‹ Les célebrités françaisesChapitre 205 sur 208 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

BENJAMIN CONSTANT - OOCtS - NEPOMUCÉNE LEMERCIER - CREUZC OC LESSER — RAYNOUARD — PARSEVAL-GRAN DMAISON — BAOUR-LORMI AN — CHÊNEDOLLE MILLCVOYE - LEGOUVE - LA PRINCESSE OE SALM - DELILLE - ESMENARO BOISJOUN - CAMPCNON - MICHAUD - MOLLCVAULT SAINT-VICTOR - ANDRIEUX COLLIN-D H ARLEVILLE — A. OUVAL - DU PAT Y — ETIENNE PICARD — JOSEPH ET XAVIER OE MAISTRE — DARU — JAY - SIS WON Dl — LACRETELLE LE MON TEY - SCGUR — DAUNOU SA Y - DE TRACY - MAINE OC BIRAN ROYER-COLLARD - OE PRADT - DE BON ALD - MESDAMES COTTIN, DE DURAS DE GE N LIS, OC BAVtfR ET DE SOUZA - BALL ANCHE - A. SOUMET A. OUIRAUO - H. DE LATOUCHE - BRIZEUX - ANCELOT - CASIMIR DELAVIONS ALFRED DE MUSSET - BALZAC - CHARLES DE BERNARD - ED. OURLIAC EMILE SOUVCSTRC - BRISSET GERARD DE NERVAL TOPFFER - CHARLES NODIER

Nuire siècle, qui a dépassé In moitié de son cours, a été fécond en belles intelligences, sinon en gloires de premier ordre. A son début, la guerre l'absorba; puis ce fut la lutte parlementaire, l'établissement d'un droit administratif nouveau; l'industrie vint ensuite lui révéler des sources de richesse qu'il n'avait jkis encore soupçonnées. Il résulte de tous ces mouvements divers une certaine variété d'action et de tons qui enlève au dix-neuvième siècle le grand caractère d'unité qu'on admire dans l'époque de Louis XIV.

(!c|)cndant ne soyons pas injustes pour ceux que la mort a frappés déjà et qui furent nos contemporains. Hue leurs noms se trouvent enregistrés ici, comme h; complément de notre travail. Beaucoup de réputations, quel qu'en soit l'ordre, concourent à l'honneur d'une nation.

Et d'abord Benjamin Constant 1 frappe le souvenir. Né eu Suisse, il descendait d'une ancienne famille française expatriée à la suite de

1 Ne ii Litisuiiiie on I7ti7, iiiurt à l'an» i-n 1850.

la révocation de l'étlit de Nantes. Il vint à Paris en 1795, sons les auspices de madame de Staël, sa compatriote : son ambition était excessive, comme son ardeur, et ses opinions étaient ce que les faisaient ses protecteurs. Bientôt ses articles de journaux, ses discours au club de Salm, le firent remarquer; il défendit, puis attaqua le Directoire. Porté auTribunat lors de l'avènement du premier consul, il commit l'erreur de s'imaginer que Bonaparte ne tarderait pas à tomber. Ce fut l'écrivain qui dut s'incliner et prendre le cbemin de l'exil. 1815 lt» trouva avec les alliés, dont il défendit la cause dans sa célèbre brochure : De l'esprit de conquête et de l'usurpation. 11 fut donc d'abord le partisan des Bourbons et devint un des rédacteurs habituels du Journal des Débats. Après le retour de l'île d'Elbe, il se laissa faire conseiller d'État par Napoléon, qu'il avait traité tV Attila, de Gengiskan... En 1816, il était ;\ la tête de l'opposition par la presse et les coteries; en 1819, il était envoyé à la Chambre par le département de la Sarthe, et il devenait l'adversaire personnel et acharné du comte de Villèle. Lors de la Révolution de juillet, Benjamin Constant, usé par les fatigues de la vie parlementaire, n'était plus que l'ombre de lui-même. 11 signa la protestation des députés; mais il lasigna d'une main affaiblie déjà par l'approche de la mort. Il défendit quelque temps, à la tribune, la royauté nouvelle; puis succomba de langueur et fut porté au Panthéon. Ses œuvres politiques sont abondantes : on y reconnaît partout l'homme indécis, ardent, actif, remuant, qui fut « ami de la liberté et amant de la puis* sauce. » Son roman d'Adolphe a joui d'une certaine célébrité : c'est une histoire intime ayant pour base le fatalisme.

Voyons maintenant la ligure honnête de Ducis1. Honore de la faveur du comlc de Provence, appelé à l'honneur périlleux de remplacer Voltaire à l'Académie française en 1778, il n'ambitionna jamais que la gloire littéraire, refusa le litre de sénateur avec la riche dotation qui y était attachée et se voua au théâtre pour y répandre de « grandes vérités morales. » Hardi dans sa timidité, il songea à faire passer sur notre scène quelques-uns des drames im-

« Nt à Vi'txùlk» en 1755, morl en 1816.

mortels de Shakspeare. Ce qu'avait d inouï celte tentative ne saurait plus frapper nos esprits ; mais qu'on se reporte à une époque où la toge et le peplum avaient seuls droit de paraître devant le public, où tout héros de théâtre devait, soit avoir vécu en Grèce, soit mourir à Home, cl qu'on mesure l'effet de l'apparition d'un Hamlct, d'un Macbeth, d'un Othello : sans doute Hamlet, moins le fantôme du roi assassiné et moins le crâne du bouffon Yorick; — sans doute Macbeth, moins les sorcières et leur cri salanique, — sans doute Othello, moins sa véritable couleur africaine; mais enfin, n'était-ce rien que de chercher des voies nouvelles?

A côté de Ducis marchait un homme incorrect, rude, téméraire, à la physionomie tranchée, et en même temps marquée d'une espèce de sceau de malheur. C'était Népomucène I.f.mercier'.

Embrasser la vie de ce poëtc étrange, qui eut de belles inspirations mêlées de défectuosités et de disparates, allant d'une victoire à une défaite et d'une défaite à une victoire, ce serait une tâche impossible ici. Quelques traits seulement.

Méléagrc fut son début. Clarisse llarlowc vint ensuite, puis le Lévite d'Ephraim et le Tartufe révolutionnaire. C'est dans Âgamemnon qu'il révéla son talent original. Il avait su remonter droit à Eschyle. Vinlo fut la seconde bataille gagnée par Lcmercier. Notre siècle s'ouvrit par cette comédie inaccoutumée, que Beaumarchais applaudit sans réserve. Oublions Charlemagne, le Vaux botUiommc, le Complot domestique, pour signaler les tragédies de Frèdégonde et de Charles VI, cl arriver, enfin, à la Panhypocrisiade, qui a produit évidemment le Ahasvérus d'Edgar Quinet.

En même temps, un retour vers les idées de la chevalerie se produisait dans le |>oëme de la Table ronde, de Creuzé de Lesser, et, au théâtre, dans les Templiers, de Raynoiard. Ne se lu. ruant pas à ce succès, Ray noua rd puisa dans nos annales les États de Mois, joués en 1814. On sait, en outre, combien furent utiles ses recherches sur la langue romane. 11 mérita qu'on écrivit de lui : « Il a reconstruit une langue; il a produit la dernière tragédie française, et,

1 Ne ii Paris en 1770, niorl en 1840.

QUELQUES FIGURES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE 5i5

avec un caractère désintéressé et intègre, il a détendu la liberté1. »

Le sentiment patriotique dicta aussi à Parseval-Grandmaison son épopée de Philippe Auguste, plus honorable comme tendance qu'heureuse dans le résultat même.

Dans un autre ordre, c'était un entraînement vers l'inconnu que les chanLs bardiques essayés par Baour-Loruian. Le poêle toulousain vit son soleil dans les nuages de l'Ecosse, cl la brume de Mac-Pherson lui prêta un certain charme rêveur. Ces ombres de héros, de barde*, de jeunes filles aux longs cheveux, ces harpes d'or, en un mot, Ossian, Fingal el Malvina, plurent au vainqueur de l'Kurope : le volume de Baour-Lormian accompagnait Napoléon jusque dans ses campagnes.

Ciiênedollé, l'honnéle homme, célébrait dans ses odes Klopstock ei Goethe. Millevove, Legouvé, Constance de S.u.m. essayaient l'élégie intime; autour de Delille, le célèbre traducteur des Géorgiquen, convergeaient Esménard, Boisjolin, Campent, Miciiauo, Moli.evaitt et Saint-Victor. Puis se présentaient les auteurs comiques, CoLLIM d'JIarlevili.e, Andrieux, Alexandre Duvai., Ditaty, Etienne, Picard, (|iii, en empruntant surtout aux mœui"s el aux usages leurs surfaces el leurs détails agréables, ont préparé l'avénemenl de la comédie d'action, de trait el de quiproquo.

Evidemment, il y avait alors une assez active élaboration inlellecluclle, si l'on veut bien se rappeler qu'en dehors de la poésie et du théâtre la prose politique produisait les noms de Joseph de Maistre, de Darii, l'hislorien de Venise; de Jay, l'historien du cardinal de Richelieu; de Miciiaud, l hislorien des croisades; deSiSMONDi, l'hislorien des républiques italiennes; de Lacretei.le, de Lemontey, de Sécir; que dans celte période la science administrative, l'économie |>olitique, la philosophie, purenl revendiquer Daunou, Say, de Tracy, Maine de Biran, Boyer-Collard, de Pradt et de Bonai.d.

Au chapitre du roman s'inscrivaient les noms de madame Cottin,

' Chartes Labille, Études UlUrairet. — Quand Raynouard mourul. à l'assy, le 11 <•«lubre, 1850. il y axait en Ion» quatre membres de l'Académie à se* ulwèques. l'un A' cm. Micbaud, toujours spirituel, même dorant un catafalque disait, à propos de ir nombre quatre : « Il ne nous manque qu'un zéro pour cire au complet. *

<lo madame de Duras, do madame de Genlis, de madame dk Bawr, de madame de Souza, qui disait d'elle-même avee raison : « J'ai voulu montrer dans la vie ce qu'on n'y regarde pas... ces mouvemenls ordinaires du cœur qui composent l'histoire de chaque jour. »

S'il nous est permis de signaler un exemple emprunté à l'époque dont nous parlons, qu'on songea ce délicieux petit volume de Xavier de Maistre, le Voyage autour de ma chambre. Quel portrait frappant de la physionomie humaine! L'auteur est-il romancier, historien? Il est tout cela. Il a su peindre l'homme en se transportant lui-même dans le pays de l'imagination. Son Lépreux iVAosle sera la plus terrible légende du malheur sans cs|H>ir, comme sa Jeune Sibérienne le plus touchant symbole de l'infortune consolée.

En ce moment, Ballanciie préparait dans l'ombre sa Palingénésic wcialc% livre de théogonie étrange qui semble la fusion des croyances helléniques et des dogmes chrétiens.

Le romantisme allait naître. L'homme dont la maison servit de si net liai à ce culte nouveau était un poêle célèbre à vingt el un ans, Alexandre Soumet. Chez lui, tout était poésie : son inspiral ion, sa parole, son âme. Il improvisait l'application comme le précepte; il disait : « Marchez! » et il marchait. Dans son existence «levaient se trouver deux œuvres magistrales : Jeanne d'Arc, réjwralion d'un martyre sublime; la Divine Épopée, cette sœur du Paradis perdu, oeuvre si ample, si élevée, et qui n'a d'autre tort que d'être trop vêtue de pourpre.

Parmi les principaux adeptes de Soumet, se trouvaient Alexandre GtiRAiD, l'auteur des Machabées; Henri de la Toucue, envers qui la France a contracté la dette éternelle de la résurrection des vers d'André Chénicr;BRiZEUx, l'incomparable chantre de Marie; Ancelot, dont la jeune gloire allait rivaliser par Louis IX avec celle de Casimir Dei.avigne, qui venait de se révéler par les Messéniennes et qui avait l'instinct de l'innovation sans en posséder complètement la force.

