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de larges proportions; les instruments lui manquaient, il en eréa; il fil présent de son œuvre à l'administration municipale. Ce ne fut pas un travail perdu; car il arriva qu'un lieutenant-colonel du génie, frappé de la précision de ce plan, recommanda Monge au commandant de 1 École spéciale fondée depuis quelques années à Mézières. Mais cet établissement ne recevait que vingt élèves, et, pour y entrer, il fallait appartenir a la noblesse, — l'un des plus déplorables abus de l'ancien régime. Le fils du marchand forain, qui, pour parchemins, n'avait que du génie, dut s'estimer heureux d'être admis parmi les appareilleurs et conducteurs des travaux de fortifications. On ne l'apprécia d'abord que comme dessinateur adroit, et il souffrait de la position inférieure qui lui était faite. Le hasard voulut que le commandant de l'école jetât les yeux sur lui pour faire les calculs pratiques d'une opération de défilement. Monge, s'ennuyant des lenteurs par lesquelles il lui faudrait passer pour arriver à la solution du problème, imagina une voie géométrique plus courte et non moins sûre. Il va sans dire qu'on se récria; mais on fut obligé d'examiner son système, et l'examen conduisit a l'admiration.
Monge n'avait alors que dix-neuf ans. Bossut, professeur pour les mathématiques à Mézières, se l'adjoignit comme suppléant ; il fut attaché, avec le même titre, à l'abbé Nollet, pour la chaire de physique. Dans ce dernier poste, où bientôt il fut titulaire, il fil de nombreuses et utiles observations. Par exemple, il se trouva avoir découvert en même temps que Cavendish la production de l'eau par la combustion de l'air inflammable. Dans le même temps, il généralisait ses premiers essais mathématiques, et arrivait à fonder cette doctrine féconde qui s'appelle la géométrie descriptive. Toutes les anciennes méthodes s'insurgèrent contre cette nouveauté; et tel est l'empire de la routine, qu'il fallut à Monge plus de vingt ans pour obtenir l'application de la géométrie à la charpente. Le corps du génie n'était d'ailleurs que trop disposé à garder pour lui-même les précieuses découvertes de Monge.
En 1780, après avoir publié quelques Mémoires sur le calcul intégral et s'être mis en relation avec les principaux savants de
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l'époque, dans lesquels il trouva des patrons actifs Monge fut admis à l'Académie des sciences.
Nous le voyons, la môme année, adjoint à Bossut, nommé professeur d'hydrodynamique au Louvre; en 1785, examinateur de la marine, en remplacement de Bezout. Il refusa noblement de corriger les ouvrages de ce savant, unique ressource do sa veuve, et consentit seulement à composer, pour les élèves de la marine, un traité de statique. Sa carrière scientifique avait été déjà très-remplie lorsque éclata la Révolution, que Monge accueillit avec les illusions les plus généreuses.
Après la terrible journée du \ 0 août, l'honorable savant fut porté au ministère de la marine. Il fit partie ainsi du Conseil exécutif, ce qui entraîna pour lui la triste charge de concourir au supplice de Louis XVI. Si nous ne savions que plus tard il déplora avec les plus amers regrets sa ]>ar(icipation à ce meurtre, ses talents et ses hautes qualités n'eussent pu l'absoudre à nos yeux. Mais il fut de ceux qui ne craignirent pas de laisser parler tout haut leur conscience.
Son passage au ministère n'eut |>as de très-heureux résultats. Monge se rendit bien autrement utile en contribuant à organiser la défense du territoire, contre. la coalition européenne. Neuf cent mille hommes étaient prêts à marcher; mais il fallait les armer, il fallait créer les approvisionnements, l'acier, la pondre, et surtout il fallait ne |>as perdre de temps. Monge se consacra tout entier à celte tâche immense; il surveillait tous les travaux, il en simplifiait l'exécution, il multipliait les instructions sur la préparation du salpêtre, il trouvait le moyen le plus facile d'obtenir l'acier.
Ces services rendirent quelque faveur aux savants, qu'on avait commencé par proscrire. Après la chute de Robespierre, l'École normale fut créée, et Monge put mettre enlin au jour sa Géométrie descriptire. C'est à l'influence de cet homme supérieur aussi bien qu'aux mesures législatives provoquées j>ar Carnot, Prieur et Fourcroy, qu'est «lue la fondation de l'Kcole polytechnique, dont les commencements furent si beaux.
■ Lavoiwr, GmHor. pl, ht IWliofouoaiiM, Hochant de Savon H d'Alrmtwrl .
