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ùx fut aussi un peintre de portraits que madame de Sévigné, et sa galerie durera autant que celle de la Bruyère. Seulement elle va droit au fait, en sa qualité de grande dame, et elle ne craint pas de lever les masques et de nommer les gens. Elle le craint d'autant moins qu'elle n'écrit pas pour être imprimée. Heureuse circonstance qui a donné à ses lettres tout le charme du naturel, de l'abandon, de la négligence, en un mot toutes les qualités qui constituent le vrai style épistolaire. C'est son cœur qui dicte, souvent sa malice qui écrit; jamais son amour-propre n'est en jeu. Ce carré de papier qu'elle va si bien remplir et où elle racontera soit le mariage de la grande Mademoiselle, soit la mort déplorable de M. de Turenne, soit le suicide tragico-comique de Vatel, ne sera |>as mis sous enveloppe avec une adresse à la postérité. Certes, ni Balzac ni Voiture n'étaient épistoliers de cette manière-là.
Dès le berceau le malheur frappa Marie de Bhbulin-Chanlal. Son père fut tué, à la tète d'une troujte de volontaires, en s'efforçant de repousser les Anglais qui tentaient une descente dans l'île de Hé. Sa mère succomba, peu de temps après, au chagrin : l'oncle de Marie,
l'abbé de Coulanges, devint le protecteur de la jeune orpheline. C'est cet excellent homme que madame de Sévigné appelle Bien-lion. Marie fut élevée au château de Sully, et reçut une forte éducation qui comprit le latin, l'italien et l'espagnol. Ménage et Chapelain, qui venaient fréquemment au château, prodiguèrent leurs soins à cette brillante intelligence. A dix-huit ans, Marie de Rabutin-Chantal, déjà présentée à la cour, était, avec son esprit, sa bonté et sa dot de cent mille écus, un des premiers partis de France. On lui fit épouser le marquis de Sévigné, maréchal de camp et gouverneur de Fougères. Il l'emmena à sa triste solitude des Rochers, en Bretagne. C'est là qu'elle devint mère de deux enfants, oubliant dans les caresses de son fils et de sa fille le chagrin que lui causait l'humeur inconstante du marquis.
Celui -ci tomba enfin, victime de sa conduite dissipée. Il fut tué en duel par le chevalier d'Albret.
Veuve à vingt-quatre ans, madame de Sévigné déploya une admirable fermeté. Elle fit face à tout ; elle répara le désordre que le marquis, par sa prodigalité, avait mis dans ses affaires -, elle se consacra à la fortune et à l'éducation de ses enfants ; et le monde ne la revit qu'au jour où sa tâche fut achevée.
En 1003 elle présenta sa fille à la cour. Elle avait alors trentesix ans, et le temps avait respecté ses grâces naturelles. On la surnomma Mère Beauté. Dans un orgueil facile à comprendre et à excuser, elle proclamait son enfant « la plus jolie fille de France. » Les prétendants ne manquèrent pas; il y en avait de riches, de jeunes, de beaux. Cependant le comte de Grignan, déjà veuf de deux femmes, presque ruiné et d'un extérieur peu agréable, fut préféré. C'est que le comte de Grignan, lieutenant général du gouvernement de Provence, était en haut crédit à la cour, et que madame de Sévigné et sa fille voulurent surtout, dans ce mariage, satisfaire leur vanité.
M. de Grignan emmena sa femme en Provence. Ne nous plaignons pas d'une séparation qui nous a valu la correspondance de madame de Sévigné.
C'est désormais dans ses lettres qu'est la vie de la spirituelle
marquise. Elle écrit souvent, elle écrit toujours, et tant mieux pour nous.
On lui a reproché ses jugements littéraires, et entre autres sa partialité pour Corneille contre Racine. Mais, en admirant Corneille de préférence à son harmonieux rival, madame de Sévigné ne faisait que rester fidèle à un culte de jeunesse. Ce fut la même générosité qui la porta à défendre les reclus de Port-Royal contre leurs redoutables adversaires : elle les avait connus, elle aimait leurs personnes ; et, d'ailleurs, Port-Royal était une fondation de sa famille.
Ce fut à Grignan qu'elle mourut, le 18 avril 1696, après dix jours de maladie : elle envisagea sa fin avec calme et résignation.
Trente ans s'écoulèrent avant la première publication de ses lettres. Ainsi, contrairement à tant d'auteurs qui meurent de leur vivant, madame de Sévigné n'a jamais plus vécu que depuis sa mort.
Xx I.XXXIV
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Gilles Boileau, greffier du conseil de la grande chambre du parlement de Paris, avait tiré ainsi l'horoscope de ses fils : « Gillot est un glorieux, Jacquot un débauché, et, quant à Colin, c'est un bon garçon qui ne dira jamais de mal de personne. »
Évidemment, ce père n'avait pas le don de prophétie. Le glorieux se borna pour toute gloire à être de l'Académie française, le débauché fut un honnête chanoine, et le bon garçon écrivit des satires et en fit même en paroles.