Quelques anhées après, Alfred de Musset transjwrlait chez nous, d'Espagne et d'Italie, la ballade fantasque et gracieuse que, par parenthèse, ni les Espagnols ni les Italiens, ces classiques mythologues, n'ont su trouver, tnalgré l' incomparable richesse de leurs langues

sonores. De Musset préludait par le conte libre et original, en attendant le moment où son génie poétique se développerait cl ferai l explosion dans Rolla, dans la Coupe et les Lèvres, dans les Nuits, ces hymnes du désespoir.

Balzac prenait le roman des mains de ses prédécesseurs et le plaçait dans l'immense cadre de sa Comédie humaine. Ce Tilan de l'observalion descendit au fond de la société contemporaine, l'interrogea résolument, sonda ses douleurs, épia ses ridicules, lui surprit ses secrets et ne lui fil grâce d'aucun aveu.

Après ce romancier hors ligne qui, au lendemain de tant de rudes batailles, se repose sur une grande œuvre accomplie, qu'il nous soit permis de citer l'aimable Charles de Bernard, qui fut le profil de Balzac; Edouard Ourliac, qui commença par Diderot et finit par Bossuct; Émile Souvestre, qui sacrifia peut-être trop à l'émotion humaine le sentiment religieux; Brisset, qui mil si bien en scène la Satire Ménippée; Gérard de Nerval, qui fut un Allemand de Palis; Topffer, qui fut un Parisien de Genève.

Nous avons gardé pour la lin notre bon Charles Nodier1. Chez lui, il y avait de l'enfant naïf, du conteur fantasque et humoriste, de l'érudit ardent, investigateur; rien de précis, rien de dominant. Tantôt il se consumait eu philologue sur les mystères de la virgule, sur les énigmes du participe, sur les filiations du dérivé; un inslanl après, la folle du logis, sa grande amie, reprenait le dessus; et Trilby, penché avec la Fée aux Miettes sur le dossier du fauteuil, ordonnait à l'aimable conteur de prendre du papier et d'improviser sous sa dictée. Puis un libraire venait el emportait la promes.se d'une préface; et jamais éditeur n'a deviné si juste que celui qui commanda à Nodier la biographie de Goldsmilh, pour servir d'introduction au Vicaire de Wakefield; car, ainsi que le pauvre Olivier, Charles Nodier fut toujours obligé de sacrifier aux dures nécessités de la vie.

En résumé, le labeur de l'esprit ne s'est point ralenti de nos jours. Si le regard pouvait embrasser à la fois lanl d'essais ingénieux et de tentatives énergiques, il serait effrayé de ce qu'a pu accomplir le demi-siècle.

1 Ne h Besancon m 1763, morl ù t'uti* en 1814.

548 iilELQl'ES FIGURES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

AnT

GROS - GIRODET - GÉRARD - GËR ICAULT - OELAROCHE

Le nom d'Antoine Gnos1 mérite «l'être cité le premier dans la pléiade des arlisles qui ont ramené la peinture vers les voies du naturel el ont surtout contribué à l'arracher au goure académique. Le go ii l du dessin était inné on lui; d'ailleurs, il avait des guides excellents dans son père el sa mère, l'un et l'autre habiles en miniature el pastel. Ainsi, tout en faisant ses éludes au collège Mazarin, il recevait de son père d'utiles leçons qui lui donnèrent pour toujours la sûreté de la main et du coup d'œil. Quand on lui permit de se choisir un maître, il désigna de lui-même David, chez qui il entra, en 1780, à l'Age de quatorze ans. Ayant concouru, en 1790, pour le grand prix, il n'obtint que la seconde place; mais , l'opinion publique lui décerna la première.

Le jeune artiste, tout en saluant comme tant d'aulres l'aurore de la liberté, ne put voir sans horreur les moyens mis en œuvre pour arriver à la réforme. La violence du maître qu'il chérissait le faisait surloul souffrir. Il demanda à s'éloigner, et David lui obtint un passe-port pour l'Italie.

A Gênes, Gros rencontra Girodet, qui revenait de Rome; il le soigna comme un frère dans une maladie dangereuse, et, pour subvenir aux besoins «le la communauté, se mil à faire nombre de miniatures: on serait étonné de voir combien un peintre aussi fougueux réussissait dans ce genre, qui exige tant de patience.

Il eut le, bonheur, à Milan, d'être présenté au général Bonaparte, qui l'apprécia et lui donna un atelier à la villa Serbclloni. I.e portrait en pied du général en chef enlevant un drapeau à la bataille d* Aréole lui fut commandé, et, par la manière dont il l'exécuta, Gros reconnut dignement la faveur d'un grand homme. Bonaparte allait

• No a P.tiis m 1771. nu i . en I&m.

QUELQUES FIGURES DU DIX-NEUVIEME SIÈCLE. 5i9

souvent le voir travailler, et il lui prodigua les marques do sa bienveillance. Il l'atlacha en qualité d'interprète à l'élal-major; il le comprit dans la commission chargée de choisir et d'envoyer en France les trésors artistiques de l'Italie.

De retour «à Paris, Gros eut à faire le tableau des Pestiférés de Jaffa. Il entreprit et acheva ce chef-d'œuvre en l'espace de sept mois. Ce tableau fui couronné au Louvre. Désormais, Gros était le premier peintre de son éjioque. Sa force, son habileté de composition, l'éclat «le son coloris, étaient incomparables.

Les titres de ses autres œuvres sont dans toutes les mémoires. Chacun nommera la Bataille d'Aboukir, celle des Pyramides, Eylau, V Entrevue de Charles-Quint et de François /"", page remplie de grâce, et la magnifique coupole de Sainte-Geneviève.

En 1808, il reçut la croix de la Légion d'honneur. L'Empereur, en parcourant la liste des présentations, vit son nom marqué le dernier; il le raya pour le reporter lui-même en tète; il fit plus, il détacha sa propre croix pour l'offrir à l'artiste.

A la chute de l'Empire, Gros, vivement affecté, se réfugia dans son atelier comme dans une sorte d'asile, loin des bruits extérieurs. La faveur des Bourbons vint l'y chercher. Appelé à l'Institut, nommé professeur à l'école des Beaux-Arts, il donna durant dix-neuf ans cet enseignement éclairé qui produisit les Dclaroehe, les Bellanger, les Court, les Hesse, les Camille Roqueplan, les Lemaire. Le malheur voulut qu'en 1835 il s'avisât d'envoyer à l'Exposition un tableau tYHercule et Diomède qui, tombant en plein romantisme, fut criblé des flèches les plus aiguës de la critique. Gros avait été trop favorisé par la gloire et la fortune pour pouvoir accepter la décadence et l'humiliation. Dès lors il se considéra comme un homme mort ; et, quelque temps après, il commit ce crime du suicide qui devait être imité par Léopold Robert. Plaignons ce beau génie de n'avoir pas compris que de misérables critiques passent, et que les chefsd'œuvre demeurent.

Nous avons nommé Girodet-Trioson ', qui fut, à l'atelier, le compagnon de Gros. Orphelin de bonne heure, il dut le bienfait d'une

Né .1 Monlarpis en 1"G7, mort on 1824.

r»50 QUELQUES FIGURES DU DIX-NEUVIEME SIÈCLE.

éducation soignée à son tuteur, M. Trioson, médecin de Mesdames. Ce ne fut guère que vers la fin de ses classes qu'il montra des dispositions pour la peinture. Il entra chez David et ne tarda pas à faire des progrès rapides. A vingt-trois ans, il obtenait, sur le sujet de Joseph rendu par ses frères, le prix si désiré qui devait le conduire à Rome, — Rome, la vraie patrie de l'artiste. A peine y fut-il en face des modèles, qu'il sentit se modifier en lui les idées acceptées chez David. Il comprit que la poésie devait vivifier un dessin savant. Son Endymion fut un témoignage de son esthétique nouvelle. Cet ouvrage, qui eut un succès immense, fut suivi d'une œuvre inspirée par la reconnaissance envers M. Trioson : Hippocrale refusant les présents des envoyés d'Artaxerce. M. Trioson légua ce tableau à l'école de Médecine de Paris.

fiirodetse trouvait encore h Rome lorsque le contre-coup des événements de France fit fermer l'école et dispersa les élèves. Il courut le risque d'être assassiné. 11 alla passer quelques années d'étude dans le royaume de Naples, mais à eette époque il ne fit rien d'important. Il trouva, à Paris, qu'on n'avait pas oublié son Endymion ; un logement lui fut donné au Louvre. Il peignit une Danaé, les Quatre Saisons pour le roi d'Espagne; Ossian pour Ronaparte. C'était en 1802. Quelques années après, il sortait de sa retraite volontaire avec le tableau du Déluge. Au concours pour le prix décennal, le lléluge l'emporta sur les Sabines de David, qui s'associa noblement luimême à la décision du jury académique. V inhumation d'Atala eut aussi un brillant succès : aux yeux de nos contemporains, c'est le meilleur ouvrage de Girodet.

De 1810 à 1819, l'artiste, éprouvé par de cruelles souffrances physiques, se tint retiré du monde et du bruit. Tout à coup il reparut au Salon avec Pygmalion et (ialatée. L'enthousiasme général fit explosion, l ue dame dit ce mot charmant : « On n'a rien vu d'aussi beau depuis le déluge. » C'était le terme de ses travaux. Le 9 décembre 1824, il succombait à sa cruelle maladie. Malgré l'honorable aisance acquise par ses travaux, il avait toujours vécu d'une manière très-modeste. Il ne s'était pas marié.

François Géiuro naquit h Rome en 1770. Celui qui devait, de

par son pinceau, devenir baron, était tout simplement le fils du concierge de l'ambassadeur de France, le cardinal de Bernis. Il eut successivement pour maîtres le sculpteur Pajou, Brenet et David. Si l'influence de David lui fut utile sous le rapport du talent, en revanche elle mit une tache ineffaçable dans sa vie ; car Gérard, cédant aux conseils, aux ordres peut-être, du fougueux démocrate, se laissa comprendre au nombre des jurés du tribunal révolutionnaire. Au reste, tout sentiment d'humanité n'avait pas disparu de son cœur; il ne manquait pas de feindre quelque indisposition quand il s'agissait de prononcer un arrêt de mort. Ce fut ainsi qu'il s'absenta lors du procès de la reine. Il rompit le plus tôt possible avec une fonction pareille.

Son Hélisaire, qui date de 1795, le plaça à une grande hauteur. Vinrent ensuite la Psyché, les Trois Ages, la Bataille d'Austerlitz; mais ce qui mit le comble à sa gloire, ce fut VEntrée d'Henri IV à Paris, ouvrage fait de verve, et où les tètes sont si belles et si franches d'expression.

Gérard a produit bon nombre d'autres œuvres, et il n'en est pas une qui n'offre des qualités d'un ordre supérieur. Il mettait dans ses travaux beaucoup de cet esprit fin et observateur qu'on aimait dans sa conversation, et qui lui a concilié tous les grands personnages de son temps.

Voici sur le baron Gérard une piquante anecdote que madame de Bassanville lui a entendu raconter et qu'elle redit avec sa grâce de style :

« Un jour, comme Gérard était encore élève de l'école de Rome, le fils d'un riche marchand, à la veille de se marier, mais voulant faire les choses au meilleur marché possible, vint lui commander un tableau représentant Y Hymen pour orner sa maison nouvelle. C'était, comme vous le voyez, tout h fait un tableau de circonstance.