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Sous le Directoire, Monge remplit diverses missions on Italie. 11 était encore à Civita-Vecchia quand Bonaparte, qui faisait voile {unir l'Egypte, l'appela auprès de lui. Monge s'embarqua avec Dosai x, et rejoignit l'armée à Malte. L'École polytechnique avait fourni quarante et un de ses élèves à la colonie savante emmenée en Egypte. Sous la direction de Monge, de Berlhollet et de Fouricr, ils exécutèrent la description géodésiquo et monumentale de cette merveilleuse contrée. Monge fut le président de l'Institut du Caire. Il eut bientôt à déployer autant d'activité qu'il en avait montré on 1795; car la fatale défaite navale d'Aboukir avait isolé l'armée de toute communication avec l'Europe, et il fallait créer, indépendamment des approvisionnements militaires, jusqu'aux ustensiles nécessaires aux usages de la vie. Encore une fois Monge se multiplia, admirablement secondé par Berlhollet. Dans la révolte du Caire, ils sauvèrent, à force de courage et de fermeté, les trésors scientifiques de l'Institut.
Monge était le compagnon habituel dos excursions du général en chef; à Suez, il reconnut les vestiges du canal qui avait joint par le Nil la mer Bouge à la Méditerranée, et qui, pour l'honneur de notre siècle, sera reconquis par la }>orsévéraiice admirable de M. de Lesseps. Il était aussi de l'expédition de Syrie, et il tomba gravement malade devant Saint-Jean d'Acre.
De retour en France, il présida la Commission dos sciences et des arts d'Egypte, qui nous a laissé de si beaux souvenirs do ses travaux Se regardant comme le père de l'Ecole polytechnique, il en défendit l'organisation première, et vit surtout avec peine que l'accès en fût fermé à la capaeité sans fortune. Ses observations, reproduites avec insistance, ne furent pas écoutées ; mais nous aimons à |>ensor (pie l'avenir leur donnera raison, et qui' tôt ou tard le principe équitable do la gratuité prévaudra pour l'École polytechnique, comme il a prévalu pour l'École normale.
Si l'Em|>orcur avait résisté à Monge sur ce point, en revanche il le combla de faveurs et de dignités.
Personne ne fut plus sensible que Monge aux malheurs qui accablèrent coup sur coup Najioléon : car dans le souverain il n'avait eessé do voir l'ami. La dislocation de l'École polytechnique l'affligea
aussi profondément; il se vil, en outre, avec indignation, rayé de l'Institut pr la maladroite épuration de 1816. Deux ans après, il succombait à la suite de plusieurs attaques d'apoplexie.
Berlhollel lit entendre, sur la tombe de cet homme célèbre, les louchants regrets d'une amitié qui datait d'un demi-siècle.
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Fille d'un père qui eut les prétentions du littérateur comme les visées de l'homme d'Étal, d'une mère qui a laissé une réputation d'écrivain moraliste, Germaine Nectar était comme prédestinée à l'exercice des talents littéraires. De bonne heure elle cornpla parmi les enfants prodiges dont la précocité tient à l'éducation qu'on leur donne tout autant qu'à leur compréhension naturelle. On voyait dans le salon à la mode de madame Necker, près du fauteuil de ta maîtresse de maison, toute droite sur un tabouret, cette petite fille de dix ans qui vivait dans la familiarité de Griinm, Thomas, Raynal, Gibbon, Marmontel. Tous ces grands hommes du jour se plaisaient au babil spirituel, parfois étonnant, de l'enfant au-dessus de son âge. Les amusements de Germaine Necker consistaient à représenter de* Uagédies avec des bonshommes en papier. Bientôt elle alla au théâtre, et on l'exerça à faire, au retour, des extraits de comédies. C'était une éducation de serre chaude donl, par bonheur, ne sortit pas une fleur artificielle.
xV quinze ans, lors de l'apparition du Compte rendu de M. Necker, cette jeune fille, d'un génie anticipé^ écrivit à son père une lettre louchante et élevée. On y reconnaît la sensibilité dominante vers la fin du dix-huitième siècle, qui avait cl son affectation et ses charmes. Mais rien ne fut plus sincère, plus profond, que le culte
de celle lille pour son père, i-eligion de famille ou l'admiration se mêlait au respect et à la tendresse.
Les premiers essais de Germaine Necker, pâles et faciles, décelaient la sentimentalité à la mode. Un petit drame en vers, Sophie; des nouvelles, Mirza, Adélaïde, Pauline, furent autant de productions d'une aisance courante, sans originalité décidée. L'ouvrage de quelque valeur par lequel elle s'annonça pour la première fois fut, en 1787, une série de lettres sur Jean-Jacques Rousseau, d'une éloquence déjà grave et soutenue, animée par un souffle continuel. Un grand succès accueillit cet éloge ingénieux et convaincu de Jean- Jacques.
