CREUZE
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Greuze!... Ne trouvez-vous pas que ce nom euphonique répond bien au genre de génie poétique et honnête de celui qui le porta si dignement?
Cet artiste, qui a écrit avec son pinceau des pages de roman cl de drame, était de Tournus, en Bourgogne. Comme tous ceux qui sont devenus de grands peintres, dès l'âge de huit ans il charbonnaitsur les murs; de quoi s'irritait fort son père. Mais Grandon, qui avait à Lyon beaucoup de réputation pour le portrait, plaida la cause du jeune Greuze. Celui-ci put étudier à l'aise sous Grandon, puis venir à Paris, où il débuta brillamment par son tableau du Père de famille expliquant la Bible à ses en fants.
Il y eut d'abord, devant celte œuvre exposée à l'Académie, un
silence de stupéfaction. Personne n'avait rien vu de semblable. Où riaient les bergères en vertugadin, les Tircis poudrés, les agneaux à bouflettes de rubans roses? — Ici le naturel, l'intimité, le foyer champêtre, la vie réelle en un mot : ce que personne jusque-là ne s'était avisé d'étudier.
Au Salon de 1765, Greuze envoya la Jeune Fille pleurant son mseau mort, qui arracha cette exclamation à Diderot : « La jolie élégie ! le joli poème ! » — ÏEnfant gâté, — la Mère bien~aimèef — le Fils ingrat, — le Mauvaii Fils puni, — scènes admirablement dramatiques et que Diderot, dans sa fameuse critique, qunlifia «le « sublimes. »
La Jeune Fille à sa fenêtre, Y Accordée de village, mirent le comble à la réputation de Greuze. Bien d'autres tableaux suivirent. Il yen a dans toutes les grandes galeries de l'Europe, Mais Greuze eut le malheur de se trouver, vieux déjà, veuf, triste, oublié, au milieu des événements terribles de la Révolution. Le repos, ce couronnement d'une existence laborieuse et honorable, ne lui fut pas accordé. Bien que Greuze eût passé sans s'y mêler à travers l'ouragan, tenant le front haut, conservant même les bonnes façons et le costume d'autrefois, il ne put se préserver de toute atteinte; et si sa tête fut respectée, sa fortune se trouva anéantie.
Voici la lettre amèrement touchante qu'il écrivait à un des ministres du premier Consul, le 28 pluviôse, an IX (1800) :
« I,o tableau que je fais pour le gouvernement est à moitié fini. La situation dans laquelle je me trouve me force de vous prier de donner des ordres pour que je louche encore un à-compte afin que je puisse le terminer. J'ai eu l'honneur de vous faire part de tous mes malheurs ; j'ai tout perdu, hors le talent et le courage. J'ai soixantequinze ans; pas un seul ouvrage de commande. De ma vie je n'ai eu un moment aussi pénible à passer. Vous avez le cœur bon, je me flatte que vous aurez égard à mes peines le plus tôt |>ossible, car il y a urgence.
« Salut et respect, « Greuze. »
UVOISIEn 423
A celte époque, le ministre des beaux-arts était Lucien Bonaparte. Non content d'accorder le subside ainsi sollicité, il acbeta pour son propre compte, à Grcuzc, son tableau de la Madeleine pénitente dans sa grotte du désert; et, le noble artiste n'ayant pas voulu fixer un prix à son protecteur, le non moins noble acquéreur lui en fixa un qui fut assez à la convenance de Greuze, pour qu'il ait écrit, dit et répété souvent que « sa Madeleine dam sa grotte lui avait trouvé un trésor pour le reste de ses jours. »
Cinq ans se passèrent. I^e21 mars 1805, le grand peintre trouvait enfin le repos qu'il avait cherché vainement en ce monde. Le Moniteur consacra à sa mémoire un long article, où se lisent ces lignes pleines de justesse : « Né avec un talent original, il n'avait point eu de modèle, n'a |>oint formé d'école, et n'aura probablement jamais que de faibles imitateurs. »