CUVIER
ouvrage sur les Terrains des environs de Paris. Nous n'entreprendrons pas de donner un aperçu de ses idées sur le globe terrestre et ses transformations successives. Nous dirons seulement qu'il respecta toujours les traditions sacrées, les croyances bibliques, et que, le regard levé vers le ciel, il s'inclinait en reconnaissant la vanité de tous les systèmes.
Cependant il ne faudrait pas croire que la vie de Cuvier fut totalement consacrée à la science. Sa rare capacité et ses aptitudes presque universelles en lirent aussi un homme politique et un bon administrateur. Napoléon, à son retour d'Égyple, lorsqu'il avait encore le temps d'avoir des loisirs littéraires, fit partie de l'Institut à côté de Cuvier, qui était alors secrétaire de ce corps savant. Le jeune général put alors juger des talents administratifs de son collègue. Devenu premier consul, il se souvint de Cuvier. Il le nomma successivement inspecteur général de l'Université, chevalier de l'Empire, maître des 'requêtes, cl le chargea de former les académies de l'Italie et de la Hollande. On dit même qu'il avait le dessein de lui confier l'éducation du roi de Rome. Mais l'heure des revers avait sonné; et telle était alors l'extrême disette d'hommes de mérite, ailleurs qu'à l'armée, que, par ordre de l'Empereur, l'illustre anatomiste quitta ses scalpels et ses crayons, pour organiser la défense des frontières menacées.
Louis XVIII reconnut la gloire de Cuvier en l'élevant à de nouvelles dignités. Il le lit conseiller d'Etat, grand maître des cultedissidents, commissaire du roi près ies Chambres, grand officier de la Légion d'honneur, baron, et enfin pair de France. Mais Cuvier, généreux et désintéressé, n'aurait su comment fonder son majorai si le roi ne lui en eût fait don. Partout Cuvier fut supérieur à ses collègues et à ses devoirs. Oracle des académies, prince des savants, il fut surtout orateur. On ('écoutait avec bonheur, tant sa parole était harmonieuse et attachante. Il n'exista jamais d'homme plus accessible et plus serviable; jamais non plus existence ne fut mieux ordonnée pour exclure l'oisiveté cl l'ennui. Cuvier si; délassait de ses éludes en en diversifiant le sujet. 11 passait de la dissection à la législation el à l'histoire, de la zoologie au dessin et à la géographie ou
blason, car toutes ces connaissances lui étaient également familières. Si la gloire pouvait tenir lieu de bonheur, il n'eût eu rien à envier: mais I iéprouva des chagrins de famille. La science et l'élude vinrent encore alléger ses douleurs. Le jour môme de la mort d'un de ses (ils, il composa une page admirable sur les secours que l'histoire naturelle prêle aux malheureux.
Le plus grand de tous les mérites du baron Cuvier fut son caractère plein de noblesse.
Le 8 mai 1832, il rouvrit un cours au collège de France. Après sa première leçon, il fut frappé d'une paralysie qui l'enleva en cinq jours. Dans cette dernière séance, devant un auditoire enthousiaste, il avait peint avec calme et grandeur les beautés de la création, et élevé ses regards vers le Créateur. Quand, de celle puissance infinie, il vint à envisager sa propre faiblesse, sa fragilité, sa voix prit tout à coup une expression de tristesse, comme s'il pressentait le terme prochain de sa course. Dans ses derniers moments, il montra une sérénité et un courage dignes de toute sa vie. On lui exprimait l'intérêt général dont il était l'objet : « J'aime à le croire, dit-il ; il y a longtemps que je travaille à m'en rendre digne. »
Il n'était âgé que de soixante-trois ans. On dit que le crâne de cet homme d'un génie si universel avait des dimensions extraordinaires.
« Pour résumer ses ouvrages, a dit un écrivain, il faudrait passer en revue l'univers et les sciences qui en exposent les merveilles. »
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L'histoire de Jacquart offre une analogie frappante avec celle de Bernard Palissy. On y admire la même constance dans les efforts,
la même patience conlre l'injustice. Et encore faut-il convenir que, malgré la beauté des travaux île Palissy, les recherches de Jacquart furent incomparablement plus utiles a l'humanité. On se sent pris d'une vénération profonde pour le nom el le souvenir de cet homme de génie qui usa du don inné de la mécanique pour le bien, pour le salut de ses semblables. Tout ce que n'eussent pu faire ni l'hygiène, ni la médecine, ni les progrès des temps, il l'a opéré avec un métier. Il a été le bienfaiteur, — c'est peu dire, le sauveur de cette classe des canuls de Lyon qui croupissait dans la misère, la souffrance, la difformité, et qui ne connaissait pas la vieillesse. Il a même enrichi sa ville natale, où, grâce à sa découverte, l'industrie a triplé son essor. Et ce qui rend encore plus respectable et plus glorieuse l'auréole dont sa mémoire est entourée, c'est qu'il a souffert la persécution.