« Gérard, qui avait fort peu de commandes, et qui, comme tous les jeunes gens, était très-pressé d'argent, se met à l'œuvre avec tant d'ardeur, que, la veille du mariage du jeune homme, le tableau se trouva prêt. Tout triomphant, l'artiste porte sa toile à l'époux. Il s'attendait a des compliments qu'il croyait mérités. Quello fut sa dé-

convenue quand le jeune homme, après quelques instants de silence et un froncement de sourcil fort significatif, lui adressa ces paroles :

« — Mon cher Gérard, il y a de jolies choses dans votre tableau, j'en conviens; mais la ligure de V Hymen est trop triste. Je vous prie d'égayer sa physionomie, vous m'obligerez fort. Seulement je vais vous remettre le prix du tableau, et vous l'achèverez à votre aise.

« La fin du discours consola Gérard du commencement. Il empocha l'argent et remporta son tableau. N'étant plus aussi pressé, cl se trouvant en outre atteint d'une fièvre qui le força à garder plusieurs mois le lit, il laissa écouler quelque temps avant de porter Y Hymen à celui qui le lui avait commandé. Cependant, un beau jour, son tableau sous le bras, il retourna chez le jeune homme. Comme la première fois, celui-ci l'examina durant quelques instants avec une grande attention et en gardant un profond silence.

« — Vous avez donné trop de portée à mon observation, mon cher Gérard, dit-il enfin. Cet Hymen a une figure d'une gaieté exagérée... d'un enjouement excessif... Ce n'est pas ça, que diable ! ce n'est pas ça du tout!... Soyez de bon compte...

« — Eh bien, je le serai, monsieur, interrompit en riant l'artiste: je n'ai pas donné un seul coup de pinceau à mon tableau ; je vous le rapporte tel qu'il était la première fois que je vous l'ai présenté, espérant que le temps l'embellirait assez pour qu'il pùl vous plaire... Seulement je ne me suis pas assez pressé : j'aurais dû revenir quelques semaines plus tôt.

« Le jeune homme ne put pas conserver son sérieux en écoulant l'artiste, et il accepta V Hymen tel qu'il était. »

Attaqué presque subitement d'une fièvre paralytique, Gérard y succomba le 12 janvier 1857. Il était Agé de soixante-sept ans.

Parmi les novateurs qui préparèrent le mouvement de l'éeole moderne, il n'en est pas un qui ait eu plus d'influence que Géricali.t. De Rouen, où il était né en 1790, il vint à Paris étudier sous Carie Verne! et Guérin. Sa manière ne se révéla pas d'abord : il fallut pour la déterminer, le contre-coup de l'impression produite sur la France par les œuvres dramatiques de Schiller et de Byron. Alors Géricault

s'abandonna à sa fougue et rompil avec la théorie du beau idéal. Il causait à son bon maître Guérin les saisissements les plus douloureux par son dessin nerveux, par sa couleur raboteuse. Il était moins souvent dans l'atelier que dans les écuries et sur les champs de courses, où il interrogeait patiemment toutes les habitudes du cheval.

En 1812 il débuta par son Chasseur à cheval de la garde, où, sauf quelques exagérations de pose, il déploya les qualités les plus éclatantes. L'année suivante, il exposa son Cuirassier blessé, un poëme de douleur. — Ce fut en 1819 que parut le Naufrage de la Méduse. Tout a été dit sur celte page immense d'où le style académique était entièrement banni. Désormais l'art était revenu à la vérité. Ce fut une révolution.

Par malheur, Géricault se laissa, vers cette époque, eniraîner dans !e tourbillon des plaisirs. Une complication de maladies ruina sa santé. Quand il mourut, en 1824, il était comme réduit à l'état de momie. Triste fin d'un homme qui eût pu donner tant de splendeur a l'école française, s'il eût été, par-dessus tout, épris de son art.

Paul Delaroche a eu en madame la comtesse de Bassanville un biographe distingué. C'est à l'auteur des Salons d'autrefois que nous sommes encore heureux d'emprunter la noiiee suivante.

« :...Dans une rue déserte et aussi complètement inconnue aux Parisiens que Tombouctou ou le Congo, même plus encore peut-être, car au moins ces pays figurent sur la carte, tandis qu'on sait qu'en 1824 la rue de la Tour des Dames, la Nouvelle-Athènes, comme l'appelaient alors les artistes qui y avaient élu domicile, était complètement ignorée, de joyeuses fanfares mettaient en fuite les oiseaux, paisibles habitants de ces lieux où il y avait encore plus de bocages que de maisons.

« Qui causait donc celte révolution dans le royaume de l'air?

« Le triomphe d'un modeste artiste salué d'une façon un peu trop bruyante par ses camarades; et cet artiste modeste, homme de caractère et de talent, était Paul Delaroche, ou plutôt Ilippolyte Delaroche, car Paul n'est qu'une abréviation de ce premier nom ; lequel Delaroche, à la suite d'un véritable succès au Salon, venait d'obtenir et

la médaille d'honneur et une commande importante de madame la duchesse de Bcrry, protectrice éclairée des arts, toujours prête à donner la main à tout avenir dont elle devinait l'aurore.

« Paul Delà roche avait exposé au Salon cinq tableaux : le Songe d'Athalie, Jeanne d'Arc, Saint Sébastien secouru par Irène, Saint Vincent de Paul am Enfants-Trouvés, Philippe Lippi; et Madame, non-seulement avait acheté pour elle le Saint Vincent de Paul, mais encore elle avait obtenu du ministre trois commandes fort importantes jKiur le jeune artiste. Voilà ce que ses camarades, c'est-à-dire ses amis, car son aimable caractère et la droiture de son cœur avaient su lui gagner l'affection de tous, venaient féter, à grand renfort de trompettes, de cors de chasse, de violons, de guitares, de mirlitons même, ce qui faisait un charivari propre à effrayer tous les habitants du quartier, si le quartier avait eu d'autres habitants que les artistes qui donnaient la sérénade, et les oiseaux.

« Les camarades en foule montèrent donc très-bruvammenl au réduit du jeune médaillé après avoir exécuté sous ses fenêtres l'aubade qui avait si fort effarouché les timides hôtes de ce lieu désert. Puis on chanta et l'on but au triomphe et à la gloire de Dclaroehe; enfin on ne se quitta qu'après lui avoir prédit la ligne de Raphaël et le coloris de Rubens.

« Cet artiste était le second lils d'un estimateur d'objets d'art au monl-de-piété, et son éducation scolaire fut peu suivie, car les appointements paternels, qui étaient plus que modestes, suffisaient à peine à l'entretien de la famille ; seulement, comme M. Delaroche père avait de sérieuses connaissances en sculpture et en peinture, il dirigea ses fils dans cet art et leur en inculqua de si bonne heure le goût et les connaissances premières, qu'ils arrivèrent facilement à s'y faire un nom. Paul fut pris en affection par Gros, et celte affection le conduisit où nous l'avons vu arriver plus tard; le grand artiste, qui en avait fait son élève favori, se prépara ainsi un successeur.

« L'esprit de Paul Delaroche inclinait naturellement vers les sujets graves et dramatiques. 11 peignit tour à tour la Mort du duc de Guise, Charles l" insulté par les soldats, le Supplice de Jane Grey, Strafford allant au supplice , Marie-Antoinette sortant du tribunal

révolutionnaire ; ce qui fit faire, à un critique du lemps, cette solte plaisanterie que Delaroche était le peintre ordinaire de toutes les majestés décapitées. Cependant son caractère était gai dans l'occasion. ..

«... Parmi ses amis les plus intimes et ses conseillers les plus consciencieux, il faut mettre au premier rang Horace Vernet.; leur liaison était fort sérieuse, quand elle se resserra encore par le mariage de Louise Vernet, fille de l'illustre auteur de la Smala et de tant d'autres chefs-d'œuvre, avec Paul Delaroche. 11 y avait une grande différence d'Age entre les deux époux; mais Louise Vernet était une femme supérieure, qui joignait à une beauté de reine les dons les plus rares de l'esprit, et une élégance extrême de sentiments et «le manières. Aussi son mari s'attacha-t-il a elle par une de ces affections profondes qui sont plus fortes que la mort même. Il la regardait comme le génie de son inspiration et comme la fée prolectrice de sa gloire. Dans tous ses tableaux il reproduisait ses traits, aussi, quand elle mourut, il fut atteint au cœur, et, maigre sa tendresse extrême pour les deux enfants qu'elle lui laissait, il tomba dans un marasme qui drivait le conduire rapidement au tombeau.

Quand il s'éteignit à son tour, j'entendis dire ceci à Eugène Guinot, qui, lui encore, vient de nous quitter il y a quelques mois à peine:

« Je ne suis pas capable de décider si le peintre de Jane Grey « était un grand peintre; mais ce que je sais, c'est qu'il était un « grand cœur ; car la maladie dont il est mort, c'est la perte de sa femme... »

NAPOI.KON

CXLTIII

rtl U is *orT ÏW», » »j»«ci.> — MM a sAlYrr-KÊi.iîo., U r. mo mit

l/histoire de Napoléon a été écrite partout. Elle vit par h» marbfft, le bronze, la poésie; elle est dans 1rs noms glorieux de nos plus grandes batailles; le Gode la redil; les monuments la racontent; l«s arcs de triomphe en sont les jalons gigantesques. Ce nom immense remplit le monde, où il est ce que fut César pour Rome, Charlemagne pour l'Europe du neuvième siècle. Plus complet peut-être que ces deux devanciers, Napoléon répond mieux d'ailleurs au sentiment comme aux passions des temps modernes. Il en est la légende, le romancero, l'épopée.

Nous n'aurions donc besoin que d'inscrire ce nom qui dit tout : car le captif de Sainte-Hélène existe toujours, avec celte auréole dont les rayons sont plus brillants que jamais.

11 nous a semblé pourtant que ce livre ne pouvait être complet qu'en offrant, pour couronner les nombreuses biographies qui le composent, la vie la plus prodigieuse et la plus remplie, — école éloquente de grandeur et de fautes, de prospérités inouïes et d'infortune noblement supportée.

Dans celte histoire si mémorable les commentaires sont superflus : les faits y parlent d'eux-mêmes. Tout y est miraculeux, à commencer par l'organisation si complète du grand homme qui, durant vingt années, tint le monde dans sa main ; miraculeux, si l'on songe que, pour donner son libre essor «à ce génie aux larges ailes, il n'avait pas fallu moins qu'une révolution qui abattit toutes les institutions du passé, détruisît l'œuvre de douze siècles, et ouvrît l'espace nécessaire au géant moderne.

NAPOLKON 557

Toutes les circonstances s'accordèrent pour préparer l'avènement de Bonaparte. Les passions, les chocs de partis, les violences, les malheurs publics, douloureux enfantement de la société nouvelle, travaillèrent en sa faveur. 11 eut la chance d'être un grand homme de guerre, au moment où l'épcc d'un capitaine devait remplacer les haches des tribuns du peuple ; la chance encore de ne pas appartenir par sa naissance aux races qui héritent des trônes, au lieu de les conquérir. Mêlé d'abord aux rangs obscurs, il dut trouver en lui-même toute sa force, et demander à l'élude, à son courage, à son coup d'œil sûr, à son jugement précoce, co que les hommes nés de sang royal n'attendent que d'un droit de succession. 11 se fit lui-même : les autres ont le malheur d'être tout faits.

Et cependant, nous le répétons, les événements concoururent pour une part considérable à cette prodigieuse destinée.

Nous ne voulons pas chercher ce qu'eût été Napoléon sous l'ancien régime ; car notre conviction est qu'il vint à son heure et pour l'ordre de faits qu'il devait accomplir.