Ce fut à celte époque que Germaine Necker épousa M. le baron de Staël, ambassadeur de Suède à la cour de Versailles. Elle vécut toujours dans un monde à la fois aristocratique et littéraire. Le rôle politique de son père la plaçait aussi au centre réformateur, dans l'élite des constituants libéraux et modérés, parmi les Monnicr, les Malouet, les Lally-Tolendal , cl même à côté des Narbonne, des Montmorency, des la Fayette, vers lesquels l'attiraient ses idées plus audacieuses que celles de son père. Au reste, en fait de politique, elle ne publia rien pendant cette période qu'un article de journal favorable à Mirabeau. Pourtant les allusions blessantes, même les sarcasmes, ne lui furent pas épargnés par les journalistes du parti de l'ancien régime, tels que Rivarol et Champcenctz.
Unie par les sympathies comme par les opinions aux royalisles sincèrement constitutionnels de 1791, aux Feuillants, comme on disait alors, madame de Staël se trouvait en butte aux inimitiés ou tout au moins aux défiances des Girondins vainqueurs. Peut-être l'eussent-ils persécutée : les Montagnards l'eussent proscrite. Elle quitta Paris, non sans danger, après le 2 septembre, et pendant h Terreur se réfugia dans le pays de Vaud. Un seul cri lui échappa dans sa méditative et silencieuse retraite, un cri d'indignation contre les bourreaux. Elle eut la généreuse pensée de s'offrir pour défendre la reine. Le 9 thermidor la délivra d'une angoisse quotidienne et d'une oppression trop violente j>our laisser aucun essor à sa pensée* Elle profita de celte délivrance d'esprit pour écrire ses Réflexions mr
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la paix ejtérieure et intérieure, où elle faisait un généreux appel à la conciliation. Elle se rattachait loyalement à la République. Elle resta, [tendant le Directoire, fidèle à cette {tolitiquc sincèrement adoptée.
Rassérénée pour ainsi dire, rendue à elle-même, elle publia ses premiers mélanges, et y joignit un Essai sur les fictions, où toute sa poétique pouvait être prévue. A quelque temps de là, parut son livre de l'Influence des passions, ouvrage des plus remarquables, et qui de tout autre serait considéré comme un chef-d'œuvre. Une mélancolie saine, une haute moralité, un sentiment raiv de sociabilité, pour ainsi dire fraternelle, un noble amour de l'humanité, dis illusions et des croyances généreuses, font encore ralliait et l'honneur de cet ouvrage. Madame de Staël jouit de l'universel succès de ce livre à Paris, où depuis 1 795 elle était revenue.
Favorable au gouvernement du Directoire, elle secondait de tous ses efforts rétablissement d'une république modérée. Dans son salon se groupaient des hommes d'Etat éclairés et honnêtes, distingués par des talents étrangers à la politique, Tracy, Lanjuinais, Boissy d'Anglas, Ginguené, Cabanis, Garai, Damiron, Joseph Chénier. Benjamin Constant, encore très-jeune, y ligurait comme la plus brillante espérance des lettres et de la tribune.
La chute du Directoire ébranla les projets constitutionnels et républicains de madame de Staël. Les lettres seules lui restaient. Mais quel magnifique refuge! En 1800, un an avant l'ouvrage attendu de Chateaubriand, elle lit [ta rai Ire un livre, son œuvre fameuse de la Littérature considérée dam ses rapports avec les institutions sociales. L'idée hardie qui inspirait cet ouvrage était celle de la perfectibilité. De là bien des audaces parfois discutables en fait de jugements littéraires. Les préférences pour les modernes, pour les poêles du Nord, étaient franchement accusées. Le romantisme s'annonçait dans un de ses manifestes les plus éloquents. Le livre fut violemment attaqué par tous les partisans d'une réaction monarchique et littéraire qui recevaient leur mot d'ordre du premier consul. Fontancs, dans le Mercure, lit paraître des articles contre l'ouvrage de madame de Staël. Il lui opposait déjà la rivalité de l'œuvre inédile de Chateaubriand, de ce livre qui devail s'appeler le Génie du chrisitanismr
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Geoffroy attaqua aussi avec acharnement ces théories novatrices que Ginguené défendit avec autant d'ardeur. C'était le temps du zèle et de la passion pour les choses de l'esprit.
