France, lorsqu'il fut appelé dans la capitale par Bossuet pour enseigner l'histoire, sous sa direction, au duc Louis de Bourbon, petit-fiJs du grand Condé. lia bienveillante amitié de ce prince lui accorda une pension de trois mille livres dont la Bruyère jouit jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusqu'à l'année 1696.
Voilà tout ce qu'on connaît. Pas d'anecdotes, pas de mots, pas d'événements. Seulement il est notoire que la Bruyère était d'un caractère doux, d'un commerce sûr, qu'il avait \mir amis les écrivains célèbres de son temps et qu'il dut observer beaucoup le monde pour l'avoir peint avec tant de fidélité. On pense qu'il s'est désigné lui-même dans le philosophe indépendant et modeste dont il a tracé le portrait. Il était de l'Académie française, et, au témoignage de l'abbé Fleury, son successeur, il y laissa de vifs regrets.
Ainsi la Bruyère est tout entier dans ses immortels écrits. Il s'essaya d'abord en traduisant Théophraste : ce fut pour lui un acheminement à peindre son propre siècle. Type parfait du vrai moraliste, son but fut « d'être utile sans irriter l'amour-propre, sans décourager la vertu1. » Il résuma les vices et les ridicules au simple point de vue comique; il les mit en action, à la manière de Molière, sans haine, sans parti pris. Sous sa plume, tous les personnages contemporains entrèrent en scène. « Personne n'a fait ressortir d'une façon plus dramatique les divergences morales produites par la diversité des états ou par la bizarrerie des passions. L'homme de robe, d'épée ou de finance, le courtisan et le bourgeois, le riche et le pauvre, le flatteur, l'ambitieux, l'avare, l'impertinent, la femme joueuse, la femme dévote, la femme coquette, toutes les conditions, tous les rangs, tous les âges, viennent se faire flageller sous les coups d'une spirituelle raillerie, d'une ironie incisive ou d'une chaleureuse indignation... Il dit la vérité aux grands et aux petits; il la dit à tout le monde, parce que, n'étant pas ambitieux, il n'a besoin de flatter personne*. »>
1 A. Bignnn.
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262 MADAME DE SÊVIGNÊ
Du vivant même de la Bruyère on fit «les clef* destinées par la malveillance à trahir l'anonyme des personnages qu'il avait étudiés. Il désavoua ces listes. Aujourd'hui, l'intérêt qu'elles pouvaient exciter s'est considérablement amoindri; peu nous importe que Mènalque soit le duc de Brancas, Plancus M. de Louvois, Théagène le grand prieur de Vendôme, etc. Ses satires sont pour nous le tableau immense de l'humanité; car les types qu'il a offerts à notre méditation vivront aussi longtemps qu'il y aura des hommes.