NajK>léon de Buonaparte appartenait à une famille noble, originaire de Toscane. Le bruit de la guerre civile entoura son berceau ; autour de l'enfant l'air résonna des tintements du tocsin et du sifllement des balles. Paoli avait tenté d'arracher la Corse à la France, et cette folle résistance n'avait abouti qu'à la fuite du patriote. M. de Marbœuf, gouverneur de l'île, s'intéressa au fils de Charles de Buonaparlc, qui s'était montré sympathique à la France, et il le lit admettre à l'école militaire de Brienno. Napoléon avait près de dix ans.

Son teint brun, son œil sombre, son accent natal, en faisaient jvour ses camarades une sorte d'étranger. Il eut d'abord à subir l'épreuve «l'une curiosité railleuse. Ce fut une sorte de préparation aux luttes de l'avenir.

Dès le début son goût pour les mathématiques se révéla, tandis qu'il montrait peu de dispositions pour les langues anciennes. Mais déjà s'était éveillé en lui l'instinct de l'art militaire. Dans le petil carré de jardin qu'on lui avait donné, il s'amusait à ranger en ordre de bataille des cailloux de grosseur proportionnée aux grades. Le général en chef était une espèce de rocher. Tout le monde connaît

I" histoire de lu redoute de neige construite |>arses M»îns dans le rude hiver de 1785, et emportée ensuite par lui, malgré la résistance héroïque des défenseurs.

Au bout de cinq ans, il était arrivé à la quatrième, et savait autant de mathématiques que son professeur, le P. Palrault, avait pu lui en montrer. Ses notes étaient excellentes; elles prédisaient qu'il deviendrait un « excellent marin. » Il fui admis à l'école militaire de Paris; et tout de suite son admirable esprit d'organisation lui dicta un Mémoire plein de sagacité qu'il adressa au P. Berton, son ancien SOUS-directeur. 11 y relevait les abus du luxe dont les élèves étaient entourés, la mollesse où on les faisait vivre au lieu de les habituer à se servir eux-mêmes et à se contenter d une nourriture frugale, plus conforme à leur futur état et à leur situation de fortune. Il n'avait encore que quinze ans et demi; le réformateur perçait sous l'adolescent.

Au bout d'un an, c'est-à-dire en 1 785, Bonaparte fut nommé souslieutenant en second au régiment de la Fère, alors en garnison à Grenoble. De Grenoble, il alla se fixer à Yalcnee, où il appela auprès de lui son jeune frère Louis, dont il devint le précepteur. 11 habitait une modeste chambre dans la Grande-Rue, et passait les meilleures heures de liberté dans la boutique du libraire Marc-Aurèle, lisant et relisant pendant ses trois années de garnison. Il voyait M. de Tardiva, ex-abbé de Sainl-Ruf; M. de Montalivet, qu'il fît plus lard ministre de l'intérieur; M. Bachasson, qui devint inspecteur des approvisionnements de Paris. De plus, il s'avisa de tomber amoureux «le mademoiselle Grégoire du Colombier et de la demander en mariage: madame du Colombier, en mère prudente, ne fonda pas grande créance sur l'avenir d'un sous-lieutenant sans fortune, et elle mit de côté le joli petit roman juvénile pour donner sa lille à M. de Bressieux, gentilhomme dauphinois, qui joussait de quelque bien. En 1800, madame de Brcssicux entrait comme dame d'honneur dans la maison d'une des sœurs de l'Empereur, et son mari était nommé baron el administrateur des forets de l'État. Jamais l'Empereur n'oublia personne. Les hommes vraiment supérieurs ont tous la mé* moire du cœur.

Il y eut dans cette existence une sorte de temps d'arrêt qui fut consaeré aux lettres. Le sous-lieutenant devait jusqu'à 1792 user dans des Mémoires scientifiques et même des historiettes et des poésies celte activité qui ne trouvait pas d'emploi. Il discutait avec l'abbé Raynal, et, rappelé à Paris, il avait associé sa pauvreté à celle de Bourrienne, son ancien condisciple. L'un et l'autre sollicitaient auprès du pouvoir, et on ne les écoutait ni à la guerre ni aux affaires étrangères. Bonaparte n'assista qu'en simple spectateur aux débats de la Révolution. Il n'était pas sympathique aux violences démagogiques. On rapporte que se promenant sur la terrasse du bord de l'eau, le 20 juin 1792, il vit un homme du peuple coiffer le roi d'un bonnet rouge, et qu'il ne put retenir cette exclamation : « Comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille? Il fallait en balayer quatre ou einq cents avec du canon, et le reste courrait encore. » Après le 10 août, il retourna en Corse. Paoli y était revenu. Le jeune officier et le vieux général se virent et s'apprécièrent. Ce fut de l'enthousiasme de part et d'autre. Un peu plus tard, Paoli prêchait dans l'île la cause de l'Angleterre; Bonaparte voulut rester Français ; il combattit à la tête des gardes nationales, et ne quitta la Corse qu'après le triomphe des Anglais et l'incendie d'Ajaccio.

La famille Bonaparte était proscrite pour sa fidélité à la France. Sans asile, sans jwlrie, elle vint se réfugier à Marseille : son unique soutien était le pauvre sous-lieutenant d'artillerie. Mais le gouvernement s'émut de sa situation : Joseph cl Lucien obtinrent de l'emploi dans l'administration de l'armée, Louis fut nommé sous-officier, et Bonaparte franchit rapidement le grade de lieutenant en premier dans le quatrième régiment d'artillerie, pour arriver à celui de capitaine dans le même corps.

On étail en 1795. l a France était en feu; l'Ouest, leMidi, luttaient contre la tyrannie parisienne; Lyon n'avait cédé qu'au bout de trois mois de siège; Toulon s'était livré aux Anglais par une de ces trahisons ou plutôt de ces démences qu'expliquent seulement les guerres civiles. Une armée de trente mille hommes fut envoyée contre la ville rebelle : la Convention en avait confié le commandement au général

Cartcaux, un de ces sabreurs dont l'ignorance n'était égalée (juc par leur présomption. Cartaux comptait prendre Toulon à la baïonnette. Ce trait suffît pour le faire juger.

Heureusement la direction de l'artillerie échut à Bonaparte. 11 ne trouva rien, ni équipage de siège, ni matériel, ni troupes du génie. A peine y avait-il quelque* batteries, et encore avaient-elles été placées à trois portées de distance des remparts qu'il s'agissait d'attaquer. Le jeune capitaine Canon, comme on l'appelait, ne se gêna point pour critiquer les dispositions de son supérieur : appuyé par le représentant du peuple Gasparin, et surtout par Dugommier, qu'on donna pour remplaçant à Cartaux, il obtint la faculté de suivre son plan comme il l'entendait. Ce plan amena la reddition de la place, d'où les Anglais ne sortirent pas sans avoir eu soin de mettre le feu à l'arsenal, aux magasins de la marine et aux vaisseaux français qu'ils ne pouvaient emmener.

Douze jours après la prise de Toulon, le jeune chef de bataillon recevait le grade de général de brigade à l'armée de Nice. Il était envoyé à Gênes pour recueillir par ses propres yeux tous les faits qui pouvaient déceler les intentions du gouvernement génois, relativement à la coalition. Mais il n'eut pas le temps de remplir cette mission utile. Le 9 thermidor, en abattant Robespierre, compromit le général Bonaparte, qu'on savait avoir été lié avec Robespierre jeune. Les nouveaux représentants du peuple près l'armée des Alpes et d'Italie, Albitte, Salicetti et Laporle, ordonnèrent l'arrestation du vainqueur de Toulon. Conduit à la prison de Nice, Bonaparte y resta quatorze jours. Au sortir, il se trouva sans emploi. Un nommé Aubry, qui dirigeait le comité de la guerre, avait jugé à propos «le s'investir du grade de général d'artillerie. Bonaparte, qu'il voulait envoyer en Vendée comme général d'infanterie, déclina ces fonction -, et, par suite, fut rayé de la liste des officiers généraux en activité.

11 songea d'abord sérieusement à se retirer aux champs, comme un autre Cincinnatus; sa prédilection le poussait vers les environs de Valence : sa destinée le ramena à Paris, où il végéta oublié en apparence jusqu'au jour où la Convention, attaquée par les sections de Paris, eut besoin de choisir pour sa défense un homme énergique et

résolu. Barras, nommé commandant on chef de l'armée de l'intérieur, s'adjoignit Bonaparte. Le canon du 15 vendémiaire 1795 dispersa les insurgés. La reconnaissance de la Convention donna à Bonaparte le litre de général en chef de l'armée d'Italie.

11 n'avait que vingt-sept ans, cl il allait accomplir des miracles.

I-e 21 mars 1796, il partit pour l'Italie avec les très-faibles ressources que le Directoire avait pu lui fournir. A Nice, il trouva des Iroupcs sans discipline, sans vêtements, sans vivres. Il leur montra du doigt les riches plaines où les altendaient, il est vrai, deux cent mille Impériaux et Sardes. 11 n'avait que trente mille hommes. A la tète de cette petite armée, il battit cinq fois en onze jours l'ennemi1; puis, metlanlà profit ses victoires, il s'empara des forteresses de Coni, Torlone, Alexandrie et la Ccva, forçant le roi de Sardaigne à capituler dans sa propre capitale. Alors il marche vers la haute Italie, passe le Pô à la poursuite du général autrichien Beaulieu, le chasse de Lodi, prend Pavic, Pizzighilone, Crémone, le château de Milan, et oblige son adversaire à s'enfermer dans Manloue.

Le siège de Manloue commence; le cabinet de Vienne, comprenant la gravité de la situation, envoie deux corps d'armée au secours de Beaulieu : l'un, de trente-cinq mille hommes, commandé par Wurmser; l'autre, de vingt-cinq mille, aux ordres de Quosnadowich. Le premier marche sur Manloue, le second sur Brescia. Bonaparte, apprenant qu'ils se sont divises, profite de leur faute : il se porte rapidement au-devant de Quosnadowich, qu'il bat à Salo et Lonalo cl rejette dans les gorges du Tyrol ; puis il se retourne vers Wurmser, qu'il écrase à Casliglione. Sans perdre de temps, il revient à Quosnadowich, le bat dans trois nouvelles rencontres', et revient mettre le siège devant Mantoue, où Wurmser s'est réfugié.

' A Montcnollc, à MilIcMiim, li llepo. à Vico cl ï Montlini. : A San Narco. 4 Seriaxaile d à Hovrredo.

Eu même temps, il fonde comme des auxiliaires les républiques cispadanc et transpadane, et chasse les Anglais de la Corse.

Cependant une nouvelle armée, conduite par Alvinzi cl son lieutenant Davidowich, s'approche menaçante. Une fois déplus, les Autrichiens ont commis la faute de se séparer. Bonaparte profile encore de cette circonstance pour fondre sur Alvinzi, à qui il gagne la bataille d'Arcole, puis sur Davidowich, qu'il refoule vers le Tyrol.et sur Wurmser, qu'il ramène dans Mantoue. 11 revient à Alvinzi pour le vaincre à Rivoli, et, finalement, prend Mantoue au moment où une cinquième armée, conduite par un archiduc, s'avance pour la secourir. Le 10 mars 1797, le prince Charles est battu au passage du Tasliamento. Cette victoire ouvre aux Français les routes de la capitale de l'Autriche : ils ne sont plus qu'à trente lieues de Vienne. Bonaparte s'arrête : les parlementaires de l'ennemi ne lardent pas à se présenter.