Le père de Charles-Marie Jacquart était lui-même du nombre des canuts; seulement, il était des privilégiés : car il possédait un atelier de tissage; sa mère, Antoinette Rives, était liseuse de dessins. Ni l'un ni l'autre ne songeaient que leur fils pût exercer un autre étal que le leur, et surtout recevoir la moindre instruction. Vainement Jacquart implorait-il ce bienfait : ses parents restèrent sourds à ses prières. En attendant qu'il fût en Age d'apprendre à tisser, on le laissait libre, et déjà il montrait "son étonnante aptitude en construisant de petites maisons avec leur mobilier complet.
Un instant, Jacquart travailla chez un relieur; mais déjà sa pensée lui avait révélé la possibilité de simplifier ces machines, si compliquées, qu'un ou deux ouvriers servants étaient nécessaires pour mettre les cordes et les pédales du métier en mouvement, sans compter l'ouvrier chargé du lissage, lequel se trouvait sur un escabeau élevé, et devait constamment lancer ses jambes à droite et à gauche pour donner aux fils de la chaîne les diverses positions qu'exigeait le brochage ou le façonnage d'une étoffe. Jacquart se promit de modifier cette industrie, qui tuait ses enfants.
Orphelin à l'âge de vingt ans, il se maria et fut bientôt réduit, pour subsister, à accepter un chétif emploi dans une carrière à plâtre du Bugey. Sa femme, pendant leur séparation forcée, dirigea une petite fabrique de chapeaux de paille.
La Révolution arriva : Jacqunrt on avait embrassé les principes avec ardeur. Mais il fut des premiers à concourir à la défense de Lyon quand cette ville eut arboré l'étendard de la résistance. Après la mitraille, l'échafaud. Jacquart dut se cacher pour se soustraire à la proscription. Mais il avait dans l'armée républicaine un fils qui le sauva de re danger. Le pieux jeune homme couvrit son père d'une cocarde tricolore, lui mit un fusil à la main, le coucha sur les contrôles d'un bataillon, et ils marchèrent ensemble vers la frontière. A quelque temps de là, ce digne lils expirait, frappé d'une balle sous les yeux de celui qu'il avait arraché à la justice «le Couthon. Jacquart ne songea plus qu'à revenir dans sa ville natale : il avait besoin de revoir sa pauvre femme, de pleurer avec elle. .. Mais, hélas! existait-elle encore ?
Il arrive, palpitant d'émotion, dans cette ville toute noire de l'incendie, lise traîne vers la rue qu'habitait autrefois sa femme. . . A la place de la maison est un monceau de débris... A qui demander un renseignement? La plupart de ses amis sont morts ou en fuite. Il serait dangereux de parler, dangereux même de laisser paraître des larmes.
Enfin, à force de recherches, Jacquart retrouva sa pauvre femme et une servante dévouée dans un misérable, grenier où elles tressaient toujours des chapeaux de paille. Il les aida dans ce trava mais, tandis qu'il occupait ses doigts à une besogne si humble, son génie inventeur s'étendait par la méditation ; sa création fermentait dans son cerveau.
Quelques hommes généreux se cotisèrent. Jacquart put construire sa machine et la présenter à l'Exposition de l'industrie qui eut lieu en septembre 1801. Le jury d'alors, avec ce beau discernement qu'ont eu presque toujours les jurys, lui octroya une médaille de bronze, la plus modeste récompense.
L'année suivante, le premier consul vint à Lyon pour présider la Consulta cisalpine. Cet événement attira dans la ville une foule de savants et d'artistes étrangers qui allèrent voir Jacquart, et lui donnèrent d'unanimes témoignages d'estime. Sans doute l'autorité municipale eut connaissance de ces suffrages, car elle accorda à Jac-
quart un logement au palais de Saint-Pierre, à la condition de former déjeunes ouvriers. Il y resta deux ans, tout occupé à la constrnclion de machines-modèles, et ne songeant pas à ses intérêts de fortune. Il avait travaillé notamment à l'invention d'une mécanique propre à la fabrication des fdets de pèche maritime, pour laquelle un concours était ouvert. Mécontent de ses essais, il les avait condamnés, lorsqu'un de ses amis, sans le consulter, les remit au préfet, qui les envoya à Paris.
