DIDEROT
jeune homme n'en lil rien. On lui supprima momentanément sa pension ; il se mil à donner des leçons pour vivre, des leçons maigrement payées, dépendant sa mère, moins inexorable que le père, lui envoyait en cachette ses petites épargnes par une servante dévouée, qui, ]>our apporter au jeune homme cet argent sacré, auquel elle ajouta parfois le denier du pauvre, faisait cent vingt lieues à pied, soixante pour venir à Paris, soixante pour le retour à Langres. Diderot essaya encore de se faire précepteur, il y perdait son repos et sa santé. Il revint à son grenier, ne sachant comment se tirer d'affaire et réduit à composer des sermons à cinquante sous pièce, pour des prédicateurs jieu diserts. Un jour où il faillit mourir de faim, il se promit solennellement de ne jamais refuser l'aumône à un pauvre; ce serment fut bien tenu.
Il ne se réconcilia avec sa famille qu'après son mariage, en 1743. Il avait alors trente ans, quand il éjniusa mademoiselle Annette Champion. Son père refusait d'abord un consentement, qui lui fut accordé quand le vieux coutelier eut été ramené |>ar la vue de sa bru, femme d'un esprit faible et môme borné, mais douce, vertueuse, sage et faite pour plaire à la famille de son mari. Ce furent h>s besoins de son ménage qui lancèrent Diderot dans la voie littéraire. 11 se produisit d'abord comme traducteur, en interprétant Y Histoire de Grèce par Stanyan. Sa femme était si simple, qu'elle voulait rendre l'argent au libraire, ne comprenant pas qu'un rouleau de papier pût valoir cent écus. Successivement parurent Y Estai sur le mérite et la vertu, les Pensées philosophiques, eomj>osées en trois jours, Y Interprétation de la nature, et d'autres écriLs qui se ressentaient de la légèreté de mœurs habituelle à cette époque. La Lettre sur les aveugles lit sa réputation; elle le mit en relations avec Voltaire, alors à Cire}. Peu de temps après, une épigramme inoffensive le fit envoyer au donjon de Vincennes, où il passa vingt-huit jours au secret. C'était bien le règne du bon plaisir et du caprice.
Disons, du reste, à la louange du gouverneur de Vincennes, le marquis du Chàlelel, que, après ces vingt-huit jours, la captivité de Diderot fut adoucie de toutes les façons. Le prisonnier recevait de nombreuses visites* entre autres celles de Jean-Jacques Rousseau,
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alors un de ses plus intimes amis, el qui depuis devait, sur les plus légers soupçons, se croire trompé cl trahi par le plus loyal et le plus dévoué dos hommes.
Quelques mois après, Diderot sortait de prison et il se remettait à écrire avec une inépuisable féeondité, tout en éparpillant une correspondance qui est une suite de chefs-d'œuvre, et en se prodiguant dans une conversation continuelle, pleine d'idées et d'éloquentes paroles, d'éclairs et de rayons. Tout l'attirail à la fois; tout provoquait sa facilité de conception et son invention originale. Au théâtre, il réalisait en partie des idées neuves sur le drame bourgeois, dont il ne donna qu'une promesse dans le Père de famille et le Fils naturel. Novateur par instinct plutôt qu'avec succès, il eut le mérite de comprendre la fausseté et l'ennui de l'ancien système cl l'absurdité de la pompe à tout prix et de la convention persistante dans la tragédie pseudo-racinienne.
En même temps Diderot était un des ouvriers les plus actifs de celte leur de Babel de l'Encyclopédie. Il en rédigea le prospectus; il se chargea de l'histoire de la philosophie ancienne. On sait ce que l'Encyclopédie souleva de protestations, les unes dignes et sincères, d'autres qui n'étaient qu'injurieuses. L'Encyclopédie fut suspendue, Diderot joue publiquement sur le théâtre dans les Philosophes de Palissol. On l'exhortait à quitter la France, où tant de haines s'acharnaient contre lui. Deux protecteurs le soutenaient avec peine : c'étaient M. de Choiseul et M. de Maleshcrbes.
L'œuvre philosophique de Diderot, inspirer par le naturalisme le plus audacieux, débordante de panthéisme, n'a guère survécu à sou auteur. Délaissée par les philosophes eux-mêmes, elle n'est plus consultée que comme un arsenal irréligieux. Cependant on s'en souviendra éternellement ; car, de toutes les violentes polémiques engagées contre le christianisme, c'est une de celles qui exercèrent le plus d'action sur un siècle complice.
Les ouvrages littéraires de Diderot ont plus de durée, plus d'intérêt actuel. On relit encore ses comptes rendus de Salons, modèles du genre, chefs-d'œuvre de la dissertation vagabonde cl de la description passionnée, monuments de critique sûre et décisive. C'est là