Leobcn fut fixé pour le siège des négociations. La diplomatie autrichienne, qui a toujours su le prix du temps, s'ingéniait à traîner las choses en longueur. Bonaparte s'irrite un jour, se lève, saisit un magnifique cabaret de porcelaine et le brise à ses pieds en s'écriant :

<( C'est ainsi que je vous pulvériserai tous, puisque vous le voulez! >»

Puis, comme dans le premier article du traité l'empereur déclarait reconnaître la République française :

« Rayez ce paragraphe, dit vivement Bonaparte; la République française est comme le soleil : aveugle qui ne la voit pas! »

Le traité de Campo Formio laissait Venise à l'Autriche, mais lui enlevait tout droit sur le reste de l'Italie comme sur la Belgique. La guerre avait dure deux ans et dévoré toutes les ressources de l'ennemi.

A celte époque, la popularité de Bonaparte était immense. Idole de l'armée, il avait reçu des soldats tous les grades inférieurs, que ceux-ci croyaient devoir lui conférer pour équilibrer son avancement rapide. C'est de là que lui vint le surnom de petit-caporal, qui lui est resté. Avant de rentrer en France, il fit des courses triom-

N A PO L fi ON b«5

pliâtes à travers les province* qu'il avail conquises, fui acclamé en Suisse, passa à Kastadtct s'en revint incognito à son petit hôtel de la rue Chantcreine retrouver la bonne Joséphine, si fière de la gloire du jeune héros. L'enthousiasme était universel. Le conseil des Cinq- (À'nls projetait de donner au vainqueur d'Italie le domaine de Chambord cl un des plus magnifiques hôtels de Paris. Le Directoire, malgré sa jalousie, prépara une fêle splendide. Au Luxembourg, cul lieu en grande pompe la réception du général. On avail mulliplié les trophées el suspendu dans un vaste amphithéâtre les drapeaux conquis en Italie. Le Chant du Retour > paroles de J. Chénier, musique de Méhul, fut exécuté par les élèves du Conservatoire. Un dîner superbe et un bal terminèrent la fêle, que le Corps législatif renouvela, dix jours après dans la galerie du Muséum. Bonaparte ne pouvait paraître au théâtre sans dire acclamé. L'excès de celte |>opularilé le fatiguait : j>eul-être en prévoyait-il le terme, sachant bien que le peuple est inconstant comme les flots.

En outre, l'inaction lui pesait déjà. Il sentait que sa force ne devait pas s'user dans le repos, et il calculait les services qu'il pouvait rendre encore à son pays. D'accord en cela avec le Directoire, qui désirait l'éloigner, il appelait de tous ses vœux un nouveau théâtre d'événements cl de Iriomphes. Pouvait-on lui en offrir un plus éclatant que l'Orient? Il fut envoyé à Toulon, où se rassemblai! une flotte considérable.

Le Directoire lui donnait l'Égypteà conquérir; mais le Directoire espérait qu'il n'en reviendrait pas.

Ici commence ce poëme éclatant de l'expédition d'Kgypte qui devait livrer à la France la roule de l'Inde et lui assurer l'empire de la Méditerranée. Comme un autre Cambyse, comme un autre Alexandre, Bonaparte allait prendre possession de la vieille terre des Pharaons. Il se trouvait reporté par un bond prodigieux aux origines les plus mystérieuses du monde; il allait dire à ses Iroupes : « Soldats, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent! » lui que, dans quarante siècles, on contemplera encore, à travers le lointain poétique. Et ce n'était pas une armée seulement q u'il emmenait: toute une colonie de savants s'était groupée autour

5ti4 NAPOLÉON

de lui pour fonder un Institut d'Égypte. ta civilisation escortait la guerre.

De môme qu'autrefois les Sarrasins avaient attende saint Louis sur las bords du Nil, de même Mourad-bey avait appelé ses mamelouks, lancé au courant du fleuve une flottille, et sur les bords ses rapides et brillants cavaliers que Desaix, à la tète de l'avanl-garde, rencontra au village de Minieh-Salam.

Il y eut un eboe terrible : les mameluks se brisèrent sur les balai lions carrés, qu'il leur fut impossible d'entamer.

Mourad lit prêcher la guerre sainte : il eut bientôt six mille cavaliers qui vinrent camper entre Embabelh et Gyzelh.

Le 25 juillet1, au lever du jour, les Français arrivèrent; leurs acclamations saluèrent les pyramides.

Les carrés lurent formés ; ils devaient se mettre en mouvement ensemble, marcher sur Embabelh, et loul jeter dans le Nil.

Mourad ne les attendit pas; à son signal, les mameluks se ruèrent sur les divisions Desaix et Régnier. tas carrés les laissèrent approcher à dix pas, puis ils éclatèrent; chevaux cl cavaliers furent arrêtés soudain par celle muraille de flamme. Et tour à lour les mameluks se précipitaient d'une division sur l'autre, longeant ces lilcs serrées qui ne s'ouvraient que pour laisser passer la mitraille. Tel était leur acharnement, qu'ils retournaient leurs chevaux, les fuiraient d'avancer à reculons, les faisaient cabrer et se renversaient avec eux, tandis que les cavaliers démontés rampaient comme des serpents pour aller couper les jarrels de nos soldats.

Celte horrible mêlée dura trois quarts d'heure. Mais les retranchements des musulmans étaient pris, leurs canons tournés contre eux-mêmes; leur flottille avait sauté. Mourad comprit qu'il avait perdu la bataille; il rallia les débris de ses troupes, s'élanca contre la double ligne de feux, passa comme un tourbillon dans l'ouverture que la division Desaix laissait entre elle et le Nil, et traversa le village de Gyzeth, se retirant vers la haute Egypte.

Le butin fut immense; on l'abandonna aux soldats vainqueurs.

Le surlendemain, Bonaparte entra au Caire par la porte «le la Victoire.

Il parle aux peuples soumis le langage coloré qu'ils entendent le mieux; il les étonne, il les subjugue pour l'ascendant de son génie. La révolte du Caire ne tient pas contre sa prudence et sa fermeté; Ibrahim-bey est écrasé à Saheleyk. L'Egypte est a nous, Bonaparte l'espère du moins, quand retentit la nouvelle du désastre d'Aboukir... C'en est fait, Nelson, le plus redoutable ennemi de la France, a détruit notre flotte ! «Eh bien, dit Bonaparte, il faut rester en figyple ou en sortir grands comme les Anciens. »

A défaut de l'Inde, il tentera de soumettre la Syrie; car, en attendant que la Turquie envoie une expédition par mer, il peut craindre une attaque par Gaza et El-Arych. Il part avec dix mille hommes et ses meilleurs généraux, prend plusieurs places, et arrive devant Saint-Jean d'Acre, où commande Djezzar-pacha, surnommé le liovcher, et que défend Phélippeaux, un royaliste français, ancien camarade de Napoléon à l'école Militaire. Au premier coup d'œil, Bonaparte devine derrière les remparts un adversaire redoutable. Trois assauts sont donnés sans résultat. De tous cotés les secours arrivent à Djezzar : les Anglais approchent avec leur flotte, commandée par Sydney-Smith. Il faut aller au-devant de l'ennemi : la bataille du Mont-Thabor est un triomphe de plus pour Bonaparte; cependant Saint-Jean d'Acre ne s'est pas rendu, et la |>este, digne auxiliaire de tels ennemis, ravage le camp français.... L'armée se retire d'abord sur Jaffa, où Bonaparte, invulnérable comme l'Achille d'Homère, visite les pestiférés, les exhorte, les console, et donne a Gros le sujet de sa plus belle toile.

L'expédition turque était arrivée. A peine Bonaparte avait-il goûté un peu de repos au Caire qu'il apprend ce nouveau péril. H part, il trouve les Turcs à Aboukir. Au bout de trois heures de combat, l'ennemi prend la fuite: Mustapha-pacha, qui avait quitté Constantinople avec toute la présomption d'un conquérant, est obligé de rendre son sabre à Mural : deux mille hommes restent sur le champ de bataille, dix mille sont novés , vingt pièces de canon, les tentes, les bagages, lom lient entre nos mains; le fort d'Aboukir est

repris ; les mameluks sont rejetés dans le désert, et les Anglais cl les Turcs cherchenl un asile sur leurs vaisseaux.

Cependant les nouvelles d'Europe tourmentent Bonaparte; il sait qu'une coalition s'est reformée contre la France, qui se défend péniblement; il sait que le Directoire est de plus en plus discrédité II combine secrètement son dé|>art, laisse l'Egypte à Kléber, emmène Bcrtbier, Murât, Lan nés, Marmont, Andréossy, et les savants Denon, Monge et Bertbollct, traverse les croisières anglaises et débarque â Fréjus.

En ce moment, nos armées avaient repris l'avantage; le général Brune avait gagné les batailles de Bergben et de Kastricum ; Lecourbe avait repoussé Suwarow au delà du Sain t -Gotha rd. Toutefois, Paris accueillit comme un sauveur le vainqueur des Pyramides.

Le 16 octobre 1799, Bonaparte arriva dans la capitale, où se renouvelèrent l'enthousiasme et les fêles qui avaient suivi le retour d'Italie.

Une guerre d'influence allait s'engager entre le héros entouré du prestige de la popularité et le Directoire déjà caduc. Le conseil des Anciens se montrait favorable à Bonajwrte, et il y avait lieu d'espérer (pie Lucien, récemment nommé président des Cinq-Cents, entraînerail celle assemblée.

A la séance du conseil des Anciens, qui fut lenue chez Lemercicr, son président, on décréta que le Corps législatif serait transféré au palais de Saint-Cloud ; que le général Bonaparte, chargé de l'exécution du présent décret, prendrait toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation nationale ; que toutes les lroupi*s qui se trouvaient dans la commune de Paris, dans l'arrondissement constitutionnel cl dans toute l'étendue de la dix-septième division, seraient immédiatement sous ses ordres, etc., etc.

Sieyès et Bnger-Ducos s'étaient engagés à donner leur démission de directeurs ; on espérait que cet exemple serait suivi par les Irois autres, et que le Consulat serait établi.

Dès le matin du 18 brumaire, les rues de Paris furent occupées militairement ; la cavalerie campa sur les boulevards. Deux affiches,

l'une à l'armée, l'autre à la garde nationale, furent posée* sur les murs.

A deux heures les conseils se réunirent, 1rs Anciens dans la grande . galerie du palais de Saint-Cloud, les Cinq-Cents dans l'Orangerie.

On sait quelles scènes tumultueuses eurent lieu dans ces assemblées, surtout dans la seconde, où les cris : « Hors la loi h tyran! » furent vociférés avec énergie. Le général Leclerc pénétra avec ses grenadiers dans la salle et prononça la dissolution du Corps législatif ; mais la résistance tint bon, et, s'il faut en croire la plupart des historiens, Bonaparte, un moment découragé par l'animosilé de ses adversaires, n'aurait dû qu'à l'attitude et aux conseils de Lucien la fermeté dont il avait lxesoin pour mener à fin sa difficile entreprise.

Les deux frères sortirent du palais, montèrent à cheval, s'élancèrent au milieu des troupes et les haranguèrent, qualifiant les députés opposants de « représentants du poignard. » H faut convenir que leur éloquence véhémente était de nature à produira une vive impression sur des soldats auxquels on rappelait les victoires du passé et les souffrances du présent.

Le soir, à huit heures, les conseils tinrent une séance en minorité. Là furent confirmés tous les événements de la journée; le Directoire aboli ; une commission consulaire executive formée de Sieyès, Roger-Ducos et Bonaparte.

Les consuls prêtèrent serment de fidélité à la souveraineté du peuple, à la République, à la liberté, à l'égalité et au système représentatif. Ils quittèrent Saint-Cloud pour s'établir au Luxembourg, où ils se mirant à façonner la Constitution de l'an VIII.

Il y avait un mois que Bonaparte était revenu d'Égypte.

Le Consulat fut peut-être l'époque la plus léeonde dans celle existence (pli se divise en phases si distinctes.