Le sucrés ne manquait pas à madame de Staël, malgré ces chicanes d'adversaires politiques, religieux ou littéraires. La gloire autour de son front allumait ses naissantes auréoles. Le rayonnement fut complet, quand Delphine parut en 1802. C'était un roman par lettres, roman d'ohservation morale et de détails intimes. Éloges et attaques ne tirent pas encore défaut à cette œuvre. M. de Felctz, entre autres, censura vivement les tendances de l'ouvrage; il en critiquait aussi le style, et y relevait de prétendus néologisme*, « insistance, vulgarité, persistance, » qui depuis ont bien passé dans la langue. Michaud et Fiévée furent du nombre de ces adversaires souvent injustes, toujours acharnés. Madame deGcnlis l'attaqua aussi avec une animosilé qui n'avait d'égal que la mansuétude de madame de Staël.
La rancune fut inconnue au noble écrivain. Elle pardonna tout à Fontanes et à Michaud; elle n'avait sur les lèvres et sous la plume que des mots flatteurs pour madame de Genlis. L'humanité était son fonds comme la bienveillance. Au 18 fructidor, elle sauva M. de Norvins, en danger d'être fusillé. En 1802, elle s'occupa de parer à la proscription donl était menacé Chénier, en lui faisant offrir asile, argent, |>assc-porl; en courant chez lui avec toutes les ressources et tous les secours de l'amitié. « Mes opinions politiques sont des noms propres, » disait-elle.
L'attitude de ses amis au Tribunal lui fit grand tort dans l'esprit du premier consul. Autour d'elle se formait comme le noyau d'une nouvelle opj>osition. « !.e jour où l'un de mes amis donna auTribunat le signal de l'opposition, nous dit madame de Staël dans ses Dix années d'exil, je devais recevoir à dincr plusieurs personnes qui tenaient toutes au gouvernement nouveau. Je reçus dix billets à cinq heures. »
Exilée a la lin de 1805, elle s'établit à Coppet, où elle eut la douleur de perdre son père, ML Neckcr. Ce séjour fut coupé, en 1804, par un voyage d'Italie, d'où elle devait rapporter des impressions méfia-
gables. Elle voyagea aussi en Allemagne, et enlra en relation avec Gœlhe, Schiller, les Sclilegel, ces initiateurs du romantisme. Mais ce fut à Coppel qu'elle fixa véritablement son séjour, et, on peut le dire*, son empire; car c'était comme une cour, où l'élite de l'Europe venait rendre hommage à cette reine de l'esprit. Jamais la conversation, cet art exquis et profond, ne fut si brillante et si sérieuse que dans ce cercle enchanté, où madame de Staël et Benjamin Constant avaient encore l'avantage sur tant de talents et tant de gloire. A ce rendezvous du génie, outre les Sehlegel, parurent le prince Auguste de Prusse, M. de Bonstetlen, madame Récamier, M. Mathieu de Montmorency, M. Prosper de Barante, Zacharias Werner, le poète danois Œlenschlœger, et, en 1816, Lewis et Byron.
Ce fut «le Copj>et (pie sortit le roman de Corinne, moins émouvant peut-être que Delphine, mais d'une inspiration plus haute et plus sereine. Le livre de Y Allemagne ne parut qu'en 1815, à Londres. A Paris, en 1810, les censeurs impériaux firent anéantir l'édition. Moins complet maintenant, cet ouvrage révélait l'Allemagne à la France et rendait fidèlement ce mouvement d'éclosion qui, au commencement «lu siècle, s'était produit dans la poésie germanique.
Inquiétée dans sa retraite de Coppet, elle se crut obligée de passer en Angleterre. Elle dut y aller par Saint-Pétersbourg. Ce fut là, dans ces ennuis de l'exil, que la Restauration trouva madame de Staël. Elle revint en France, convertie aux idées anglaises sur la monarchie constitutionnelle. Elle accueillit avec plaisir les Bourbons et la charte avec reconnaissance. Les Considérations sur la Réwh tion français/', son suprême ouvrage, donnent son dernier mot sur toutes ces questions. Elle ne vil pas le développement et les vicissitudes de ses idées favorites; car elle mourut en 1817, usée de santé, mais dans la plénitude du génie et du sentiment, entourée d'une famille éprouvée et choisie, et trouvant encore au dernier moment pour sa fille, son gendre, M. de Broglie, et tous ces êtres aimés, les paroles nobles el tendres d'une des plus grandes âmes qui aient glorilié la nature humaine !
EUGÈNE DE BEAUIIARNAIS
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