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que Boucher est jugé avec une sagacité de prophète, que Greuze est mis à sa véritable place et compris dans toute l'étendue de la révolulion qu'il apportait dans la peinture, ramenant la réalité et la substituant à la fantaisie. Grâce à Diderot, la critique d'art était créée.
Grand écrivain, mais écrivain irrégulier, Diderot a fait des pages plutôt que des livres ; souvent même il faisait des pages pour les autres. Il composa pour Itaynal le tiers de V Histoire philosophique des deux Indes. Il suppléa souvent G ri mm dans sa fameuse corresjK)ndance. 11 était tout à tous, charitable, obligeant, dévoué jusqu'au sacrifice pour une infinité de gens qui souvent le récompensèrent par l'ingratitude. Un jour on le trouva occupé à rédiger les leçons de clavecin du professeur d'harmonie de sa fille. C'était un grand enfant prodigue .Voltaire l'appelait Pantophile (qui se plaît à tout), et le mot n'était pas mal trouvé pour celui qu'on eût pu appeler l'Encyclopédie vivante. Cette bienfaisance était extrême, comme toutes les qualités et tous les défauts de Diderot. Pendant quatre ans, il hébergea, nourrit, protégea un pauvre professeur de mathématiques, qui se trouva, en fin de compte, un espion envoyé chez lui parle surintendant de police. Diderot ne se repentit pas de sa charité. Heureuses et nobles illusions dont il ne voulut jamais revenir !
Ce bienfaiteur de tout le monde n'était guère enrichi par la vie qu'il menait. La charité coûtait, la littérature rapportait peu alors, mille fantaisies de livres et d'objets d'art enlevaient de l'argent. Diderot se vit déjà âgé et totalement dénué de fortune. Il fallait trouver une dot à sa fille : il songeait à vendre sa bibliothèque. L'impératrice de Russie, Catherine II, avec une délicatesse charmante, fit acheter par son ambassadeur cette bibliothèque au prix de quinze mille francs, à la condition que Diderot la garderait et en resterait le bibliothécaire, avec un traitement annuel de mille francs. Deux ans après, Catherine sut que cette pension avait été oubliée; elle fil compter d'avance à Diderot cinquante mille francs. « Me voilà obligé en conscience de vivre cinquante ans! » s'écria Diderot.
Diderot remercia l'impératrice en personne. Catherine II lui fit l'accueil le plus sympathique, le plus enthousiaste et le plus illusoire en même temps. Elle l'abusait par les dehors d'une civilisation hà-
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tive; elle lui faisait croire à un libéralisme d'apparat et à une philosophie tout extérieure. « Je me suis trouvé l'Ame d'un homme libre, écrivait Diderot, dans le pays des esclaves. » A son retour, il évita Berlm, où toute entrevue avec Frédéric II eût été odieuse à ses préventions très-légitimes, et il alla directement à Paris, où il rentrait à soixante et un ans.
L'un des derniers ouvrages de Diderot, et le principal, est V Essai sur les règnes de Claude et de Néron. C'est une étude sur les écrits deSénèque, souvent prolixe et déclamatoire, parfois curieuse par des points de vue nouveaux, parfois intéressante par un rare sentiment de l'antiquité.
Diderot mourut en juillet 1784. Cinq ans encore, et il eût vu la Dévolution française, Quel eût été le rôle de cet homme d'un génie si vaste et si déréglé, d'une moralité si sévère sur certains points, si relâchée sur d'autres, d'une incrédulité qui laissait subsister un fond de sentiment religieux? Eût-il été un Mirabeau ou un Danton? Dieu seul le sait, et Dieu n'a accordé le spectacle de ces scènes étranges, grandioses et sanglantes, à aucun de ceux qui, dans leurs œuvres innovatrices, en avaient, pour ainsi dire, écrit le prologue.
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