Jamais Bonaparte ne parut si grand qu'à ce moment, où une

magistrature lui donnait «m pouvoir respecté et où, aux yeux de lylranger, il ne paraissait \m agir dans un intérêt d'ambition personnelle.

Son rôle aussi était plus distinct de celui des souverains ordinaires, qui, pour la plupart, écoutent la vanité dynastique et avancent moins leur peuple que leur famille.

Plus tard, ce sera Charlemagne, ou, ce qui est plus juste, ce sera Najwléon : en ce moment, il est encore Bonaparte et il défend la République française, qui lui a confié ses destinées. Les haines extérieures se prient sur la nation plus que sur Ihomme : mais l'homme protège la nation par la force de son génie.

11 y avait au dedans bien des plaies à cicatriser, bien des traces de sang à faire disparaître; les institutions avaient été renversées sans discernement; le bien avait disparu comme le mal; les finances étaient dans un état déplorable; le crédit faisait défaut ; l'art s'était arrêté.

Le premier consul embrasse de son coup d'oeil d'aigle toute cette société à reconstruire : un autre s effrayerait d'une pareille tâche; il accepte cette tâche comme un devoir, et il l'accomplira.

Il rédige d'abord une constitution créant un Sénat conservateur composé de quatre-vingts membres inamovibles; un Corps législatif de trois cents membres, renouvelés par cinquième tous les ans; un Tribunal ; un conseil d'État et une commission de comptabilité nationale.

Ces institutions n'étouffaient pas sa volonlé, mais devaient concourir avec énergie à l'action de son gouvernement.

Au milieu de ces travaux, il trouvait le temps de se montrer partout où sa présence fortifiait sa popularité. L'fïcole polytechnique, l'Institut, les Invalides, les prisons, étaient fréquemment visités par lui. Il recevait les corps constitués, il passait des revues. Il s'occupait de tout le inonde et savait ne renvoyer personne mécontent. Un de ses premiers soins fut de fermer tous les clubs, et, pour prendre une telle mesure, il fallait qu'il se sentît bien fort. La mesure ne froissa que les clubisles ; elle concilia à Bonaparte l'affection de tous les gens de bien. Enfin Ion respirait; et la liberté allait

NAPOLÉON r>69

rosser d'être autre chose qu'une fausse enseigne servant à abriter la tyrannie. Les émigrés espérèrent et reportèrent les yeux vers leur patrie. Quarante députés, enveloppés dans les précédentes proscriptions, furent rappelés de l'exil : de ce nombre étaient Carnot, Barthélémy, Boissy-d'Anglas, Dumolard, Barbé-Marbois, Quatremère de Ouincy, Lafont-Ladebat, Dumas, Villaret-Joyeuse, etc. — Les prêtres catholiques furent autorisés à célébrer le culte divin dans les églises rendues à Dieu. La déesse de la Maison alla retrouver l'Olympe païen. On fit de dignes funérailles au pape Fie VI, mort à Valence en Dauphiné.

Cela représentait vraiment un ordre social ; la France en avait fini avec les saturnales.

En même temps le premier consul s'appliquait à doter Paris des embellissements qui lui manquaient. Il faisait construire le quai d'Orsay pour mettre fin aux inondations de la Seine, qui, chaque hiver, interceptaient les communications avec le faubourg Saint-tîermain ; il débloquait la cour des Tuileries des échoppes qui l'obstruaient ; il jetait le pont des Arts entre le Louvre et les Quatre- Nations; il décrétait l'érection de la colonne Vendôme fondue avec le bronze des canons autrichiens, la reconstruction en fer de la halle aux blés; il rendait à sa destination première l'église des Invalides; enfin il projetait, de Saint-Germain-l'Auxerroisà la barrière du Trône, une voie large de cent pieds plantée d'arbres et bordée d'arcades comme la rue de Rivoli.

Les travaux de la paix ne nuisaient pas à ceux de la guerre. La jeunesse avait répondu avec ardeur à la loi de recrutement ; Moreau était placé à la tète de l'armée du Rhin et du Danube; Augereau prenait le commandement de l'armée de Balavie: de puissantes réserves s'organisaient pour répondre aux préparatifs considérables que faisait l'ennemi. Et il faut dire que celui-ci déployait une rare activité; l'Angleterre avait pris à sa solde douze mille Bavarois, six mille Wurtembergeois, des régiments suisses, la légion de Condé. L'Autriche, qui ne s'est jamais lassée d'être battue, envoyait ses meilleures troupes en Italie. Là cependant chaque nom de plaine ou de ville lui rappelait une défaite.

Au milieu de ces bruits de guerre, qui pouvaient si bien réveiller son ardeur, le premier consul témoigna d'un noble désir de conciliation. Il adressa la lettre suivante au roi d'Angleterre George III:

« Appelé par le vœu de la nation française à occuper la première magistrature de la République, je crois convenable, en entrant en charge, d'en faire directement jwrt à Votre Majesté. La guerre qui depuis li 11 ï t ans ravage les quatre parties du monde doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre? Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et furies plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indéj»endance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? Comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires? Ces sentiments ne peuvent pas être étrangers au cœur de Votre Majesté, qui gouverne une nation libre et dans le seul but «le la rendre heureuse. Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer efficacement pour la seconde fois à la pacification générale, par une démarche prompte, toute «le confiance, et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des États faibles, ne décèlent dans les États forts que le désir mutuel de se tromper. La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent longtemps encore, pour le malheur île tous les peuples, en relarder l'épuisement ; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde entier. »

A cette ouverture pleine de dignité et de modération Georges III opposa une réplique acrimonieuse. Il y dépeignait la France comme le foyer de la perturbation européenne, et marquait comme l'unique remède au mal, comme l'unique garantie de l'ordre et de la paix, le retour de l'antique race des Bourbons. Pour prendre au sérieux cette prenière amorce, il faudrait ne pas se rappeler que les Anglais furent, sous les Bourbons comme au temps de Napoléon, à la tête de toutes les coalitions antifrançaises, et qu'ils ne firent pas moins de mal à Louis XIV qu'à l'Empereur.

C'était la guerre qu'on voulait; Bonaparte n'était pas homme à reculer devant la guerre.

Il créa des ressources nouvelles parla fondation de la Banque, par l'impôt du timbre, par les octrois municipaux. Les enrôlements, les dons volontaires, se multiplièrent à l'infini. La confiance était générale; et ce qui le prouve, c'est que le tiers consolidé monta de six francs à vingt-quatre.

La guerre allait recommencer; et, c<Hlefois, la France avait aussi bien qu'en 1792 le bon droit de son côté : car il s'agissait de la partager.

Bonaparte, habitué à surprendre l'ennemi, partit à l'improviste, arriva à Genève, puis, comme le prélude merveilleux d'une campagne qui allait être si brillante, opéra en trois jours le passage du grand Saint-Bernard. Les bagages furent portés à dos de mulet, les pièces de canon traînées par les soldats avec ce courage et cette gaieté qui caractérisent si bien nos admirables Français. Ainsi Bonaparte retrouvait la route aérienne suivie autrefois par Annibal. En trente jours il devait reconquérir l'Italie.

Bonaparte arrive devant Milan; il y entre sans résistance; il envoie Murât à Plaisance, Lannes à Montebello. On lui annonce que Masséna, bloqué dans Cènes et réduit à toute extrémité, a capitulé. Pour compenser cet échec, il court livrer la bataille de Marengo.

Tout a été dit et écrit sur celte bataille, où les forces étaient si disproportionnées et qui n'a d'analogue que celle de Magenta.

Foudroyé par une artillerie écrasante, le centre de l'armée française dut reculer devant des masses dont tout l'effort tendait à l'enfoncer; la retraite se fit par échiquier, sous le feu de quatre-vingts pièces d'artillerie qui précédaient les bataillons autrichiens. Durant deux heures, l'armée tout entière, sillonnée par les boulets, décimée par la mitraille, recula sans qu'un seul homme, quittât son rang pour fuir. Neuf cents grenadiers se formèrent en carré, et, semblables à un mur de granit, arrêtèrent la colonne du général Elfnitz.

Il était trois heures du soir; la moitié des Français était hors de combat. Tout reculait, à l'exception du général Carra Saint-Cyr, qui, isolé dans le village de Caslel-Ceriolo, se trouvait à plus d'une lieue

du corps d'armée. Soudain un aide de camp, envoyé au-devant de la division Desaix, sur laquelle reposent en ce moment les destinées de la France, arrive ventre à terre, annonçant que la tète «les colonnes paraît à la hauteur de San Giuliano. Bonaparte se retourne, aperçoit la poussière qui indique l'arrivée des troupes, ombrasse la limite d'un coup d'œil, et crie : « Halte! »

Ce mot est magique : tout s'arrête.

Desaix arrive.

« Que pensez-vous de la bataille? lui demande le premier consul. — Je pense qu'elle est perdue; mais il n'est que (rois heures, et nous avons encore le temps d'en gagner une autre. »

Ici va commencer celte seconde bataille qui sera décisive. Bonaparte s'élance sur le front de la ligne :

« Camarades, s'écrie-t-il, c'est avoir trop fait de ps en arrière. Souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur les champs de bataille!

« — Vive Bonaparte! Vive le Premier consul! »

Les tambours battent la charge; les divisions, placées les unes derrière les autres, s'ébranlent à la fois. Les Autrichiens, qui ne se sont pas aperçus du renfort reçu par les Français, continuent d'avancer en bon ordre. Une colonne de cinq mille grenadiers, commandée par le général Zach, débouche par la grande mule, prèle à attaquer la division Boudet, qui couvre San Giuliano. Derrière celte division, Bonaparte place quinze pièces d'artillerie. Au moment où celle batterie démasquée vomit le feu, Kellermann s'élance avec ses cuirassiers; Desaix court en avant de sa division cl tombe... Ses soldais redoublent d'ardeur pour venger sa morl. Kellermann se retourne, revient sur les grenadiers autrichiens, les culbute, et en moins d'une demi-heure la colonne est anéantie. Le mouvement est général : Murât, Lannes, Champeaux, ne laissent pas un instant de répit à l'ennemi; les Autrichiens veulent se reformer à Marengo même; ils y sont poursuivis de rue en rue, de maison en maison; ils se précipitent vers les ponts pour passer la Bormida : Carra Saint- Cyr les va précédés; c'est sous le feu de toute notre ligne qu'ils sont

NAI'OUON 575

obligés de traverser la rivière à gué. Ils ne s'arrêtent qua leur camp d'Alexandrie.

Celte journée coûta aux Autrichiens quatre mille cinq cents morts, huit mille blessés, sept mille prisonniers, douze drapeaux et trente pièces d'artillerie.

Ainsi, à deux heures de l'après-midi, la France était gravement menacée; à cinq heures, la victoire lui était redevenue lidèle, et sur ce champ de bataille on eût pu voir s'élever magiquement le tronc de Napoléon.

Ixî lendemain, le prince de Lichtenstein se présenta aux avantpostes avec les propositions du général Mêlas. Le vainqueur dicta les siennes : c'était l'évacuation de l'Italie par les Autrichiens.

Milan s'illumina. Bonaparte triomphant remit l'armée aux mains de Masséna, et revint à Paris, où il fut acclamé. Mais il v trouva des conspirations; il y trouva la machine infernale.

Heureusement, la Providence veillait. Quelle honte pour l'humanité si les haines politiques avaient étouffé une si grande destinée î

La France n'avait déjà que trop perdu par l'assassinat de Klébei et la mort de Desaix.

Le traité de Lunéville fut signé le 9 février 1801 : il confirmai! les clauses du traité de Campo Formio.