Ses études terminées au collège de Beauvais, Nicolas Boileau passa tour à tour du droit à la théologie ; il fut même titulaire d'un bénéfice de huit cents livres de revenu : mais, emporté par son goût pour les lettres, il résigna 1<> bénéfice, et, ce qui n'est pas commun,
restitua de lui-môme les annuités qu'il avait reçues. Des le collège Boileau rimait ; il était passionné pour la lecture des romans de la Calprenède et il avait commencé à forger une tragédie.
Selon l'usage, la famille de Nicolas trouva fort mauvais qu'il s'avisât de faire des vers; d'autant plus que Gilles, le frère aîné, avait déjà jeté son dévolu sur le Parnasse, où il voulait grimper tout seul.
La mort de son père ayant |>ermis enfin à Nicolas de suivre son goût, il se mita écrire, et, tant par instinct naturel que parce qu'il y était incité par le caustique Furetière, il se tourna vers la satire. Comme dans les passes d'armes on brisait desJances contre un mannequin de Sarrasin, de môme Boileau eut à s'escrimer contre Chapelain, Pelletier et Colin, qui excitaient sa bile. Son audace — et il en fallait — eut pour utile effet de porter des coups mortels au mauvais goût, à l'emphase, aux concetli qui avaient italianisé notre littérature. Racine, jeune encore, fut un des premiers à se ralliera Boileau. 11 lui disait pour le rassurer, lors du brouhaha causé par la Satire contre les femmes : « L'orage passera. » — Il est à remarquer que ces deux hommes célèbres différaient complètement de caractère et que cependant leur liaison fut sincère et soutenue, parce qu'elle se fondait sur l'estime réciproque el sur la conformité d'opinions littéraires. Au reste, lorsque le tendre Racine le voulait bien, il n'était pas moins épigrammatique que Boileau. Mais il n'eut jamais dans le ton la même brusquerie; jamais il n'eût dit, comme Boileau à Louis XIV, lui montrant de mauvais vers de sa façon : a Sire, rien n'est impossible à Votre Majesté; elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a parfaitement réussi. »
Boileau fut l'honnête homme par excellence, et c'est un fait à constater à l'honneur de celui qui décocha tant de traits malins. 11 attaquait le viee, le ridicule, l'ineptie, le succès immérité, mais il respectait les personnes. En bien des occasions il prouva son désintéressement et sa délicatesse. Il ouvrait sa bourse à Cassandre et Linière, qu'il savait ne pas l'épargner. En achetant sa bibliothèque à Patru, il le força de la garder sa vie durant. Il apprend que la pension de Corneille se trouve supprimée : aussitôt il court h Versailles réclamer chaudement en faveur de l'auteur do Cinna, et le
roi envoie deux cents louis au sublime vieillard. Enfin, consulté par Louis XIV, qui lui demande : « Quel est l'homme de lettres qui honore le plus mon règne? » Il répond sans hésiter : « C'est Molière. »
Il n'eut qu'un tort, au point de vue de l'équité et du bon jugement : ce fut de passer la Fontaine sous silence. Heureusement pour la Fontaine, il n'avait pas besoin d'autre certificat que ses œuvres.
L'entrée de Boileau à l'Académie française fut tout un événement. Malgré la volonté du roi, la Fontaine, l'ami de Fouquct, fut élu en remplacement de Colberl contre Boileau, qui dut attendre jusqu'à la mort d'un autre immartel. Ceci avait le caractère d'une opposition marquée : Louis XIV eut le bon goût de dissimuler son mécontentement. Mais enfin Boileau fut nommé, et le roi ratifia ensemble les deux élections.
Chargés ensemble d'écrire l'histoire des campagnes de Louis XIV, Racine et Boileau s'étaient mis à l'œuvre avec ardeur, et il est à regretter que leur manuscrit ait clé consumé dans un incendie.
Dans les dernières années de sa vie, Boileau fut atteint d'une surdité qui le rendit morose et sauvage. Dès 1690 il avait cessé de paraître h la cour; il ne mourut cependant qu'en 1711, à l'Age de soixante-quinze ans. Il fut enterré dans l'église basse de la Sainte- Chapelle, au-dessous de la place même occupée par le lutrin qu'il a si plaisamment chanté. Plus tard son tombeau fut transféré a Saint-Germain des Prés, où on le voit encore.
Au temps des gais soupers d'Auteuil, Boileau se plaisait à raconter l'anecdote suivante : « Un bon prêtre, à qui je me confessais, me demanda quelle était ma profession. — Poète. — Vilain métier! et dans quel genre? — Satirique. — Encore pis. Et contre qui ? — Contre les faiseurs d'opéras et de romans. — Achevez votre Confient'. »