Laissons I*k>n Faucher donner à cet épisode le charme de son piquant récit.
« Jacquart, mandé à la préfecture, y reçut un accueil qui n'était guère de nature à le rassurer.
« — Vous allez partir pour Paris, monsieur Jacquart, dit le préfet, par ordre du premier consul.
« — Pour Paris, monsieur? cela se peut-il? Qu'ai-je donc fait? Comment puis-je laisser là mes affaires?
« — Non-seulement vous partirez pour Paris, mais vous partirez aujourd'hui même, et à l'instant.
« Ce n'était pas une époque où l'on pût résister aux ordres de l'autorité : une chaise de poste attendait le mécanicien et l'emporta rapidement vers la capitale, sous l'escorte d'un gendarme qui ne devait jws le perdre de vue.
a Jacquart n'était jamais venu à Paris : on le mena droit au Conservatoire, où les premières personnes qu'il vit furent Napoléon ei Carnot. Carnot lui dit brusquement .
« — Est-ce vous qui prétendez faire ce que Dieu lui-même ne ferait pas, et former un nœud sur une corde tendue?
« Jacquart fut interdit par la présence du maître et par la brusquerie du ministre; il ne put ré|M)ndreun seul mot. Mais Napoléon, avec cette condescendance des esprits supérieurs, le rassura, lui promit sa protection et l'encouragea à poursuivre ses recherches...
« Le voilà installé au Conservatoire. On lui ordonne de construire une machine pour la confection des filets, et il la construit. Tous les secrets de la mécanique, qu'il ne lui a pas été donné d'étudier dans les livres ni avec les yeux de la science, il les prend là sur le fait, au
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milieu de toutes les merveilles de l'industrie. Bientôt il découvrira le principe unique qui domine toutes les combinaisons du tissage. »
Lyon redemandait Jacquart ; il y revint et fui installé à l'hospice de l'Antiquaille, où il monta des métiers à tapisserie. Un décret impérial, daté de Berlin (27 octobre 1806), autorisa l'administration municipale de Lyon à accordera Jacquart une pension viagère de 5,000 francs, dont la moitié réversible sur la tète de sa femme. Moyennant celte bouchée de pain, il cédait à la ville toutes ses machines, tousses procédés, toutes s<s découvertes passées et futures... Le pauvre Jacquart se contentait de peu : il est vrai qu'il avait du génie.
Encore s'il eût pu jouir tranquillement de son œuvre! Les ouvriers, aveugles comme le sont toujours leurs pareils quand un progrès les effraye, s'ameutèrent contre Jacquart. « A mort l'ennemi du peuple!... criaient-ils. — A mort celui qui veut nous réduire à la misère!... — Jetons-le dans le Khône !... » Déjà on l'entraînait, déjà les bras des furieux allaient le lancer dans le fleuve, lorsque des secours arrivèrent à temps. Mais, si l'on ne tuait pas l'inventeur, on voulut du moins tuer l'invention : le nouveau métier fut, par ordre des prudhommes, |M»rlé et mis en pièces sur la place des Terreaux, aux acclamations de la foule...
Or, comme les chiffres sont la meilleure raison en ce monde, nous dirons simplement ceci : en 1801, époque de la découverte de Jacquart, deux mille huit cents métiers étaient en mouvement ; et en I S*2r», année où ces métiers prévalurent définitivement, leur nombre s'élevait à plus de vingt mille.
A la patience de l'ouvrier lyonnais il n'y avait d'égal que son désintéressement. L'étranger lui fit des propositions magnifiques; il les repoussa sans dédain, mais avec fermeté.
Après l'Exposition de 1819, il reçut la décoration de la Légio d'honneur. 11 en était fier, mais il ne l'avait pas sollicitée. Toujours il devrait en être ainsi.
Sur la fin de sa vie, Jacquart se retira dans une peti le campagne, à Oullins, près Lyon. « C'est là, dit Léon Faucher, que d'illustres voyageurs, des savants, des hommes d'État, venaient le chercher,