Restait l'Angleterre, l'ennemi le plus acharné de la France. Bonaparte, se rappelant la maxime de Mithridale, songea à attaquer chez elle cette puissance qui ne cessait de fomenter la guerre au dehors. Un camp de deux cent mille hommes fut réuni à Boulogne, et une immense quantité de bateaux plats, destinés à transporter celle armée d'invasion, furent rassemblés dans tous nos ports du Nord. L'Angleterre, effrayée, signa la paix d'Amiens, avec l'inlenlion de la rompre au moment favorable.

Toute l'Europe était frémissante; sa jalousie ne pouvait pardonner au premier consul d'avoir été l'utile médiateur des troubles de la Suisse, d'avoir organisé avec cinquante-six députés notables de ce pays la constitution helvétique. Une. guerre contre l'Angleterre élait imminente; tout s'armait; nos principales villes équipaient des vaisseaux. Cependant les complots se mullipliaienl : Londres en était le

foyer; Georges Cadoudal, Pichegru et Moreau en étaient l'âme. Le malheureux duc d'Enghicn, qui vivait fort retiré dans le château d'Etlcnheim, paya pour les conspirateur* : l'histoire de son enlèvement, de son procès rapide et de sa fin tragique, est une de ces tristes légendes dont on voudrait pouvoir faire disparaître le souvenir. Mais il laul, pour être juste, se reporter à une époque où l'acharnement des passions pouvait faire considérer à Bonaparte celte mesure violente comme le seul moyeu d'arrèler le hras de mille ennemis invisibles.

Tout amenait l'Empire. Il était dans les prévisions générales; il devenait la conséquence des triomphes du héros d Italie, et peutêtre aussi une nécessité en face des factions. l,e Tribunal voulut devancer le vœu de l'année; Curée y proposa l'Empire et fut appuyé par la grande majorité de ses collègues. Le Sénat également opina en ce sens. Le peuple fut consulté : trois millions cinq cent mille voles afiirmatifs consacrèrent le nouvel ordre de choses, contre lequel Louis XVIII protesta formellement.

Le sacre eut lieu. C'est une des pages les plus mémorables de la vie de Napoléon. Ici nous laissons la parole à l'auteur des Histoires populaires1 :

« Des négociations avaient été ouvertes avec le Saint-Siège, qui devait bien quelque chose à l'auteur du Concordat. Pie VII, parti de Home le 2 novembre, arriva le 25 à Fontainebleau : l'Empereur alla au-devant de lui; et, le 2 décembre, par un froid des plus rigoureux, Napoléon et Joséphine lurent sacrés dans l'église métropolitaine de Paris, par le pape en personne. L'arrivée du pape excitait une grande émotion dans la capitale, qui pour la première fois voyait entre ses murs un successeur de saint Pierre.

« Cette cérémonie du sacre est l'une des plus magnifiques qui aient eu lieu en France... Napoléon et Joséphine, dans une voiture traînée par huit chevaux blancs, escortée par la garde consulaire devenue garde impériale, arrivèrent à Notre-Dame. La foule des courtisans était immense, et depuis un temps immémorial on n'avait

1 M. Augustin Clwlluinil.

pas vu déployer un luxe aussi étourdissant. Napoléon avait fait présent à la cathédrale de Paris d'un assortiment de vases sacrés en vermeil, enrichis de diamants, d'aubes en dentelles les plus précieuses, d'une croix processionnelle, de chandeliers, d'encensoirs, en un mot de tous les ornements nécessaires pour officier avec pompe. Les lidèles de Napoléon étaient à ses côtés, et portaient tous les emblèmes du sacre, qui le sceptre, qui la couronne impériale, qui répéc de Charlemagne, qui la main de justice, qui le manteau du maître, l'n grand et un petit trône avaient été dressés dans l'église. Les cardinaux, les archevêques, les évêques et tous les grands corps de l'Empire étaient présents. En descendant de voiture, Napoléon fut harangué et conduit, le sceptre en main, jusqu'au trône placé au fond de l'église; le grand aumônier, un cardinal cl un évôque l'amenèrent au pied de l'autel; le pape versa sur sa tète l'huile sainte et prononça celte oraison : « Dieu tout-puissant qui « avez établi Hazaël pour gouverner la Syrie, cl Jéhu.roi d'Israël, « en leur manifestant vos volontés par l'organe du prophète Élie; « qui avez également répandu l'onction sainte des rois sur les tètes « de Saûl et de David par le ministère du prophète Samuel, ré- « pandez par mes mains les trésors de vos grâces et de vos bénédic- « lions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité « personnelle, nous couronnons aujourd'hui empereur en votre « nom. »

« L'Empereur posa lui-même la couronne sur sa tète et sur celle de Joséphine. Le paj>e reconduisit Napoléon jusqu'à son trône; l'empereur sacre prêta le serment voulu par la Constitution, et un héraut d'armes cria : « Le très-glorieu* et très-auguste empereur des « Français, Napoléon, est consacré et intronisé I Vive l'Empereur! »

« Dans l'église et au dehors le même cri fut répété; puis le pape chanta le premier verset d'un Te Deum solennel, et des détonations terminèrent la Cérémonie...

« La Révolution était finie; Napoléon la confisquait à son profit. Mais qu'on ne s'y trompe pas, si le général dut s'attirer la haine des vrais républicains en s élevant lui seul au détriment de tous, l'empereur mérita l'estime et l'amour des Français sous beaucoup de rajn

lK)ils, pour la manière dont il gouverna la France, j»our le rang qu'il lui lil tenir en Europe. »

La vue de l'Empereur s'appliquait à toutes choses. Un ordre nouveau <le gouvernement était fondé, une noblesse nouvelle y fut adjointe, noblesse qui prenait ses racines dans le peuple; la Légion d'honneur fui créée; c'était encore une institution populaire. Dixhuit maréchaux entourèrent le trône*.

Trois mois après le couronnement, Napoléon se lit inviter par la consulte d'Étal de la république cisalpine à accepter le litre de roi d'Italie. Le 20 mai 1805, il alla à Milan ceindre la couronne de fer des vieux rois lombards. Il lit de Gènes et de son territoire trois départements français; de Lucques, la principauté de Piombino. Eugène devint vice-roi d'Italie.

Cependant l'Angleterre, jnmr échapper à la menace de l'invasion, a décidé l'Autriche à une guerre nouvelle. Paul 1" a clé assassiné, cl son successeur Alexandre vient de signer un pacte d'alliance contre la France.

Accuscra-t-on Napoléon d'avoir été toujours l'agresseur?

Il obtient du Sénat une levée de quatre-vingt mille hommes, passe le Rhin le 1" octobre, entre le 0 en Bavière, délivre Munich, prend IHm, occupe Vienne le 15 novembre, fait sa jonction avec l'armé» d'Italie; et, le kJ décembre, anniversaire de son couronnement, il se trouve en face des Austro-Russes, dans les plaines d'AusIcrlilz.

Les trois empereurs commandaient leurs armées.

Dès la veille, Napoléon s'aperçut de la faute que l'ennemi avait commise en concentrant toutes ses forces sur le village d'Auslerlilz pour tourner la gauche des Français. En rentrant dans la baraque

• Ces dix-huit élus furent RtTlIiicr, Mural, Moncry, Jotndan, Na»M;nn, Augriraii, Soull. lirrnaclollr. Brune, Lanncs, Morlirr, Ney, Dnvou.st, Bcssières, KclliTmann, LcfÏMiv, Pértenon ci S rruricr.

qu'il s'était fait construire sur un plateau qui dominait la plaine, il dit : « Avant demain soir toute cette armée sera à moi. »

La nuit venue, il sortit à pied pour visiter les bivacs. Les soldats le reconnaissent; ils se rappellent la date du 2 décembre; quelquesuns d'entre eux ont l'idée de prendre la paille de leurs lits et d'en Faire des fanaux qu'ils placent au bout de leurs fusils; l'exemple est suivi; plus de quarante mille torches brûlent à la fois. L'ennemi se réveille et regarde stupéfait cette illumination dont le sens lui échappe.

A huit heures du matin s'engagea celte bataille gigantesque. A la nuit, il ne restait plus de l'armée autrichienne et russe que des debris dispersés. Quarante mille hommes avaient été foudroyés par notre artillerie ou engloutis dans les lacs; trente mille autres étaient prisonniers. Cent cinquante pièces de canon, quarante-cinq dra- |>eaux, les étendards de la garde russe, les bagages, étaient aux mains des Français.

Le lendemain, l'empereur d'Autriche vint en personne solliciter la générosité du vainqueur. L'entrevue eut lieu dans une grange.

a Sire, dit Napoléon, je vous reçois dans le seul palais que j'habite depuis deux mois.

— Vous tirez si bon parti de votre habitation, qu'elle doit vous plaire, » répondit François 11.

Poursuivi par Davoust, l'empereur Alexandre implora une suspension d'armes. On lui permit de se retirer tranquillement, sur sa simple promesse qu'il évacuerait l'Allemagne et la Pologne prussienne et autrichienne.

La victoire d'Austerlitz fut suivie de la paix de Presbourg. Napoléon renversa le roi Ferdinand de Naples et mit Joseph à sa place; il érigea en royaume, au profit de Louis, la république batave; Murât reçut le grand-duché de Berg; Berthier fut fait prince de Ncuchàtel; Tallcyrand, prince de Bénévent; les maréchaux eurent des (iefs : l'empire de Charlemagne se reconstruisait.

Mais la Prusse voyait d'un mauvais œil ces remaniements : Napoléon reçoit son rendez-vous au delà du Hhin : il y vole. En dix-sept jours il a conquis la Prusse : léna e>[ la revanche de Rosbach. Libre

alors de ne plus songer qu'à l'Angleterre, Napoléon établi! le blocus continental, espèce d'excommunication dont il frappe cette puissance dans ses intérêts les plus chers et ses forces les plus vitales.

Les Russes ont oublié que l'Empereur leur fil grâce après Austerlilz : ils s'avancent à grands pas au secours de la Prusse. La bataille d'Eylau reste indécise; celle de Friedland est suprême. Alexandre y perd soixante mille hommes. Entre son territoire et les Français victorieux il n'y a plus que le Niémen : le ezar s'humilie une seconde Ibis : la paix est jurée dans l'entrevue des deux empereurs sur le Niémen. C'est la paix de Tilsitt'. Il en sortit les royaumes de Saxe et de Weslphalie.

Ce fut l'apogée de la grandeur de Napoléon.

L'année suivante, il portait la guerre en Espagne. Celte guerre désastreuse dévora l'élite de nos soldats. Elle n'empêcha cependant pas l'Empereur de trouver une nouvelle armée pour répondre à l'attaque de François II, et d'abattre une fois encore l'Autriche par la victoire de Wagram.

Deux ans après, ce maître de l'Europe, qui avait forcé la maison de Lorraine à lui donner pour femme une archiduchesse, entraînait à sa suite des contingents de toutes les nations et marchait contre la Russie avec quatre cent mille hommes d'infanterie, soixante-dix mille cavaliers et mille bouches à feu.

Lamentable drame qui commence parla dévastation du territoire russe, se poursuit par l'affreuse bataille de la Moskowa, par l'incendie de Moscou, par la retraite, et se termine par l'intervention subite d'un allié des Russes, le froid glacial.

La grande armée avait semé sur sa route deux cent mille hommes et cinq cents pièces de canon. Le désastre se compléta au passage de la Bérésina.

Tous les vieux soldats ont péri : la France ne peut plus donner à son Empereur que déjeunes conscrits, Il part à la tète de ces recrue*; des enfants lui gagnent les batailles de Lutzen et de Baulzen.

L'Autriche entre dans la coalition. L'ennemi a cinq cent mille combattants : Napoléon le joint et l'écrase à Dresde*

' 9 juillet 1809.

Mais dans cette campagne l'Empereur est vaincu partout où il est absent. Défections sur défections : à Leipzig, trente mille Saxons passent tout à coup à l'ennemi. Une main imprudente fait sauter le pont de l'Elster, et quarante mille Français sont perdus.

L'empire est envahi de tous les côtés : les Autrichiens s'avancent en Italie, les Anglais franchissi-nt la Bidassoa, Schwartzenberg débouche par la Suisse, Blucher entre par Francfort avec cent trente mille Prussiens; Bernadottc envahit la Hollande et pénètre en Belgique avec cent mille Suédois et Saxons.

Napoléon fait face à tout : il espère pouvoir par ses lieutenants arrêter l'ennemi sur les frontières. Quanta lui, il se met à la tète de soixante mille hommes, et écrase Blucher à Champaubcrt, à IfonU mirail, à Château-Thierry, à Monlereau. Dix jours lui ont suffi pour remporter cinq victoires et faire perdre aux alliés quatre-vingt-dix mille hommes.

Mais encore une fois, en France comme en Allemagne, là où n'est pas Napoléon les alliés l'emportent. D'ailleurs, les partis travaillent le pays; il y a dans le Midi une fermentation royaliste; la nation laisse l'armée combattre, sans combattre elle-même.

Le 29 mars, Napoléon apprend à Troyes que les Busses et les Prussiens marchent en colonnes serrées sur Paris.

Le 1" avril, il est à Fontainebleau : là, il reçoit la nouvelle que Marmonl a capitulé la veille !

11 eût pu prolonger la résistance, rallier tous ses corps d'armée, gagner l'Italie ou se retirer derrière la Loire.

Il préféra se sacrifier et écrivit ces lignes :

« Les puissances al liées ayant proclame que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'em- |>ercur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses héritiers au trône de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à iaire à la France. »

L'ile d'Elbe avait clé assignée comme dotnalne et séjour à l'homme

pour qui l'Europe avait été trop étroite. Napoléon était roi d'une

Quatre cents hommes, pris parmi les grenadiers et les chasseur* à pied de la vieille garde, obtinrent la permission de partager l'exil «le leur empereur. Bertrand, Drouot, Cambronnc et quelques autres formèrent le cortège de la (idélité.

Napoléon, arrivé le 5 mai 1814, s'occupa d'organiser son petit royaume. 11 se logea dans une jolie maison bourgeoise de Porlo- Kerrajo, et se créa des occupations régulières pour combler le vide qu'il devait nécessairement éprouver en passant de la vie la plus active au rc|Mis le plus absolu. Il rédigeait ses Mémoires militaires, inspectait les travaux qu'il avait commandés, interrogeait ses soldats, se promenait dans l'après-midi soit en calèche, soit a cheval, et passait les soirées tantôt chez sa sœur, la princesse Pauline, tantôt chez Madame-Mère, qui était venue aussi le rejoindre.

L'île d'Elbe était devenue le rendez-vous de tous les curieux de l'Europe. Napoléon, dans sa retraite, régnait encore par l'éclat de sa gloire.

Ces visites étaient loin de plaire aux puissances, qui redoutaient le réveil du lion. Le congrès avait bonne envie d'éloigner des côtes de l'Italie un trop dangereux voisin; Malle fut proposée, mais l'Angleterre parla de Sainte-Hélène... On voulait amener Napoléon à quitter volontairement l'île d'Elbe,

L'Empereur connaissait par ses agents secrets ces intentions perfides; il savait qu'un jour peut-être, au mépris du traité de Fontainebleau, on en viendrait à employer contre lui la violence.

11 prévint ses ennemis acharnés.

En huit jours son plan fut arrêté, ses dispositions furent faites. Il eut l'air de s'occuper plus que jamais des travaux d embellissements qu'on poursuivait, par ses ordres, sur divers |x»ints de l'île. Le moment venu, il s'embarque avec ses vieux compagnons d'armes, el opère, à travers mille dangers, ce retour qui restera peut-être comme l'événement le plus inouï d'une existence extraordinaire.

Le \" mars, à trois heures, la llollille mouilla au golfe Juan. A cinq heures Napoléon mit pied à terre, et l'on établit le bivac dan>

un 1k>îs d'oliviers. Le 5, la petite colonne arrivait à Gap, épuisée par s;» longue marche.

Jusque-là, les populations avaient bien accueilli l'Empereur. Mais quelle serait l'altitude de l'armée?

Tout dépendait de la première rencontre.

Ce moment qui faisait palpiter tous les cœurs arriva. Cambronne marchait en avant avec quarante grenadiers; il aperçut un bataillon qu'on avait envoyé de Grenoble pur fermer la route; le chef du détachement dit à Cambronne : « Je ne vous connais pas ! »

Napoléon suivait dans une mauvaise calèche. II descend, s'avance vers le bataillon, qui reste muet et immobile. S'arrôtanlà quelques pas de la ligne, au moment où le feu va être commandé :

« Eh quoi! mes amis, dit-il, ne me reconnaissez-vous point ? Je suis votre empereur. S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son général, il le peut, me voilà! »

Ces paroles sont à peine prononcées, que le cri de : Vire l'Empereur! sort de toutes les bouches; l'enthousiasme louche au délire; les soldats rompent les rangs, se précipitent aux pieds de Napoléon, lui baisent les mains, et jurent de mourir pour lui.

De Vizille on s'avance vers Grenoble. Un officier d'infanterie accourt, à demi mort de fatigue : il a voulu être le premier à donner une bonne nouvelle. Le 7" régiment d'infanterie, aux ordres de Labédoyère, a été envoyé de Grenoble contre l'Empereur. En route, le colonel a commandé halte, et, tirant une aigle d'une caisse que lui présentait un tambour, l'a montrée à son régiment comme le signe glorieux qui naguère conduisait les soldats à la victoire. « Que ceux qui m'aiment me suivent, a-t-il dit. Vive l'Empereur !» VA tout le régiment l'a suivi.

Aussitôt Napoléon s'élance. Arrive au haut d'une colline, il aperçoit le 7* d'infanterie qui s'avance au pas accéléré. A sa vue, le cri de : Vire l'Empereur! retentit avec frénésie. Labédoyère saule de son cheval pour embrasser les genoux de Napoléon. Mais l'Empereur lui ouvre ses bras.

Il était huit heures du soir quand on arriva sous les murs de Grenoble. La garnison, qu'on craignait un jm'u, attendait impatiemment

la petite colonne pour fraterniser. Les portos étaient fermées; Labédoyère monte sur un tertre voisin des remparts, et adresse ces quelques mots aux régiments qui garnissaient les murailles: «Soldats, nous vous ramenons le héros que vous avez suivi dans tant de batailles; c'est à vous de le recevoir et de répéter avec nous l'ancien cri de ralliement des vainqueurs de l'Europe : Vive l'Empereur! »

Ce cri retentit dans toute la ville ; on se précipite vers les portes ; à défaut de clefs, on se sert de poutres pour abattre cet obstacle. Les portes cèdent; des milliers d'hommes s'élancent; ils enlèvent l'Empereur, le portent eu triomphe. Enfin, Napoléon s'arrête dans un hôtel où son état-major le rejoint. Toute la nuit est employée à imprimer des proclamations.

Il a six mille hommes ; il connaît les sentiments des Lyonnais, et il n'hésite pas à prendre le chemin de la seconde ville de France.

Lyon l'acclame. Màcon, Auxerrc, suivent cet exemple. Ainsi qu'il l'a dit, « l'aigle vole de clocher en clocher jusqu'à Notre-Dame. »

Il est une date à jamais fameuse, le 20 mars. Ce fut le 20 mars au soir que Napoléon entra dans la cour des Tuileries, qu'il monta cet escalier descendu par Louis XVIII si peu de temps auparavant. Dans la nuit môme il réorganisa son gouvernement.

Il serait superflu de retracer ici en détail les événements qui se succédèrent avec tant.de rapidité. Déjà les esprits étaient trop revenus au régime parlementaire pour que l'action «le Napoléon fût suffisamment puissante. Le retour de l'île d'Elbe avait été un fait surprenant qui ne pouvait être justifié que par des victoires écrasantes. Le 14 juin la campagne était ouverte; le 18, Waterloo s'inscrivait en lettres de sang dans les annales de la France. Il semblait que la fatalité antique eût voulu accabler le Titan moderne.

Une seconde fois Napoléon avait abdiqué. 11 n'allait pas avoir une île pour royaume, mais une île devait être sa prison, ou plutôt le tombeau du captif vivant encore. Par une de ces fictions romanesques qui sont le propre des grandes âmes, il crut à la magnanimité de l'Angleterre. A bord du Bellérophon, sur lequel il avait cherché un asile, il écrivit au prince régent, « comme au plus puissant, au plus constant et au plus généreux de ses ennemis. » La

réponse se fil attendre quinze jours; mais la resolution des puissances était prise : le 50 juillet, un commissaire vint signifier à Napoléon qu'il allait être transporté à Sainte-Hélène.

La protestation de l'Empereur restera comme un ineffaçable stigmate pour la politique anglaise :

« Je proteste solennellement ici, à la face du ciel et des hommes, contre la violence qui m'est faite, contre la violation de mes droits les plus sacrés, en disposant, par la force, de ma personne et de ma liberté. Je suis venu librement à bord du Bellérophon ; je ne suis pas le prisonnier, je suis l'hôte de l'Angleterre. Je suis venu à 1" instigation môme du capitaine, qui a dit avoir des ordres du gouvernement de me recevoir et de me conduire en Angleterre avec ma suite, si cela m'était agréable. Je me suis présenté de bonne foi pour venir me mettre sous la protection des lois de l'Angleterre. Aussitôt assis à bord du Bellérophon, je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement, en donnant ordre au capitaine du Bellérophon de me recevoir, ainsi que ma suite, n'a voulu que tendre une embûche, il a forfait à l'honneur et flétri son pavillon. Si cet acte se consommait, ce serait en vain que les Anglais voudraient désormais parler de leur loyauté, de leurs lois et de leurs libertés : la foi britannique se trouvera perdue dans l'hospitalité du Bellérophon. J'en appelle à l'histoire : elle dira qu'un ennemi, qui fit longtemps la guerre au peuple anglais, vint librement, dans son infortune, chercher un asile sous ses lois : quelle plus grande preuve pouvait- il donner de son estime et de sa confiance? Mais comment répondit-on, en Angleterre, à une telle magnanimité? On feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi; et, quand il se fut livré de bonne foi, on l'immola.

• A bord du Bellérophon, m mer. >

Sainte-Hélène est le jwême de la douleur. — I«a torture, qui dura six ans, n'a d'analogucquclcs souffrances du Temple, ^foinsà plaindre cependant que Louis XVI, Napoléon n'eut pas ses sujets pour bourreaux. Son tourmenteur, l'infâme Hudson Lowe, était un étranger, un ennemi-né. Dans cette passion, sur ce Calvaire, Hudson Lowe joua le rôle de Judas.

Mais peut-être la fin de Napoléon s'est-elle embellie de ce rayonnement du martyre; peut-être la figure du grand homme a-t-elle pris encore des proportions plus vastes et un caractère plus sublime, vue par delà les mers, sur le sommet d'un rocher stérile.

C'est là que la légende s'environne de tous ses mystères. Cet exilé, ce persécuté, ce héros qui fut si puissant et qu'on a assez redouté |»ur faire de l'Océan sa prison ; ce captif dévoré par un climat de feu, expirant entre les bras de quelques compagnons fidèles, et léguant « à toutes les familles régnantes l'horreur et l'opprobre de ses derniers moments; » cette âme qui fut si agitée, allant chercher enfin le repos... ces tristes funérailles, et, à coté des serviteurs qui pleurent, Hudson Lowe venant déclarer que sur l'inscription de sa tombe l'Empereur ne sera que « le général Buonaparle, » quel tableau ! Nous le redisons encore, quelle légende!...

Page 1